Les deux mains sont jointes, une prière est en cours. Sur la page du site du Parti conservateur du Canada, on vous prie, ardemment, de signer la pétition. (Et de donner ainsi vos coordonnées au parti pour usage ultérieur, mais soyez indulgents.) C’est que l’heure est grave pour les croyants. Les Canadiens, lit-on, « s’inquiètent que les amendements libéraux-bloquistes au projet de loi C-9 puissent être utilisés pour criminaliser des passages de la Bible, du Coran, de la Torah et d’autres textes sacrés ». Oui, oui, les criminaliser.
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L’étrange impotence du patriarcat musulman
Le gouvernement de la Coalition avenir Québec propose d’étendre l’interdiction des signes religieux, donc, en pratique, dans la société québécoise de 2025, du voile islamique, à l’ensemble des salariés des écoles publiques du Québec, y compris dans les services de garde en milieu scolaire.
L’opposition rage contre une mesure qui, de toute évidence, vise des femmes. Dans une lettre ouverte publiée fin avril, les ex-députées Françoise David, Louise Harel et Christine St-Pierre s’insurgent que les chauffeurs d’autobus, par exemple, ne soient pas inclus (en effet, pourquoi pas ?) et soulignent que les excès décelés dans 17 écoles montréalaises et notamment à Bedford n’étaient pas le fait de femmes voilées, mais d’hommes désinhibés. Je leur donne parfaitement raison sur les faits.
Le projet de loi introduit des mesures qui, si elles avaient été appliquées à Bedford, auraient rendu extrêmement difficile l’œuvre d’obscurantisme déployée par ses profs musulmans. Mais le ministre de l’Éducation, Bernard Drainville, en profite pour limiter une autre manifestation de présence islamique dans nos écoles en adoptant essentiellement, mais sans le dire, les amendements que le Parti québécois avait proposés lors de la discussion du projet de loi 21 d’origine. C’est logique : si l’on estime que les enfants ne doivent pas être exposés à des signes religieux dans leur environnement scolaire, il faut tous les interdire.
Les trois ex-députées estiment qu’en la matière, chaque geste fait par nos dirigeants doit être marqué par « une véritable égalité entre les citoyens, entre les femmes et les hommes, entre les communautés ». Elles défendent le port du voile, dont la signification est pourtant, pour tous, « modestie », et, pour certains, « soumission » à la religion et à Dieu. On n’a pas encore réussi à m’expliquer en quoi permettre l’affichage d’un signal d’inégalité des femmes — car personne n’affiche de signe de modestie ou de soumission des hommes — est compatible avec notre objectif de promouvoir dans nos écoles l’égalité des sexes.
On tente cependant de nous convaincre que le refus du voile est une atteinte à la liberté de choix, individuelle, des femmes qui le portent. Liberté qui doit primer, nous dit-on, sur notre volonté collective de laïcité et le refus de laisser s’afficher, pour faire court, un message misogyne dans l’école. Cela suppose que les femmes qui portent le voile le font par choix, en toute liberté. Que ce qu’on appelle en France le « voile contraint » n’existe pas.
Un sociologue français, Daniel Verba, de la Sorbonne, spécialiste en la matière, rapporte de ses travaux que « parmi toutes les femmes françaises que j’ai interviewées, aucune ne m’a dit porter le voile parce que quelqu’un, ou un groupe, l’obligeait à le faire ». Je n’ai aucun doute sur la validité des travaux du professeur Verba. J’ai lu une recherche similaire produite à l’UQAM, auprès d’étudiantes voilées, attestant de l’inexistence de contrainte. Verba admet avoir pu passer à côté de victimes du voile contraint, plus difficiles d’accès, mais certainement, selon lui, minoritaires.
C’est quand même curieux. L’islam est une religion foncièrement patriarcale, personne ne le nie. Mais puisque toutes les femmes voilées interrogées affirment qu’elles portent ce tissu en toute indépendance, cela signifierait que la pression de l’imam, celle du père et du grand frère, celle même de la mère dévote ou la pression communautaire en général seraient minimes, voire inexistantes. L’islam aurait le génie de ne générer en son sein que du consentement éclairé. Une religion patriarcale impotente.
Y aurait-il un biais de sélection dans l’échantillonnage ? Demandez à 25 curés pris au hasard s’ils sont d’accord avec leur vœu de chasteté, ne vous diront-ils pas qu’ils y adhèrent sans contrainte ? Bien. Maintenant, posez la question à 25 curés défroqués, désormais en couple, dans le cadre duquel ils pratiquent les joies de la fornication. Je parie qu’ils vous diront que la misère sexuelle induite par ce vœu qu’ils étaient forcés de respecter leur était insupportable.
Je n’ai trouvé dans l’immensité d’Internet qu’une étude portant sur des femmes qui ont décidé d’enlever le voile. C’est bizarre, elles ont des propos moins arrêtés sur le caractère volontaire de son port. Le chercheur hongrois Jhanghiz Syahrivar a interviewé 25 Européennes (et une Québécoise) de 25 à 35 ans, universitaires, mais immigrées d’un pays musulman, ayant fait le choix, après leur arrivée en Occident, de retirer le voile. Seulement la moitié affirment qu’elles étaient « libres » de porter le voile. Plus du tiers expliquent que leurs parents les y obligeaient, 72 % rapportent que « l’homme que j’aime, que j’admire et/ou que je respecte » préférait qu’elle le porte. Alors que presque la totalité (96 %) affirment que le port du voile est « un choix personnel », la donnée chute lorsqu’elles relatent leur expérience personnelle.

La décision d’enlever le voile, racontent-elles, est un geste difficile et courageux : la moitié affirment que cela entraîne la condamnation de leurs proches, et les trois quarts sont convaincues que, une fois dévoilée, on médit d’elles derrière leur dos.
Un État patriarcal, à mon humble avis, créerait des conditions favorables au voile contraint en créant des espaces — l’éducation, les services de garde — où pourrait s’infiltrer la pression religieuse du port du voile. Puisque l’État l’autorise, diront les imams et les grands frères, voile-toi. Un État féministe, à mon humble avis, créerait au contraire dans ces mêmes espaces des conditions de libération du voile — tu vois, grand frère, je n’ai pas le choix, diraient-elles, c’est l’État qui m’y oblige.
Je choisis d’aider celles qui veulent se libérer de la contrainte patriarcale. Je laisse à d’autres le choix de nier que cette pression existe en donnant au patriarcat musulman le bon Dieu (le bon Allah ?) sans confession.
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
P.S. Ici, une autre des nombreux cas où l’État fédéral canadien apporte son soutien au patriarcat musulman en normalisant, dans ses publicités officielles, le voilement des fillettes.

Mon Dieu ! La députée propage la foi, même aux mécréants !
Quelle joie de recevoir du courrier de son député. Enfin, un élu s’occupe de nous. Habituellement, c’est pour nous renseigner sur ses activités locales. Mais qu’en est-il du salut de notre âme ? La députée fédérale d’Outremont, Rachel Bendayan, s’en préoccupe. Pour le dernier ramadan, elle a fait fabriquer un calendrier que vous pouvez opportunément fixer sur votre frigo, car il est doté d’un aimant à cet effet. C’est pratique, il vous donne le moment du début du jeûne (le Sehri), de sa fin (l’Iftar), ainsi que la prière du midi. Comme cela change tous les jours, il faut être précis. Puisqu’il est interdit d’afficher une image du prophète, celle de la députée est bien en vue. Notons : pour cet envoi à ses électeurs musulmans, la députée juive sépharade n’a pas cru bon de recouvrir sur sa photo son ample chevelure. C’est un choix qui l’honore, mais qui réduira considérablement l’utilisation de son calendrier sur les frigos des mosquées.
Au Québec, il est interdit aux députés d’utiliser les listes électorales pour des envois, généraux ou ciblés, pendant leur mandat. Au fédéral, la pratique est permise. Mais comment savoir à qui envoyer, parmi cette longue liste de noms, un objet religieux ?
Un bénéficiaire non musulman du calendrier de la députée m’a contacté pour se plaindre d’avoir été ainsi inclus contre son gré parmi les ouailles de Mahomet. « Je suis profondément troublé par le fait que le gouvernement m’ait ciblé par rapport à mes origines et je me pose des questions sur l’étendue du profilage racial pratiqué au fédéral, m’écrit-il, réclamant l’anonymat. Notre État devrait être laïc, du moins c’est ce que nous avons appris en tant que Québécois. Je pense que ce genre de pratique nuit à l’intégration des immigrants (je peux le dire, je suis techniquement un immigrant), contribue aux divisions dans la société et doit cesser. »

Un autre a signalé son recrutement non sollicité au journal Le Soleil. Le bureau de la députée a expliqué au quotidien de Québec que des envois semblables sont faits pour la Pâque juive et les Pâques chrétiennes, entre autres. Mais sur la base de quelle information ?
De toute évidence, l’équipe de Mme Bendayan a dû présumer que tous les électeurs dont le nom est à consonance arabe feraient l’affaire. Mais alors, comment trouver les récents convertis, anglophones ou francophones, qui s’appellent Smith ou Tremblay ? Peut-on demander à être soustraits de ces listes ? D’exercer, pour ainsi dire, une apostasie postale ? C’est déjà pénible d’expliquer à sa famille dévote qu’on a quitté le sérail, faut-il en plus se justifier auprès de sa députée ?
J’ai tenté de le savoir auprès du bureau de Mme Bendayan. Comment les listes sont-elles constituées, puisque la plupart des Québécois nés catholiques ne sont plus pratiquants, ou alors à des degrés très variables ? Et que leur envoie-t-on pour Pâques ? Un crucifix aimanté ? Combien de fêtes sont ainsi couvertes ? Et pour les athées, on a prévu quoi exactement ? J’attends toujours des réponses mais je suis indulgent, puisqu’il y a eu les congés de Pâques et, en plus, on est en campagne électorale. Je vous tiens au courant.
Le mélange entre religion et politique procure d’infinies complications et variations. Rares sont-elles plus amusantes que dans le cas de la Québécoise d’origine iranienne Mandana Javan.
Devenue militante laïque, elle a choisi la semaine dernière de tester les répercussions du niqab, ce voile intégral couvrant le visage à l’exception des yeux, lors du passage du leader de la gauche française Jean-Luc Mélenchon à Montréal. « C’est mon esprit de physicienne expérimentale qui bouillonnait, a-t-elle écrit sur son profil Facebook. Une hypothèse me travaillait depuis longtemps : dans quelle mesure les militants de la gauche radicale québécoise [accordent-ils] IMPLICITEMENT une forme d’autorité sociopolitique à ceux et celles qui portent [le] hidjab [ou le] niqab ? »
L’événement organisé par Québec solidaire était un grand succès. À l’arrivée de Javan, une file de 400 personnes attendaient, dans le froid et sous le vent, à l’extérieur du cégep du Vieux Montréal, dont la salle est déjà pleine.
« Une idée me vient : je me mets à marcher vers le début de la file. Je ne fais pas semblant de chercher ma place ou de me faufiler discrètement. Non. J’assume pleinement mon geste. J’avance, droite, calme, voilée de noir. Je longe toute la file, regardant les visages. Puis, arrivée tout à l’avant, sans hésiter, je me place devant tout le monde. D’un pas franc. Délibérément. Presque avec une provocation douce, mais assumée. Je voulais observer. Allaient-ils réagir ? Allaient-ils oser dire quelque chose ? Me rappeler [à] l’ordre ? M’interpeller ? Mais non. Absolument rien. Pas un mot. Pas une remarque. Pas même un regard appuyé. Le silence et des sourires. »
Une fois à l’intérieur, aucune place n’est disponible. Quelqu’un lui trouve une chaise. Comment expliquer ce passe-droit ? Prudence ? Peur d’être accusé d’islamophobie ? Le constat, pour elle, est limpide : « Le niqab que je portais, cette simple pièce de tissu, m’offrait un bouclier social. Une immunité implicite. Une grande autorité, un grand privilège, carrément délicieux ! Ça serait fou de s’en passer, non ?! Mais j’aurais été curieuse, vraiment curieuse, de voir ce qui se serait passé si j’avais été en jeans et en t-shirt. »
Ce test est intéressant, et il est devenu viral ces derniers jours. Mais il ne serait scientifique que si on avait testé d’autres accoutrements religieux. Supposons maintenant qu’un curé en soutane, ou une sœur portant sa coiffe, ou un homme arborant une kippa, ou encore un moine bouddhiste tout d’orange vêtu avaient tenté de se mettredevant la file ? Je vous laisse en discuter entre vous.
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
Le défroqué de la laïcité
François Legault avait une décision lourde de sens à prendre cette semaine. Son parti allait-il garder le flambeau de la laïcité, dans la foulée de l’adoption il y a cinq ans de la loi sur ce sujet, ou allait-il signifier aux Québécois que sa soif de laïcisation était étanchée et qu’il n’irait pas plus loin ?
L’occasion est belle. Le Québec de 2024 continue à financer une cinquantaine d’écoles primaires et secondaires qui offrent, entre les mathématiques et le français, des cours où la religion — une religion, la bonne, évidemment — est inculquée aux enfants. Les traités internationaux protègent le droit des parents d’envoyer leurs enfants dans une école religieuse. Rien n’oblige cependant les États à les financer. Elles ne peuvent cependant ouvrir, au Québec, que si elles obtiennent une homologation, démontrant qu’elles offrent correctement le curriculum normal, avec des professeurs qualifiés, en plus de leur enseignement religieux. C’est pourquoi des écoles hassidiques à Montréal, ou une école catholique intégriste à Lévis, par exemple, font l’objet d’enquêtes et, parfois, de sanctions.
Dans la foulée du scandale de l’école Bedford, une école publique, donc laïque, qui, pendant sept ans, fut la cible d’entrisme religieux, le Parti québécois a présenté une motion offrant de franchir un nouveau pas dans la sécularisation de la nation : mettre fin aux subventions aux écoles privées religieuses. Que dit le ministère québécois de l’Éducation sur l’ampleur du phénomène ? Rien du tout. Il n’en tient pas le compte. Le dernier relevé crédible fut produit l’an dernier par la journaliste radio-canadienne Laurence Niosi : c’est à hauteur de 60 % que sont financées, selon son décompte, 27 écoles catholiques, 14 écoles juives, 4 écoles musulmanes, 2 écoles protestantes évangéliques, 2 écoles arméniennes et 1 école grecque orthodoxe. Pour un coût de 161 millions de dollars par an.
On savait Québec solidaire partant, depuis sa création, pour cette étape de la laïcisation. Le Parti libéral du Québec, lui, était réticent. Mais il a saisi l’occasion et a déclaré jeudi : « On est rendus là. » Il y aurait du Marwah Rizqy dans cette évolution que je ne serais pas surpris. Restait la Coalition avenir Québec (CAQ). Pensez-vous un instant qu’en leur for intérieur, Bernard Drainville et Jean-François Roberge, pour ne nommer qu’eux, souhaitent retarder le groupe ? À l’interne, à la CAQ, une source explique qu’on en a déjà assez sur le dos avec les cas comme ceux de Bedford, qu’on n’a pas un vrai portrait de la situation de ces autres écoles, qu’on ne veut pas ouvrir le débat plus large sur l’école à trois vitesses et que, si elles enseignent correctement le curriculum, pourquoi en vouloir aux écoles religieuses visées par la motion ?
Euh, parce qu’on est rendus là ? La CAQ n’avait qu’à se dire d’accord avec le principe : à l’avenir, les fonds publics ne seront pas utilisés pour des écoles inculquant une religion. Ensuite, un gouvernement réellement intéressé par la laïcité aurait : 1) réclamé de son ministère un état des lieux ; 2) écrit un projet de loi prévoyant les modalités ; 3) proposé, par exemple, un échéancier de retrait des subventions sur trois, cinq ou huit ans ; 4) décidé s’il permettait l’enseignement religieux en programme parascolaire, facturé aux parents, mais au sein de l’école, comme c’est le cas dans des écoles juives.
La commission parlementaire aurait ensuite entendu les différents acteurs du dossier et fait les arbitrages appropriés. On se serait rapidement rendu compte que l’existence même du projet de loi conduirait plusieurs des écoles visées à modifier leur statut pour devenir pleinement laïques et ainsi garder leurs subventions.
Cette réouverture de la Loi sur la laïcité et de la Loi sur l’instruction publique aurait permis au Parti québécois de ramener ses amendements refusés au moment de l’adoption du projet de loi 21 : étendre l’interdiction des signes religieux à toute l’école, y compris au service de garde et au personnel (avec droit acquis, évidemment) ; l’étendre aux écoles privées subventionnées, désormais toutes non religieuses.
Mais qu’a fait, plutôt, le gouvernement de la CAQ ? D’abord, Bernard Drainville est allé dire à Tout le monde en parle qu’il existait un « compromis historique » au sujet des écoles religieuses subventionnées. Si ce compromis existait dimanche soir, ce qui est douteux, il s’était évanoui jeudi matin. Ensuite, le premier ministre François Legault, répondant au front commun des trois partis d’opposition en la matière, a choisi en période de questions de répondre ceci : « Je prends note que le Parti libéral du Québec, Québec solidaire et le Parti québécois veulent couper, veulent couper le financement au collège Brébeuf, au collège Notre-Dame, au collège de Montréal, au collège Jésus-Marie, au collège Regina Assumpta, au Petit Séminaire de Québec, au collège de Lévis. »
Tous ces établissements sont évidemment laïques et ils ne seraient pas touchés par l’initiative des partis. Nous sommes donc contraints de poser un jugement sur la réponse erronée du premier ministre. De deux choses l’une : ou bien, en la matière, il est incompétent, ou bien il fait semblant de l’être. Aucune de ces réponses ne le grandit.


L’étoile laïque de la CAQ pâlit alors même que la demande de laïcité au Québec est en hausse. Les mois qui viennent peuvent aggraver le problème. Car plus on en apprendra sur le nombre d’écoles publiques qui, comme celle de Bedford, ont subi de l’entrisme religieux, plus on posera cette question : qui était responsable de l’enseignement au Québec ces dernières années ?
Si seulement la CAQ pouvait blâmer le laxisme des satanées commissions scolaires. Elle les a abolies pour les remplacer par les centres de services scolaires, désignant directement leurs directeurs généraux et même les tuteurs du CSS de Montréal, où le problème est le plus aigu. Ce qui nous ramène à cette question : en matière d’application concrète de la laïcité dans les écoles publiques, la CAQ fut-elle incompétente ou fit-elle semblant de l’être ?
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
Le tabou
Cela s’est passé dans une école secondaire, publique et francophone, du quartier Côte-des-Neiges, à Montréal. En consultant les réponses données à un questionnaire en ligne envoyé à ses élèves, l’enseignant Francis Richer, gai et fier de l’être, a lu ce qui suit : « vive les génocides envers les lgbtq », « francis le gay vas mouriir », « francis nest pas un bon prof il ma agresser dans le lit ». Ces réponses, anonymes, provenaient de 10 de ses 75 élèves de 2e secondaire, âgés de 13-14 ans.
Richer s’était fait avertir : certains des parents étaient très réactifs et il serait préférable de faire attention à ce qu’il disait. Après l’incident, qu’il a rapporté à la direction et à la police, on lui a conseillé de cesser d’avouer qu’il est homosexuel lorsque la question lui est posée. C’est la vielle politique de l’armée américaine : « don’t ask, don’t tell ». Le problème est que les étudiants posent toujours la question, et que Francis Richer croyait que la société québécoise avait évolué suffisamment pour qu’il puisse s’afficher sans provoquer une vague d’intolérance.
« D’habitude, avec la façon dont je parle et comment je bouge, ça arrive plus vite. Je peux cacher que je suis souverainiste, mais pas que je suis homosexuel, » a-t-il confié à Mylène Moisan, du Soleil et des Coops de l’information, qui a mis au jour cette affaire, mardi dernier.
Richer avait raison. La société québécoise avait évolué. Mais désormais, elle recule. Le cas de Richer « est la pointe de l’iceberg », affirme au Devoir Raphaël Provost, directeur général du groupe Ensemble pour le respect de la diversité, dont les formations scolaires rejoignent 30 000 élèves par an. « Des profs homosexuels qui ont peur de se déclarer, Francis n’est pas le seul. Nous, on le voit chaque semaine dans les commentaires qu’on reçoit des élèves. » Si on compare à la situation d’il y a cinq, dix ou quinze ans, « il y a un retour. C’était beaucoup plus viable, on était beaucoup plus — je ne dirais pas tolérant — mais indifférent envers des profs LGBTQ ». La parole anti-gais est désormais décomplexée.
Lorsqu’on veut scruter la source de ce regain homophobe, et parfois misogyne, tout le monde marche sur des oeufs. Au micro de Patrick Lagacé, au 98,5, le professeur Richer a admis que, ses classes étant très majoritairement formées de jeunes issus de l’immigration, cela a pu jouer.
Alors, on fait de grands détours. Les causes sont multiples. Il y a des garçons Tremblay et Béliveau qui sont des adeptes d’Andrew Tate et d’autres influenceurs misogynes. C’est certain. D’autres sont issus de familles évangélistes et affirment que Jésus est contre l’homosexualité. Absolument. Et puis il y a tous ces musulmans d’origine qui sont parfaitement intégrés et qui ne jurent que par l’ouverture à l’autre et aux valeurs québécoises. Bien sûr, j’en connais.
Mais lorsqu’on ose poser la question qui fâche : l’augmentation dans nos classes d’enfants provenant de familles où règne une culture du patriarcat et un refus de l’homosexualité, comme c’est le cas dans certaines familles musulmanes pratiquantes, n’est-il pas un facteur significatif? — on tombe devant des regards d’orignaux tétanisés par les phares d’une voiture.
« Il y a une corrélation », admet Raphaël Provost, lorsqu’on le pousse dans ses derniers retranchements. « Si dans leur famille et leur propre culture, si de leur côté, c’est encore dans leur tête et dans leur esprit, que c’est criminel, que c’est interdit ou que ça n’existe pas, ou que c’est parfois la première fois qu’ils en entendent parler… » Mais, mais, mais, ne généralisons pas.
Fort bien, ne généralisons pas, mais ne nous aveuglons pas.
Les sondeurs nous le disent depuis des décennies: même comparés aux Canadiens anglais, les Québécois sont plus tolérants sur les questions de choix personnels, d’orientation sexuelle, de permissivité envers les adolescents. Comment penser qu’une immigration importante provenant de pays où la culture locale est immensément moins tolérante, et fondée sur le dogme religieux, pourrait s’insérer dans notre vision des choses sans qu’on en sente des effets concrets ?
Il y a la famille, il y a la pression des pairs. Rien n’est plus fort, dans la formation des valeurs à l’adolescence, que la pression de l’entourage. Comment peut-on penser qu’une classe formée d’une forte proportion d’enfants provenant de familles où prévalent des notions patriarcales va être magiquement enchantée d’adopter les valeurs des préados provenant de familles ayant, elles, depuis 25 ans pratiqué la tolérance et l’ouverture ?
Il faut rappeler les chiffres du dernier Portrait socioculturel des élèves inscrits dans les écoles publiques de l’île de Montréal pour mesurer l’ampleur du défi : 56 % de la totalité des élèves sont soit nés à l’étranger, soit nés ici de deux parents étrangers. Dans 38 % des écoles publiques, primaires ou secondaires, plus des deux tiers des élèves sont de ces catégories ; 25 % en accueillent 75 % ou plus ; 10 % en accueillent 85 % ou plus.
Évidemment, beaucoup de ces parents étrangers viennent de pays où la tolérance envers les femmes et les homosexuels est équivalente à la nôtre. De 2019 à 2023, 14 % des nouveaux arrivants venaient de France, 19 % de pays arabes — 12 % des élèves à Montréal ont l’arabe comme langue maternelle. Et parmi les néo-Québécois venus du Maghreb ou d’Iran, plusieurs nous ont choisis précisément pour trouver chez nous une société plus libre.

Cette chronique me vaudra les insultes habituelles, mais la vérité a ses droits. Avoir dans sa population une grande communauté ukrainienne pèse dans le débat public sur notre position face à l’Ukraine. Avoir dans notre population une grande communauté juive pèse dans le débat public sur notre position face à Israël. Avoir dans notre population une grande communauté musulmane a des conséquences sur le débat public au sujet du dossier palestinien, oui, et sur les valeurs propagées, au sein de cette communauté, par des promoteurs actifs, notamment et pas uniquement en ligne, d’homophobie, de misogynie et d’antisémitisme.
Nous ne possédons malheureusement pas de sondage québécois sur l’opinion de nos différentes communautés religieuses ou des athés sur l’homosexualité. Ce sondage réalisé en 2019 en France laisse cependant songeur.

Ce courant, réel, s’additionne aux autres. La parole patriarcale musulmane est désinhibée par la dissémination des propos misogynes des tenants d’Andrew Tate et des évangélistes, et vice versa. Nous sommes donc en présence d’un cocktail d’intolérance qui se mélange et se renforce sous nos yeux, dans nos écoles. J’aimerais pouvoir vous dire comment renverser la tendance. Je ne sais pour l’instant qu’une chose : refuser de nommer ses sources, c’est s’interdire d’agir.
(Une version légèrement plus courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)
Les Québécois, ces mécréants
L’émission de radio de loin la plus populaire au Québec commençait à 19h00 (on disait sept heures). Elle ne durait qu’une quinzaine de minutes. Elle était, à deux égards, répétitive. Chaque soir la même vedette, car c’en était une: Le Cardinal de Montréal, Paul-Émile Léger. Deux montréalais sur trois l’écoutait, c’est le cas de le dire, religieusement. Le script ne variait jamais. Il récitait, chaque soir, le chapelet. Lui-même étant constitué de la répétition des Je-Vous-Salue-Marie ponctuée de Notre-Pères. Ce n’était pas un enregistrement. Le prélat était, comme ne le disaient pas encore les Français, en direct-live.
Je le sais parce que ma mère avait un jour décidé de nous le faire écouter, ma sœur et moi, à genoux dans la cuisine, pendant qu’elle rangeait le repas. Je me demandais si elle n’était pas en train de commettre un péché en omettant de se concentrer sur la prière. Le Cardinal, au bout des ondes, s’en rendrait-il compte ? Je trouvais quand même cet exercice un peu exagéré car, le jour, à l’école publique, j’avais déjà prié deux fois: avant le début de la classe le matin et après le repas du midi, chaque fois à genoux à côté du pupitre. Dieu était-il à ce point dur d’oreille qu’il faille lui répéter plusieurs fois la même chose, plusieurs fois par jour ?
J’étais dans la dernière vague de cette indoctrination catholique collective, au début des années soixante. On répète que l’influence religieuse s’est effondrée avec la révolution tranquille, mais ce fut un processus assez long. Les églises faisaient toujours recette au début des années 1970, les élèves suivaient majoritairement des cours de pastorale jusqu’au début des années 2000. Par conséquent, hors des familles pratiquantes, seuls les moins de 30 ans n’ont pas été plongés à répétition dans l’eau bénite.
La distance prise avec l’institution de l’église est un fait majeur de l’évolution du Québec moderne. Les scandales de pédophilie sont un des derniers clous dans ce cercueil. Mais la foi est une autre affaire. Elle peut survivre à la déchéance de l’institution. Sa demi-vie est robuste. Même sans la foi, l’adhésion aux récits chrétiens peut surnager encore longtemps.
C’est pourquoi j’étais frappé par les résultats dévoilés cette semaine par l’Institut de sondage Angus Reid sur l’ampleur de la mécréance dans cette province qu’on décrivait longtemps outre-outaouais comme “priest-riden” – infestée de prêtres.
Les Québécois ont encore de la mémoire, ils sont 74% à se dire de “tradition catholique romaine” (8% de protestants, 2% de musulmans, 1% de juifs). Mais ils indiquent que, sauf pour les mariages et enterrements, ils sont 53% à ne jamais mettre les pieds à l’église, à la mosquée ou à la synagogue – seulement 4% y vont chaque semaine. Normal, puisque 75% ne lisent “jamais” la bible, le coran ou la torah et que 55% ne sentent “jamais” la présence de Dieu. En gros, 77% des Québécois se disent non-croyants ou “spirituellement incertains” (contre 59% d’Ontariens). Le résultat le plus étonnant à mon avis tient à l’existence historique de la résurrection de Jésus: 41% des Québécois n’y croient pas et 27% refusent de se prononcer ou ne savent pas. Seulement 31% y prêtent foi. C’est peu.
Il faut y voir le signe de la montée du scepticisme et de l’incrédulité, y compris dans la jeunesse, pourtant inondée de mondes fantastiques, depuis Harry Potter jusqu’à Stranger things. Je me souviens de mon filleul de sept ans se moquant devant moi du récit, qu’il venait d’apprendre, de Moïse séparant la mer rouge. Mais, lui-dis je, me faisant l’avocat de Dieu, c’est comme Darth Vader dans la Guerre des étoiles qui peut faire bouger des objets à distance. “Ben voyons, me répondit-il, c’est un film. Ils n’essaient pas de nous faire croire que c’est vraiment arrivé !” Imparable argument.
Pourtant, pourtant, cette nation de mécréants, plus éloignée de Dieu, Allah et Yahvé que tout autre groupe du continent, garde une porte religieuse entrouverte: 52% d’entre nous pensons qu’il faut transmettre à nos enfants des enseignements religieux, ce qui est assez large (selon les sources, cela va de oeil pour oeil à tend l’autre joue). Je sais que, père, j’estime essentiel que mes enfants connaissent le récit biblique, car notre culture en est pétrie et qu’on ne peut décoder efficacement, ne serait-ce qu’une partie du langage, sans détenir ces clés. Je me demande aussi s’il n’est pas préférable d’inculquer un peu de religion à ses rejetons, à la façon d’un vaccin, pour qu’ils ne soient pas à l’adolescence éblouis par l’aspect spirituel complètement nouveau, pour eux, de la première secte venue.
On trouve d’autres traces de la rémanence du fait religieux au Québec. Pas moins de 60% des Québécois affirment parfois prier “Dieu ou une puissance supérieure”. Ils le font rarement (21%), épisodiquement (27%) et on peut penser que les prieurs quotidiens (11%) sont des dévots classiques. Mais les autres ? Il faudrait savoir à qui ils parlent, exactement, et avec quels résultats ? (Une règle du pouce est que si vous parlez à Dieu, votre place est au temple, si Dieu vous parle, votre place est à l’asile.)
Finalement il y a la question qui tue: croit-on à la vie après la mort ? Une petite majorité de Québécois font ce pari (51%) alors que les Ontariens sont 63% à se donner rendez-vous dans l’au-delà. C’est paradoxal car le Vatican a beaucoup fait, ces dernières décennies, pour rendre le passage plus attrayant. D’abord fut aboli le purgatoire, cette antichambre du paradis où on devait expier ses péchés en souffrant sur des chardons ardents pour une période équivalente aux fautes accumulées dans sa vie. Puis l’existence même de l’enfer fut remise en cause, ce qui rendit le passage au paradis nettement plus sûr. Malgré ces améliorations considérables, la foi en la vie éternelle décline. Que faudrait-il que le Pape fasse pour renverser la tendance ? Promettre des vierges ? C’est au point que, ceux qui, au pays, croient le moins à la vie après la mort sont, de loin, les principaux utilisateurs de l’aide médicale à mourir. Comme quoi, éloignés de la religion, les Québécois sont plus pressés que les autres d’aller nulle part.
Le choix (de Dieu) de l’Iowa
« Dieu a regardé le paradis qu’il avait prévu créer [la Terre] et a dit : “J’ai besoin d’un gardien.” Alors Dieu nous a donné Trump. »
La vidéo, virale, est exceptionnelle pour au moins deux raisons. D’abord parce qu’elle est résolument au premier degré. Le narrateur est convaincu qu’il dévoile une vérité divine. Trump, dit-il, « est un berger pour l’humanité qui ne partira jamais et ne les abandonnera jamais ». Ensuite parce qu’elle a été lancée par Donald Trump lui-même, sur son réseau social, à quelques jours des caucus de l’Iowa, première étape de sa réascension vers la présidence.
La question se pose : dans quel univers un candidat peut-il sérieusement penser obtenir des votes en prétendant être choisi par Dieu ? Cet univers existe, malheureusement, et en particulier en Iowa. Par cercles concentriques, il y a le peuple américain, en ce moment divisé presque exactement en deux camps, entre Trump et le président Joe Biden.
Au sein de l’électorat républicain, on compte une forte majorité de trumpistes convaincus et qui continuent de prétendre que l’élection de 2020 était frauduleuse. Au sein de cette majorité, on trouve les protestants évangélistes, massivement favorables à Trump malgré les nombreux péchés capitaux de l’ex-président. Puis au sein de ces évangélistes, on trouve les nationalistes chrétiens.
Jon Dunwell, pasteur évangélique modéré et député républicain de l’Iowa, a décrit le phénomène au New Yorker pour s’en attrister. « Cette faction rejette l’idée que les conservateurs chrétiens devraient simplement essayer d’élire des gens qui reflètent leurs points de vue et influencent le gouvernement. Leur conviction est plutôt que le christianisme doit être la religion suprême des États-Unis et que tout devrait être jugé en s’y soumettant. » « Oubliez la Constitution, disent-ils, c’est un document mort. Tu es d’abord chrétien. »
« Cela heurte mon âme, ajoute Dunwell. Ces chrétiens, ils m’appellent un boomer. Ils disent que ma génération de christianisme est la raison pour laquelle l’Amérique a mal tourné, parce que nous n’avons pas été assez audacieux pour attraper le pécheur par le cou et le jeter au sol et imposer la loi de Dieu. Et cela, pour moi, est effrayant. C’est un peu, si je peux utiliser ce mot, talibaniste. »
Il le peut : pour cette nouvelle génération de croisés, il s’agit de la version chrétienne de la volonté des musulmans radicaux d’étendre partout la charia.
L’adoption en Iowa et ailleurs dans les États républicains de lois interdisant l’avortement et criminalisant les mères et les médecins qui le pratiquent, y compris en certains cas ceux qui aident les femmes à se faire avorter dans un État voisin, procède évidemment de cette logique d’application sans compromis de la loi divine. C’est aussi un élément de la soif de plus en plus palpable, dans l’électorat, pour l’ascension d’un autocrate.
Le Public Religion Research Institute révélait en novembre dernier la réaction des Américains à l’affirmation suivante : « Parce que les choses ont tellement dérapé dans ce pays, nous avons besoin d’un leader qui est prêt à enfreindre certaines règles si c’est ce qu’il faut pour redresser la situation. » Une majorité — 60 % — se dit en désaccord avec ces propos. Mais 38 % disent oui, dont 48 % des républicains.
L’institut a poussé le bouchon un peu plus loin en sondant le public sur cette affirmation : « Parce que les choses ont tellement dérapé, de vrais patriotes américains devront peut-être recourir à la violence pour sauver notre pays. » Plus inquiétant que l’appui exprimé est sa forte tendance à la hausse (la même phrase avait été soumise aux répondants en 2021). Au total, 23 % des Américains pensent que la violence pourrait être nécessaire, 8 points de pourcentage de plus qu’il y a deux ans. Chez les républicains, c’est 33 %, en hausse de 5 points. Chez les évangélistes blancs, 31 % (+7).
Le problème est qu’il ne s’agit pas d’un référendum : la violence ne s’exprime pas lorsque 50 % + 1 des citoyens la pensent nécessaire. Il suffit qu’une minorité la trouve acceptable pour qu’une minorité de cette minorité passe à l’acte. C’est pourquoi l’Amérique de 2024 est littéralement assise sur une poudrière. La question n’est pas de savoir si la violence éclatera après les élections de novembre prochain si Donald Trump est déclaré vaincu et qu’il affirme — c’est une certitude — que l’élection était truquée. La question est de savoir quelles seront l’ampleur et la durée de cette violence.
Trump donne évidemment le ton. Il a promis, s’il est élu, d’accorder un pardon à tous les participants à l’assaut du 6 janvier 2021 sur le Capitole, qui sont selon lui des patriotes, de vrais défenseurs de l’Amérique, des modèles (à ce jour, 1265 ont été accusés, 718 ont plaidé coupables, 467 sont derrière les barreaux). Un seuil sémantique majeur a d’ailleurs été franchi en novembre dernier lorsque Trump a décidé de désigner ces prisonniers comme des « otages » du gouvernement Biden. Tel Rambo libérant les prisonniers de guerre, il compte les arracher à leurs ravisseurs. (Dans les cartes illustrées virtuelles qu’il vend à ses partisans, comme sur des drapeaux brandis lors de ses événements, Trump est vu dans un accoutrement clairement inspiré de Rambo, super-abdos compris.)
Un dernier mot sur la contagion de Trump chez nous. Une majorité de Canadiens voterait pour le démocrate Biden (67 %), comme d’habitude. Mais il y a quand même un électeur conservateur sur deux au pays qui appuierait Trump. C’est beaucoup. C’est aussi vrai pour la moitié des hommes de 18 à 44 ans.
Mais pas au Québec, où 76 % d’entre nous rejettent le trumpisme. Prouvant une fois de plus que le Québec, distinct, est le plus souvent la République du bon sens.
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)
Vive Noël, fête paienne !
Ainsi donc, le quartier général woke du Canada, la Commission canadienne des droits de la personne, dans un texte sur l’intolérance religieuse (qui évite toute mention de l’intolérance de certains religieux), vient de jeter l’opprobe sur Noël.
On lit au sujet de la discrimination à l’égard des minorités religieuses qu’elle est « ancrée dans l’histoire du colonialisme au Canada’’ et qu’un « exemple évident est celui des jours fériés au Canada. Les jours fériés liés au christianisme, dont Noël et Pâques, sont les seuls jours fériés canadiens liés à des fêtes religieuses ».

L’Assemblée nationale a répliqué en votant unaniment cette résolution, présentée par la CAQ:
Que l’Assemblée nationale rappelle que la Fête de Noël est une tradition célébrée au Québec; Qu’elle dénonce les propos de la Commission canadienne des droits de la personne selon lesquels les jours fériés liés au christianisme, dont Noël et Pâques », représentent un « exemple évident » d’une «discrimination religieuse systémique » et que cette «discrimination à l’égard des minorités religieuses au Canada est ancrée dans l’histoire du colonialisme au Canada »; Qu’elle dénonce toute tentative de polarisation à l’endroit d’événements rassembleurs qui font partie du patrimoine québécois depuis plusieurs générations. Qu’enfin, elle invite tous les Québécois à s’unir en cette période de Noël qui approche.
Qui a raison ? L’anniversaire de naissance du petit Jésus n’est-il pas le symbole même du repli religieux, de l’exclusion de l’autre ? Que nenni ! Nous pouvons désormais réévaluer les choses au moyen d’un puissant outil : la traque de l’appropriation culturelle.
Il appert que le Noël chrétien est probablement la plus gigantesque opération d’appropriation culturelle de l’histoire. D’abord, rien n’a jamais indiqué que la Vierge a enfanté le 25 décembre. On a longtemps pensé que ça devait être au printemps. Ce n’est que 300 ans après l’événement allégué que l’Église a décidé que cela s’était passé en ce jour. Pourquoi ? Pour s’approprier toutes les fêtes païennes et religieuses préexistantes qui se tenaient à ce moment.
L’embouteillage de célébrations vers la fin de décembre n’est pas l’effet du hasard. Avant TikTok, la télé, le cinéma, le seul écran qui s’offrait à la vue de l’humanité était la toile céleste, les mouvements du Soleil et de la Lune. Oui, il y avait des longueurs. Mais personne ne pouvait ignorer que le Soleil brillait de moins en moins, jusqu’au 21 décembre. Qu’il semblait s’immobiliser pour trois jours et que, c’était certain, il brillait quelques minutes de plus à compter du 25. On se mit donc à célébrer le retour de la lumière. La naissance du Soleil.
Le mot Noël nous vient d’une longue évolution du mot « natale », qui signifie naissance. Les Romains l’utilisaient pour fêter la naissance du « Soleil invaincu ». La fête juive de Hanoucca, qui se déroule dans la première moitié de décembre, se fonde sur un récit miraculeux qui aurait eu lieu au moment de la reconquête du Temple. Mais les historiens pointent également, pour cette fête juive, une appropriation de fêtes païennes du solstice. Dans une version antérieure, Adam lui-même, fin observateur, aurait célébré le retour du Soleil et instauré une fête de huit jours.
Lorsque les musulmans sont apparus, au VIIe siècle, les chrétiens avaient déjà cannibalisé le 25 décembre. Ils n’ont donc pas tenté de fixer une fête en ce jour. Les imams français, cependant, indiquent à leurs ouailles de célébrer avec leurs amis, en s’abstenant tout simplement d’aller à la messe (et de boire de l’alcool). En Chine, le 21 décembre est une date importante, le moment le plus bas du Soleil étant vu comme le point de convergence entre le Yin et le Yang. La tradition veut que les raviolis aient été inventés en ce jour.
Bref, une fois décapée des vernis religieux peints au fil des siècles, la période de Noël apparaît comme une des plus rassembleuses qui soient et, symboliquement, à la fois des plus simples et des plus riches. La renaissance du Soleil, de la lumière, de l’espoir.
On doit dire que les francophones sont mieux à même de réinvestir le mot Noël même de sa signification d’origine. Les Hispaniques aussi, qui parlent de « Navidad », donc de naissance. La tâche est plus ardue pour les anglophones, qui utilisent le mot hyperconnoté « Christmas », qui signifie Messe du Christ. De même, ils appellent notre père Noël « Santa Claus », une référence à Saint-Nicolas. Mais cet évêque grec si généreux du IVe siècle a-t-il seulement existé ? Son récit n’apparaît que 300 ans plus tard et n’est peut-être qu’une réinterprétation de la vie d’un philosophe grec généreux, mais non chrétien. On trouve un peu partout, dont récemment en Italie, des prêtres catholiques rageurs contre le « mensonge » d’un personnage magique donnant des cadeaux et faisant ainsi une déloyale concurrence au petit Jésus. Il faut aussi savoir que le personnage désormais universel du père Noël est un succès de mise en marché, non du Vatican, mais de Coca-Cola dans les années 1930. Donc, on est en présence d’une figure dont l’origine, probablement, et la carrière, manifestement, sont areligieuses.
Aucun problème non plus à célébrer l’arbre de Noël. Les Égyptiens, Chinois et premiers Hébreux vénéraient les arbres qui, comme les sapins, gardent leur verdure même au creux de l’hiver. Des branches de sapins étaient utilisées pour décorer les maisons pendant le solstice. Ce sont probablement les Allemands, païens devenus chrétiens, qui ont eu l’idée d’y mettre des décorations. Puis, au XVIe siècle, en y mettant des chandelles, Martin Luther l’a plus fermement associé à la lumière tout en augmentant dangereusement le risque d’incendie.
Bref, les croyants peuvent investir ces dates de la foi de leur choix, y adjoindre messes, crèches et candélabres. Mais point besoin pour rassembler croyants de dieux divers et athées de rebaptiser Noël « fête du solstice » ou de renier les attributs de la fête. Le mot Noël, le père et l’arbre forment un trio qu’on peut célébrer en soi, sans inhibition. Grâce à un outil puissant : la réappropriation culturelle ! Et au-dessus du sapin, tout concourt à installer le symbole du Soleil invaincu, notre astre solaire étant, comme chacun sait, une étoile !
(Ce texte est une version actualisée d’une chronique d’abord publiée dans Le Devoir.)

La (détestable) méthode Mulcair
« Avant l’arrivée de Tom Mulcair à sa tête, le NPD était à la pointe de la bataille pour l’égalité des sexes. Élu chef en 2012, Mulcair a enlisé son parti dans un bourbier d’intolérance patriarcal. Prenant fait et cause pour les religions qui traitent les femmes comme des citoyennes de seconde zone, il a défendu comme admirable l’imposition du voile intégral – symbole ultime de l’oppression. C’est un lamentable retour à la rhétorique patriarcale contre les femmes, prises pour cible à des fins électorales et c’est abject. Pas étonnant 52% de ses militants l’aient expulsé. »
Je viens d’appliquer à Tom la méthode Mulcair. Celle qu’il a utilisée envers moi et PSPP dans sa chronique, Paul St-Pierre Poilievre ou l’intolérance comme arme politique. Comme lui, j’ai fait une fausse comparaison : Lévesque défendait les homosexuels, PSPP non. C’est aussi faux que de dire que le NPD défendait les femmes, Mulcair non. J’ai utilisé son expression « enlisé dans le bourbier de l’intolérance ». J’ai fait un raccourci entre sa défense du droit du port d’un signe religieux et le fait qu’il soit lui-même misogyne, exactement comme il l’a fait en disant que la mise en cause par PSPP de l’enseignement de la théorie du genre à l’école signifiait qu’il était intolérant envers les gais. Je lui ai prêté une intention : vouloir se faire du capital politique sur le dos des femmes, comme il en prête à PSPP sur la question du genre. J’ai même repris son « c’est abject ». J’ai tordu la signification de son vote de non confiance.
Le Code de déontologie de la Fédération professionnelle des journalistes prescrit que, même dans « les chroniques et les billets ou dans le journalisme engagé, où l’expression des opinions prend une large place, les journalistes doivent tout autant respecter les faits ».
Or Tom trahit les faits. Selon lui, j’ai «affirmé que les musulmanes qui portaient le voile intégral constituaient une menace pour la sécurité.» C’est faux. J’ai affirmé qu’il n’était qu’une question de temps avant qu’un terroriste ou un criminel n’utilise le voile intégral pour commettre un crime. J’avais raison. Des criminels l’ont porté au Canada pour des vols et pour une tentative de meurtre, aux États-Unis pour des vols et pour une agression sexuelle. Aux prises avec de nombreux attentats commis avec ce vêtement, une douzaine d’États africains l’ont interdit.
Il écrit: «du bon travail journalistique avait vite permis de débusquer cette supercherie. Aucun corps de police n’était d’accord avec cette affirmation.» C’est faux. L’article auquel il réfère indique que la GRC a refusé de commenter et que la SQ et la SPVM ont affirmé ne pas avoir de «document» ou de «rapport» sur la question.
Puis il y a la question du savoir-vivre. Je passe une quinzaine de minutes tous les matins avec Tom sur les ondes de Qub. Même si je suis en désaccord avec lui sur des sujets importants, il ne me serait jamais venu à l’esprit de l’embrocher violemment dans une chronique, encore moins de le diffamer. Chacun son style.
Jean-François Lisée
RÉPONSE DE THOMAS MULCAIR
On peut différer d’opinions et avoir une lecture différente des faits. –Thomas Mulcair
Écoutez en balado la Rencontre de Jean-François Lisée et Thomas Mulcair où les deux hommes s’expliquent en direct lors de l’épisode de Richard Martineau disponible sur la plateforme audio et vidéo QUB radio.
Le nouvel ancien testament
Transportons-nous dans les locaux de la Commission de réécriture intersectionnelle des manuscrits et propos offensants et fautifs. La CRIMPOF. Sur le grand tableau recensant les travaux accomplis, on constate que beaucoup de textes pour enfants ont déjà traversé la moulinette à n’offenser personne. Les livres du Dr Seuss, d’Enid Blyton (Le club des cinq) et de Roald Dahl (Charlie et la chocolaterie) sont déjà réglés. Au rayon des adultes, les James Bond ont aussi connu un premier toilettage. Peut-être faudra-t-il y revenir, car dans aucun des 14 ouvrages d’Ian Fleming son héros n’a de partenaire gai, ni même fluide.
L’équipe de zélés censeurs a beaucoup de mérite. L’ampleur de la tâche est telle que d’autres baisseraient les bras. Mais ils sont rappelés à l’importance de leur labeur par cette maxime, mise en évidence sur le mur, du grand auteur anglais George Orwell : « Tous les documents ont été détruits ou falsifiés, tous les livres réécrits, tous les tableaux repeints. Toutes les statues, les rues, les édifices, ont changé de nom, toutes les dates ont été modifiées. Et le processus continue tous les jours, à chaque minute. » C’est dans son roman phare 1984. Des ignares y voyaient un avertissement contre l’oppression intellectuelle. Les salariés de la CRIMPOF savent qu’il s’agit au contraire d’un énoncé de mission.
L’édifice est vaste comme un salon du livre, avec des sections par région, sujet, âge. La déchiqueteuse est fortement sollicitée au rayon « Allemagne, Deuxième Guerre mondiale ». Les jeunes Allemands se sont dits profondément choqués qu’on leur remette constamment sur le nez l’action des nazis, alors qu’ils n’y sont pour rien. Désormais, fini le chagrin causé par ces rappels traumatisants.
Aujourd’hui s’engage un débat important dans la section consacrée aux textes dits sacrés. Que faut-il faire de la Bible, de la Torah, du Coran ? Trois des ouvrages les plus lus au monde. Davantage que les Harry Potter. C’est dire.
Chacun vient faire rapport au commissaire en chef.
— Ça commence mal, dit l’un. Dieu crée l’homme à son image, puis la femme à partir d’une simple côtelette, pour le désennuyer.
— La femme, un produit dérivé ? Ça n’a pas de sens, opine le commissaire. Il faut réécrire. Et les autres genres, ils arrivent quand ?
— Ça empeste l’hétéronormativité, enchaîne le lecteur chargé du Déluge. Dieu dit à Noé et à sa femme d’embarquer un mâle et une femelle de chaque espèce dans son arche.
— Vous savez quoi faire, dit le commissaire. Mais que se passe-t-il avec ceux restés à terre ?
— Euh, c’est que… Dieu les noie.
— Tous ?
— Oui, tout le reste de la population mondiale. C’est comme qui dirait le plus grand crime contre l’humanité de l’histoire.
— Bon, reprenez-moi tout ça, mon petit. Écrivez que Noé et ses polyamoureux partent en croisière, tout simplement.
— Dans la Torah, dit un autre, il y a ce passage où les deux filles de Lot saoulent leur père et couchent avec lui pour tomber enceintes. Ça ne fait pas un peu culture du viol à l’envers ?
— Oui, et on me signale deux viols dans la Bible. Gommez-moi tout ça. Au moins, avec la libération des esclaves hébreux de l’Égypte, on tient un bon filon, non ?
— Ça commence bien, en effet, répond le responsable, mais une fois qu’ils sont sortis d’Égypte, Dieu les implore de trucider beaucoup de monde : « quiconque ne chercherait pas l’Éternel, le Dieu d’Israël, devait être mis à mort, petit ou grand, homme ou femme ». On est en plein nettoyage ethnique, là !
— Coupez, coupez. De toute façon, c’est trop long.
— Parlant de violence, patron, moi, je suis sur le Coran et j’ai repéré quelques passages assez, disons, tranchants.
— Une dizaine ? Enlevez-les !
— Pas une dizaine, 164.
— Moi, dans la Bible, enchaîne un autre, j’en ai 842 !
— C’est inadmissible, dit le commissaire. Mais pour le Coran, c’est une religion minoritaire. Vous connaissez notre devise. Il ne faut pas seulement accepter la différence, il faut aimer la différence.
— Certes, répond le chargé du texte, mais, dans les pays musulmans, ils sont majoritaires. Alors, ne doivent-ils pas, eux, aimer la différence ?
— Absolument, tranche le commissaire. C’est pourquoi nous avons dépêché des délégations de la CRIMPOF à Kaboul, à Téhéran et à Riyad. D’ailleurs, quelle nouvelle ?
— Ils sont en prison, monsieur le commissaire.
— Pour quel motif ?
— Inimitié envers Dieu.
(Silence gêné)
— Bon, reprend le commissaire en se tournant vers un autre lecteur. Au moins, avec vous, qui travaillez sur le Nouveau Testament, on est dans l’amour du prochain.
— Oui, ça se présente plutôt bien, surtout qu’on peut suggérer que Jésus a le béguin à la fois pour Marie Madeleine et pour Jean. On est dans la fluidité.
— Super, rien à retoucher, donc.
— Il y a quand même le moment où Jésus est très agressif avec des commerçants. Il renverse leurs étals !
— Écrivez qu’il était mécontent et qu’il a poliment laissé une note dans la boîte à suggestions.
— Puis il y a la crucifixion, c’est très gore. Des clous, un glaive, des épines. Ça traumatise beaucoup de monde.
— Vous avez raison. Mais l’intrigue nécessite qu’il soit puni, sinon il n’y a pas de suspense. Que pourrions-nous mettre ?
— J’ai une idée, dit l’un ! Trente jours de travaux communautaires ?
— Parfait, conclut le commissaire. On a bien travaillé.
— J’ai quand même un doute, dit en hésitant un des relecteurs jusqu’ici muet.
— On a laissé des passages offensants, demande le commissaire ?
— Non. Je me demande si on n’est pas en train d’appauvrir de façon irréversible le patrimoine de l’humanité.
— Je suis extrêmement offensé par ce que vous venez de dire, rétorque le chef. Vous êtes superviolent.
Puis :
— Gardes ! Emmenez ce jeune offensant. Et crucifiez-le !
(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)













