Vive Noël, fête paienne !

L’heure est au criblage. Des variants, bien sûr. Mais aussi de nos habitudes, de nos traditions, de notre bagage. Le respect dû aux anciens et au passé est mis en balance avec les exigences du plus grand rassemblement possible.

Ce travail de synthèse est délicat. Faut-il, au nom de la célébration de la diversité, insérer des chansons en anglais aux spectacles de la Fête nationale, autres que I’m a frog de Robert Charlebois ? La présence des chansons en langue autochtone est permise depuis longtemps et Les Colocs avait son couplet en wolof. Mais l’anglais ?

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Surtout, que faire de Noël ? L’anniversaire de naissance du petit Jésus n’est-il pas le symbole même du repli religieux, de l’exclusion de l’autre ? Que nenni ! Notre criblage nous permet désormais de réévaluer les choses au moyen d’un puissant outil : la traque de l’appropriation culturelle.

Il appert que le Noël chrétien est probablement la plus gigantesque opération d’appropriation culturelle de l’histoire. D’abord, rien n’a jamais indiqué que la Vierge a enfanté le 25 décembre. On a longtemps pensé que ça devait être au printemps. Ce n’est que 300 ans après l’événement allégué que l’Église a décidé que cela s’était passé en ce jour. Pourquoi ? Pour s’approprier toutes les fêtes païennes et religieuses préexistantes qui se tenaient à ce moment.

L’embouteillage de célébrations vers la fin de décembre n’est pas l’effet du hasard. Avant TikTok, la télé, le cinéma, le seul écran qui s’offrait à la vue de l’humanité était la toile céleste, les mouvements du Soleil et de la Lune. Oui, il y avait des longueurs. Mais personne ne pouvait ignorer que le Soleil brillait de moins en moins, jusqu’au 21 décembre. Qu’il semblait s’immobiliser pour trois jours et que, c’était certain, il brillait quelques minutes de plus à compter du 25. On se mit donc à célébrer le retour de la lumière. La naissance du Soleil.

Le mot Noël nous vient d’une longue évolution du mot « natale », qui signifie naissance. Les Romains l’utilisaient pour fêter la naissance du « Soleil invaincu ». La fête juive de Hanoucca, qui se déroule dans la première moitié de décembre, se fonde sur un récit miraculeux qui aurait eu lieu au moment de la reconquête du Temple. Mais les historiens pointent également, pour cette fête juive, une appropriation de fêtes païennes du solstice. Dans une version antérieure, Adam lui-même, fin observateur, aurait célébré le retour du Soleil et instauré une fête de huit jours.

Lorsque les musulmans sont apparus, au VIIe siècle, les chrétiens avaient déjà cannibalisé le 25 décembre. Ils n’ont donc pas tenté de fixer une fête en ce jour. Les imams français, cependant, indiquent à leurs ouailles de célébrer avec leurs amis, en s’abstenant tout simplement d’aller à la messe (et de boire de l’alcool). En Chine, le 21 décembre est une date importante, le moment le plus bas du Soleil étant vu comme le point de convergence entre le Yin et le Yang. La tradition veut que les raviolis aient été inventés en ce jour.

Bref, une fois décapée des vernis religieux peints au fil des siècles, la période de Noël apparaît comme une des plus rassembleuses qui soient et, symboliquement, à la fois des plus simples et des plus riches. La renaissance du Soleil, de la lumière, de l’espoir.

On doit dire que les francophones sont mieux à même de réinvestir le mot Noël même de sa signification d’origine. Les Hispaniques aussi, qui parlent de « Navidad », donc de naissance. La tâche est plus ardue pour les anglophones, qui utilisent le mot hyperconnoté « Christmas  », qui signifie Messe du Christ. De même, ils appellent notre père Noël « Santa Claus », une référence à Saint-Nicolas. Mais cet évêque grec si généreux du IVe siècle a-t-il seulement existé ? Son récit n’apparaît que 300 ans plus tard et n’est peut-être qu’une réinterprétation de la vie d’un philosophe grec généreux, mais non chrétien. On trouve un peu partout, dont récemment en Italie, des prêtres catholiques rageurs contre le « mensonge » d’un personnage magique donnant des cadeaux et faisant ainsi une déloyale concurrence au petit Jésus. Il faut aussi savoir que le personnage désormais universel du père Noël est un succès de mise en marché, non du Vatican, mais de Coca-Cola dans les années 1930. Donc, on est en présence d’une figure dont l’origine, probablement, et la carrière, manifestement, sont areligieuses.

Aucun problème non plus à célébrer l’arbre de Noël. Les Égyptiens, Chinois et premiers Hébreux vénéraient les arbres qui, comme les sapins, gardent leur verdure même au creux de l’hiver. Des branches de sapins étaient utilisées pour décorer les maisons pendant le solstice. Ce sont probablement les Allemands, païens devenus chrétiens, qui ont eu l’idée d’y mettre des décorations. Puis, au XVIe siècle, en y mettant des chandelles, Martin Luther l’a plus fermement associé à la lumière tout en augmentant dangereusement le risque d’incendie.

Bref, les croyants peuvent investir ces dates de la foi de leur choix, y adjoindre messes, crèches et candélabres. Mais point besoin pour rassembler croyants de dieux divers et athées de rebaptiser Noël « fête du solstice » ou de renier les attributs de la fête. Le mot Noël, le père et l’arbre forment un trio qu’on peut célébrer en soi, sans inhibition. Grâce à un outil puissant : la réappropriation culturelle ! Et au-dessus du sapin, tout concourt à installer le symbole du Soleil invaincu, notre astre solaire étant, comme chacun sait, une étoile !


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