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La seconde guerre froide, année zéro
L’histoire s’écrit sous nos yeux. Comme d’habitude, elle n’arrive pas sans avoir envoyé des avertissements. Il y a eu des faits nouveaux, puis une tendance, des hésitations, une montée en puissance, puis la chose s’est imposée. Une nouvelle réalité.
Parfois, il faut un événement. À lui seul, il parait anodin. Un anarchiste assassine un archiduc. Un populiste exalté et un peu ridicule est élu au Reichstag. Mais cet événement provoque une accélération de l’histoire. Il est la goutte qui va faire déborder le vase.
La goutte, en 2020, est un virus. Ou plutôt son origine et sa gestion. Le vase est constitué de la montée en force de la Chine, de son nouveau statut de superpuissance.
On a beaucoup écrit, depuis le début du siècle, sur la nouvelle rivalité entre la Chine et les États-Unis. Il y a un moment où, en termes purement économique, l’Empire du milieu devient plus important que l’Amérique dans la production mondiale, puis dans l’économie mondiale. Ce moment est déjà arrivé, ou est sur le point d’arriver, selon la méthode de calcul des uns et des autres.
Est-ce grave ? La même chose avait eu lieu entre l’Angleterre et les États-Unis au 20e siècle, sans que les deux pays deviennent des rivaux, sauf sur les marchés. Et il y avait l’ennemi commun, soviétique, qui poussait à resserrer les rangs.
Dans une première étape, des années 1990 jusqu’à récemment, Washington a voulu jouer avec Pékin la carte du partenariat. Mieux valait participer à l’essor chinois en multipliant les coopérations économiques, scientifiques, voir militaire. Pékin était preneur, chacun de ces ponts lui permettant de monter les échelons de la performance, de la technologie et de la richesse. Que les entreprises chinoises pillent sans vergogne la propriété intellectuelle de ses partenaires occidentaux était le prix à payer pour que les entreprises occidentales aient accès à cet extraordinaire marché d’1,4 milliard de consommateurs, dont le pouvoir d’achat grimpe sans cesse.
Les entreprises américaines ont elles-mêmes été les architectes de l’irruption de la Chine comme l’indispensable usine du monde. WallMart donnait le ton, forçant ses fournisseurs à délocaliser leurs opérations en Chine pour réduire le coût de leurs produits.
Les dirigeants chinois ont dû être frappés de la facilité avec laquelle leur économie est devenue dominante dans les domaines pourtant stratégiques des terres rares, de la production pharmaceutique générique puis, a-t-on récemment appris, de la production de matériel sanitaire. Avec ces exemples, on est encore dans le low-tech. La volonté de la Chine est de devenir dominant dans le high-tech. Personne ne met en cause que sa multinationale Huawei, créée il y a 20 ans à peine et devenue le premier joueur mondial en télécom, a une longueur d’avance sur tous ses concurrents en matière de technologie 5G. L’investissement de la Chine en Intelligence artificielle est plus important que celui des États-Unis ou de l’Europe. Son expertise en reconnaissance faciale et en traçage des individus, expérimenté dans l’ignoble répression et internement de la minorité ouïgour, est maintenant un produit d’exportation.
L’ambivalence avant la bellligérance
Donald Trump incarne à lui seul l’ambivalence américaine face à la Chine. Il fut envoûté par le président chinois lorsqu’il fut accueilli comme un roi à Pékin en visite officielle. Puis il fut choqué par l’ampleur du déficit commercial qu’il a voulu corriger en lançant une guerre des tarifs qui a jeté un froid sur l’économie mondiale. Mais il a signé une entente partielle l’automne dernier qui ne règle pas le fond des choses, mais dont il était satisfait. Au début de la crise du virus, il faisait l’éloge du président chinois, son ami retrouvé.
C’est terminé. L’ampleur de la crise, les détails sur le camouflage chinois de son importance pendant des semaines cruciales, l’extraordinaire opération d’importation en Chine d’équipements de protection médicale, dont des masques, depuis les États-Unis et ailleurs au début janvier, l’accusation chinoise que le virus aurait été emporté en Chine par des soldats américains en mission, ont mis le feu au poudre. Parmi les conseillers de Trump, les pro-chinois et les anti-chinois étaient en équilibre précaire depuis trois ans. Les anti-chinois ont maintenant le haut du pavé.
Trump fait-il également un calcul politique primaire: faire de la Chine un bouc émissaire pour camoufler sa propre incurie dans la gestion de la crise ? Absolument. Reste que nous sommes arrivés à un point de bascule.
« Nous sommes au moment d’une tempête parfaite: la pandémie a cristallisé toutes les inquiétudes que les gens avaient au sujet des rapports économiques avec la Chine » a déclaré un haut responsable américain à l’agence Reuters. « Tout l’argent que les entrepreneurs pensent avoir fait auparavant en Chine a été plusieurs fois éclipsé par l’impact économique » du virus, a-t-il dit.
Ces jours derniers, le département américain du commerce a ouvert un nouveau front, visant l’achat de transformateurs électriques chinois. L’objectif est de bloquer l’importation de cet équipement lorsque fabriqué en Chine, puisqu’il est jugé essentiel pour l’économie américaine.
La bande annonce de ma dernière balado:
Il voulait être le Premier ministre de l’économie. Il est le Premier ministre de la pandémie. Ce qui complique considérablement ses chances d’être réélu en 2022. Ma balado de la semaine.
Ce n’est qu’un amuse bouche. L’administration Trump vient de lancer une opération transgouvernementale visant à réduire significativement l’importance de la Chine dans toutes les chaînes d’approvisionnement jugées essentielles. L’effort avait débuté timidement il y a quelques années, notamment avec l’offensive contre Huawei, mais elle passe maintenant, disent des sources, à la « vitesse turbo ».
Washington étudie une panoplie d’incitatifs fiscaux et de subventions pour rapatrier aux États-Unis ou ailleurs en Occident la production chinoise. L’introduction de nouveaux tarifs douaniers, l’instrument préféré de Trump, est évidemment envisagée. Mais des mesures punitives sont également élaborées. Des sanctions contre des hauts responsables chinois, des compagnies et leurs avoirs à l’étranger, un rapprochement avec Taiwan, voire une poursuite en bonne et due forme de l’État américain contre la Chine pour les dommages causés par le virus.
Trump a même évoqué, le 14 mai, de « mettre fin à toute la relation » avec la Chine et de rapatrier aux États-Unis la totalité des chaînes de production.
Washington cherche des alliés dans cette opération de désinvestissement américain dans l’économie chinoise. Le secrétaire d’État Mike Pompeo parle d’une alliance de partenaires dignes de confiance, mollement appelée « le Réseau de la prospérité économique ». Sont particulièrement visés l’Australie, l’Inde, le Japon, la Nouvelle-Zélande et le Vietnam ainsi que des pays d’Amérique latine.
L’omniprésence de la Chine dans le commerce mondial, l’intérêt des entreprises occidentales pour son marché sont cependant des forces puissantes qu’il sera difficile de contrer.
L’Europe et la Chine
Mais la tension monte, inexorablement. Avant même la pandémie, l’Union européenne commençait à mesurer le malaise produit par une présence chinoise de plus en plus notable chez elle. Il y a un an, un communiqué de la Commission européenne appelait un chat un chat et désignait la Chine comme « rival systémique » de l’Europe.
En visite à Pékin l’année précédente, le président français Emmanuel Macron a mis en doute le caractère bienveillant du grand projet de route de la soie de Pékin. Ces investissements terrestres et maritimes chinois ne visent pas moins de 70 pays, la moitié de la population du globe, y compris en Europe.
Macron a dénoncé l’établissement de routes commerciales “univoques” aboutissant a-t-il dit à une “hégémonie qui viendrait mettre en état de vassalité les pays qu’elles traversent”.
Le journal The New European de Londres a offert une bonne synthèse de l’impact chinois en Europe. Je cite:
« Les investissements étrangers directs de la Chine en Europe sont passés d’un total inférieur à 1 milliard d’euros en 2008 à 35 milliards d’euros en 2016 – soit plus du triple des financements européens en Chine. De nombreux projets concernent les pays défavorisés et endettés du centre, de l’est et du sud de l’Europe, notamment dans l’ouest des Balkans, où les besoins en infrastructures sont souvent considérables et les moyens financiers limités. La Chine consacre 1 milliard d’euros à une voie ferrée reliant les capitales de Hongrie et de Serbie, Budapest et Belgrade. Elle contribue à la modernisation du port grec du Pirée, à Athènes, pour en faire sa principale plateforme logistique en Europe. Elle construit une ville dans les forêts qui bordent la capitale biélorusse de Minsk, afin de créer une région manufacturière entre l’Union européenne et la Russie.
En retour, ces pays sont fortement encouragés à saborder les initiatives européennes et internationales susceptibles de déplaire à la Chine, dans le domaine des droits humains, mais pas seulement. En juin 2017, la Grèce s’est opposée à une déclaration du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, qui critiquait son bilan en matière de droits fondamentaux. C’était la première fois que l’Union Européenne ne signait pas à l’unanimité une déclaration commune. Peu après, la Hongrie a refusé de signer une lettre conjointe dénonçant les tortures qu’auraient subies des avocats emprisonnés en Chine, mettant ainsi fin au consensus européen. » Fin de citation.
Voilà ce que Macron voulait dire en parlant de « vassalisation ».
Quelle sorte de guerre froide ?
Que signifiera cette nouvelle guerre froide ? Certainement pas la guerre proprement dite. Il faut reconnaître que malgré tous ses défauts et ses faiblesses, l’espèce humaine a réussi à traverser la première guerre froide sans enclencher d’affrontement frontal. La raison ? L’existence d’arsenaux nucléaires propres à annihiler les belligérants a servi de sabot de Denver aux va-t-en guerre de Moscou et de Washington. Il faut saluer en particulier la sagesse et le sang froid de John Kennedy et de Nikita Kroutchev qui ont, chacun de leur côté, refusé de nous jeter dans ce précipice lors de la crise des missiles de Cuba en 1962.
La Chine et les États-Unis sont aujourd’hui dans cette même situation, donc aux prises avec le même sabot. Non, l’affrontement ne se fera pas dans les tranchées ou à coup de missiles. Il sera économique, diplomatique, idéologique, culturel. Des mouvements de troupes et des déplacements de porte-avions dans des zones troubles, notamment en Asie du sud-est, feront de temps à autre monter la pression militaire, chacun testant les défenses et les nerfs de l’autre. Les budgets de la défense vont continuer à croître.
Il y aura, entre les États-Unis et ses alliés, comme à l’intérieur de l’Europe, des tensions fortes sur l’acceptation ou le refus de tel investissement chinois. La bataille autour de Huawei et du 5G n’est qu’un début. Il y aura des accusations. Les patriotes contres les collabos. Les défenseurs de l’Occident contre les bon-ententistes. Les idiots utiles seront de retour.
Comme au moment de la première guerre froide, il y aura surenchère pour charmer les pays tiers, d’Afrique et d’Amérique latine et d’Asie, chaque superpuissance tentant de tirer la couverte de son côté. Et si le charme ne suffit pas, l’infiltration, l’intimidation, les coups d’État ne sont pas à exclure, loin de là.
Bref nous y sommes, à la seconde guerre froide. Comme la première, elle sera longue, multiforme. Comme pour la première, on n’en verra pas la fin. Et pour l’éradiquer, il n’y aura pas de vaccin.
Balado: Le « Moment Covid-19 » et l’avenir politique de François Legault
La bande annonce de ma dernière balado:
Il voulait être le Premier ministre de l’économie. Il est le Premier ministre de la pandémie. Ce qui complique considérablement ses chances d’être réélu en 2022. Ma balado de la semaine.
Le virus de l’inégalité
Au début, il semblait y avoir une justice dans notre infortune collective. Lorsque les marchés ont compris que l’économie allait trinquer, ce n’est pas que le pétrole qui a perdu sa valeur. Tous les REERs du monde ont plongé, presque toutes les actions de presque toutes les compagnies.
Comme une immense marée basse, emportant avec elle tout ce qui flotte, les bateaux de croisière, bien sûr, les petites chaloupes et les yacht de luxe. On annonçait la baisse de valeur des fortunes des grands milliardaires. Ils n’étaient pas dans la misère, certes. Mais leur étoile pâlissait.
Ce n’était que temporaire. L’Institute for policy studies américain vient de publier [en mai] une étude comptabilisant les pertes et les gains des milliardaires depuis le début de la crise. Son titre: Billionnaire Bonanza 2020 !
Résultat: la richesse collective des milliardaires américains a augmenté de près de 10% entre mars et avril de cette année. 10%. Pendant ce temps, le chômage a bondi chez les gens ordinaires, qui font maintenant la queue pendant des heures aux banques alimentaires.
Un virus économique
Le covid-19 est une saloperie à plusieurs égards. On savait qu’il s’attaquait surtout aux plus faibles, aux plus âgés, à ceux qui sont déjà malades de quelque chose. On savait qu’il avait un impact plus grave dans les quartiers plus densément peuplés, donc en bas de l’échelle, qu’il mettait à risque des catégories de salariés mal payés, dans les services de santé, dans les épiceries, dans la livraison.
Mais voilà que son impact économique pousse à l’inégalité. Seul le vaccin permettra à la vie de reprendre son cours normal et de tourner la page sur la distanciation. Entre temps, la distance nécessaire entre les clients va pousser à la faillite un très grand nombre de petits restaurants et de petits commerces de détail qui vivotaient déjà juste au-dessus de leur point de rentabilité. Réduire de moitié, ou même du tiers, le nombre de clients va les faire tomber au combat économique. Seules les grandes chaînes pourront résister, en se réorganisant. On assistera donc à une nouvelle poussée de la concentration de la propriété. Des milliers de petits propriétaires devront se résigner à devenir des salariés.
Car des emplois sont disponibles, pour eux, et pour beaucoup d’autres, aujourd’hui même, en pleine crise. Les pires. La livraison à domicile. L’explosion de l’achat en ligne signifie une augmentation de la main-d’oeuvre dans ce secteur. Avant la crise, l’achat en ligne progressait d’un pour cent par année. Le virus l’a fait bondir de 15 à 25% d’un coup.
Instacart, la compagnie d’origine californienne qui livre l’épicerie à la maison, y compris à Montréal, cherche à employer 300 000 personnes, à contrat, en trois mois. Amazon, évidemment, en cherche 175 000. Les compagnies de ventes à bas prix qui livrent sont preneuses. Dollar General en veut 50 000 ce mois ci, comme Wall Mart. FedEx en veut 35 000 et Pizza Hut 30 000.
Enrichir les plus riches
On comprend mieux, dans ces conditions, pourquoi l’homme le plus riche du monde, le créateur d’Amazon Jeff Bezos, a augmenté sa fortune de 25 milliards de dollars US depuis le début de l’année. Amazon a bien sûr augmenté ses parts de marché et profite de la fermeture des petits commerces.
Le créateur de Zoom, Eric Yuan, a vu sa fortune augmenter cette année de $2.6 milliards. Aucune explication n’est nécessaire. Le cofondateur de Netflix, Reed Hastings, qui possède à peine 1,3% de sa compagnie, a tout de même vu la valeur de son portefeuille bondir de près d’un demi-milliard.
La valeur des actions de WallMart, par exemple, a augmenté de 15% depuis le début de l’année. Je me permets ici une petite digression: dans l’ensemble de la gestion de la crise au Québec, la décision du gouvernement Legault de laisser les géants comme l’américaine WalMart vendre la totalité de leur marchandise, y compris non essentielle comme des vêtements ou des télés, alors que les petits commerces québécois étaient fermés, est incompréhensible. Le Parti québécois avait réclamé que WalMart ne puisse vendre que de l’épicerie. Legault a dit non. C’est beau le Panier Bleu, mais un peu de cohérence aurait été bienvenue. [Le gouvernement Legault a corrigé le tir pour la seconde vague, heureusement.]
Ces exemples de la nouvelle richesse de WalMart, Amazon et Zoom ont le mérite de suivre une logique de marché. Voilà des industries qui sont devenues plus utilisées pendant la crise. On comprend moins pourquoi des géants de l’immobilier ou de la finance ont aussi vu leur fortune grimper pendant la crise, pour permettre un bond global de 10% de leurs avoirs.
Casser une dynamique profitable au bas de l’échelle
Le virus a comme impact économique de casser une dynamique qui commençait à profiter aux plus pauvres et de propulser une dynamique qui profitait déjà aux plus riches.
Depuis la fin de la crise de 2008, l’économie a créé de nouveaux emplois pendant 100 mois consécutifs. Avec des taux de chômage historiquement bas, y compris pour les membres des minorités, les salariés étaient enfin du bon côté du rapport de force. Les salaires commençaient à augmenter. Le virus vient de mettre fin à ce processus. Et en un seul mois de pandémie, 10 ans de progrès ont disparu. Le chômage ne va certes pas rester longtemps aux niveaux actuels, mais il faudra longtemps avant qu’il ne se contracte complètement.
Pour les milliardaires, c’est le contraire. Les années post 2008 ont été pour eux extraordinairement payantes et la pandémie, après avoir provoqué un bref hoquet en bourse en mars, leur donne des ailes.

Juste aux États-Unis, l’avoir global des milliardaires qui était de mille milliard sept cents millions en 2010 est actuellement de près de trois mille milliards. Le nombre de membres du club des milliardaires a également augmenté. Ils n’étaient que 66 en 1990, 300 en 2000. Ils sont plus de 600 actuellement. Un bonheur ne venant jamais seul, depuis le début de l’administration Trump, leur taux de taxation a chuté de 79%.
Pendant ce temps, la proportion d’américains qui n’ont aucun avoir, aucun patrimoine, aucune richesse, donc qui vivent d’une paye à l’autre, a augmenté, passant de 15% à 20%, malgré une décennie de croissance économique.
Le virus aura mis en lumière combien des catégories de travailleurs du bas de l’échelle: ceux qui s’occupent des aînés, qui travaillent à l’épicerie, qui nettoient, qui livrent, ont une valeur beaucoup plus grande que le salaire qu’on leur octroie en ce moment.
Les débats parlementaires à venir et les rendez-vous électoraux à venir devraient être consacrés à un rééquilibrage des rémunérations.
Il n’y a pas que la courbe de la contagion qu’il faut aplatir. Il faut s’attaquer avec force, aussi, à la courbe des inégalités.
La bande annonce de ma dernière balado:
Balado: Un virus qui enrichit les milliardaires
La bande annonce de ma dernière balado:
Virus: Poursuivre la Chine en justice ?
C’est déjà commencé. Un avocat Égyptien poursuit le gouvernement chinois en dommages et intérêt. La somme demandée, seulement pour son pays ? 10 mille milliards de dollars.
Aux États-Unis, un groupe formé de médecins et d’infirmières poursuivent le gouvernement chinois pour avoir stocké volontairement du matériel médical, comme des masques, et de les avoir vendus à un coût exagérément élevé pendant la crise. Ils veulent représenter dans leur recours collectif environ quatre millions de travailleurs américains de la santé.
« C’est presque un scénario de cinéma, explique l’avocat qui les représente. La Chine a causé un virus mondial puis en a tiré profit avec leurs ventes d’équipement trop cher. »
Un groupe conservateur, Freedom Watch, a aussi lancé une poursuite réclamant 20 mille milliards de dollars à la Chine pour « négligence dangereuse et malicieuse » en relâchant, selon eux volontairement un virus fabriqué en laboratoire.
Finalement l’État du Missouri vient officiellement de déposer sa poursuite civile :

On peut lire la version intégrale ici.
Procédons par étape. Posons d’abord la question juridique, serait-il possible de poursuivre la Chine ? Ensuite, examinons ce qui lui serait précisément reproché.
Peut on poursuivre la Chine ?
La question est donc posée. Est-il possible de poursuivre un pays étranger dans un cas comme celui-là ? J’ai posé la question à l’expert de droit international Daniel Turp qui répond oui, à certaines conditions.
Il y a comme d’habitude deux types de poursuites. Un État peut poursuivre des individus étrangers au criminel. Des individus, seuls ou en recours collectifs, peuvent poursuivre un individu, une institution ou un État étranger pour dommages et intérêts.
En matière criminelle, nous avons un précédent très récent. L’an dernier, le procureur spécial Robert Mueller a porté des accusations contre 13 citoyens russes pour des infractions liées à l’élection de 2016. Ils ont tous été accusés de conspiration pour fraude électorale, certains de fraude bancaire et de vol d’identité. Des mandats d’arrêt internationaux ont été émis. S’ils voyagent dans des pays qui ont des traités d’extradition avec les États-Unis, ils pourront être arrêtés et conduits aux USA pour subir leurs procès. L’un d’entre eux a failli être appréhendé plus tôt cette année en Ukraine.
Il serait donc possible que l’État américain décide de poursuivre des membres de l’administration chinoise pour négligence criminelle causant la mort, par exemple, en faisant la démonstration qu’ils ont volontairement caché pendant plusieurs semaines des informations cruciales sur le virus.
En matière de poursuites en dommages et intérêts, les États étrangers sont généralement protégés contre des poursuites. Mais le Congrès américain peut lever cette immunité à son gré. Et alors les poursuites peuvent être intentées. Cependant les États étrangers peuvent refuser de reconnaître les jugements qui seraient rendus.
Le Congrès a ainsi permis à 1700 victimes des attentats du 11 septembre de poursuivre l’Arabie Saoudite pour sa participation alléguée dans le financement des terroristes impliqués. La cause est toujours pendante.
Il est donc possible qu’un tribunal américain, ou canadien, rende un jugement réclamant une somme importante à un État étranger, y compris si cet État a refusé de venir se défendre. Si l’État refuse de payer, la justice américaine pourrait saisir des biens appartenant à cet État et qui sont en territoire américain.
Que reprocherait-on à la Chine ?
Le reproche le plus plausible est la rétention volontaire d’information, qui pourrait équivaloir à de la négligence.
Nous savons que le premier cas du virus, dont les caractéristiques étaient alors inconnues, a été signalé en Chine à la mi-décembre. Il faudra trois semaines de recherche pour en déterminer la nature, mais la progression du nombre de personnes infectées est grande dans l’intervalle. À la mi-décembre, des médecins chinois savent que le virus peut se transmettre de personne à personne, puisque des médecins et des infirmières en sont atteints. C’est une information capitale.
Plutôt que d’en aviser le monde entier, les responsables chinois mentent à ce sujet et le 3 janvier menacent de représailles un médecin qui en faisait état sur les réseaux sociaux. Deux semaines plus tard encore, le 14 janvier 2020, les responsables chinois affirment à l’Organisation mondiale de la santé n’avoir trouvé aucun signe de transmission humaine. L’OMS relaie cette fausse information. Le lendemain le 15 janvier, le directeur du Centre chinois de contrôle et prévention des maladies affirme que « les risques de transmission humaine sont faibles ». Pourtant, à ce moment, plus de 1 700 travailleurs chinois de la santé ont été infectés.
Ce n’est que le 23 janvier que la ville de Wuhan fut mise en quarantaine, confirmant au monde l’importance de l’épidémie.
Que se serait-il passé si la Chine avait agi plus rapidement et avisé l’Organisation mondiale de la santé plus tôt de la transmission de personne à personne ?
Une étude de l’Université britannique de Southampton a calculé que si le gouvernement chinois avait imposé le confinement à Wuhan une semaine plus tôt, donc à la mi-janvier, le nombre de cas aurait été réduit de 66 %. Deux semaines plus tôt aurait conduit à une réduction de 86%.
Reste à calculer en quoi cette action plus précoce aurait significativement réduit la transmission internationale du virus, mais on peut penser que les proportions seraient les mêmes.
Les poursuites pourraient aussi se fonder sur le refus des autorités chinoises de partager avec les États-Unis et d’autres pays, dès le début janvier, leurs échantillons du virus, nécessaires à la fabrication des tests.
Il semble relativement facile de faire la démonstration juridique de la grave rétention d’information dont les autorités chinoises sont coupables et des conséquences pour la planète.
L’autre théorie sur l’origine du virus
Une autre théorie circule cependant sur l’origine du virus. La thèse courante est qu’une chauve-souris, portant le virus, l’aurait transmis à un autre animal sauvage qui, lui, aurait été présent au Marché public de Wuhan et aurait infecté des personnes.
Mais il appert que non loin de ce marché on trouve un laboratoire chinois qui travaille depuis plusieurs années sur les coronavirus qu’on trouve dans les chauve-souris. L’existence du laboratoire et ses travaux ne sont pas un secret.
Un micro-biologue et expert en sécurité biologique, Richard Ebright, a raconté au Washington Post avoir vu un vidéo de décembre dernier montrant des techniciens de ce laboratoire manipulant des coronavirus selon le protocole de sécurité dit de niveau deux, minimal, alors qu’il aurait fallu le protocole de niveau 4, donc maximal.
D’autres sources confirment les lacunes de sécurité du labo chinois. L’hypothèse ici est qu’un membre du personnel du laboratoire aurait été accidentellement infecté, puis aurait transmis le virus à d’autres citoyens. Le refus de la Chine de communiquer plus tôt au sujet du virus pourrait être lié à sa réticence à admettre qu’il est venu d’un de ses laboratoires.
Si cette thèse était avérée, la responsabilité du gouvernement chinois serait encore plus grande, car le laboratoire d’État n’aurait ainsi pas respecté les règles de prudence dans la manipulation des virus.
Des sources du renseignement américain cités par le New York Times sont cependant sceptiques sur la véracité de cette information. L’existence de cette négligence aurait normalement provoqué un vent de panique au sein de la hiérarchie chinoise et ce branle-bas de combat aurait laissé des traces dans le monde du renseignement. Mais les espions américains affirment n’avoir rien enregistré de tel.
[Mise à jour: le sérieux de cette thèse a semblé s’estomper pendant l’année, mais a été relancée début janvier 2021 par un responsable américain affirmant que même les autorités chinoises ne croient plus que le marché de Wuhan était en cause et ajoutant qu’un lanceur d’alerte du labo de Wuhan donne des informations au renseignement américain. Plus de détails ici.]
Le contexte politique
La table est mise pour que la responsabilité de la Chine devienne un sujet politique majeur , dans le monde, mais particulièrement aux États-Unis.
L’immense majorité des américains tiennent le gouvernement chinois pour responsable de la pandémie. C’est vrai pour les deux tiers des démocrates et pour 90% des républicains.
Le président Trump est donc en terrain politiquement sûr lorsqu’il parle d’un « virus chinois » et lorsqu’il critique le gouvernement de Pékin.
Sa décision d’arrêter de financer l’organisation mondiale de la santé, accusée de n’avoir pas remis en cause la désinformation chinoise, semble dans ce contexte n’être qu’un amuse bouche préparant une offensive plus large sur la Chine..
Pendant la campagne présidentielle, il a tenteé d’utiliser cet argument pour affaiblir son adversaire démocrate Joe Biden. Dans une publicité mensongère mais largement diffusée sur les réseaux, Trump a accusé Biden d’être trop proche des intérêts chinois.
Biden a répliqué, de façon factuelle, ici:
Les amants de l’histoire américaine se souviendront peut-être qu’une partie du débat partisan des années cinquante tournait autour de la Chine. « Who lost China ? » demandait-on. Qui, aux États-Unis, était responsable pour avoir laissé les communistes l’emporter contre le régime précédent, allié des États-Unis. Comme la chose s’était produite pendant que les démocrates étaient au pouvoir, ils étaient la cible de ces attaques un peu simplistes.
Il y a fort à parier qu’une partie du débat politique à venir se fera sur le thème de « qui est le plus anti-chinois? » Il se déroulera sur fond de poursuites et de recours collectifs contre l’empire du milieu, devenu empire du virus.
La bande annonce d’une balado:
Balado – Virus: Faut-il poursuivre la Chine en justice ?
La bande annonce de ma dernière balado:
L’illusion de la démondialisation
C’est le thème à la mode. Tel un virus, il se propage de discours en chronique. « La crise sanitaire ouvre une nouvelle ère ». « Rien ne sera plus pareil ». « Le virus sonne le glas de la mondialisation et, enfin, le retour des nations ».
Rendez-vous dans 10 ans pour faire les comptes et tirer un vrai constat. Mais il me semble prudent de vous inviter à ne pas vous emballer. La mondialisation n’a pas dit son dernier mot. Au contraire.
Vous me savez nationaliste. Vous me savez critique des nombreux effets pervers de la mondialisation. J’exprime ici une prédiction et non un vœu.
J’applaudis évidemment au fait que vienne d’être déclenchée une campagne d’achat local, autour du panier bleu. Ce n’est cependant pas la première de ces campagnes et ce ne sera pas la dernière. Si elle est couronnée de succès, elle fera augmenter quelque peu la minorité de consommateurs qui se préoccupent davantage de l’origine des produits que de leur prix. Mais la majorité continuera, par nécessité ou par réflexe, à choisir le prix le plus bas, donc le prix offert par la mondialisation. Si vous en doutez, allez faire un tour à Walmart, chez Costco ou sur Amazon.
Comme les autres nations, le Québec sortira de cette crise avec la ferme détermination de stocker respirateurs, masques et visières pour être, lors de l’arrivée de la Covid-20 21 et 22, « maîtres chez eux ». C’est la moindre des choses. Le Québec n’a d’ailleurs jamais été aussi bien préparé à affronter une crise du verglas que dans l’année qui a suivi la dernière crise du verglas.
Une goutte d’eau
Mais cette course à l’autosuffisance sanitaire n’est qu’une goutte d’eau dans les torrents de la mondialisation. On sait par exemple depuis une dizaine d’années que la concentration, par la Chine, de la production des terres rares rend l’Occident très vulnérable. Pourtant, rien n’a été fait pour rendre l’Amérique ou l’Europe plus autosuffisantes. Pourquoi ? Les coûts chinois sont imbattables.
Pour parler de démondialisation, il faudrait avoir un critère, un outil pour mesurer si ça monte ou si ça descend. Y aura-t-il, dans 10 ans, moins de communications téléphoniques, audio-visuelles, de transmissions de données internationales qu’aujourd’hui ? Évidemment non.
Les films américains arrêteront-ils d’être lancés le même jour sur toute la planète ? J’en doute. La progression des ventes de vin et de parfum français en Asie va-t-elle s’inverser? Peu probable.
Combien on parie qu’il y aura davantage de Québécois sur les plages du Sud en février de 2022 qu’il n’y en avait en février de l’an dernier ? Peut-être devront-ils se laver les mains et faire prendre leur température, ou même présenter un certificat de vaccination. Ça ne les arrêtera pas.
La coopération scientifique internationale va-t-elle être freinée ? Le coronavirus pousse au contraire les chercheurs du monde entier dans une œuvre collective de recherche de traitement et de vaccins plus globalisée que jamais.
Au lendemain de la première guerre mondiale, une véritable démondialisation fut enregistrée. La valeur et le volume des biens transigés entre nations se sont repliés. Rien ne permet de penser qu’on va assister à un phénomène semblable. D’abord parce que, bien plus qu’à l’époque, les entreprises multinationales ont décentralisé dans un grand nombre de pays la production des composantes d’un même produit. Elles l’ont fait parce qu’elles trouvaient ainsi le prix le plus bas pour chaque composante et parce que les coûts de transport par bateau restent très abordables. Rien, mais alors rien du tout, n’annonce un renversement de tendance. Comptons au contraire sur l’intelligence artificielle pour optimiser encore davantage la répartition planétaire de la production.
Le principal moteur de la mondialisation, à cette étape-ci du 21e siècle, est la politique d’expansion de l’influence chinoise. Le grand projet de route de la soie du président à vie Xi Jinping consiste à investir massivement dans les infrastructures des pays d’Asie et d’Afrique pour paver la voie à des échanges décuplés entre l’empire du milieu et sa nouvelle zone d’influence. On est qu’au début de ce processus.
La montée en puissance du pouvoir d’achat des nouvelles classes moyennes de Chine, d’Inde et des pays Africains en forte croissance économique va aussi continuer à faire progresser la consommation de biens venus d’ailleurs et de faire progresser le nombre de touristes internationaux, une fois la crise du virus passée.
On a rien dit encore de la mondialisation de la crise climatique. Les sommets internationaux vont reprendre leurs cours, avec les manifestations tenues le même jour dans toutes les grandes villes de la planète.
D’autres causes continueront à avoir un écho planétaire. On l’a vu avec le mouvement #MeToo, puis la prise de conscience mondiale du problème des féminicides.
Le coronavirus, un moment fort de la mondialisation
Il est même possible de voir la crise du COVID-19 comme un moment fort de la mondialisation. D’abord parce qu’il s’agit de la première crise sanitaire réellement mondiale. Ensuite parce que nous sommes constamment informés des comparaisons internationales sur les stratégies de chacun et sur l’évolution des choses. Les frontières nationales sont réapparues ? Pas seulement. Des villages, des villes, des régions sont isolées les unes des autres. Cela n’annonce pas la prise de pouvoir des villes et des régions. Des leçons planétaires seront tirées de cette crise et notre comportement à tous, de Trois-Rivières à Wuhan, sera différent la prochaine fois, car nous aurons vécu une crise commune.
Loin d’ouvrir une ère de démondialisation, la grande crise sanitaire de 2020 sera peut-être un accélérateur de la mondialisation.
Pendant les belles années de la construction européenne, des auteurs dissertaient sur la fin prochaine des nations. C’était une illusion. Les nations sont là pour rester. Elles forment le socle de l’existence des peuples. Mais la mondialisation a désormais atteint un point de non-retour. Elle est avec nous pour de bon.
À nous de savoir construire, au Québec, tous les remparts nécessaires pour assurer notre sécurité, notre identité, nos choix, de tirer de la mondialisation le meilleur et de refuser, ou d’atténuer, le pire.
La bande annonce de ma dernière balado:
Québec/USA – les symptômes politiques du virus
Malgré son nom qui rappelle la couronne, le virus planétaire n’est pas monarchiste. Il est plutôt anarchiste, en embuscade, cassant ce qui est le plus cassable.
Il n’en infecte pas moins tout le corps politique. On verra, demain, comment son impact fut inégalitaire. On mesurera les taux de mortalité dans les pays aisés et dans ceux qui le sont moins. Dans les quartiers populaires ou huppés. Chez les itinérants et les puissants. On verra aussi comment des pays aux niveaux de développement équivalents ont mieux ou plus mal géré la crise. Et alors la question se posera de la compétence exercée, ou de l’incompétence étalée, à danger égal. Après le bilan sanitaire, arrivera le bilan populaire.
Mais il y beaucoup à dire, même en début de crise. Au Québec, un jugement qui semble déjà définitif est porté sur nos deux chefs de gouvernement. Celui du Québec est applaudi, celui du Canada est honni.
La crise, ici, amplifie l »opinion que les citoyens avaient des deux hommes. Legault, déjà populaire, atteint des sommets. Trudeau, déjà affaibli, surnage à peine. Un Léger du 24 mars donne 94% de Québécois satisfaits de Legault, 44% seulement de Trudeau. Un écart de 50%. Gigantesque.
Les repasseurs le savent, une fois qu’on a fait un mauvais pli, il est difficile de retrouver une surface lisse. Trudeau deviendrait excellent demain, ce qui est, je l’avoue, douteux, il ne sera jamais vraiment dans la course.
La popularité politique en temps de crise
Ce n’était pas inévitable. J’étais conseiller de Lucien Bouchard au moment de la crise du verglas au début de 1998. Sa gestion de la crise l’a propulsé lui aussi dans les cimes des sondages. Son vis-à-vis fédéral, Jean Chrétien, n’avait alors pas la cote au Québec. Mais sa propre gestion de la crise l’a fait progresser considérablement. Il est vrai qu’il avait rendu l’armée disponible et que la présence des soldats sur le terrain fut très appréciée.
Legault a eu l’avantage d’être présent en tout début de crise, alors que Trudeau était en Afrique en train d’acheter des votes pour faire siéger le Canada au Conseil de sécurité de l’ONU. Pas une activité très populaire en soi. Legault avait aussi l’avantage juridictionnel: la santé publique étant une compétence provinciale. Il faudrait attendre l’impact économique pour que la parole fédérale devienne essentielle, et encore est-elle partagée avec celle du Québec.
Évidemment, Legault avait l’avantage de l’image — il incarne le bon père de famille plein de gros bon sens. On ne l’invite pas pour égayer nos soirées, on ne le voit pas bien au Conseil de sécurité de l’ONU et on hésite à l’inviter à un spectacle de Zaza. Mais pour tenir la maison debout, on lui fait d’emblée confiance.
Trudeau, lui, pouvait incarner le renouveau et la fraîcheur, mais n’a jamais réussi à projeter une image de puissance. Premier de cordée pour une excursion en montagne, oui, on le voit bien là. Mais pour manier l’équerre et le rabot, pour les gros travaux, il n’a jamais fait le poids. Facteur aggravant: depuis l’élection, il semble en chute d’énergie. On a vraiment l’impression qu’il aimerait être ailleurs.
Le hiatus entre le Québec et le Canada tient aussi au fait que les porte-paroles canadiens en santé, la ministre de la Santé, Patty Hajdu, ne s’exprime pas en français. Vous ne le savez pas, mais son profil est assez bon au Canada anglais. Ce qui explique que nos voisins canadiens soient plus satisfaits que nous, à plus de 70%, de la réponse d’Ottawa à la crise.
Le Coronavirus creuse donc la différence entre la nation québécoise et le pays canadien. Cela n’est pas nouveau et ne fait que consolider une situation existante.
La situation est politiquement digne d’intérêt, mais il faut se garder d’en tirer des projections hasardeuses. En 2013, Pauline Marois avait géré avec brio la crise de Lac Mégantic, mais elle n’en a tiré aucun bénéfice, sept mois plus tard, à l’élection de 2014. De même, début 1998, Lucien Bouchard est sorti apparemment invincible de la crise du verglas, puis de la déroute qu’avait constitué dans la foulée les audiences de la Cour suprême sur le renvoi sur la sécession. Autour de lui, on calculait les semaines avant une élection que nous allions remporter haut la main, nous mettant en piste pour un référendum gagnant.
La simple arrivée de Jean Charest à la tête du PLQ a complètement renversé la table et nous n’avons gagné l’élection de l’automne 1998 que par la peau des dents. L’indépendance, vous l’aurez peut-être observé, n’a pas eu lieu.
Le virus américain
La presse internationale est avec raison très dure avec la gestion de crise de Donald Trump. Les Américains sont plus partagés. Ils sont divisé moitié-moitié sur la qualité de sa gestion de la crise. Ils continuent à le créditer d’un taux de satisfaction autour de 44%, ce qui n’est pas le pire taux de sa présidence. (Un sondage Gallup récent lui donne même un niveau record, à 49%) Si l’élection générale avait lieu aujourd’hui, les sondages donnent au candidat démocrate potentiel Joe Biden une avance de 7%. C’est peu, car ces mêmes sondages relevaient avant la dernière élection une avance plus considérable à Hillary Clinton, avec les résultats que l’on sait.
Il y a plus intéressant encore. Les Américains sont divisés face au virus lui-même. Un sondage NBC/Wall Steet Journal montre que les citoyens d’allégeance républicaine sont moitié moins prompts que les démocrates à vouloir éviter les grands rassemblements. Deux fois plus de républicains que de démocrates sont toujours volontaires pour aller souper au restaurant. De même, les trois quarts des démocrates craignent qu’eux ou des proches soient infectés, une angoisse qui affecte moins de la moitié des républicains.
Cette division reflète le clivage entre les villes et les campagnes. Les démocrates habitent davantage les villes, où le virus frappe davantage, que la campagne, dominée par les Républicains.
Mais des sondeurs notent que même les Républicains qui habitent dans les villes sont moins préoccupés par le virus que leurs voisins démocrates immédiats. Selon le journaliste Ronald Brownstein qui recense ces données sur le site de la revue The Atlantic, cela tient à la méfiance que ces citoyens de droite entretiennent envers les médias et les élites en général.
C’est ainsi que la majorité d’entre eux estiment que la crainte autour du virus est exagérée par les médias. Il est vrai que, dans un premier temps, le président et les médias conservateurs ont affirmé que le virus était une fabrication, une autre invention des démocrates visant à affaiblir le président.
Cela crée des distorsions. Les États qui sont les moins actifs contre le virus sont dirigés par des gouverneurs républicains, comme le Texas. Mais de grandes villes à l’intérieur de ces États ont des maires démocrates, comme à Houston, au Texas, qui, eux, veulent imposer du confinement.
Maintenant que Donald Trump se déclare « président de guerre » contre le virus, l’opinion républicain devrait s’assouplir, d’autant que le virus se propage sur tout le territoire, sans se soucier des frontières politiques.
Mais une nouvelle ligne de fracture est en train de s’ouvrir entre les républicains qui privilégient l’économie et les démocrates qui privilégient la santé. Alors que la Californie est en quarantaine, un député influent, Devin Nunes, affirmait ceci en entrevue: « si vous êtes en santé, vous et votre famille, c’est le temps de sortir, de faire des achats, d’aller au restaurant ».

En haut, en rouge, les lieux où les citoyens ont LE MOINS modifié leurs déplacements pendant la crise.
En bas, en rouge, les lieux ayant LE PLUS voté Républicain.
Une idée qui semble reprise par le président lui-même, qui craint que le remède, donc le confinement et le ralentissement économique, soit pire que le mal.
Au Québec, l’opinion est divisée sur la compétence et la rapidité avec laquelle nos dirigeants posent, essentiellement, les bons gestes.
Aux États-Unis, les citoyens sont divisés sur l’opportunité même de poser des gestes.
Tout bien considéré, on est bien chez nous.
La bande annonce de ma dernière balado:
Ce mauvais virus sera-t-il bon pour le climat ? Pas sûr.
Alors que le virus fait les ravages sanitaires que l’on sait, chacun constate combien le nuage de pollution qui entoure la planète est en train de se dissiper. Le ciel de Shanghai comme celui de New York ou de Paris est plus clair que jamais.
Les lagunes de Venise reprennent une couleur et une transparence que Marco Polo n’avait sans doute pas lui-même constatées.
L’année 2020, du moins sa première moitié, sera celle de la grande pause de Gaz à effet de serre. Celle où les cheminées des usines et les pots d’échappement des voitures auront, pour une rarissime fois, pris des vacances.
Lorsqu’on fera le décompte final des victimes du coronavirus, il faudra soustraite le nombre de morts de moins que la normale en accidents de voiture, accidents du travail, et des décès dus, bon an mal an, aux affres de la pollution.
La récession de 2008 avait, elle aussi, provoqué un déclin dans le nombre de tonnes de GES émises dans l’atmosphère. Mais après la crise, il y a la reprise. De nouveaux records ont été franchis. Sur la décennie 2010-2020, les émissions globales ont augmenté de 15%.
Il n’y a aucun doute qu’une fois cette crise sanitaire passée, l’économie mondiale reprendra à peu près là où on l’avait laissée. Un peu plus de télétravail, un peu plus de circuits courts, sans doute. Mais rien pour infléchir significativement la trajectoire.
Une relance verte ou brune ?
La grande question est de savoir si les plans de relance économique fabriquées ces jours-ci dans l’urgence seront de nature à accélérer ou au contraire à retarder la transition vers une économie plus verte.
En Europe, où se concocte un plan de relance massif, la Pologne et la Tchéquie ont officiellement demandé à Bruxelles de relâcher leurs objectifs de réduction de GES pour leur permettre de produire davantage de charbon polluant. Heureusement, la majorité des pays européens ont dit non. Bruxelles maintient son objectif de réduction des GES mais dit vouloir orienter son plan de relance dans des infrastructures d’énergie renouvelables ou de transport en commun. On attend, mais il y a de l’espoir.
Aux États-Unis, le récent plan d’urgence de deux mille milliards de dollars US a fait l’objet d’un important bras de fer entre démocrates et républicains. Les démocrates voulaient y intégrer un important volet de relance des énergies vertes. Les républicains souhaitaient y intégrer une gigantesque somme d’aide à l’industrie pétrolière. En effet, la chute du prix du pétrole met dans le pétrin tout le secteur du gaz de schiste américain, qui est tombé sous son seuil de rentabilité.
Le compromis fut de retirer du projet à la fois les sommes prévues pour l’énergie verte et celles destinées à l’industrie pétrolière. L’administration Trump, qui aura un contrôle effectif sur la distribution d’une énorme cagnotte, pourra cependant s’en servir autrement pour aider les oil-men dont ils sont politiquement si proches.
Tout va donc beaucoup dépendre du résultat des élections présidentielles et générales de novembre. Le prochain président donnera le ton. Non, on ne peut pas prévoir en ce moment s’ils s’agira de Donald Trump ou de Joe Biden.
Les idées de relance au Canada et au Québec
Au Canada, pays pétrolier, Ottawa ne cache pas son désir de venir en aide à coup de milliards à l’industrie. La somme de 15 milliards de dollars est évoquée. On pourrait se demander combien d’emplois seraient créées avec cette somme pour la rénovation verte de maisons et d’immeubles ou par la création de parc d’éoliennes. La question ne semble pas se poser à Ottawa.
À Québec, les signaux sont divergents. On rapporte que tous les projets seront revus à la lumière de leur impact sur la relance de la croissance, plutôt que sur son effet sur l’environnement. Le premier ministre Legault a indiqué que tout ce qui concernait sa politique d’électrification des transport, qui devait être annoncée ce printemps, restait parmi les priorités, car son impact sur l’emploi au Québec est important. Il a raison.
Il ramène cependant sur la table la notion de baisse de fardeau fiscal. De l’argent dans la poche des québécois, dit-il, c’est davantage de consommation. Une fois la crise sanitaire passée, la reprise de la consommation sera en effet un élément important.
Mais pourquoi penser à des baisses d’impôts permanentes s’il souhaite donner un simple électrochoc ? Ne serait-il pas préférable de donner un congé d’impôt partiel ponctuel, où plus simplement d’envoyer des chèques ? Une fois qu’on a réduit le fardeau fiscal, rien n’est plus difficile, politiquement, que de revenir à son niveau antérieur, qu’on jugeait pourtant essentiel pour financer les services publics.
Surtout, François Legault a fait la démonstration dans l’affaire de la taxe scolaire qu’il était tout à fait disposé à distribuer une baisse d’impôt régressive. Plus votre maison est vaste, plus votre réduction de taxes est importante. Or on sait qu’au-delà d’un certain niveau de richesse, l’argent épargné ne va pas dans la consommation, donc n’a pas d’impact sur la croissance.
Pour avoir un impact maximal sur la croissance, il vaut mieux distribuer davantage d’argent vers le bas de l’échelle, par exemple en haussant la prime au travail ou le remboursement de TPS et de TVQ.
Il y a donc ici un test de cohérence, pour tous les gouvernements de la planète.
Les crises sont souvent des moments d’inflexion de l’histoire. Les choses deviennent fluides. De grandes décisions se prennent, dans l’urgence. Elles ont des conséquence souvent durables.
Nos gouvernants doivent nous faire sortir, c’est certain, de cette crise-ci. Mais auront-ils suffisamment de clairvoyance pour le faire en choisissant une trajectoire qui nous éloigne de l’autre crise, la climatique, plutôt que de nous y enfoncer encore plus rapidement ?
C’est la grande question de 2020.
La bande annonce de ma dernière balado:





