Le dernier palestinien

Il y a pire que la famine. Il y a la famine voulue, organisée. Suivant un objectif froid : la disparition d’un peuple.

Ce qui se déroule sous nos yeux dans la bande de Gaza est un acte d’une cruauté sans nom. L’État israélien a bloqué tous les accès, a arrêté tous les convois humanitaires, a mis hors-la-loi l’organisation internationale jusqu’ici chargée de distribuer l’aide et a poussé un Palestinien sur cinq, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), à la sous-alimentation.

Depuis mars, au moins 57 enfants y sont morts des effets de la malnutrition, 17 000 femmes enceintes et allaitantes sont menacées de souffrir de malnutrition aiguë. C’est, dit l’OMS, l’« une des pires crises alimentaires au monde ». Avec cette différence qu’ailleurs, le climat ou la pauvreté en sont la cause. À Gaza, c’est la politique.

Et il n’est pas question ici d’un effet passager, qui s’effacera après un bon repas. Imposer une malnutrition à un enfant a des conséquences immédiates — affaiblissement du système immunitaire, donc propension à développer des problèmes médicaux — et à long terme — retard de croissance, troubles du développement cognitif, problèmes chroniques de santé. « En l’absence d’aliments nutritifs en quantité suffisante, d’eau propre et d’accès aux soins de santé, une génération entière sera affectée de manière permanente », a mis en garde le Dr Richard Peeperkorn, le représentant de l’Organisation mondiale de la santé pour les territoires palestiniens occupés.

Cette situation n’est pas l’effet secondaire de la guerre que mène Israël contre le groupe terroriste Hamas depuis son barbare attentat d’octobre 2023. Non, elle fait partie d’une stratégie assumée de réduction du nombre de Palestiniens. Ils sont mis devant un choix : souffrir ou partir.

Dans les jours qui viennent, l’armée israélienne étendra son invasion terrestre de Gaza. Les deux millions d’habitants du lieu seront refoulés dans une région du sud du territoire qui ne fait pas le quart de leur ancienne patrie. Début mai, le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a clairement indiqué le plan : « Nous occuperons Gaza pour y rester. Il n’y aura plus d’entrée ni de sortie. »

Il s’agira d’une opération de destruction de ce qui reste des infrastructures civiles et de refoulement forcé de la population. Israël voudra recoloniser les trois quarts de Gaza et y réaliser, pourquoi pas, le rêve dément de Donald Trump d’y installer une nouvelle Riviera d’hôtels et de casinos. Le chroniqueur Thomas L. Friedman citait récemment dans le New York Times l’expert militaire israélien Amos Harel, pour qui « le déplacement de la population vers les camps humanitaires, combiné aux pénuries de nourriture et de médicaments, pourrait conduire à des pertes humaines massives ».

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Rien dans cette opération ne respecte le droit international. Les accusations, fondées, de crimes de guerre se multiplieront. Mais le gouvernement israélien n’en a cure : il a déjà été condamné. Une fois qu’on a passé les bornes, dit l’adage, il n’y a plus de limites. D’autant que Jérusalem peut compter sur l’appui de son principal commanditaire, Washington, désormais trumpisé.

Les civils restants, affamés, malades, traumatisés, seront invités à quitter le territoire. Mais pour aller où ? C’est là que le plan israélien reste flou. L’Égypte voisine, comme d’ailleurs tous les pays arabes, refuse de les accueillir. Benjamin Nétanyahou espère-t-il que, devant les images de camps surpeuplés et d’un peuple affamé, l’Occident n’aura d’autre choix que de les accueillir ?

La responsabilité du Hamas dans cette tragédie est énorme. Sans sa décision de rompre le cessez-le-feu par son attaque de 2023, sans sa stratégie de se cacher sous les écoles et les hôpitaux, jamais Israël ne se serait engagé aussi loin sur le chemin de l’intransigeance. Si, depuis deux ans, à n’importe quel moment, le Hamas avait rendu les armes pour le bien du peuple pour lequel il prétend se battre, le pire aurait été évité.

Les courageuses manifestations anti-Hamas de centaines de Palestiniens au cours du dernier mois démontrent que ce peuple subit deux oppressions : celle du Hamas et celle d’Israël. Mais la responsabilité de l’assaut en cours sur la dignité humaine repose entièrement sur les épaules du gouvernement israélien.

Sur l’autre versant de l’État d’Israël, en Cisjordanie, la progression éhontée des colonies juives se poursuit, ainsi que les attaques de colons radicalisés contre les populations palestiniennes, avec la participation active de membres de l’armée. De façon plus systématique, depuis janvier, dans la foulée d’une offensive contre des militants armés, l’armée israélienne a déplacé 40 000 Palestiniens de Cisjordanie, les expulsant de quartiers de leurs villes de Jénine et de Tulkarm. Il s’agit de la plus grande offensive israélienne dans ces territoires depuis 1967.

Israël vient de modifier sa législation pour permettre aux Israéliens d’acheter facilement des propriétés sur 60 % du territoire de la Cisjordanie. Le journal français Les Échos rapporte qu’un record de 10 000 permis de construction pour des colons juifs en Cisjordanie ont été délivrés depuis le début de l’année, plus que pour toute l’année précédente. Des projets de loi sont également à l’étude pour réduire les revenus de douane (perçus par Israël, mais dus à l’Autorité palestinienne, ce qui affaiblira cette dernière), ainsi que pour changer le nom officiel du territoire pour « Judée-Samarie », le nom biblique israélien.

Il s’agit donc d’une annexion rampante, graduelle, mais désormais désinhibée, du territoire palestinien de Cisjordanie. Cela tombe bien : le nouvel ambassadeur américain en Israël, le pasteur Mike Huckabee, a toujours soutenu que l’expansion d’Israël en Cisjordanie traduirait la volonté divine. (Au total, il y a trois millions de Palestiniens en Cisjordanie et 500 000 colons juifs.)

L’opération militaire qui se déclenchera dans les prochains jours à Gaza mettra l’Occident devant un dilemme. Aucune pression — politique, diplomatique, économique — ne pourra alors modifier le cours du massacre à venir. Il est particulièrement effarant de constater que le gouvernement d’un peuple décimé par la solution finale hitlérienne, et qui s’en est héroïquement relevé, met à son tour en œuvre une stratégie d’éradication d’un autre peuple. Cela lui vaudra-t-il d’être accusé de commettre un génocide ? La question paraît de plus en plus inévitable. Le gouvernement israélien a choisi d’assumer. Devenir un État paria, avec la bénédiction de la plus grande puissance mondiale, les États-Unis, ne l’émeut plus.

Nous, oui.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

L’ IA au service de la mort à Gaza

La guerre, c’est compliqué. On ne tire pas n’importe où, n’importe comment et avec n’importe quelle arme. A fortiori lorsque l’ennemi est un groupe terroriste armé qui a choisi de se fondre dans la population civile. Depuis le début de l’offensive israélienne à Gaza, au lendemain de l’attaque barbare du Hamas en Israël le 7 octobre dernier, les autorités de Jérusalem ont toujours prétendu attaquer de façon à réduire les pertes civiles, allant jusqu’à aviser les populations, par tracts et par textos, d’un bombardement imminent. L’ampleur de la destruction de Gaza semblait jusqu’ici, à elle seule, démentir cette prétention.

Une enquête du +972 Magazine, formé de journalistes israéliens et palestiniens et dont la crédibilité est forte, a levé le voile sur l’ampleur des changements opérés par l’armée israélienne pour étendre le nombre de ses cibles — et des victimes collatérales — grâce à un nouvel allié, aussi puissant qu’implacable, soit l’intelligence artificielle (IA).

Les services de renseignement israéliens sont parmi les plus efficaces au monde et, sauf pour la gigantesque bourde de n’avoir pas prévu l’attaque du 7 octobre, ils accumulent sur les Palestiniens des informations précises massives versées dans un logiciel nommé Lavender (« lavande » en français). La plupart des 2,3 millions d’habitants de la bande de Gaza sont ainsi fichés. Lavender attribue à chacun une note de 1 à 100 quant à la probabilité qu’il soit un militant actif militairement. Parmi les variables : faire partie d’un groupe WhatsApp avec un militant connu du Hamas, changer de téléphone portable ou d’adresse régulièrement, l’identification lors de manifs, etc. Un individu présentant plusieurs de ces caractéristiques atteindra une note élevée et deviendra une cible potentielle d’assassinat.

« Nous ne pouvons pas traiter autant d’informations, écrivait en 2021 le gradé israélien qui a conçu Lavender. Peu importe le nombre de personnes que vous avez chargées de débusquer des personnes cibles pendant la guerre : vous ne parviendrez pas à toutes les identifier à temps. »

Maintenant, c’est fait. Au total, environ 37 000 personnes étaient considérées comme proches ou membres du Hamas au moment du 7 octobre. Lavender peut également indiquer le lieu où se trouvent les cibles à abattre, grâce à une surveillance constante.

Selon six officiers du renseignement, environ deux semaines après l’attaque du 7 octobre, l’armée a commencé à bombarder les cibles suggérées par Lavender. La décision fut méthodique. Les services de renseignement ont retiré de Lavender un échantillon de plusieurs centaines de personnes ciblées pour en contre-vérifier l’exactitude. L’IA avait raison dans 90 % des cas. Donc tort une fois sur 10. « À partir de ce moment, écrit +972, des sources assurent que, si Lavender décidait qu’un individu était un militant du Hamas, cela était essentiellement pris comme un ordre. »

« Nous permettre d’attaquer automatiquement [les agents juniors], c’est le Saint Graal, dit une des sources. Une fois que vous acceptez leur désignation automatique, la génération de cibles devient folle. » Une seule manoeuvre humaine, de 20 secondes, était nécessaire pour faire un dernier tri : ne choisir que les hommes.

Le système « Où est papa ? »

Des « règles d’engagement » encadrent toute action militaire professionnelle. Il s’agit notamment du niveau de victimes civiles qu’on est prêt à tolérer. Avant le 7 octobre, les Israéliens visaient des cibles en situation de combat, de transport ou de réunion. Il est évidemment plus facile de les localiser lorsqu’ils dorment, à la maison, avec femmes et enfants. Après le 7 octobre, la règle fut modifiée pour les attaquer à leur domicile. Un système automatisé a été conçu, froidement intitulé « Où est papa ? ».

Lavender fait une distinction entre des dirigeants du Hamas, les cibles privilégiées et des militants juniors, moins importants. Pour les dirigeants, l’armée envoie ses bombes intelligentes, précises, aptes à détruire des bâtiments entiers. Pour les militants juniors, on lance sur leurs immeubles des bombes dites « stupides ». « Vous ne voulez pas gaspiller des bombes coûteuses pour des personnes sans importance — cela coûte très cher au pays et il y a une pénurie [de ces bombes] », a raconté un des officiers.

Un autre témoigne : « C’était très surprenant qu’on nous demande de bombarder une maison pour tuer un fantassin du Hamas dont l’importance dans les combats était faible. » C’était quand même, ajoute-t-il, « plus éthique que les cibles que nous bombardions à des fins de simple “dissuasion” — des immeubles qui sont évacués et renversés juste pour provoquer la
destruction. »

Chacun de ces changements nécessite de déterminer combien de vies civiles l’armée est prête à sacrifier pour faucher un militant junior. Avant le 7 octobre, la réponse était : aucune. Après : jusqu’à 15 ou 20. Pour un commandant, cela va désormais jusqu’à 100 civils sacrifiés. Un général américain, Peter Gersten, a déjà indiqué que, dans la guerre contre le groupe État islamique, si l’armée américaine jugeait qu’une frappe contre une cible allait tuer 15 personnes, elle devait avoir l’autorisation du chef du commandement central, tant c’était
inhabituel.

L’armée israélienne nie catégoriquement ces informations et assure que, « dans tous les cas, un examen indépendant par un analyste [du renseignement] est requis, qui vérifie que les cibles identifiées sont des cibles légitimes ». Les sources citées par +972, en collaboration avec Local Call,ne sont pas les seules à mettre cette affirmation en doute. Le gouvernement Biden a plusieurs fois répété qu’à son avis, Israël ne prenait pas toutes les mesures nécessaires pour éviter les pertes civiles.

Une source explique que, lorsque le bassin de cibles était trop faible, il arrivait que les critères soient relâchés. « Nous subissions constamment des pressions : “Amenez-nous plus d’objectifs.” » Elle ajoute : « Il y a eu des moments où un agent du Hamas était défini de manière plus large. La machine a commencé à nous pointer toutes sortes de personnels de la protection civile, des policiers, sur lesquels il serait dommage de gaspiller des bombes. »

Puis il y a le fait que les cibles bougent davantage que leurs familles. « Il m’est arrivé plusieurs fois d’attaquer une maison, mais la personne n’était même pas chez elle, a déclaré une source. Le résultat est que vous avez tué une famille sans raison. »

L’objectif militaire légitime — détruire la capacité militaire du Hamas — est une chose, le sentiment de vengeance en est une autre. Toutes les sources interrogées par +972 affirment que les massacres du Hamas du 7 octobre et la prise d’otages ont grandement influencé la politique de tir et l’ampleur des dommages collatéraux. « Au début, témoigne l’une de ces sources, l’atmosphère était douloureuse et vindicative. » Elle a servi dans une salle d’opération ciblée. « Les règles étaient très clémentes. Ils ont démoli quatre bâtiments alors qu’ils savaient que la cible se trouvait dans l’un d’entre eux. C’était fou. »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Bonne semaine pour la haine

Au moment où ces lignes étaient écrites, les missiles israéliens avaient déjà quintuplé la mise. En riposte aux actes barbares du Hamas contre 1000 civils et militaires israéliens, les bombes de l’État hébreu ont fait plus de 5000 victimes civiles, hommes, femmes et enfants agonisant sous les gravats. À ce point du récit, et alors que se réunissent les conditions du débordement du conflit du Liban au Yémen à l’Iran, l’exigence d’un cessez-le-feu immédiat, suivi d’une mise sous tutelle de Gaza par l’ONU, semble à mon humble avis la seule posture prudente et humaine possible.

Il n’est pas étonnant que, sur le globe, les passions s’enflamment. Que, parmi les pro-israéliens, on entende des appels à éradiquer le Hamas, quoi qu’il en coûte en victimes civiles. Que, chez les propalestiniens, on mette en cause l’existence même de l’État d’Israël.

Dans le tumulte, les idiots utiles s’expriment. Telle la lettre où 74 étudiants en droit (en droit !) de l’Université métropolitaine de Toronto affirment « être solidaires de la Palestine et de toutes les formes de résistance palestinienne », ce qui, par définition, n’exclut pas les techniques infanticides du Hamas. Deux associations étudiantes de l’Université York, à Toronto, ont diffusé un communiqué similaire, comme l’ont fait plusieurs groupes étudiants d’universités américaines. Un type d’excès qui enflamme également, chez nous, Concordia et McGill.

L’outrance épistolaire juvénile est certes condamnable, mais ces exagérations tendent à s’estomper avec l’âge. Plus graves sont les paroles et les gestes des foules multigénérationnelles ces derniers jours. À Toronto, toujours, une manifestation propalestinienne d’un millier de personnes se tenait la semaine dernière devant un immeuble où avait lieu une assemblée pro-israélienne. Dans la vidéo de l’événement, on entend clairement quelqu’un crier au micro : « Que fait-on avec les Juifs ? » Et des manifestants répondre : « On leur coupe la tête. » À répétition.

En Australie, sur les marches du magnifique opéra de Sydney, autant de manifestants ont scandé un slogan qui optait pour une autre abjecte solution : « Gazez les Juifs. » Samedi dernier, à Montréal, des manifestants propalestiniens ont lancé crachats, roches et briques en direction de manifestants pro-israéliens. La police a procédé à 15 arrestations. À Amsterdam, tous tabous tombés, quelques manifestants ont fièrement brandi d’énormes drapeaux noirs du groupe État islamique.

Le plus étonnant est de ne pas voir des images de pacifistes, égarés dans ces manifs, fuyant à toutes jambes lorsqu’ils entendent des appels à l’éradication d’un peuple et d’une religion. Il est vrai qu’une autre religion est présente, puisque parmi les slogans on entend aussi régulièrement « Dieu est grand », la divinité en question étant, toujours, Allah. Dans plusieurs villes européennes, et à Toronto, certaines manifestations se transforment en prières musulmanes collectives, dans la rue, devant un poste diplomatique israélien. C’est l’utilisation politique de la prière.

Je n’ignore pas que des actes antimusulmans abjects ont été commis, ici comme ailleurs. Mais on ne voit pas, dans nos villes, de foules réclamer l’annihilation de tous les Arabes ou de tous les musulmans.

L’appel par le Hamas à une journée de « djihad mondial » s’est soldé par une poignée d’attentats en Europe. On peut penser que le nombre de djihadistes prêts à passer à l’acte fut faible. Mais on doit constater qu’ils disposent d’un écho favorable plus important qu’on ne pouvait l’espérer. Après que l’un d’eux a assassiné un enseignant français à Arras, une minute de silence fut organisée dans les écoles de l’Hexagone. Le ministère de l’Éducation a relevé 500 cas de perturbations, par des élèves, au moment du recueillement. Parmi eux, 183 élèves ont été suspendus pour « menaces à l’encontre d’enseignants » ou « apologie du terrorisme ».

Au lendemain de l’assassinat par un djihadiste de deux touristes suédois en Belgique, des élèves musulmans d’une école voisine ont demandé à leur professeur de faire une prière… pour le tueur. L’enseignant d’une autre école belge rapporte : « J’ai été choqué de voir que les élèves s’échangeaient entre eux des photos des personnes tuées […] Ils rigolaient. »

L’école doit être le lieu premier de socialisation, mais des élèves musulmans sont en contact permanent avec un autre univers, explique ce prof. « C’est via TikTok et d’autres sites qu’ils fabriquent leur islam, leur religion. Ils écoutent des prêcheurs sur Internet. La mosquée, elle est sur leur téléphone ! » Manifestement, ajoute-t-il, « certains élèves sont fanatisés par les réseaux sociaux ».

À la télé française, l’entrevue d’un ami du tueur d’Arras a levé le voile sur le type de discussion qui se tient dans ces milieux. « On avait les mêmes idéologies, dit-il, sauf pour aller tuer les gens, ça ne m’a jamais intéressé. Et puis, ce n’est pas normal, sauf dans une guerre sainte. » Sauf dans une guerre sainte. Bon à savoir.

J’insiste sur la distinction entre l’opinion outrancière, qui peut évoluer, et la conviction religieuse, qui est par nature fixée une fois pour toutes — sauf si on en sort —, car dite d’inspiration divine.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

La fabrique de désespoir

Le début de ce siècle était un sale temps pour l’impossible et l’insoluble. On avait assisté à la démission de Pinochet et à la fin des dictatures en Amérique latine, à l’implosion de l’Union soviétique et à l’indépendance retrouvée des pays baltes, à la réunification de l’Allemagne. En Irlande du Nord, des ennemis séculaires se répartissaient les sièges au gouvernement commun. L’apartheid était défait en Afrique du Sud, vaincus et vainqueurs se partageant un prix Nobel. La liberté individuelle fleurissait sur la tombe du maoïsme, des pays africains faisaient l’expérience de l’alternance.

Pourquoi, sur ce fond de scène de la réconciliation planétaire, ne pourrions-nous pas assister, aussi, à une paix durable entre Israéliens et Palestiniens, après des décennies de rancoeur et de sang ? Il y eut une fenêtre, début 2000 exactement, où presque tous les paramètres étaient réunis, les ressentiments suffisamment assoupis, les bonnes volontés presque complètement alignées. À Camp David, Bill Clinton avait mis son charme, sa combativité, sa créativité, son insistance et beaucoup d’argent pour mener le leader palestinien Yasser Arafat et le premier ministre israélien de l’époque, Éhoud Barak, à un millimètre d’une entente globale.

L’insistance d’Arafat pour obtenir le retour de centaines de milliers de réfugiés allait tout faire capoter. On a supputé qu’Arafat avait usé de ce prétexte car il estimait ne pas pouvoir « vendre » l’entente à ses troupes. On sait avec certitude qu’il n’a pas essayé et que rien de plus intéressant n’a jamais été mis sur la table. Trois jours avant que Clinton ne quitte ses fonctions, Arafat l’a appelé : « vous êtes un grand homme », a-t-il dit. Clinton a répliqué : « Tu parles ! J’ai échoué de façon colossale. C’est de ta faute. »

C’était avant que les Ariel Sharon et les Benjamin Nétanyahou ne tirent Israël sur le chemin de l’intransigeance. C’était avant que les fous de Dieu islamistes du Hamas ne prennent le contrôle de Gaza et promettent de rejeter les Israéliens à la mer. C’était avant que les fous de Dieu juifs partisans du « Grand Israël » ne deviennent une force prédominante et ne réussissent à faire de leur propre guerre sainte de l’occupation de la Cisjordanie la politique officielle des gouvernements successifs du pays.

Je ne suis pas un spécialiste. Mais deux moments m’ont beaucoup marqué. Mon séjour en Israël et en Palestine, en 2012. Discutant avec des acteurs de tous bords, j’ai été sonné par le renoncement, y compris par des Israéliens naguère partisans de la paix, à tout espoir de règlement négocié, à toute perspective de pacification. Au mieux, ils envisageaient une succession ininterrompue de périodes d’affrontements, de répits, d’affrontements.

En 2013, nous recevions au CÉRIUM Charles Enderlin, longtemps correspondant de France 2 en Israël, pour son livre Au nom du temple sur la désormais prédominance de l’influence religieuse au sein de ce qui était, au départ, un État israélien laïque. L’éternel optimiste que j’étais lui avait demandé si on pourrait finir par trouver un point de passage vers la paix. Il m’avait regardé de l’air de celui qui doit expliquer des évidences. Les Israéliens ont gagné, une fois pour toutes. Les Palestiniens sont divisés, dirigés à Gaza par des illuminés, en Cisjordanie par des incapables (je paraphrase). Les pays arabes ont pris acte de la victoire israélienne et lâchent les Palestiniens un à un. C’est inéluctable. Dans ces conditions, osais-je demander, le Canada doit-il continuer à financer l’autorité palestinienne ? Vous ne faites que contribuer, répondit-il, au maintien par l’Autorité palestinienne de la paix relative nécessaire à Israël pour étendre son occupation du territoire palestinien. C’est glauque, avais-je dit.

Il est évidemment interdit de faire quelque équivalence que ce soit entre, d’une part, le Hamas, organisation terroriste d’illuminés meurtriers et violeurs qui, s’ils meurent en martyrs, seront accueillis par 72 vierges aux yeux noirs et du vin exquis et, d’autre part, une démocratie avancée offrant liberté d’expression, de presse, de manifestation.

Il faut pourtant oser, même au lendemain de ces exactions. Il faut oser, encore, dire qu’on attend davantage d’une démocratie avancée que d’un groupe terroriste. Dire la violence d’État déployée année après année non seulement pour faire comprendre aux Palestiniens qu’ils n’auront jamais leur propre État, leur propre maison, leur propre dignité, mais pour leur arracher année après année un bout de terrain de plus, un quartier de Jérusalem de plus, un droit de circuler en Cisjordanie de plus.

Un État israélien digne du nom d’une démocratie aurait pu prendre acte de l’absence de condition pour la paix, surtout à Gaza, mais offrir au moins à la Cisjordanie l’assurance que son territoire serait protégé des fous de Dieu juifs, que les droits de passage seraient rouverts, que si la situation était politiquement sans espoir, elle n’équivaudrait pas au rétrécissement constant de la zone de liberté, à la menace maintenant ouvertement évoquée par des ministres de l’annexion définitive de ce qui est déjà, pour beaucoup, une prison à ciel ouvert.

Les terroristes du Hamas, financés par le Qatar, armés par l’Iran, probablement soutenus en sous-main par la Russie, apparaissent aujourd’hui, à bon droit, comme l’incarnation du mal, acteurs hilares du massacre de civils israéliens fauchés alors qu’ils dansaient à la belle étoile. Ils oppriment aussi sans discontinuer une population palestinienne qui s’entasse dans l’enclave de Gaza, endroit parmi les plus densément peuplés au monde.

Victimes collatérales permanentes du conflit, ces Gazaouis ont appris lundi de la bouche du ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, qu’ils n’aurait désormais plus d’eau, plus de gaz, plus d’électricité. « Nous sommes en guerre contre des animaux, a dit Gallant. Nous agissons en conséquence. » Des animaux. Le Hamas ? Admettons. Mais deux millions de Palestiniens, femmes et enfants ?

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Être arabe en Israël

Pourquoi les citoyens arabes d’Israël n’ont pas du tout l’intention de vivre dans un futur État palestinien ? C’est ce qu’explique à Planète Terre la politologue Laurence Louër et auteur d’un livre sur le sujet Les citoyens arabes d’Israël.

Une minorité dans la minorité. Fascinant.

(Aller à 19’16 »)

Laurence Louër est professeure de Science Po, Paris 1, chargée de recherche, CERI et consultante permanente au Centre d’analyses et de prévisions (CAP) du ministère francais des Affaires étrangères. Elle est l’auteure de « Chiisme et politique au Moyen-Orient. Iran, Irak, Liban, monarchies du Golfe », Autrement, 2008 et de « Les citoyens arabes d’Israël », Balland, 2003

Valérie Amiraux est professeure de sociologie à l’Université de Montréal. Elle est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études du pluralisme religieux et ethnicité, détachée du CNRS

Dernier texte paru : Histoire de foulard en France : Retour sur une affaire qui n’en est pas encore une. Dans Sociologie et société, publication automne 2009.

Échanges épistolaires au sujet du boycott d’Israël

À la suite de mon article Les chaussures d’Amir Khadir, de décembre, Richard Marceau et David Ouellette ont publié une lettre ouverte répliquant à mon analyse.  Richard est conseiller politique principal au Comité Canada-Israël et David est Directeur de la recherche au Comité Québec-Israël, cependant ils ont écrit cette lettre à titre personnel et l’ont publiée sur le blogue de David. Il me fait plaisir de la reproduire ici et d’y faire apparaître mes commentaires, entrelardés.

Cher Jean-François,

Dire que votre endossement d’un boycottage ciblé de l’État d’Israël nous a beaucoup déçus serait un euphémisme. Vous nous avez habitués dans vos analyses de la politique québécoise à davantage de rigueur.

Nous sommes conscients de la longueur de notre réplique, et encore, elle n’est pas exhaustive, mais vous comprendrez que redresser les faits est toujours plus long que les déformer.

La vraie nature du mouvement BDS

Tout d’abord, vous ne semblez pas remarquer la contradiction inhérente à votre profession de soutien entier à l’existence, à la permanence et à la sécurité d’Israël et à votre caution pour le caractère « raisonnable » de l’accusation d’apartheid contre Israël.

Peut-être votre confusion est-elle attribuable à votre ignorance de la nature discriminatoire, liberticide et haineuse du mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) contre Israël et de ses objectifs. La campagne BDS et l’accusation d’apartheid sont les héritiers idéologiques de l’infâme résolution onusienne initiée par l’Union soviétique (et abrogée dans la foulée de son effondrement) assimilant le mouvement de libération nationale du peuple juif, le sionisme, à une forme de racisme. La campagne BDS ne cherche pas à faire pression sur Israël pour mettre fin à l’occupation, mais à délégitimer le principe même d’un État-nation juif qu’il convient de démanteler à l’instar de l’ancien régime sud-africain pour faire place à un État palestinien unitaire de la Mer méditerranée au Jourdain.

Chers Richard et David,

Je reviens dans un instant sur ce « boycottage ciblé » et sur l’accusation d’apartheid.

D’abord j’aimerais indiquer qu’à mon avis, s’il y a un peuple au monde qui a acquis un droit imprescriptible à la paranoïa, c’est le peuple juif.  Et je le dis sans ironie aucune.

Ensuite, j’ajouterais qu’il ne fait aucun doute que se glissent dans les mouvements de critiques et de boycott en cours d’Israël des groupes et des personnalités qui espèrent l’abolition de l’État d’Israël — qui donc sont anti-sionistes — et des personnes et des groupes qui sont racistes envers les juifs — qui donc sont anti-sémites.

Ces vérités étant dites, je réitère que la décision d’individus ou de groupes de boycotter les produits israéliens pour tenter d’influencer l’État juif dans la conduite, critiquable, de sa politique envers les Palestiniens n’en est pas moins légitime — même si j’ai indiqué pour ma part que je l’estime inutile et inefficace.

Cela me rappelle un peu Richard Nixon qui voyait la main de Moscou derrière les manifestations pacifistes américaines pendant la guerre du Vietnam. Il avait raison. Les soviétiques infiltraient et influençaient le mouvement. Mais les centaines de milliers de citoyens qui y participaient étaient sincères dans leur action et méritent le respect.

J’ajouterai pour revenir chez nous et ajouter un peu d’eau à votre moulin que j’ai été choqué de trouver, sur le site de Palestiniens et Juifs unis, qui organisent le boycott sur la rue Saint-Denis, des prises de position en faveur de l’existence d’un État palestinien — ce qui est bien — et pour l’existence des « populations » israéliennes et juives, mais en aucun cas pour l’existence de l’État israélien. Remarquez, ils ont le droit.

Mais je crois qu’on peut, comme l’immense majorité des Québécois être en faveur de la solution des deux États et croire en même temps au boycott.

En outre, le mouvement BDS n’appelle pas seulement au boycottage commercial d’Israël, mais au boycott universitaire et culturel des Israéliens. L’an dernier, un dirigeant syndical ontarien a appelé au boycott des universitaires israéliens sur les campus de la province. Nous osons présumer, Jean-François, qu’à titre de directeur du CÉRIUM, vous vous opposeriez résolument à pareille tentative de stigmatisation et de discrimination d’universitaires en vertu de leur seule nationalité sur le campus de l’Université de Montréal. Et nous espérons qu’à l’instar de l’ex- principal conseiller politique de Barak Obama et ancien recteur de l’Université Harvard, Lawrence Summers, vous jugeriez que cette campagne est  « anti-Semitic in effect, if not intent», qu’elle porte, selon les mots de la Première secrétaire du Parti socialiste français Martine Aubry,  l’intolérance et la haine ou, qu’à tout le moins, vous vous rallieriez aux 38 lauréats du Prix Nobel qui cet automne ont condamné les tentatives d’imposer un boycott universitaire anti-israélien comme une attaque contre les principes de liberté scientifique. Aussi n’est-ce pas un hasard si les organisateurs d’un récent congrès BDS de trois jours à Montréal ont invité comme conférencier d’honneur un syndicaliste sud-africain condamné pour incitation à la haine des Juifs en Afrique du Sud.

JFL: Le principe même d’un boycott est de nuire à la bonne marche des affaires dans le pays boycotté, dans l’espoir qu’il modifie son comportement. Je réitère que, dans le cas d’Israël, la technique est vouée à l’échec.

Cependant je dois souligner, en m’exprimant à titre purement personnel, que si j’étais convaincu que le boycott des produits israéliens ou des échanges universitaires avec Israël était de nature à stopper l’expansion des colonies juives en Cisjordanie, posant ainsi une condition essentielle à un accord de paix, j’y souscrirais sans réserve.

Je ne vois pas exactement pourquoi il faudrait être davantage attristé ou scandalisé de l’empêchement fait à un universitaire israélien d’avoir des relations avec ses collègues étrangers — ce qui ne lui enlève ni son emploi, ni son revenu — que du boycott de produits manufacturiers ou agricoles, qui peut pousser des paysans ou ouvriers israéliens au chômage.

La véritable portée de l’accusation d’apartheid

Il est affligeant de vous voir réduit à exécuter des pirouettes sémantiques pour légitimer l’indéfendable. Car pour accepter que l’occupation israélienne de la Cisjordanie constitue un “ “régime institutionnalisé d’oppression systématique et de domination d’un groupe racial sur un autre”, il faut balayer sous le tapis le fait que les Israéliens sont  juifs, chrétiens, musulmans, bédouins, africains, arabes, druzes et circassiens et ne sauraient former un groupe racial.

JFL: Certes, mais les blancs Sud-Africains n’étaient pas ethniquement homogènes non plus. Aucun groupe majoritaire ne l’est

Mais surtout, dans quel intérêt un État qui ne s’identifie guère en termes raciaux et dont tous les citoyens sont égaux devant la loi peu importe leur origine ethnique ou confession religieuse, appliquerait-il un régime de ségrégation raciale en Cisjordanie ? Qu’on sache, le conflit israélo-palestinien est un conflit entre nationalismes et non pas entre races. Il en découle, en toute logique, que les dispositions sécuritaires ne font de distinctions entre les populations en Cisjordanie que sur la base de la nationalité et non pas de la race. Que vous appeliez en renfort Desmond Tutu est ironique lorsqu’on sait qu’il se livre aux mêmes acrobaties sémantiques pour assimiler le Canada à un régime d’apartheid et que les principaux promoteurs de la campagne BDS considèrent que le Canada, y compris le Québec, sont des États coloniaux qui ont servi d’inspiration aux architectes du régime d’apartheid sud-africain.

JFL: Comme vous le savez, le gouvernement canadien a du s’excuser de ses politiques assimilationnistes et inhumaines envers des populations inuits et autochtones au Canada. Tutu parlait du présent et ses propos étaient exagérés. Mais pour le passé, il n’était pas loin de la cible.

Notons en passant que cette accusation d’apartheid portée contre l’État d’Israël a de plus été rejetée par des critiques sévères de l’État juif comme Irshad Manji, Tarek Fatah dans son dernier livre et même l’intellectuel palestinien Edward Saïd, qui a affirmé qu’Israël n’était pas l’Afrique du Sud.

Quant à la condition des Arabes israéliens, s’ils sont confrontés à des problèmes de discrimination comme toute minorité dans toute démocratie, il n’en demeure pas moins qu’ils participent activement à la vie politique du pays, sont représentés au parlement et le co-président, occupent des postes ministériels, siègent à la Cour suprême israélienne, occupent des fonctions diplomatiques, y compris des postes d’ambassadeur, fréquentent les mêmes établissements publics et privés que leurs concitoyens israéliens, sont soignés dans les mêmes hôpitaux et fréquentent les mêmes universités. Qui plus est, depuis 2004 une loi de discrimination positive a été adoptée pour assurer que les sociétés d’État comptent au moins un Arabe israélien à leur conseil d’administration.

JFL: Merci pour ces informations, mais je n’ai nullement parlé des Arabes citoyens d’Israël, mais seulement de la Cisjordanie occupée et ceinturée d’un mur/barrière et de Gaza, victime d’un blocus.

En ce qui concerne les arabes citoyens d’Israël, pour les lecteurs intéressés, voir cette entrevue que j’ai réalisée pour Planète Terre avec une experte du sujet, Laurence Louër.

Pis, cette accusation d’apartheid est en soi antisémite. Ce n’est pas nous qui l’affirmons, mais l’Union européenne. En effet, selon la définition officielle de l’Union européenne, accuser Israël d’apartheid est en soi une accusation antisémite. L’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes, institution de l’Union européenne qui a été remplacée en 2007 par l’Agence des droits fondamentaux, a publié en 2004 une définition de travail de l’antisémitisme et a donné des exemples d’attitudes antisémites.

Leur définition de travail est la suivante: « L’antisémitisme est une certaine perception des juifs, pouvant s’exprimer par de la haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme sont dirigées contre des individus juifs ou non-juifs et/ou leurs biens, contre les institutions de la communauté juive et contre les institutions religieuses juives. »

Plus loin, l’Observatoire affirme que « l’État d’Israël, perçu comme une collectivité juive, peut aussi être la cible de ces attaques » et donne des « exemples non exhaustifs de réflexions antisémites en rapport avec l’État d’Israël:

  • Nier au peuple juif le droit à l’autodétermination, en prétendant par exemple que l’existence de l’État d’Israël est une entreprise raciste.
  • Faire preuve d’une double morale en exigeant d’Israël un comportement qui n’est attendu ni requis d’aucun autre pays démocratique.
  • Utiliser des symboles et images associés à l’antisémitisme classique (par ex: l’affirmation que les Juifs ont tué Jésus ou les meurtres rituels) pour caractériser Israël et les Israéliens.
  • Faire des comparaisons entre la politique actuelle israélienne et celle des nazis.
  • Tenir les juifs de manière collective pour responsables des actions de l’État d’Israël.

 

Toutefois, les critiques à l’égard d’Israël comparables à celles exprimées à l’encontre d’autres pays ne peuvent être qualifiées d’antisémites. »

À la lumière de cette définition européenne de l’antisémitisme, il est facile de démontrer qu’accuser Israël d’être un État d’apartheid (i.e. prétendre que l’existence de l’État d’Israël est une entreprise raciste) est faire preuve d’antisémitisme.

Le but de la campagne Israël=apartheid est très simple : diaboliser Israël, délégitimer l’État juif. Si Israël est un État d’apartheid, la solution n’est pas de l’encourager à négocier avec les Palestiniens, mais bien de démanteler cet État. L’apartheid étant défini comme un crime contre l’humanité, il doit être éradiqué.

La genèse de cette stratégie provient de la réalisation qu’Israël ne peut être défait sur le champ de bataille. Ainsi, ses ennemis ont choisi d’appeler à son  démantèlement à l’instar du régime d’apartheid sud-africain par des attaques soutenues contre la légitimité même d’un État-nation juif. Nous vous laissons le soin de réconcilier votre profession de soutien à la légitimité d’Israël avec votre caution pour l’assimilation d’Israël à un régime criminel condamné au démantèlement.

JFL:  Journaliste de profession, je suis extrêmement réticent à toutes les tentatives de circonscrire la liberté d’expression et de critique, que ces critiques soient dirigés envers les indépendantistes québécois, les américains, les chinois ou les israéliens, les canadiens-français ou les juifs.

J’ai dénoncé ici la tentative d’États de réglementer la liberté d’expression, y compris de criminaliser les propos négationnistes — absurdes et condamnables, mais couverts à mon avis par la liberté d’expression.

Je comprends le contexte historique dans laquelle l’accusation d’apartheid a été d’abord soulevée. Mais, juriste de formation, je suis retourné au texte de ce que constitue, aujourd’hui pour la Cour pénale international, le crime d’apartheid et j’ai tenté de juger si, oui ou non, des comportements de l’État juif répondent à ces critères.

J’y trouve des similitudes, mais pas suffisamment pour me prononcer. Simplement suffisamment pour estimer que des personnes raisonnables peuvent arriver à cette conclusion, sans nécessairement être anti-sionistes ou anti-sémites, ou agents du KGB.

Je vous comprend de ne pas partager mon approche. Vous êtes en position de vigilance et de défense de l’État juif, face à des ennemis réels et efficaces. Je suis un citoyen, journaliste et universitaire soucieux de l’étude des faits et de la défense de la liberté d’expression. Je comprends la volonté des défenseurs de l’État juif et de la communauté juive de vouloir traquer, partout, l’antisémitisme. Je constate aussi qu’il est trop facile d’accuser d’anti-sémitisme tous ceux qui critiquent l’État juif ou tel ou tel geste d’organisations de la communauté juive.

Le réjectionnisme palestinien: la vraie raison de l’absence d’un État palestinien

Nous affirmons d’emblée que nous ne sommes d’aucune façon des partisans de l’entreprise de construction d’implantations juives en Cisjordanie.

JFL: Chers Richard et David, je suis très heureux de lire cette affirmation, portant vos signatures. C’est courageux de votre part, compte-tenu des fonctions que vous occupez dans les organisations de défense d’Israël.

Je notais dans mon billet que l’Autorité palestinienne elle-même n’applique pas de boycott aux produits israéliens, mais aux seuls produits venant des colonies juives en Cisjordanie. (En fait, l’Autorité embauche des entreprises israéliennes pour des travaux de construction en Cisjordanie, à condition que ces entreprises n’achètent rien qui soit produit dans les colonies! Comme quoi la réalité sur le terrain est fascinante !)

J’estimais que si on souhaitait opérer un boycott marginalement efficace (mais j’ai des doutes) ou en tout cas politiquement très solide dans sa cible, il faudrait boycotter spécifiquement les produits de ces colonies. Je comprends que vous n’adhérez pas à cette idée, mais j’ai des raisons de penser que vous ne ferez pas exprès pour acheter des produits des colonies.

Ceci étant dit, il est indéniable qu’à chaque fois qu’Israël a eu le choix entre la paix et les implantations, Israël a choisi la paix. La preuve: le démantèlement des implantations dans le Sinaï après la conclusion du traité de paix avec l’Égypte et la destruction de toutes les implantations à Gaza après le désengagement en 2005.

La véritable raison pour laquelle un État palestinien n’apparaît toujours pas sur les cartes du monde en est une que vous avez entièrement occultée dans votre texte: le réjectionnisme palestinien. Votre chronique manque singulièrement de perspective historique, ce qui explique une méconnaissance inouïe de la situation.

Bien sûr, nous pourrions écrire longuement sur le rejet répété des Arabes de toute tentative d’établir deux États (un juif, un arabe) au cours de l’histoire récente: du rejet du Plan Peel de 1937 au plan de partition de l’ONU de 1947 en passant par les trois « non’ » (non à la reconnaissance d’Israël, non aux négociations avec Israël, non à la paix avec Israël) de 1967 jusqu’au rejet des offres d’Éhoud Barak à Camp David en 2000 ou du rejet par Abbas degénéreuses offres d’Éhoud Olmert.

Les Palestiniens n’ont toujours pas tourné la page de ce réjectionnisme.

Non seulement les Palestiniens ont-ils refusé de négocier pendant le gel de la construction dans les implantations de 10 mois décrété par Netanyahou en novembre 2009, mais l’Autorité palestinienne a multiplié les conditions préalables à toute reprise de pourparlers.

En outre, sondage après sondage révèle que la majorité écrasante de la population palestinienne assimile la paix à la disparition de l’État d’Israël. Par exemple, un sondage réalisé par le mouvement pro-paix One Voice et publié le 22 avril 2009 indique que 71% des Palestiniens pensent qu’il est essentiel que le territoire de leur État recouvre les territoires occupés et… tout le territoire israélien actuel. Si on ajoute à ce nombre le pourcentage de Palestiniens croyant que cette solution est « désirable », le pourcentage passe  à 82%.

Le 9 novembre 2010, le Arab World for Research and Development, un institut de recherche basé à Ramallah,  dévoilait les résultats d’un sondage effectué auprès des Palestiniens de la Cisjordanie et Gaza indiquant notamment que a) si les négociateurs palestiniens proposaient un État palestinien mais devaient faire des compromis sur les enjeux-clés que sont le « droit au retour », Jérusalem, les frontières et les implantations, 84% des Palestiniens s’opposeraient à une telle entente et 12,7% l’appuieraient et b) 65% des Palestiniens estiment qu’il est « essentiel » que tout accord de paix inclut le « Palestine historique » du Jourdain à la Méditerranée tandis que 18.3% pensent que cela est « désirable ». En d’autres mots, plus de 80% des Palestiniens estiment qu’il est « essentiel » ou « désirable » que l’État d’Israël disparaisse pour arriver à la paix!

Ces attitudes palestiniennes devraient vous inciter à vous poser la question : le conflit israélo-palestinien porte-t-il sur la taille d’Israël ou sur son existence ? Comme vous semblez apprécier la lecture des « nouveaux historiens » israéliens, nous vous suggérons de lire un récent essai de leur chef de file, Benny Morris, dont nous citons un bref passage :

« Les dirigeants palestiniens laïcs expriment la volonté de trouver une solution à deux Etats mais conçoivent un tel résultat comme intermédiaire et temporaire. Ils parlent de deux États, un arabe palestinien en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem-Est et un autre État dont la population serait juive et arabe et qui, selon eux, finirait par devenir à majorité arabe dans une ou deux générations par voie de procréation arabe (le taux de natalité arabe palestinien est à peu près le double de celui des Juifs israéliens) et par le «retour» des Palestiniens avec le statut de réfugié. C’est pourquoi les dirigeants du Fatah, dirigés par l’Autorité nationale palestinienne, Mahmoud Abbas, rejettent catégoriquement la formule clintonienne de «deux Etats pour deux peuples » et refusent de reconnaître «l’autre» État, Israël, comme un «Etat juif». Ils espèrent que cet «autre» État sera «arabisé» avec le temps, ouvrant ainsi la voie à la fusion éventuelle des deux Etats temporaires en un Etat à majorité arabe palestinienne entre le fleuve et la mer ».

Du point de vue israélien, un accord de paix aboutissant sur l’établissement d’un État palestinien en Cisjordanie et àGaza doit mettre fin au conflit israélo-palestinien dans sa totalité – une fin globale de la violence et des revendications réciproques. Toutefois, pour l’heure, l’Autorité palestinienne aborde les négociations dans le but limité de “mettre fin à l’occupation qui a commencé en 1967” sans résoudre une fois pour toutes le conflit avec Israël. Cette approche laisse présager que même après la conclusion d’un accord avec Israël sur un État palestinien, cet État continuerait de chercher à confronter Israël et à formuler des revendications contre ses frontières pré-1967 et explique pourquoi l’Autorité palestinienne a récemment redoublé les efforts diplomatiques pour déclarer unilatéralement l’indépendance de son État sans conclure d’accord avec Israël. Cela est inacceptable pour Israël, lequel cherche un accord de paix définitif qui mette fin au conflit dans sa totalité et inaugure une nouvelle ère de relations pacifiques non seulement entre Israël et les Palestiniens, mais aussi entre l’ensemble des États arabes et Israël.

JFL: Ces considérations dépassent de loin la teneur de mon billet d’origine. Comme vous le savez, plusieurs des affirmations que vous faites ici et le choix des exemples que vous utilisez sont sujets à débat entre gens de bonne foi, informés et désireux de paix.

Mais il n’y a aucun doute que la tâche de conclure une paix durable est une entreprise d’une grande complexité et semée d’embûches, de part et d’autre.

Le droit international ou l’importance de bien lire les textes

Vous affirmez bâtir une partie de votre argument sur le droit international. Or, votre interprétation de celui-ci est fausse, notamment en ce qui a trait au tracé des frontières. En droit, il est essentiel de se référer aux textes. Vous devriez savoir et auriez dû faire mention que les lignes de 1949 ne sont juridiquement pas des frontières et que la résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU n’indique aucunement que tous les territoires conquis par Israël en 1967 devaient être évacuées par Israël. Au contraire, le libellé avait été minutieusement formulé pour éviter qu’elle soit comprise de cette façon.

JFL: Je n’en disconviens pas. Mais au-delà de la limitation stricte des frontières, il ne fait aucun doute qu’Israël occupe un territoire qui n’est pas le sien (acquis en riposte à des agressions et dont l’occupation serait compréhensible dans l’optique d’une occupation transitoire en attente d’un accord de paix) et qu’il y installe routes et colonies qui ne devraient pas y être, légalement et moralement.

Crimes de guerre

L’accusation de crimes de guerre que vous portez dans votre texte est très grave et mérite une longue réponse.

La principale source de cette accusation est le Rapport Goldstone. Bien que ce rapport conclue aussi que les groupes armés palestiniens ont commis des crimes de guerre et possiblement des crimes contre l’humanité en bombardant le sud d’Israël, il est évident, à la lecture du rapport, que cette tentative d’équilibre n’est que de la poudre aux yeux. Le rapport se concentre beaucoup plus sur Israël. Il ignore pratiquement les crimes du Hamas qui ont déclenché l’opération militaire israélienne. Ce n’est pas peu dire: pas une fois le mot « Hamas » n’apparaît dans le rapport de plus de 500 pages, dévoilant clairement son biais.

De plus, le commanditaire du rapport, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, est connu comme étant biaisé contre Israël. En fait, le Conseil des droits de l’homme a condamné l’État d’Israël plus que tous les autres pays membres de l’ONU réunis ! Nous ne saurions trop vous recommander la lecture d’un article de Joseph Facal sur la démesure des condamnations onusiennes d’Israël, publié dans la foulée de la publication du rapport Goldstone.

Avant même que le comité de Goldstone ne commence sa pseudo-enquête, le Conseil des droits de l’homme avait déjà déclaré qu’Israël était coupable de « violations massives des droits humains. »  En effet, le mandat du Comité Goldstone lui-même commençait en :

« (…) condamnant fortement l’opération militaire israélienne qui a résulté en des violations massives des droits de la personne du peuple palestinien et en destruction massive des infrastructures palestiniennes ».

C’est dire que la culpabilité d’Israël était préjugée dès le départ.

Le mandat du comité Goldstone était tellement biaisé que : a) il ignorait toutes les preuves bien connues de non-respect des droits de la personne par le Hamas et b) plusieurs candidats de prestige ont refusé de présider ce comité, incluant l’ex-présidente de l’Irlande, Mary Robinson (pourtant peu suspecte de complaisance envers Israël) qui a déclaré que cette enquête était « guidée non pas par les droits de la personne, mais par la politique. »

Parmi les membres du Comité Goldstone se trouvait la professeure Christine Chinkin. Celle-ci a notamment signé pendant le conflit à Gaza (donc avant sa participation à la pseudo-enquête) une lettre ouverte intitulée « Le bombardement de Gaza par Israël n’est pas de l’auto-défense, mais un crime de guerre ». Ceci s’inscrit nettement en faux avec l’adage légal voulant que non seulement justice doit-elle être rendue, il doit y avoir aussi apparence de justice. Ceci indique que Chinkin avait préjugé des conclusions. Ceci a aussi amené plus de 50 juristes britanniques et canadiens à lui demander de se retirer du Comité Goldstone. En entrevue sur ce sujet précis en août 2009, Goldstone a affirmé : « Si cela avait été une enquête judiciaire, cette lettre aurait mené à une disqualification. » Pourtant, en affirmant juger Israël selon le droit international, le Comité Goldstone s’est comporté exactement comme un tribunal.

Les autres membres du Comité, dont Goldstone lui-même, ont signé une lettre en mars 2009 se disant « profondément choqués » par les événements de Gaza. Si leur idée était déjà faite, comment peuvent-ils aujourd’hui prétendre juger impartialement ?

Le prétendu expert militaire du Comité Goldstone, le colonel irlandais Desmond Travers, a plus tard affiché sa partialité en affirmant que le Hamas n’avait tiré que deux missiles sur Israël avant le conflit à Gaza, ce qui est évidemment faux, les partisans du Hamas eux-mêmes glorifiant les milliers de missiles lancés.

De plus, les membres démocratiques du Conseil des droits de l’homme de l’ONU – incluant tous les pays de l’Union européenne y siégeant (France, Allemagne, Italie, Royaume-Uni), le Japon, le Canada et la Suisse – ont tous refusé d’endosser le mandat de la mission Goldstone parce qu’il était biaisé.

Comme le dit si bien l’intellectuel français Pierre-André Taguieff :

L’objectif des ennemis de l’État juif est de conférer une légitimité internationale aux accusations criminalisantes visant Israël et, ainsi, de lui interdire dans l’avenir de riposter aux attaques de groupes islamistes. Ce qui revient à condamner à mort Israël (…) Pour ceux qui soutiennent le rapport Goldstone, il s’agit donc à la fois de délégitimer l’État juif en l’accusant de crimes de guerre, voire de crimes contre l’humanité, et d’enrayer sa capacité de riposte militaire .

Quant au nombre de victimes du conflit à Gaza, le 1er novembre 2010, le Hamas a admis que 700 combattants furent tués pendant le conflit de Gaza , sur un nombre total de 1166 Palestiniens tués. Si un nombre prouve bien le soin que porte Israël à éviter des victimes civiles, c’est bien celui-là.

En effet, pour remettre le tout en contexte, il est important de savoir que, selon un rapport du Comité international de la Croix-Rouge datant de 2001, les civils font les frais de la guerre moderne, avec 10 morts civiles pour chaque soldat tué dans les guerres depuis le milieu du 20e siècle. Ceci est à comparer avec 9 soldats tués pour chaque mort civile pendant la Première Guerre mondiale. Avec un ratio moderne de 10 :1 (morts civiles/soldats), on est loin du compte avec les conflits impliquant Israël.

JFL: C’est à dessein que je n’ai pas cité le rapport Goldstone dans mon billet. Le fait que ce rapport soit entaché de biais ne suffit cependant pas à écarter la valeur de toutes les allégations.

J’ai parlé « d’accusations crédibles de crimes de guerre ». Je considère que la seule utilisation de bombes au phosphore pendant l’opération israélienne à Gaza suffit à donner du poids à ces accusations.

Encore une fois, vous assimilez la critique envers la méthode employée par Israël (une démocratie) pour riposter aux tirs de missiles meurtriers du Hamas contre des civils (un groupe islamiste fondamentaliste qui ne veut plus tenir d’élection et qui souhaite la destruction d’Israël) à une volonté de « condamner à mort l’État juif ».

Permettez moi bien amicalement de vous souligner que cette technique de brandir devant chaque propos critique l’accusation de vouloir la mort d’Israël n’est pas de nature à élargir le champ de ceux qui, comme moi, souhaitent le succès de l’État juif, comme de l’autorité palestinienne et de son futur État, mais souhaitent garder leur capacité de critiquer, durement lorsque c’est approprié, les actions des gouvernements de l’un et de l’autre.

Sur ce, nous vous prions d’accepter nos vœux pour un Joyeux Noël et une Bonne Année 2011.

Richard Marceau et David Ouellette

Permettez-moi aussi de vous souhaiter une bonne année et, surtout, une année de paix.

Jean-François

Réponse de Richard et David

Voici la réponse de gentlemen que m’ont fait Richard et David sur le blogue de ce dernier ce dimanche:

Cher Jean-François,

Nous avons lu ta réplique à notre lettre et sommes heureux de constater que, malgré des différences d’approche et d’opinion importantes, nous partageons le souhait de voir la paix s’installer au Proche-Orient par l’établissement d’un État palestinien indépendant viable, démocratique et pacifique à côté de l’État juif d’Israël dont la sécurité serait garantie.

À court terme, nous souhaitons voir le président palestinien Mahmoud Abbas – que nous avons nous-mêmes rencontré – retourner négocier au lieu d’éviter les négociations comme il le fait depuis des mois.

Pour la prochaine année, notre souhait est que le principal obstacle à cette vision, soit le réjectionnisme palestinien, soit levé rapidement et définitivement.

Au plaisir,

David Ouellette et Richard Marceau

La guerre, reportée de cinq ans ! (Ouf !)

20110101_CNA4001J’étais heureux de voir que The Economist avait eu la même idée que moi, en mettant en Une la possibilité d’une nouvelle guerre au Moyen-Orient.

(Deux scénarios dans leur cas, une attaque Israélienne sur l’Iran et/ou un nouveau conflit avec le Hezbollah au sud-Liban.)

Mes collègues de The Economist seront sans doute aussi rassurés que moi en lisant les commentaires du directeur sortant du Mossad, rapportée ce vendredi dans le quotidien israélien Haaretz, selon lequel l’Iran n’obtiendra sa capacité nucléaire, non cette année ou l’an prochain comme le jugeaient les évaluations récentes, mais seulement en 2015.

Selon Meir Dagan, « une série de difficultés (malfunctions) a retardé le programme nucléaire iranien de plusieurs années ». Quelles types de difficultés ? Selon Haaretz, du type provoquées par le Mossad lui-même. On sait que les forces spéciales américaines et, dit-on, britanniques, sont à l’oeuvre sur le terrain pour tenter de saboter le programme nucléaire iranien. Le Mossad, dont l’efficacité a été rétablie sous la direction de Dagan, est évidemment également impliquée dans ce travail.

Haaretz résume le report de l’imminence de l’acquisition d’une bombe iranienne en ces termes:

The Israeli intelligence community’s assessments of Iran’s nuclear capability have changed during Dagan’s tenure. In 2003, Israeli intelligence officials thought Iran would have its first bomb by 2007. In 2007, they thought it would be 2009, and a year later they put it at 2011. Now the date has moved to 2015. These adjustments were not the result of mistaken evaluations, but due to the difficulties Iran has encountered in advancing its program, largely because of the Mossad’s efforts.

Compte-tenu de la cascade de catastrophes, militaires et économiques, que déclencherait une attaque israélienne sur l’Iran, le report de l’échéance est une excellente nouvelle. En plus, Dagan affirme que la date de 2015 est « approximative ». Évidemment, cela dépendra des autres tuiles qui pourraient tomber sur le programme iranien d’ici là !

Pour ma part, je ne peux que me raccrocher à ce paragraphe de mon billet, où j’écrivais que l’attaque israélienne serait déclenchée en 2011, à moins que…

Cela pourrait changer. Tout dépend de la lecture que fait Jérusalem de l’état et de la qualité des renseignements obtenus par l’espionnage occidental, et russe. (Et la qualité des renseignements obtenus par les espions israéliens infiltrés chez les russes !). Tout dépend aussi des succès de la stratégie de sabotage actif du programme nucléaire iranien effectué par les troupes spéciales américaines et, dit-on, britanniques.

Et, aurais-je du ajouter, du Mossad.

Quant à The Economist, je les laisse s’ajuster eux-mêmes !

À moins, bien sûr, que tout cela ne soit qu’une jolie tentative de désinformation du Mossad pour endormir l’armée iranienne alors que l’attaque, elle, est imminente. Et ça, on le saura bien avant 2015 !

(Merci à l’alertinternaute André B. pour ce signalement.)

La guerre qui nous pend au bout du nez

societe_fevrier2010D’ici 24 mois, peut-être même à l’été, voici ce qui risque de se passer. Une centaine d’avions militaires israéliens vont décoller pour aller bombarder l’Iran.

Les cibles seront militaires: les installations produisant les composantes d’une bombe nucléaire dont la fabrication, jugeront les agences de renseignement, est imminente. D’autres cibles militaires seront visées. Dans les heures qui suivront, l’Iran ripostera. Des super-pétroliers seront coulés dans le détroit d’Ormuz, en mer Rouge. Cela bloquera la route du pétrole indispensable aux économies d’Europe, d’Amérique et d’Asie. Le prix du baril franchira en quelques minutes la barre du 200 dollars, les bourses chuteront d’au moins 30%, entrainant le monde dans une nouvelle crise économique et jetant des millions de salariés à la rue.

Au Moyen-Orient, les missiles du Hezbollah accumulés sur la frontière sud du Liban depuis deux ans pleuvront sur Israël, comme ceux placés à Gaza et passés en contrebande dans les tunnels qui se moquent du blocus israélien. Ces missiles étant plus puissants que ceux utilisés lors des affrontements précédents, ils toucheront les grandes villes, dont Tel Aviv. En Europe et en Amérique, les réseaux terroristes, galvanisés par ces événements, multiplieront les attentats. L’antisémitisme et l’islamophobie auront, à nouveau, la cote.

La marine américaine intervient

Le blocus du détroit d’Ormuz étant, pour l’Occident, intolérable, une intervention militaire américaine, appuyée par des alliés européens dont la France, tentera de rouvrir le passage. Mais le lieu étant à portée des missiles iraniens, il faudra en détruire les bases. À la guerre Israélo-Iranienne s’ajouteront donc une guerre Américano-Iranienne, peut-être Franco-Iranienne. Nouveaux affrontements, et nouveaux soulèvements dans une partie du monde musulman contre cette nouvelle agression. Nouveaux attentats terroristes en Occident.

Cette situation, pourrie, durera au moins une décennie. Quel est le degré de probabilité de ce scénario ? Il est malheureusement très élevé. Israël a déjà bombardé des installations nucléaires chez ses voisins: en Irak en 1981, en Syrie en 2007.  Il est réaliste à 80%

La volonté israélienne d’interdire absolument l’Iran de se doter d’une arme nucléaire est partagée par une immense majorité de citoyens de l’État juif.  En haut, en bas, à droite, à gauche, dans les partis, au gouvernement et dans l’État major. Ce refus d’un Iran nucléarisé est d’abord fondé sur le fantôme de la Shoah. Les juifs ont survécu à une tentative de génocide. L’Iran nucléaire, dont le président répète sa volonté de détruire Israël, aurait la capacité de réussir là où Hitler a échoué. Les Israéliens refusent de donner à quiconque ce pouvoir sur leur existence.

En Israël, la fin de l’optimisme

Ensuite, cette crainte est nourrie par la disparition presque totale, en Israël, de vision optimiste des choses. La vague d’attentats (140) qui a traumatisé les habitants de Jérusalem pendant la seconde Intifada, et qui a servi de justification pour la construction — très consensuelle en Israël — du mur et de la barrière de sécurité bouclant la Cisjordanie, les bombardements venus de Gaza et du Sud Liban, les réprobations occidentales aux abus de pouvoir commis par l’État juif dans sa riposte à ces attaques, tous ces éléments sont perçus comme autant de signes de la fermeture du monde autour du lopin de terre israélien.

L’idée même d’une paix avec une partie de la Palestine — la Cisjordanie, car Gaza est vue comme une terre perdue aux islamistes radicaux pour des générations — est intégrée comme un pis-aller. Les Israéliens les plus ouverts à la paix envisagent l’existence, à proximité, d’un État palestinien probablement hostile et qu’il faudra tenir sous contrôle. Évidemment, après l’attaque sur l’Iran, il n’y aura plus de paix qui tienne. Et on peut penser que la timidité des efforts de paix du gouvernement Israélien est liée à sa conviction que cette négociation est futile, car elle ne survivra pas à l’attaque sur l’Iran.

J’ai eu l’occasion, cet été, à l’invitation du Comité Québec-Israël, de discuter avec bon nombre d’Israéliens et d’observateurs critiques. J’en suis ressorti extrêmement pessimiste. La conversation avec les interlocuteurs israéliens va invariablement comme suit:

Nous : les dirigeants iraniens ne seront pas assez fous pour utiliser la bombe contre Israël, elle-même nucléarisée. Téhéran serait vitrifiée en 20 minutes!

Eux : C’est un risque qu’on ne veut pas courir.

Nous: Une attaque sur l’Iran signifie la certitude du blocage d’Ormuz, des attaques de missiles sur Tel Aviv, des attentats terroristes, donc le déferlement d’une misère humaine gigantesque en Israël, en Iran bien sûr, dans la région, et pour les économies du monde.  Une non-attaque sur l’Iran signifie le risque, et non la certitude, d’une attaque nucléaire.

Eux: Peut-être, mais vous n’êtes pas à notre place.

Il y a quelques mois, l’ancien conseiller du Président Carter, le brillant Zbigniew Brzezinski, était au CORIM à Montréal et déplorait l’abcès de fixation que fait Israël et l’Occident face à la nucléarisation iranienne. Puisque, dans son environnement immédiat, l’Inde, Israël, la Russie et le Pakistan ont la bombe nucléaire, et puisque l’Iran est une grande puissance régionale, la tentation nucléaire est irrésistible. Autant l’admettre, dit Zbig, mais appliquer la bonne vieille doctrine de la dissuasion. Que les États-Unis annoncent que toute utilisation de l’arme nucléaire iranienne sur Israël sera considérée comme une attaque sur le territoire américain et appellera une riposte nucléaire massive. C’est ce genre de menace qui, pendant l’équilibre de la terreur, a évité pendant un demi-siècle toute utilisation de l’arme nucléaire.

La peur de la prolifération

Peut-être, nous rétorque-t-on, mais en ce cas, d’autres États de la région voudront l’arme nucléaire. L’Arabie Saoudite, l’Égypte, la Turquie. Ce ne serait pas une bonne nouvelle. Certes. Et dans les documents publiés fin novembre par Wikileaks, le roi Saoudien affirme aux Américains que si l’Iran acquérait la bombe, « tout le monde, dans la région, ferait de même ».

Toute prolifération augmente le risque d’utilisation de la bombe. Mais ce risque de prolifération, donc d’équilibre régional de la terreur, est-il plus grave que la certitude d’une guerre avec l’Iran et de ses conséquences pour la planète entière ?

C’est ce que croient les Israéliens et plusieurs pays arabes de la région. Toujours selon les échanges diplomatiques rendus publics par Wikileaks, le chef de l’État du Bahrein a déclaré en privé en 2009 que « le danger de le laisser se poursuivre [le programme nucléaire iranien] est supérieur à celui de le stopper ». Son voisin des Émirats Arabes Unis dit aux militaires américains que des frappes aériennes ne suffiront pas et qu’il « faudrait alors des troupes au sol ». Les autorités jordaniennes comparent l’Iran à « une pieuvre« ‘, alors que le président Égyptien Hosni Moubarak, « éprouve une haine viscérale pour la République islamique », rapporte un diplomate américain.

Obama, qui tente d’engager la planète sur un parcours de dénucléarisation complète, avance aussi la proposition transitoire d’un Proche-Orient dénucléarisé. Selon son raisonnement, pourquoi avoir une nouvelle bombe en Iran si le Pakistan, l’Inde et Israël promettent de détruire les leurs dans un échéancier à déterminer ? Un beau vœu n’habitant pour l’instant que dans quelques esprits américains.

Quelle date l’attaque ?

Reste à déterminer la date de l’attaque israélienne. La plus rapprochée est mars 2011, le moment où, selon Israël, l’Iran pourrait commencer à construire sa bombe. La suivante est après mai 2011, car Jérusalem recevra à ce moment de nouvelles bombes américaines propres à détruire les bunkers dans lesquels se camoufle, en sous-sol, le programme nucléaire iranien.

Cela pourrait changer. Tout dépend de la lecture que fait Jérusalem de l’état et de la qualité des renseignements obtenus par l’espionnage occidental, et russe. (Et la qualité des renseignements obtenus par les espions israéliens infiltrés chez les russes !). Tout dépend aussi des succès de la stratégie de sabotage actif du programme nucléaire iranien effectué par les troupes spéciales américaines et, dit-on, britanniques. (Voir le texte qui fait le tour de la question, The Point of No Return, de Jeffrey Goldberg dans The Atlantic de septembre 2010. Alain Minc a aussi un intéressant chapitre dans son ouvrage de prospective Les dix jours qui ébranleront le monde.)

Les Israéliens ne sont pas les seuls à croire que l’attaque est nécessaire. À l’automne, l’ex-premier ministre Tony Blair, ci-devant envoyé de l’Union européenne et de l’ONU pour le processus de paix au Moyen-Orient, se disait favorable à l’attaque préventive. Nicolas Sarkozy s’y est déjà montré favorable — son ex-ministre Bernard Kouchner ayant déclaré que « la guerre » serait nécessaire pour empêcher la nucléarisation de l’iran.  Au Canada, Stephen Harper a réitéré en novembre sa volonté d’appuyer Israël « coûte que coûte ». Il sait précisément ce que ces mots signifient.

Aux États-Unis, les Républicains, galvanisés par leur succès aux élections de mi-mandat, en rajoutent. Ainsi le Sénateur Lindsey Graham a réclamé début novembre une attaque américaine en Iran: «non seulement pour neutraliser leur programme nucléaire mais aussi pour couler leur marine de guerre, détruire leur armée de l’air et porter un coup décisif aux Gardiens de la révolution, en d’autres termes, pour neutraliser ce régime».

L’administration Obama n’est pas chaude, bien qu’elle affirme que « toutes les options sont sur la table ». Et Israël presse Washington de monter une attaque conjointe avec elle sur l’Iran, plutôt que de laisser l’État juif faire la tâche seule. Mais voici qu’un journaliste respecté, David Broder du Washington Post, l’incarnation même de la modération, écrit qu’une attaque sur l’Iran serait exactement ce dont Obama et les démocrates auraient besoin pour unir le pays derrière le président, à temps pour sa réélection en 2012. Misère ! Quand je vous dis que ça nous pend au bout du nez…

Amir Khadir: Hamas et Hezbollah ? Des « obscurantistes »!

khadir-150x150Amir Khadir nous écrit. Nous en sommes ravis car, comme vous le savez chers internautes, notre blogue adore le courrier. Dans mon billet d’hier où je le semonçais sur sa participation au boycott des produits israéliens d’un commerçant du Plateau, je débordais du sujet en écrivant:

Qu’il [Amir] ne voit généralement rien à redire aux actions du Hezbollah atteste d’un biais idéologique dont il devrait se défaire.

J’avais vainement tenté de trouver des déclarations où il prenait cette distance envers Hamas et Hezbollah, deux groupes Islamistes armés comportant chacun une branche politique. Le député le plus populaire au Québec dissipe aujourd’hui ce nuage en clarifiant son point de vue. Constatez par vous-mêmes:

Cher Jean-François,

Sur le Hamas ou le Hezbollah, Québec Solidaire n’a pas pris position de manière spécifique parce que nous n’avons pas été interpellés.

 

Pour moi la question est très claire: il s’agit là de deux groupes fondamentalistes religieux, inspirés — dans leur vision du monde et de leur conception de la société — des théocrates au pouvoir en Iran que j’ai combattu toute ma vie politique.

 

Le Hezbollah est sans doute moins fanatique que le Hamas ou que le gouvernement Ahmadinejad en Iran. Comme l’ex-président iranien M. Khatami était d’un tout autre acabit que son successeur [Ahmadinejad] qui est allié avec le clergé ultra-orthodoxe.

 

Ces courants politiques ont au départ des relents égalitaires et populistes sur le plan économique, mais finissent par tomber dans l’absolutisme religieux qui ne peut s’imposer que par dictature, comme le peuple iranien en a fait la douloureuse expérience depuis 30 ans.

 

Cependant c’est aux peuples palestiniens, libanais et iraniens de se débarrasser de l’obscurantisme religieux et des courants politiques réactionnaires dans leur pays.  Ces peuples ont besoin de notre solidarité et de notre appui aux forces démocratiques qui mènent ces luttes.

Ils n’ont certainement pas besoin de la punition collective, du blocus économique, de l’humiliation et des bombardements ou des menaces de frappe nucléaire lancés par Israël. La politique agressive et intransigeante d’Israël alimente le discours de ces courants fanatisés et fait le jeu des orthodoxes religieux de part et d’autre.

 

Mais dire du Hezbollah et du Hamas qu’ils sont ce qu’ils sont, ne disqualifie en rien leur droit de résister à l’oppression. C’est là une nuance difficile à établir et surtout à vivre.

 

Et c’est  pour mener leur combat légitime contre  l’injustice faite à leur peuple, tout en gardant leur distance critique vis à vis des fondamentalistes islamistes, que les courants démocratiques authentiques au Liban, en Palestine et en Iran ont besoin de notre appui.

 

Fraternellement,

Amir Khadir

Voilà une intéressante pièce au dossier. En voici une autre, Jason Keays:

Les chaussures d’Amir Khadir

bush-150x150Amir semble avoir une fixation sur les chaussures.

Vous le savez sûrement, l’homme qui s’est notamment rendu célèbre en lançant une chaussure sur une photo de George W. Bush s’est présenté il y a deux semaines à une manifestation devant un marchand de chaussures de la rue Saint-Denis, sur le Plateau.

L’objectif de la manif était de convaincre ce marchand de cesser de vendre la petite quantité de chaussures de marque Beautifeel, fabriqués en territoire israélien, que comportait son établissement. Il a refusé.

Cette manif fait partie d’une campagne beaucoup plus large de boycott des produits israéliens, une façon de faire pression sur le gouvernement Netanyahu et de protester contre sa politique envers les territoires palestiniens occupés, politique qualifiée d’ »apartheid » par ses organisateurs.

Prenons un peu de champ et voyons comment l’action du politicien le plus populaire au Québec s’insère dans cette affaire.

1. Le boycott d’Israël, une idée légitime ?

En tout temps, le choix de consommateurs individuels ou organisés de voter avec leur portefeuille est légitime. L’État d’Israël, en particulier par les temps qui courrent, mérite la réprobation générale.

On peut. comme moi, être à 100% partisan de l’existence de l’État d’Israël, souhaiter sa permanence et sa sécurité, admettre qu’il a été l’objet d’agressions de la part de ses voisins au cours de son existence, saluer ses tentatives de conclure une paix durable avec Arafat, reconnaître son statut d’assiégé face aux missiles du Hezbollah et du Hamas et de victime de 140 attentats terroristes pendant la seconde Intifada, et estimer du même souffle que…

* son occupation de la Cisjordanie, qu’on pouvait hier considérer comme transitoire en attente d’un règlement de paix, a été conduite de façon extraordinairement vexatoire pour les Palestiniens, quadrillant notamment le territoire de routes, un temps réservées aux seuls colons (j’ai pu observer la chose de visu l’été dernier, à l’invitation du comité Québec-Israël);

* sa politique de colonisation de la Cisjordanie est, de tout temps, non seulement illégale en vertu du droit international mais un déni de souveraineté envers les Palestiniens et l’autorité palestinienne ainsi qu’un signe tangible de volonté de conquête;

* son entêtement à poursuivre cette colonisation alors même que s’est ouvert un nouveau cycle de négociations de paix est reçue comme une preuve du refus de la majorité gouvernementale israélienne de rechercher vraiment la paix et comme une gifle donnée à tous les amis d’Israël, dont Barack Obama et Hillary Clinton, qui cherchent une solution réaliste et raisonnable;

Note: il s’agit de la majorité gouvernementale, pas de l’opposition. Voir ici une récente et intéressante entrevue conjointe du premier ministre palestinien Salam Fayyad et de la chef de l’opposition israélienne Tzipi Livni.

* sa réaction formidablement disproportionnée à certaines agressions, dont les tirs de missiles de la part du Hamas depuis la bande de Gaza, a prêté flanc à de très crédibles accusations de crimes de guerre.

Bref, qu’une campagne internationale de boycott des produits israéliens et de désinvestissement soit en cours est parfaitement compréhensible. Un très grand nombre d’organisations — Ongs, églises, municipalités, syndicats — notamment en Grande Bretagne et aux États-Unis appuient le mouvement.

2. L’occupation par Israël des territoires palestiniens peut-elle être considérée comme de l’apartheid ?

Depuis 1973, l’ONU a établie une notion juridique internationale de crime pour apartheid qui fut ensuite reconnue et intégrée en 2002 dans le Statut de Rome instituant la Cour pénale internationale.

Le statut indique:

Par « crime d’apartheid », on entend des actes inhumains analogues à ceux que vise le paragraphe 1 [soit meurtre, extermination, réduction en esclavage, déportation ou transfert forcé de population, emprisonnement ou autre forme de privation grave de liberté physique en violation du droit international, viol, esclavage sexuel, prostitution forcée, grossesse forcée, stérilisation forcée, disparitions, etc ], commis dans le cadre d’un régime institutionnalisé d’oppression systématique et de domination d’un groupe racial sur tout autre groupe racial ou tous autres groupes raciaux et dans l’intention de maintenir ce régime ;

Il ne fait aucun doute que l’occupation israélienne de la Cisjordanie constitue un « régime institutionnalisé d’oppression systématique et de domination d’un groupe racial » sur un autre. Les multiples privations de liberté ciblent spécifiquement les populations palestiniennes, arabes et chrétiennes, vivant en territoires occupés. De la liste des « actes inhumains » évoqués, celui de « déportation ou transfert forcé de population » peut certainement être évoqué, dans un premier temps lors des transferts forcés de populations arabes lors de la création de l’État Israélien, comme le reconnaissent aujourd’hui les « nouveaux historiens » israéliens, dans un deuxième temps dans les déplacements occasionnés par l’installation de routes, de colonies et du mur/barrière de sécurité.

Le blocus de Gaza, même s’il répond à des impératifs de sécurité, ressemble bien à un « régime institutionnalisé d’oppression systématique ». (Ce qui ne veut pas dire que le gouvernement du Hamas n’est pas lui même coupable d’oppression systématique de ses propres gouvernés!) Quant à « l’intention de maintenir ce régime », on a longtemps espéré que ce ne soit pas le cas, mais la politique actuelle de l’État juif de poursuite de la colonisation nous oblige à penser le contraire.

N’étant pas spécialiste, je ne tranche pas sur l’utilisation du terme apartheid. Mais je juge que des personnes raisonnables peuvent utiliser le terme apartheid pour décrire la condition subie par les populations palestiniennes sans qu’on les accuse de délirer.

Notons aussi que plusieurs leaders sud-africains, dont le prix Nobel de la Paix Desmond Tutu, appuient le mouvement de boycott en le comparant à celui qui avait stigmatisé l’Afrique du Sud pendant sa période d’apartheid.

3. Le boycott d’Israël, une stratégie efficace ?

Les sanctions d’État et le blocus diplomatique imposés au début des années 1990 à l’Afrique du Sud, bien plus que le boycott, ont créé les conditions d’une entente historique entre Nelson Mandela et Frederik de Klerk. Rien de tel n’est envisageable pour Israël. La définition de la politique, intérieure et extérieure, de l’État juif répond à des ressorts beaucoup plus importants que sa balance commerciale. Autrement dit, ils en ont vu d’autres. Ils ne sont pas à une difficulté près.

L’ubiquité insoupçonnée des composants israéliens dans les produits consommés dans le monde rend, de plus, le boycott très problématique, comme le démontre ce vidéo sarcastique produit par des Israéliens:


How to boycott israel!!! par Elqayam

Le boycott donne certes aux amis des Palestiniens l’illusion de faire quelque chose de concret, sans provoquer de changement réel.

4. S’il faut boycotter quelque chose, quoi ?

L’appel au boycott fut lancé par des ONG palestiniennes. L’Autorité palestinienne proprement dite insiste sur le boycott des produits fabriqués dans les colonies israéliennes en Cisjordanie. L’autorité organise ce boycott dans les commerces sous sa juridiction et a ainsi perturbé certaines entreprises des colonies — dont le principal marché est cependant Israël.

Bref, c’est mon opinion, mais il me semble qu’une campagne marginalement plus efficace devrait cibler le boycott des produits venant des colonies (y compris certains produits cosmétiques) et être supplémentée d’une campagne d’achat des produits palestiniens.

5. Fallait-il cibler le commerce Le Marcheur ?

0d9a6b3865995725c88c81229dcd9fe8-350x3501Une cible prioritaire ? Vraiment ?

Cette initiative émane du groupe Palestiniens et Juifs Unis, un groupe montréalais qui a choisi pour la « phase 1″ de son action de « faire de la rue St-Denis une zone libre d’apartheid ».

La lecture de son site internet donne l’impression que le ciblage du commerce Le Marcheur est le premier acte de cette phase 1, ce qui est particulièrement bizarre. Les expériences étrangères de boycott ciblent d’abord les grandes chaînes de distribution ou les grandes compagnies qui ont investi en Israël. Vouloir affamer commercialement tout un pays en commençant sa campagne par un petit commerce de chaussure relève davantage de l’incompétence militante que du fanatisme. Avec des campagnes comme celle-là, Israël peut dormir tranquille.

Comme l’indique mon collègue blogueur Vincent Marissal, il y a des vins israéliens à la SAQ. Pourquoi ne pas commencer par là ? Bonne nouvelle, il y a une SAQ au 4053 Saint-Denis, coin Duluth ! (Donc à brève distance de marche du Marcheur sis, lui, au 4062 St-Denis).

Pour vous donner une idée, l’énergique défenseur d’Israël, David Ouellette, a pris en image et mis sur son blogue la manifestation devant le commerce ce samedi, alors que, par solidarité, environ 150 personnes sont allés s’y acheter des souliers — pas nécessairement israéliens.

Dans la foule, Richard Martineau, avec bébé, et Sophie Durocher. Un peu plus loin, André Noël, de La Presse (lisez ce qu’il en a dit dans les commentaires de ce billet). C’est un peu brouillon mais ça donne le ton.

Ce que Martineau dit ? Que Radio-Canada a acheté un logiciel informatique israélien, donc pourquoi les manifestants ne boycottent-ils pas Radio-Canada?

Évidemment, la question de l’inexistence de boycott contre des pays arabes foulant aux pieds le droit des femmes et les droits de la personne en général est fort pertinente. À sa décharge, Amir Khadir a souvent protesté contre le régime des Ayatollahs en Iran.

6. Qu’y faisait Amir Khadir ?

Lorsqu’on est le politicien le plus populaire au Québec, faut-il regarder où on met les pieds ? La réponse est oui.

Il est désormais condamné. Condamné à voir ses faits, gestes, déclarations et décisions scrutés, comme il se doit pour un homme politique écouté et influent. Il est donc désormais condamné à faire preuve de jugement.

Qu’il dénonce la politique israélienne est dans l’ordre des choses, et de sa mouvance politique.

Qu’il ne voit généralement rien à redire aux actions du Hezbollah atteste cependant d’un biais idéologique dont il devrait se défaire.

Qu’Amir ne se soit présenté qu’une fois devant le commerce, pour aider ses copains manifestants et sans prétendre représenter son parti est certes une circonstance atténuante. Mais dès lors que l’affaire a pris un envol médiatique, il aurait du comprendre dans l’heure qu’il avait manqué de jugement et l’avouer publiquement.

Qu’il ne comprenne pas qu’un député, voire un co-chef de parti, ne devrait pas manifester contre un petit commerçant qui n’a pas le moindre poids dans la géopolitique moyen-orientale est la preuve qu’il a encore deux ou trois choses à apprendre pour garder son titre de politicien le plus populaire…