La fabrique de désespoir

Le début de ce siècle était un sale temps pour l’impossible et l’insoluble. On avait assisté à la démission de Pinochet et à la fin des dictatures en Amérique latine, à l’implosion de l’Union soviétique et à l’indépendance retrouvée des pays baltes, à la réunification de l’Allemagne. En Irlande du Nord, des ennemis séculaires se répartissaient les sièges au gouvernement commun. L’apartheid était défait en Afrique du Sud, vaincus et vainqueurs se partageant un prix Nobel. La liberté individuelle fleurissait sur la tombe du maoïsme, des pays africains faisaient l’expérience de l’alternance.

Pourquoi, sur ce fond de scène de la réconciliation planétaire, ne pourrions-nous pas assister, aussi, à une paix durable entre Israéliens et Palestiniens, après des décennies de rancoeur et de sang ? Il y eut une fenêtre, début 2000 exactement, où presque tous les paramètres étaient réunis, les ressentiments suffisamment assoupis, les bonnes volontés presque complètement alignées. À Camp David, Bill Clinton avait mis son charme, sa combativité, sa créativité, son insistance et beaucoup d’argent pour mener le leader palestinien Yasser Arafat et le premier ministre israélien de l’époque, Éhoud Barak, à un millimètre d’une entente globale.

L’insistance d’Arafat pour obtenir le retour de centaines de milliers de réfugiés allait tout faire capoter. On a supputé qu’Arafat avait usé de ce prétexte car il estimait ne pas pouvoir « vendre » l’entente à ses troupes. On sait avec certitude qu’il n’a pas essayé et que rien de plus intéressant n’a jamais été mis sur la table. Trois jours avant que Clinton ne quitte ses fonctions, Arafat l’a appelé : « vous êtes un grand homme », a-t-il dit. Clinton a répliqué : « Tu parles ! J’ai échoué de façon colossale. C’est de ta faute. »

C’était avant que les Ariel Sharon et les Benjamin Nétanyahou ne tirent Israël sur le chemin de l’intransigeance. C’était avant que les fous de Dieu islamistes du Hamas ne prennent le contrôle de Gaza et promettent de rejeter les Israéliens à la mer. C’était avant que les fous de Dieu juifs partisans du « Grand Israël » ne deviennent une force prédominante et ne réussissent à faire de leur propre guerre sainte de l’occupation de la Cisjordanie la politique officielle des gouvernements successifs du pays.

Je ne suis pas un spécialiste. Mais deux moments m’ont beaucoup marqué. Mon séjour en Israël et en Palestine, en 2012. Discutant avec des acteurs de tous bords, j’ai été sonné par le renoncement, y compris par des Israéliens naguère partisans de la paix, à tout espoir de règlement négocié, à toute perspective de pacification. Au mieux, ils envisageaient une succession ininterrompue de périodes d’affrontements, de répits, d’affrontements.

En 2013, nous recevions au CÉRIUM Charles Enderlin, longtemps correspondant de France 2 en Israël, pour son livre Au nom du temple sur la désormais prédominance de l’influence religieuse au sein de ce qui était, au départ, un État israélien laïque. L’éternel optimiste que j’étais lui avait demandé si on pourrait finir par trouver un point de passage vers la paix. Il m’avait regardé de l’air de celui qui doit expliquer des évidences. Les Israéliens ont gagné, une fois pour toutes. Les Palestiniens sont divisés, dirigés à Gaza par des illuminés, en Cisjordanie par des incapables (je paraphrase). Les pays arabes ont pris acte de la victoire israélienne et lâchent les Palestiniens un à un. C’est inéluctable. Dans ces conditions, osais-je demander, le Canada doit-il continuer à financer l’autorité palestinienne ? Vous ne faites que contribuer, répondit-il, au maintien par l’Autorité palestinienne de la paix relative nécessaire à Israël pour étendre son occupation du territoire palestinien. C’est glauque, avais-je dit.

Il est évidemment interdit de faire quelque équivalence que ce soit entre, d’une part, le Hamas, organisation terroriste d’illuminés meurtriers et violeurs qui, s’ils meurent en martyrs, seront accueillis par 72 vierges aux yeux noirs et du vin exquis et, d’autre part, une démocratie avancée offrant liberté d’expression, de presse, de manifestation.

Il faut pourtant oser, même au lendemain de ces exactions. Il faut oser, encore, dire qu’on attend davantage d’une démocratie avancée que d’un groupe terroriste. Dire la violence d’État déployée année après année non seulement pour faire comprendre aux Palestiniens qu’ils n’auront jamais leur propre État, leur propre maison, leur propre dignité, mais pour leur arracher année après année un bout de terrain de plus, un quartier de Jérusalem de plus, un droit de circuler en Cisjordanie de plus.

Un État israélien digne du nom d’une démocratie aurait pu prendre acte de l’absence de condition pour la paix, surtout à Gaza, mais offrir au moins à la Cisjordanie l’assurance que son territoire serait protégé des fous de Dieu juifs, que les droits de passage seraient rouverts, que si la situation était politiquement sans espoir, elle n’équivaudrait pas au rétrécissement constant de la zone de liberté, à la menace maintenant ouvertement évoquée par des ministres de l’annexion définitive de ce qui est déjà, pour beaucoup, une prison à ciel ouvert.

Les terroristes du Hamas, financés par le Qatar, armés par l’Iran, probablement soutenus en sous-main par la Russie, apparaissent aujourd’hui, à bon droit, comme l’incarnation du mal, acteurs hilares du massacre de civils israéliens fauchés alors qu’ils dansaient à la belle étoile. Ils oppriment aussi sans discontinuer une population palestinienne qui s’entasse dans l’enclave de Gaza, endroit parmi les plus densément peuplés au monde.

Victimes collatérales permanentes du conflit, ces Gazaouis ont appris lundi de la bouche du ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, qu’ils n’aurait désormais plus d’eau, plus de gaz, plus d’électricité. « Nous sommes en guerre contre des animaux, a dit Gallant. Nous agissons en conséquence. » Des animaux. Le Hamas ? Admettons. Mais deux millions de Palestiniens, femmes et enfants ?

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Lire: La réticente, Michelle Obama

Michelle ObamaCe qu »il y a de plus remarquable dans le récit autobiographique de Michelle Obama est la contradiction entre sa vie souhaitée et sa vie vécue.

Dans le premier acte il y a la jeune femme déterminée à utiliser à plein le levier de l’éducation pour dépasser ses origines modestes de classe moyenne inférieure noire du South Side de Chicago et devenir une professionnelle travaillant dans une tour à bureau du centre-ville.

Elle y arrive à force de travail et devient avocate dans un grand bureau, s’attelant à la tâche de devenir partenaire et de s’installer au sommet d’une carrière juridique qui lui assurera prestige et sécurité.

L’arrivée dans son bureau, en retard, d’un stagiaire brillant, Barack Obama, va bousculer tous ses plans. Obama, premier directeur noir de la revue de droit de Harvard, est clairement une star juridique que se disputent les plus grand bureaux.

Ça ne l’intéresse pas. Ancien organisateur communautaire, Obama choisit délibérément des emplois moins rémunérateurs, mais qui donne un sens à sa vie, aide la communauté.

Cette quête de sens va pousser Michelle, alors Robinson, à remettre en question ses propres choix et à offrir ses compétences à des organisations vouées à la qualité de vie du plus grand nombre.

Enfin installée dans cette nouvelle voie, et mère d’une première fille, elle ne voit pas d’un bon œil la décision de son nouveau mari de se faire élire, d’abord, à la législature de l’État de l’Illinois. Michelle Obama nous entraîne essentiellement dans l’histoire de sa réticence.

Elle n’aime pas le jeu politique. Elle comprend que son mari porte la promesse d’un changement positif pour l’Amérique et on la sent portée, de temps à autre, par la vague d’enthousiasme, mais elle est en terrain étranger. Elle est la passagère qui doit s’adapter à un trajet qu’elle n’a jamais souhaité emprunter.

Engagée dans la campagne de son mari, elle devient la cible de ses adversaires et, même avec le recul, on sent que les cicatrices sont encore vives à sa mémoire.

Elle nous apprend que si elle a finalement accepté que Barack s’embarque dans la campagne présidentielle de 2008, c’est qu’elle estimait qu’il n’avait pas de chance de l’emporter. Que l’Amérique n’était pas prête à élire un président noir.

Ceux qui ont investi dans la lecture de ce livre dans l’espoir d’y retrouver une future candidate à la présidence seront déçus.

Première dame, première mère

On en apprend beaucoup sur les trésors d’organisation déployés par Mme Obama pour protéger ses deux filles pendant ces années politiques.

Elle nous fait comprendre l’extraordinaire lourdeur de la sécurité entourant la famille présidentielle. Si le couple présidentiel veut aller dans un restaurant, tous les clients et le personnel devront être scrutés au détecteur à métal. S’ils veulent voir une pièce de Broadway, la rue devant le théâtre sera fermée, tous les spectateurs passeront au détecteur. Voyant cela, le couple ne fera qu’une de ces sorties en amoureux.

Assister à un concert d’une des filles à l’école est donc exclu, pour le président, car les désagréments imposés aux autres parents et élèves serait trop grands. Il arrive que Michelle Obama reste dans la voiture pour regarder une de ses filles participer à un tournoi de tennis, car si elle devait rejoindre les autres parents dans les gradins, l’arrivée de ses garde du corps ferait tache.

Les auditeurs de la série « Scandal » savent que le président, la première dame et quelques autres adorent prendre le petit déjeuner ou l’apéro sur le balcon du 2e étage, qui donne sur le long parterre sud de la Maison-Blanche. On apprend dans ce livre que, lorsque l’envie vous en vient, il faut avertir la sécurité qui fera… fermer à la circulation la rue qui longe le terrain en contrebas. Cela a un effet dissuasif.

Le soft power de la première dame

Comment utiliser le pouvoir de la première dame ? D’ordinaire, elles s’associent à des causes consensuelles. Comme Nancy Reagan à la lutte contre la consommation de drogue « just say no! ».

Michelle Obama a choisi le problème du surpoids de la jeunesse. Plantant un potager sur le terrain de la Maison-Blanche, faisant la promotion de l’activité physique et, surtout, rassemblant plusieurs industriels de l’alimentation pour les inciter à réduire dans leurs aliments les proportion de gras, de sucre et de sel.

Elle a très bien compris que, n’étant pas élue, elle n’avait pas la légitimité requise pour proposer des changements législatifs coercitifs. C’est le boulot du président et des élus. Mais elle a une capacité de persuasion, de « soft power », dont elle a usé avec beaucoup d’efficacité pendant ses huit ans d’activité.

Le paradoxe racial

C’est donc un récit singulier, à nul autre pareil, et qui ne fait pas l’impasse, dans les derniers chapitres, sur le grand paradoxe incarné par cette première famille noire dans la maison du pouvoir.

Le contraste est saisissant entre le discours qui a porté Obama au pouvoir et la réalité politique qu’il a vécu. Il avait promis d’unir les Américains autour de leurs valeurs communes. Un de ses arguments contre sa rivale d’alors Hillary Clinton est qu’il ne voulait pas revivre les années de conflit et de division partisane qui avait caractérisé la présidence de Bill Clinton.

La division partisane allait pourtant connaître, sous Obama, des sommets jamais connus jusqu’alors et se solder par l’élection de la personne la plus polarisante de l’histoire des États-Unis, Donald Trump.

L’élection d’Obama de 2008 contenait aussi la promesse d’une Amérique post-raciale. L’élection d’un noir n’était-il pas un signe d’apaisement ? La violence raciale a au contraire repris de plus belle pendant ces années. Michelle Obama estime que la simple présence de noirs à la Maison-Blanche était pour certains une provocation permanente, une raison de plus de détester.

Le livre se termine donc par une note aigre-douce. L’auteure tente de nous convaincre, et de se convaincre, que tout n’est pas perdu, que le changement se mesure sur le long terme, que ce qu’elle et sont mari ont accompli n’est pas vain.

On veut le croire avec elle.

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La course à obstacle trudeauiste de Réjean Hébert

En voici un extrait:

 

 

Les trous de mémoire de Jean Chrétien

Je m’attendais à pire. Je m’attendais à mieux.

À pire parce que Jean Chrétien voit généralement la réalité avec une seule paire de lunettes, la sienne, et est incapable de recul critique sur son action ou celle de son gouvernement. Ce livre est cependant plus léger, moins militant, que ses deux volumes autobiographiques (Dans la fosse aux lions en 1985 et Passion politique en 2007).

À mieux parce que, connaissant le côté truculent du personnage, et voyant qu’il voulait nous raconter des anecdotes, j’étais disposé à bien m’amuser pendant la lecture. Il a, à mon avis, produit un des plus beaux adages politiques qui soit, lorsqu’il a déclaré: « Si on s’est peinturés dans le coin, ben on marchera sur la peinture ! » Je trouve ça libérateur.

Malheureusement, en 285 pages, il n’aura réussi à me faire rigoler que trois fois. Un rendement rigolade/anecdotes extrêmement faible. Pour l’essentiel, Mes Histoires font exactement penser aux récits de votre oncle qui n’ont finalement d’intérêt que pour lui. On attend toujours le punch et, la plupart du temps, on est déçu.

L’inexistante nuit des longs couteaux

Il revient deux fois sur la nuit de novembre 1981 où le gouvernement canadien et neuf provinces ont choisi de se doter d’une constitution sans le Québec. Chrétien n’en démord pas: la nuit des longs couteaux n’existe pas. C’est un Fake News, écrit-il. Pourquoi ? Parce qu’il a fait son dernier appel à 23h00 la veille et son premier à 6h00 du matin le lendemain, et n’a pas travaillé cette nuit-là.

Fort bien.La réalité brute est que, la veille, avant le dodo, Chrétien, Trudeau, le ministre de la Saskatchewan Roy Romanow et le premier ministre de l’Ontario Bill Davis ont posé les bases d’un compromis que le Québec ne pourrait accepter. Sans bien sûr en aviser le Québec.

Comme l’ont expliqué en détails les journalistes torontois Michael Valpy et Robert Sheppard dans leur excellent livre The National Deal de 1982, les négociateurs des autres provinces ont passé la nuit à négocier le ralliement des ex-alliés du Québec, un à un, sans jamais appeler le Québec. Les auteurs racontent l’anecdote d’un des négociateurs anglophones qui voit un membre de la délégation québécoise dans un corridor de l’hôtel Chateau Laurier et qui s’empresse de prendre une sortie de secours pour ne pas avoir à lui parler.

Arrivé au petit-déjeuner, Lévesque a été mis devant le fait accompli. Tous ses alliés de la veille l’avaient trahi. Aucun n’avait jugé bon de l’avertir de ce qui était en train de se passer. Ces faits ne sont pas en débat. Chrétien préfère les ignorer car il estime qu’ils n’ont aucune importance.

Son deuxième argument est que le ministre péquiste Claude Charron lui aurait un jour dit: « Écoute Jean, l’article numéro un de notre programme, c’est de faire la séparation du Québec. On va jouer le jeu de ces consultations, mais nous ne pourrons jamais signer une nouvelle constitution du Canada. »

Je ne sais pas si cette citation est véridique — sauf que Charron n’aurait certainement pas utilisé le mot « séparation ». Mais elle ne reflète pas la réalité historique car René Lévesque a bel et bien signé, en avril 1981 et au nom du Québec, un projet de réforme de la Constitution du Canada, avec sept autres premiers ministres provinciaux.

Si Ottawa avait voulu une constitution canadienne, incluant le Québec, il ne manquait sur ce document que la signature de Pierre Trudeau et du premier ministre de l’Ontario. Qu’on y songe un instant. Le Canada aurait eu une nouvelle constitution comprenant la signature du chef des indépendantistes. Il n’y aurait pas eu Meech et probablement pas le référendum de 1995 non plus.

Mais Trudeau et Chrétien ne voulaient pas d’une constitution canadienne qui ferait la synthèse entre le reste du Canada et le Québec. Ils voulaient une constitution trudeauiste, qui ferait reculer les droits du Québec. Elle fut évidemment rejetée et par le gouvernement du Parti Québécois et par l’opposition formée à l’époque par le Parti libéral du Québec et par tous les gouvernements qui se sont succédé depuis.

Souvenirs de jeunesse, oublis de jeunesse

Chrétien adore revenir sur les aspects folkloriques de ses premières élections dans Saint-Maurice. Les familles rouges et bleues de génération en génération, l’électoralisme crasse de Maurice Duplessis, que du bon pain.

Il a une histoire très savoureuse à raconter, mais qu’il a omis dans son autobiographie et dans cette nouvelle mouture: comment il a berné ses électeurs à l’élection de 1972.

C’est le journaliste Lawrence Martin qui révèle la chose dans son ouvrage Chrétien: The will to win publié en 1995. Incertain de remporter son élection, Chrétien convainc son ex-collègue de classe devenu hôtelier local Antonio Genest de se présenter contre lui pour les… conservateurs, puis de ne pas faire campagne. Genest accepte. « Je ne suis pas sorti de mon hôtel pendant toute la campagne » admet-il.  « Je lui ai rendu service », ajoute-t-il parlant de Chrétien, « j’ai aidé à le faire premier ministre ».

On s’attendrait à ce que Jean Chrétien, qui a passé sa vie à accuser les séparatistes de tricher, démente avec force un tel manquement à l’éthique démocratique. Pas du tout. Il confirme.

« Dans le cas de Genest, Chrétien avoue, lorsque interrogé plusieurs années après. « Je lui ai demandé de se présenter », dit-il. Il parle de ce trucage sur un ton qui laisse entendre que c’était une pratique routinière », écrit Martin.

La fois où j’ai insulté tous les politiciens américains

J’ai trouvé très cocasse que Chrétien revienne sur une anecdote de 1997 mais omette ses éléments les plus croustillants. Toujours heureux de rendre service, je vais compléter son récit.

Il y a un sommet de l’OTAN à Madrid en juillet 1997. Lors de la rencontre de clôture, Bill Clinton était en retard, comme à son habitude. Les autres chefs papotent et Chrétien leur explique sa vision de la politique américaine. Dans son livre, il écrit:

« Pour alléger l’atmosphère, je me suis lancé dans une tirade humoristique sur la gouvernance américaine. Entre autres sur les pouvoirs du président, si étroitement encadrés par le Sénat et le Congrès, qu’un oui présidentiel n’était pas un oui mais un peut-être; sur les républicains du Nord plus proches des démocrates du Nord que des républicains du Sud et vice-versa; sur le fait qu’il n’y avait pas vraiment de parti politique, car le président ne contrôlait rien dans la nomination des candidats de son parti, etc. etc. »

Il dit ces choses devant un micro qu’il croyait fermé.

« Or le micro devant nous était ouvert et plusieurs journalistes ont entendu mes boutades pas très diplomatiques. Ce fut le feu d’artifice. Mon conseiller diplomatique, James Bartleman, n’a jamais voulu me répéter les propos que le conseiller à la sécurité nationale américain Sandy Berger avait tenus à mon égard, de peur d’offenser mes chastes oreilles. Notre ambassadeur à Washington, Raymond Chrétien, s’est fait enguirlander par des responsables américains. »

Voyez, il manque des bouts. Rien dans les propos que Chrétien rapporte ne peut provoquer un tel « feu d’artifice ». C’est qu’il n’ose pas répéter tout ce qu’il a dit. Ses propos ont pourtant été diffusés en boucle sur CNN et rapportés en première page du USA Today ! Bavardant avec le belge Jean-Luc Dehaene, il a dit que les politiciens américains étaient, ben, des criminels:

« En fait, ils vendent leur vote. Ils vendent leur vote. Vous voulez que je vote pour l’OTAN ? Alors n’oubliez pas ce pont dans ma circonscription. C’est ça qui est incroyable !

Dans votre pays et dans mon pays, tous les politiciens seraient en prison ! »

Il a raconté cela sur un ton tel que les autres chefs d’État et de gouvernement trouvaient ça très drôle, donc riaient aux dépens des Américains. Sur le fond, Chrétien a raison, évidemment. Mais faire rire de son principal allié lors d’une rencontre internationale n’est pas une bonne recette en diplomatie.

D’autant que, selon le récit qu’en fait le conseiller diplomatique de Chrétien de l’époque, James Bartleman, dans son propre livre Rollercoaster, publié en 2005, « les conseillers du président avaient prévu un scénario où la presse internationale devait voir Clinton entouré de ses pairs admiratifs » face aux décisions prises par l’OTAN d’inclure de nouveaux membres venus d’Europe de l’Est. « Ce scénario avait été mis en pièces et la Maison-Blanche était d’une humeur d’enfer. »

À quel point ? Barleman rapporte en effet que le conseiller à la sécurité nationale Sandy Berger a tenu à l’égard de Jean Chrétien des propos qu’il refuse de répéter à son patron Chrétien ou aux lecteurs de Rollercoaster. Mais il rapporte cette phrase, issue à la fois de la Maison-Blanche et du Département d’État, qui aurait mérité d’apparaître dans les Histoires de l’ex-premier ministre:

« La prochaine fois qu’il y aura un référendum, nous allons appuyer les séparatistes »

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