Faut-il lire Obama ? Ça dépend

Pourquoi les mémoires présidentielles sont-elles souvent de grands succès de librairie ? D’abord parce que nous sommes curieux de connaître le dessous des cartes. Que s’est-il passé vraiment, dans la coulisse de la campagne électorale ? Quelle rivalité, naguère camouflée, a vraiment marqué les rapports du président avec ses alliés ou ses adversaires ? Quel fut la réelle nature de ses rapports avec Poutine, Sarkozy, Merkel, Harper ou Trudeau ? Quel catastrophe inconnue fut-elle désamorcée sans qu’on le sache, quel projet majeur n’a-t-il jamais vu le jour ?

On veut les secrets, bien sûr. Et on veut les dialogues, les surprises, les noms de ceux qui tirent les ficelles dans l’ombre — ou tentent de les tirer — et sur lesquels, enfin, on braque la lumière.

On ne trouvera rien de tout ça dans les mémoires de Barack Obama, Une terre promise, qui couvrent son premier mandat. (Le second mandat fera l’objet d’un second tome). En 700 pages, pas la moindre révélation, aucun secret éventé, aucune conspiration déjouée.

Ce qui s’en rapproche le plus est son récit du sommet sur le climat de Copenhague en 2009. Pour inviter l’impasse, il s’est imposé dans une rencontre en cours entre l’Inde, la Chine, le Brésil et la Russie et a forcé le jeu. L’affaire était connue, mais on a droit ici à une description plus précise.

Obama écrit bien, on le savait, et nos attentes n’en étaient que plus élevées. En fait, son livre de 2004 Les rêves de mon père (en anglais Dreams of my father) est un tel régal littéraire et intellectuel, une telle plongée dans la complexité de la réalité raciale américaine, qu’il fait partie de ma courte liste NPLCOLUTDVC (Ne pas lire cet ouvrage laisse un trou dans votre culture).

Pas ses mémoires, cependant. Je ne le recommande pas à ceux qui ont suivi de près l’actualité américaine pendant son mandat. Ils n’apprendront rien. Ceux qui n’en ont qu’une connaissance vague et qui veulent comprendre trouveront dans l’ouvrage une présentation claire, pédagogique, intelligente, avec des touches d’humour, des défis entourant l’adoption de l’Obamacare, de la sortie de la crise économique de 2008 comme des crises en Iraq, en Afghanistan ou en Lybie. Le livre se termine par une description de la prise de décision ayant menée à la capture et à la mort d’Osama ben Laden.

Un président à demi-impuissant

Le lecteur non habitué à la politique américaine sera amené à comprendre clairement combien difficile est la prise de décision lorsqu’un président doit composer avec un Congrès, et ici un Sénat, qui ne lui est pas acquis.

Ce qui frappe le plus, dans cette lecture, est la conviction de l’ex-président qu’il a fait le maximum dans chacun des dossiers qui s’est présenté devant lui. En introduction, il annonce qu’il a peut-être été trop timide dans certains de ses propos. On ne trouvera pas, dans la totalité de l’ouvrage, de confirmation de cette impression.

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La frustration est évidemment palpable. Lorsque la rue iranienne se révolte contre les Mollahs et les Ayatollahs, Obama aimerait clamer son admiration pour leur courage mais se fait convaincre que le pouvoir iranien userait de son appui aux manifestants pour justifier leur répression en prétextant que les opposants sont à la solde du Grand Satan américain.

Une quête illusoire d’unité

Obama a fait irruption en politique nationale lors d’un discours à la convention démocrate de 2004 où il a fait de l’unité entre les Américains son crédo. Son second livre, L’audace d’espérer, (en anglais The Audacity of Hope) était empreint de cette conviction que ce qui unissait les Républicains et les Démocrates était plus important que ce qui les divisait.

Son rêve d’action bipartisane s’est fracassé sur le refus obstiné des Républicains de se livrer au moindre compromis. Obama fait la chronique du temps perdu, par lui et son équipe, à tenter de convaincre une poignée de sénateurs républicains modérés d’appuyer leurs initiatives. La montée du Tea Party allait solidifier ce refus le jeter des ponts et faire de l’ère Obama la période de division politique la plus aigüe de l’histoire récente, débouchant sur l’élection de Donald Trump.

Conjoint et père à la Maison-Blanche

Obama le conjoint et Obama le père sont présents dans le livre et on suit à la trace la tension sous-jacente entre lui et Michelle Obama, qui déteste la politique, et son inquiétude envers l’impact de cette vie irréelle sur le développement de ses deux filles. De toute évidence, elles semblent s’en tirer à merveille. (Les intéressés trouveront un récit nettement plus complet de cet aspect des choses dans le livre de Michelle Obama, dont j’ai fait la recension ici.)

Pour ma part, j’étais particulièrement curieux de voir comment Obama allait discuter de ses choix de sortie de la crise économique de 2008. On l’a beaucoup critiqué, à gauche, pour sa timidité et le journaliste Ron Suskind avait décrit dans son livre Confidence Men/Obama, la vérité comment les conseillers économiques d’Obama l’avait littéralement empêché d’imposer des réformes plus conséquentes.

Obama réfute ces allégations dans son ouvrage, affirmant qu’il a fait exactement ce qu’il souhaitait faire, que toutes les autres alternatives auraient conduit à des impacts économiques indésirables ou que le Congrès n’aurait pu accepter des initiatives plus ambitieuses. Bref, il a fait le maximum.

Franchement, je suis déçu. Je ne doute pas qu’Obama soit convaincu de tout ce qu’il avance. Mais puisque nous sommes en présence d’un des politiciens les plus intelligents de sa génération, je me serais attendu à une plus grande capacité de recul, à une plus grande originalité d’analyse.

Si vous souhaitez lire un livre croustillant

Maintenant, si vous souhaitez lire un livre politique américain croustillant, avec des dialogues, des vengeances, des dessous de table, je ne peux que vous conseiller l’ouvrage de l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump, John Bolton, La pièce où ça s’est passé / The Room Where it Happened.

En plus de livrer sans inhibition une série de secrets que, à mon avis, il n’aurait jamais du révéler pendant que son ancien patron était encore en fonction, Bolton donne au lecteur un cours accéléré et vivant sur la pratique réelle de la politique étrangère contemporaine. Évidemment, je suis mauvais juge, car je raffole de ce genre de choses. Mais je dois avouer qu’autant la lecture d’Obama fut un devoir, celle de Bolton fut un plaisir.

On peut commander Une terre promise ici.
Ou en anglais, A Promised Land, ici.

On peut commander Les rêves de mon père ici.
Ou en anglais, Dreams of my father, ici.

On peut commander L’audace d’espérer ici.
Ou en anglais, The Audacity of Hope, ici.

On peut commander La pièce où ça s’est passé, de John Bolton, ici
Ou en anglais, The Room Where it Happenned, ici.


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Lire: La réticente, Michelle Obama

Michelle ObamaCe qu »il y a de plus remarquable dans le récit autobiographique de Michelle Obama est la contradiction entre sa vie souhaitée et sa vie vécue.

Dans le premier acte il y a la jeune femme déterminée à utiliser à plein le levier de l’éducation pour dépasser ses origines modestes de classe moyenne inférieure noire du South Side de Chicago et devenir une professionnelle travaillant dans une tour à bureau du centre-ville.

Elle y arrive à force de travail et devient avocate dans un grand bureau, s’attelant à la tâche de devenir partenaire et de s’installer au sommet d’une carrière juridique qui lui assurera prestige et sécurité.

L’arrivée dans son bureau, en retard, d’un stagiaire brillant, Barack Obama, va bousculer tous ses plans. Obama, premier directeur noir de la revue de droit de Harvard, est clairement une star juridique que se disputent les plus grand bureaux.

Ça ne l’intéresse pas. Ancien organisateur communautaire, Obama choisit délibérément des emplois moins rémunérateurs, mais qui donne un sens à sa vie, aide la communauté.

Cette quête de sens va pousser Michelle, alors Robinson, à remettre en question ses propres choix et à offrir ses compétences à des organisations vouées à la qualité de vie du plus grand nombre.

Enfin installée dans cette nouvelle voie, et mère d’une première fille, elle ne voit pas d’un bon œil la décision de son nouveau mari de se faire élire, d’abord, à la législature de l’État de l’Illinois. Michelle Obama nous entraîne essentiellement dans l’histoire de sa réticence.

Elle n’aime pas le jeu politique. Elle comprend que son mari porte la promesse d’un changement positif pour l’Amérique et on la sent portée, de temps à autre, par la vague d’enthousiasme, mais elle est en terrain étranger. Elle est la passagère qui doit s’adapter à un trajet qu’elle n’a jamais souhaité emprunter.

Engagée dans la campagne de son mari, elle devient la cible de ses adversaires et, même avec le recul, on sent que les cicatrices sont encore vives à sa mémoire.

Elle nous apprend que si elle a finalement accepté que Barack s’embarque dans la campagne présidentielle de 2008, c’est qu’elle estimait qu’il n’avait pas de chance de l’emporter. Que l’Amérique n’était pas prête à élire un président noir.

Ceux qui ont investi dans la lecture de ce livre dans l’espoir d’y retrouver une future candidate à la présidence seront déçus.

Première dame, première mère

On en apprend beaucoup sur les trésors d’organisation déployés par Mme Obama pour protéger ses deux filles pendant ces années politiques.

Elle nous fait comprendre l’extraordinaire lourdeur de la sécurité entourant la famille présidentielle. Si le couple présidentiel veut aller dans un restaurant, tous les clients et le personnel devront être scrutés au détecteur à métal. S’ils veulent voir une pièce de Broadway, la rue devant le théâtre sera fermée, tous les spectateurs passeront au détecteur. Voyant cela, le couple ne fera qu’une de ces sorties en amoureux.

Assister à un concert d’une des filles à l’école est donc exclu, pour le président, car les désagréments imposés aux autres parents et élèves serait trop grands. Il arrive que Michelle Obama reste dans la voiture pour regarder une de ses filles participer à un tournoi de tennis, car si elle devait rejoindre les autres parents dans les gradins, l’arrivée de ses garde du corps ferait tache.

Les auditeurs de la série « Scandal » savent que le président, la première dame et quelques autres adorent prendre le petit déjeuner ou l’apéro sur le balcon du 2e étage, qui donne sur le long parterre sud de la Maison-Blanche. On apprend dans ce livre que, lorsque l’envie vous en vient, il faut avertir la sécurité qui fera… fermer à la circulation la rue qui longe le terrain en contrebas. Cela a un effet dissuasif.

Le soft power de la première dame

Comment utiliser le pouvoir de la première dame ? D’ordinaire, elles s’associent à des causes consensuelles. Comme Nancy Reagan à la lutte contre la consommation de drogue « just say no! ».

Michelle Obama a choisi le problème du surpoids de la jeunesse. Plantant un potager sur le terrain de la Maison-Blanche, faisant la promotion de l’activité physique et, surtout, rassemblant plusieurs industriels de l’alimentation pour les inciter à réduire dans leurs aliments les proportion de gras, de sucre et de sel.

Elle a très bien compris que, n’étant pas élue, elle n’avait pas la légitimité requise pour proposer des changements législatifs coercitifs. C’est le boulot du président et des élus. Mais elle a une capacité de persuasion, de « soft power », dont elle a usé avec beaucoup d’efficacité pendant ses huit ans d’activité.

Le paradoxe racial

C’est donc un récit singulier, à nul autre pareil, et qui ne fait pas l’impasse, dans les derniers chapitres, sur le grand paradoxe incarné par cette première famille noire dans la maison du pouvoir.

Le contraste est saisissant entre le discours qui a porté Obama au pouvoir et la réalité politique qu’il a vécu. Il avait promis d’unir les Américains autour de leurs valeurs communes. Un de ses arguments contre sa rivale d’alors Hillary Clinton est qu’il ne voulait pas revivre les années de conflit et de division partisane qui avait caractérisé la présidence de Bill Clinton.

La division partisane allait pourtant connaître, sous Obama, des sommets jamais connus jusqu’alors et se solder par l’élection de la personne la plus polarisante de l’histoire des États-Unis, Donald Trump.

L’élection d’Obama de 2008 contenait aussi la promesse d’une Amérique post-raciale. L’élection d’un noir n’était-il pas un signe d’apaisement ? La violence raciale a au contraire repris de plus belle pendant ces années. Michelle Obama estime que la simple présence de noirs à la Maison-Blanche était pour certains une provocation permanente, une raison de plus de détester.

Le livre se termine donc par une note aigre-douce. L’auteure tente de nous convaincre, et de se convaincre, que tout n’est pas perdu, que le changement se mesure sur le long terme, que ce qu’elle et sont mari ont accompli n’est pas vain.

On veut le croire avec elle.

Disponible en librairie ici


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