Delhi: le sommet des ministres-blogueurs

Avec le ministre blogueur indien

Avec le ministre blogueur indien

C’était pour ainsi dire la rencontre des ministres-blogueurs. Shashi Tharoor est une des étoiles montantes de la vie politique indienne, naguère candidat au poste de Secrétaire Général des Nations-Unies. Aujourd’hui ministre d’État au Développement des Ressources humaines, il est le ministre-blogueur et gazouilleur.

Cela lui a valu quelques tuiles, pour avoir critiqué des politiques de ses collègues en ligne. Il en a vécu une période de purgatoire et est de retour aux affaires, avec ses 1,6 millions d’abonnés en Inde.

Nous discutons donc des joies et périls du blogue ministériel, dans une conversation qui se déroule entièrement en français, Tharoor ayant passé quelques années à Montréal pendant les années 1970, où il a charmé une (première) épouse montréalaise. D’ailleurs, les membres féminins de la délégation québécoise sont sous le charme.

Lui aussi, lorsqu’on lui présente la liste des 30 ententes universitaires conjointes entre les institutions québécoises et indiennes. Il trouve cela considérable, tout comme les 250 000 $ de bourses d’excellences que nous offrons à des étudiants indiens d’études supérieures pour venir étudier au Québec. Il traduit en anglais pour ses conseillers et propose qu’on travaille sur des avenues de co-diplomation pour la suite.

Mais que voilà ? Une grave omission sur la liste ? Aucune université de l’État du Kerala, où se trouve sa circonscription. C’est un État du Sud qui présente de magnifiques plages. Il ne me semble pas impossible d’y attirer quelques étudiants québécois…

C’est peut-être un hasard, mais le nombre de responsables rencontrés qui ont déjà mis le pied au Québec est étonnant. C’est le cas du professeur indien qui chapeaute le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat, de l’ONU, et qui dirige l’université TERI à Delhi et la grande conférence annuelle sur le climat. Rajendra Kumar Pachauri a non seulement séjourné au Québec, mais il m’informe que ce fut son premier déplacement à l’étranger, pendant 4 mois… à l’exp 67 ! « On n’a jamais fait mieux depuis » sourit-il.

Les surprises s’enchaînent. Ma tâche au bureau du ministre des Affaires indiennes d’Outre mer, chargé des accords internationaux, est de le convaincre d’accélérer la cadence pour la signature de l’entente Inde-Québec sur la sécurité sociale, qui permettra aux québécois travaillant temporairement en Inde et aux Indiens travaillant de même au Québec d’avoir accès aux services médicaux et sociaux d’État.

Il aborde lui-même la question, me promet de régler le tout en quelques semaines puis, après quelques minutes, m’annonce que les médias nous attendent et que « c’est normal ».

Je m’attends à quelques reporters égarés. On se retrouve au contraire devant une quinzaine de caméras, autant de micros. Une entente à signer avec le Québec semblait être la grosse nouvelle de sa journée.

En en cherchant la trace dans les journaux du lendemain, nous sommes plutôt tombé, en haut de la page deux du grand quotidien Hindu Times (1,5 millions de lecteurs) leur compte-rendu des présentations de la veille au sommet sur le développement durable. Le journaliste a d’abord retenu les interventions… de deux québécois, Lisée et Charest !

Leaders deliberate on saving the earth
Talk about good governance, ensuring energy, water and food security

Le Québec en Inde: La 2ème vague

Le Madhya Pradesh

Le Madhya Pradesh

Ayant établi en six ans une solide tête de pont dans la métropole indienne Mumbai, nous avons décidé de franchir un nouveau pas en montrant notre intérêt pour l’État central de l’Inde, le Madhya Pradesh, 72 millions d’habitants, taux de croissance de 12% l’an dernier, lieu de passage du futur Corridor industriel Delhi-Mumbai.

Il faut se relever les manches et tout expliquer. Recommencer à zéro. Nous sommes là pour ça. Mais dans la voiture qui nous conduit du nouvel aéroport de Bhopal vers un hôtel en expansion, on apprend que le sous-ministre chargé de l’énergie renouvelable demande une rencontre urgente, car il vient d’être informé de notre présence et il doit quitter le soir même pour un déplacement.« Nous connaissons l’excellente réputation du Québec en énergie verte », me dit-il.Ah bon ?

C’est un dynamique haut fonctionnaire, dans la quarantaine. Il se présente avec quatre de ses adjoints. Il est pressé de nous expliquer qu’il a le mandat de développer l’énergie solaire, les petites centrales, les éoliennes, la biomasse. Cela tombe bien, nous avons dans nos bagages Denis Leclerc, qui dirige la grappe Écotech Québec, qiu regroupe 500 entreprises québécoises spécialisées dans le domaine.

Il est vrai que, trois mois plus tôt, une délégation d’affaires québécoise avait participé au Global Investors Summit à Bhopal, et avait signé quelques ententes. En sciences de la vie, Diagnos a montré son savoir-faire en matière de dépistage de diabète – un problème majeur en Inde. A quelque mois d’avis, l’entreprise québécoise testera plus de 100 000 citoyens de l’État cette année.

Nous utilisons cet exemple comme illustrant notre capacité de livrer rapidement la marchandise.

Le Québec est « le partenaire stratégique du Madhya Pradesh en Amérique du Nord », affirme, comme si cela allait de soi, le ministre des Ressources en eau et de l’Environnement de l’État, devant des gens d’affaires de son État réunis pour l’occasion.

Son texte était préparé à l’avance, il n’est donc pas tombé sous le charme de notre présentation et de notre conversation. Mais il devait ne faire qu’une brève apparition. Il reste longuement, mange avec nous et avec des représentants de nos entreprises, qui l’interrogent sur les ponts, les métros, les routes qu’il s’apprête à construire

Denis Leclerc, président de la grappe d'entreprises québécoises Écotech avec le ministre de l'Environnement, des Ressources en eau et du logement du Madhya Pradesh, M. Jayant Malaiya.

Denis Leclerc, président de la grappe d’entreprises québécoises Écotech avec le ministre de l’Environnement, des Ressources en eau et du logement du Madhya Pradesh, M. Jayant Malaiya.

Le représentant de SNC-Lavalin est particulièrement intéressé, la compagnie ayant acquis une société d’ingénierie indienne et ayant ouvert en Inde un bureau de sa filiale de financement de projets. Sa réputation semble intacte, les quotidiens financiers indiens ne s’étant pas intéressés à ses déboires récents. (Et le représentant local nous parle des directives strictes anti-enveloppes-brunes reçues du siège depuis l’explosion du scandale.)

À Mumbai, Élaine Zakaïb et moi avons d’ailleurs rencontré le responsable de l’unité anti-corruption de la métropole. C’est nous qui lui avons appris que le Québec menait en ce moment une grande offensive contre la corruption dans les travaux publics. Cela l’a surpris, il tenait pour acquis que nous étions blancs comme neige.

Le ministre des Finances, de la Planification, de l’Économie
et des Statistiques du Madhya Pradesh, qui nous reçoit à sa résidence, me demande quand nous ouvrirons un bureau à Bhopal. Lui ayant remis une plume faite en bois de panache de caribou, on lui suggère de l’utiliser pour écrire dans son prochain budget (son 11ème) que le Madhya Pradesh en ouvrirait un au Québec.On se trouve des points communs. Le premier ministre de l’État dirige un comité spécial qui s’assure du bon déroulement des projets d’investissements majeurs. La nôtre aussi. Le déficit de l’État se réduit plus vite que celui de la fédération indienne. Le nôtre aussi. Les projets de train rapide n’avancent pas. Les nôtres non plus.

Le ministre de l’Environnement, qui est déjà venu à Montréal, nous promet de diriger une mission au Québec en 2014 et s’enquiert du meilleur moment pour s’y rendre. On lui suggère mai, et l’événement C2-MTL, dont nous voulons faire la rencontre annuelle de la créativité mondiale, puis Québec.

Entre « partenaires stratégiques », ces visites croisées s’imposent, non ?

Le Québec en Inde: l’étonnante présence d’un lilliputien

 Bon, je l’avoue, j’avais sous-estimé le Québec. J’avais bien vu que, depuis 2006, le gouvernement et les entreprises québécoises avaient commencé à labourer le marché indien. J’y voyais un effort louable, qui certes donnerait des résultats, mais je nous voyais comme un lilliputien tentant d’attirer l’attention d’un nouveau géant.

Après quatre jours de mission en Inde, avec ma collègue Elaine Zakaïb et une vingtaine d’entreprises et d’institutions, je dois admettre que le Québec sait remarquablement tirer son épingle du jeu.

D’abord quelques chiffres. J’aurais pensé que notre commerce avec l’Inde ne serait qu’une infime fraction du commerce Canada-Inde, compte tenu des fortes diasporas indiennes à Toronto et Vancouver. Erreur : nous comptons pour 20 % du total, soit précisément notre proportion de l’économie.

J’aurais pensé que la croissance de nos exportations vers l’Inde serait lente. Au contraire, elles ont doublé en six ans, pour atteindre environ 500 millions. J’aurais pensé que, comme pour la Chine, nous souffririons d’un déficit commercial. Il n’en est rien, nos comptes sont équilibrés. (Et la disparition de nos exportations d’amiante ne changera rien à la tendance.)

J’aurais cru que l’afflux de sociétés étrangères en Inde ces dernières années laisserait toutes les entreprises québécoises loin derrière. Or Bombardier est dans ce pays-continent l’un des plus grands employeurs étrangers, avec SNC-Lavalin. Nous sommes, comme disait Adam Smith, « dans la game ».

D’autant que plusieurs géants économiques de l’Inde ont désormais pied au Québec : Tata, ArcelorMittal et, Élaine l’a confirmé cette semaine, la géante coopérative agricole IIFCO, qui compte investir 1,2 milliards de dollars à Bécancour.

Soyons lucides : l’immense majorité des Indiens ne connaissent du Québec qu’un nom, Céline Dion, et encore, ils ne savent pas vraiment d’où elle vient (le Cirque du Soleil n’a pas encore conquis cette partie de la planète).

Avec Élaine Zakaïb et le premier ministre du Maharashtra, Prithviraj Chavan, à la Fête de la République

Avec Élaine Zakaïb et le premier ministre du Maharashtra, Prithviraj Chavan, à la Fête de la République

Mais j’ai été impressionné par les progrès effectués en six ans par la petite équipe du bureau du Québec à Mumbai, la grande ville industrielle et portuaire où se trame l’Inde de demain. Le gouverneur et le premier ministre de l’État dont Mumbai est la capitale, et qui compte 120 millions d’habitants, savaient exactement qui nous étions, d’où nous venions, lorsqu’ils nous ont reçu comme invités d’honneur à la parade de leur Fête de la République, puis à la réception qui réunissait le tout-Mumbai.

Leur ministre de la santé et des affaires étrangères était venu en mission au Québec (et au Québec seulement) en 2011 et le ministre responsable des infrastructures – qui doit dépenser des centaines de milliards de dollars dans les quelques années à venir — nous a annoncé sa venue, avec un groupe d’entreprises, pour mai prochain.

La persévérance paie.

Chaque année depuis 2006, le Québec envoie à Mumbai soit un Premier ministre, soit un ministre, soit une délégation d’affaires, soit une présence universitaire. Aucune autre province canadienne n’en fait autant, aucun État américain. À la longue, les autorités de Mumbai s’en rendent bien compte, et cela explique pourquoi la grande salle du World Trade Center de Mumbai était pleine, ce mardi soir, pour une soirée de discours ministériels et de maillage d’entreprises.

Le Québec se construit, dans la métropole économique de l’Inde, une réputation. Dans le tissu économique, en ayant accompagné 170 entreprises québécoises en prospection ces dernières années. Dans le monde politique, grâce à une activité régulière et à la venue de personnalités québécoises. Dans le monde de l’enseignement, grâce à des visites croisées, des ententes avec l’Université Laval, l’UQAM, l’école Polytechnique, McGill et Concordia et bien d’autres.

Lançant le festival du film québécois à la SNDT Women's University

Lançant le festival du film québécois à la SNDT Women’s University

À la plus grande université pour jeunes femmes, Élaine et moi avons d’ailleurs lancé un festival du film québécois, débutant par la présentation de La Grande Séduction, où le criquet – sport le plus populaire en Inde – joue un rôle rigolo.

Dans deux universités, nous avons lancé des invitations aux jeunes Indiens de venir poursuivre leurs études au Québec, de préférence en français. Cela ne les effraie pas : ils sont déjà tous bilingues ou trilingues, l’Inde comptant 22 langues officielles ! Ils craignent davantage le froid et la neige et sont un peu pantois de voir, dans le petit vidéo de description du Québec que nous présentons, un jeune couple s’embrasser sur le belvédère du Mont-Royal. En Inde, on ne s’embrasse pas en public.

L’équipe québécoise dirigée depuis le début par Benoît-Jean Bernard, un énergique et inventif diplomate québécois de carrière, loge dans les locaux neufs du Consulat canadien à Mumbai. Les autorités canadiennes n’ont pas toujours vu d’un bon œil l’installation de la société distincte sur son territoire mais, après une phase d’ajustement, elles travaillent en bonne intelligence avec nos diplomates. L’inventivité des uns pousse les autres à l’action. Il n’y avait pas de réception du 1 juillet à Mumbai jusqu’à ce que le bureau du Québec organise une très courue célébration du 24 juin.

Les autorités de l’État, qui ont eux-mêmes leurs impatiences envers l’État central, comprennent très bien ce qui se passe et font toutes les distinctions d’usage entre Canada et Québec. Ce serait quand même plus simple si on était souverains. Pour eux et pour nous.

Ils sont à l’étape des conseils. « Ce qu’ils vous faut, me dit un ministre, c’est qu’un film de Bollywood soit tourné au Québec. Il y en a eu un à Barcelone récemment, et ça a déclenché un gros afflux de touristes Indiens en Espagne. »

Bollywood, c’est le surnom donné à l’industrie du film populaire basé à Mumbai.

Mais on ne demande pas mieux, M. le Ministre ! On pousse le Canada à signer avec l’Inde un accord bilatéral sur l’audio-visuel, qui donnerait aux producteurs de Bollywood accès à nos crédits d’impôts, comme l’ont ceux d’Hollywood, pour qu’enfin un grand numéro de danse indienne prenne place sur la Terrasse Dufferin. (Dufferin qui fut gouverneur de Québec, puis de la ville indienne de Shimla, où il fit construire… une terrasse).

La conversation Bollywood-Québec est aussi portée par la présence, lors de cette rencontre, d’un représentant de Bombardier en Inde, le Québécois Nicolas Brodeur-Banerjea, dont la mère est actrice de Bollywood. Oui, le ministre avait vu certains de ses films !

Ça ne s’invente pas…

Comprendre l’Inde (3): Une éducation malade

Suite de notre examen de la réalité indienne particulière. Aujourd’hui, l’éducation.

(Aller à 11’20 »)

images-47-2576d index-26-20cf1Anjou Musafir est directrice du Muhatma Gandi International School
Dernier ouvrage paru : Clay Cures qui est sur la therapie holistique avec l’argile

OLYMPUS DIGITAL CAMERA PlanetIndia-2c82fMira Kamdar est Fellow au World Policy Institute et à l’Asia Society de New York.

Elle est aussi l’auteure de Planet India – L’Ascension turbulente d’un géant démocratique, Éditions Actes Sud, 2008, 336 p.

Comprendre l’Inde (5): Au delà de Slumdog Millionnaire

Pour terminer cette série sur l’Inde, des propositions de lecture et de films pour aller au-delà de la vision, intéressante mais parcellaire, de Slumdog Millionnaire.

(Aller à 41’33 »)

john_leavitt-2-b86ef books-3-c5d32John Leavitt, professeur titulaire au département d’anthropologie de l’Université de Montréal, membre du PRIAS.
Dernier texte paru : Linguistic Relativities. In Christine Jourdan et Kevin J. Tuite, éd., Language, Culture and Society : Key Themes in Linguistic Anthropology, p. 47-81. Cambridge : Cambridge University Press, 2006. [Studies in the Social and Cultural Foundations of Language, 23.]

god_of_justice-2-6d903God of Justice de William S. Sax, Oxford, 2009.

 

 

chak_de_india-c0e73 taare_zameen_par-2-ad5f0Films Chak De ! India, Vas-y Inde !, sur le hockey féminin (2007) et Taare Zameen Par, Des étoiles par terre. (2007)

 

Comprendre l’Inde (4): Chine et Inde, rivaux ou partenaires ?

Ils sont émergents, mais ils n’ont pas beaucoup, l’un envers l’autre, d’entregent. Pour le dernier Planète Terre, deux experts, Serge Granger et Jean-François Huchet, décrivent pour nous les rapports difficiles entre les deux peuples qui vont définir le XXIe siècle.

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Serge_Granger-2-12b089782765018544-9899aSerge Granger est professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.
Dernière publication : « La Chine et l’Inde dans les relations internationales », dans Introduction aux relations internationales : Thèmes, pratiques et enjeux, sous la dir. de Stéphane Paquin et Dany Deschênes. Montréal : Chenelière Éducation, 2009.

Huchet-efbaf great_game1-eb5b1Jean-François Huchet est directeur du Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC) à Hong Kong.
Dernière publication : China and India in Central Asia, A new great Game ?, sous la dir. de Jean-François Huchet, Marlène Laruelle, Sébastien Peyrousse et Bayram Balci. New York : Palgrave Macmillan, 2010.

Comprendre l’Inde (2): Une économie mondiale… familiale

Une discussion sur le caractère particulier de l’économie indienne.

rao-2d821Sanjeev Rao est fondateur de la compagnie Gateway 2 India à Bangalore en Inde. Il s’agit d’une entreprise qui aide les investisseurs étrangers à venir en Inde et les investisseurs indiens à s’établir en Europe.

Et

OLYMPUS DIGITAL CAMERA PlanetIndia-2c82fMira Kamdar est Fellow au World Policy Institute et à l’Asia Society de New York.

Elle est aussi l’auteure de Planet India – L’Ascension turbulente d’un géant démocratique, Éditions Actes Sud, 2008, 336 p.

(Aller à 19’34 »)

Comprendre l’Inde (1): Être femme en Inde

La difficile situation de la femme indienne et son évolution récente, par deux spécialistes:

KARINE-14904-56b7f alternatives-af067Karine Bates est professeure au département d’anthropologie de l’Université de Montréal et directrice du Pôle de recherche sur l’Inde et l’Asie du Sud (PRIAS)
Dernière publication : « Inde : le calme malgré des attentats », dans Le journal des alternatives, 26 mars 2009.

miranew200-b80ec planet_india-d3d98Mira Kamdar est Fellow au World Policy Institute et à l’Asia Society de New York.
Dernier ouvrage paru : Planet India : The Turbulent Rise of the World’s Largest Democracy and the Future of our World, Éditions Scribner, 2008.

Karine Bates parle également du mouvement féministe des Saris Roses:

(Aller à 41’30 »)

Devenez millionnaires : combattez la corruption !

Le marché est gigantesque. Les perspectives de profits, phénoménaux. Selon la Banque mondiale : il y a mille milliards de dollars à prendre. Surtout, ce marché est vierge. Personne ne s’y attaque. Lequel ? Le marché de la corruption. Vous ne pensiez pas qu’il y avait, là une occasion d’affaires ? C’est que vous n’avez pas un sens entrepreneurial aussi développé que celui de Shaffi Mather, le capitaliste immobilier indien devenu activiste social.

Après avoir doté l’Inde d’un système communautaire d’ambulances auto-financées, il a compris le potentiel économique de la corruption. «Personne ne se lève le matin en se disant : je vais payer un pot de vin aujourd’hui », a-t-il expliqué lors d’une conférence en décembre dernier dans le cadre de TedTalks Inde. En général, la corruption est imposée au citoyen. «Mais il n’existe pas de ligne 1-800 contre la corruption.» Et, plutôt que de se battre et face à la crainte de représailles, le citoyen paie le backshish demandé et passe à autre chose.

Mather, qui fut invité par le président Obama pour un sommet sur l’entrepreneurship en avril dernier, a eu l’idée de lancer un service anti-corruption : bribebusters. Les victimes l’appellent, lui et, contre rémunération, il tente de faire retirer la demande d’argent ou de faveur – généralement illégale.

Il en est au projet pilote mais raconte que dans chacun des 42 cas tests, en Inde, il a réussi. Le fait qu’une tierce personne s’interpose entre le corrupteur et la victime est, en soi, intimidant pour le corrupteur, dont le crime suppose la confidentialité. Les techniques sont diverses. L’enregistrement vidéo ou audio de la demande de corruption fait souvent l’affaire. Une demande d’accès à l’information pour le dossier bloqué (cette loi existe en Inde) suffit parfois à la faire débloquer. Des appels aux collègues ou supérieurs du corrupteur peuvent aussi fonctionner.

Le service anti-corruption suscite trois réponses, explique Mather. Dans les meilleurs cas, la demande de corruption est immédiatement levée. Il arrive que le corrupteur veuille user de son autorité et fasse obstacle. Un deuxième outil est alors utilisé (appel, mise-en-demeure, etc.), puis un troisième. Dans 100% des cas, selon Mather, le corrupteur ne résiste pas au troisième assaut.

Cela n’est évidemment pas sans danger. Son combat contre une compagnie indienne corrompue mais influente lui a valu, dit-il, trois accusations policières pour intimidation, intrusion et usurpation d’identité.

Ces techniques sont utiles pour la corruption ordinaire, mais ne s’appliquent guêre aux Karlheinz Schreiber et autres grands corrupteurs, actifs lors de la négociation de méga-contrats d’armes, d’aviation ou d’ingénierie entre transnationales et politiciens cupides.

Mais des agences anti-corruption ordinaire peuvent-elles être rentables ? Cela dépend entièrement de l’appétit des corrupteurs. S’ils vous demandent un pot-de-vin de 10$, ce n’est pas la peine. Mais Mather donne l’exemple typique, pour l’Inde, d’une demande de 3000 roupies (70$) d’un fonctionnaire pour l’émission d’un passeport. Envoyer la demande d’accès à l’information qui a débloqué le dossier a coûté huit fois moins cher. Il y a donc beaucoup de marge pour faire un bon profit, tout en demandant au client beaucoup moins que ce que demandait le fonctionnaire.

Avec mille milliards de dollars de marché disponible, les entrepreneurs anti-corruption pourront inventer toutes sortes de méthodes. Demander un pourcentage, 15% ou 30% de la somme demandée. Ou alors offrir un tarif fixe. On pourrait voir, dans les dépliants, une liste de prix : tant pour éviter le bakchich pour le permis de construction, tant pour l’éviter dans l’asphaltage, tant pour refuser de financer le PLQ et obtenir quand même une garderie. Les applications sont illimitées. Les profits peuvent être appréciables. Mais il faut compter les faux frais : les gardes du corps.

Comme dans toute entreprise humaine, viendra un moment où les corrupteurs – qui ne sont pas les moins astucieux d’entre nous – trouveront le moyen d’en profiter aussi. Car si l’anti-corrupteur est payé au pourcentage, n’a-t-il pas intérêt à ce que le corrupteur soit plus gourmand ? Quitte à lui refiler une partie du paiement reçu du client ?

Et ce business de la propreté économique générera, à terme, un gigantesque problème. De succès en succès, il éliminera la source même de ses profits, la condition même de son existence : la corruption et les corrupteurs. Les entrepreneurs anti-corruption auront intérêt, au final, à protéger leur gagne pain.

Et encore…

Les secteurs de la construction, des travaux publics et de l’immobilier sont considérés comme les plus corrompus de toute l’activité économique, partout sur la planète, selon le dernier rapport de Transparency International. Viennent peu après l’industrie pétrolière et gazière. Parmi les plus propres : les banques, les pêcheries et la haute-technologie.

Le Canada est jugé par Transparency International comme parmi les pays où on trouve le moins de corruption, avec la Belgique, les Pays-Bas et la Suisse. On en trouve davantage, d’abord en Russie, puis au Mexique, en Chine et en l’Inde. C’est donc là que se trouve le marché émergent de l’anti-corruption.

1-800-Allo-L’Inde

Les milliers de Québécois et d’Acadiens qui vivent de leurs talents pour la vente et la vulgarisation dans les Centres d’appels doivent une fière chandelle aux Palestiniens et aux Turcs. Vous en doutez ? Ce sont pourtant eux, et leurs armées, qui ont fait subir au général Bonaparte les premières de ses cuisantes défaites, aux portes de Jérusalem, au printemps de 1799, sauvant ainsi nos Centres d’appels. Vous ne faites pas, comment dire, la connexion ? C’est que, grisé par sa conquête d’Égypte, le tyran le plus populaire de l’histoire de France avait décidé de libérer la Terre Sainte et caressait le désir de descendre, dans la foulée, jusqu’aux Indes, pour les ajouter au territoire français. Il aurait ainsi réussit là où Alexandre le Grand avait échoué – un détail qui a son importance lorsqu’on est mégalomane.

Mais voilà, les armées de Palestine et de Turquie n’étaient pas à leur premier croisé venu. Ils ont mis le holà à ce projet. Ce qui fait qu’en Inde, privée de colonisation napoléonienne, on ne parle pas, ou si peu, la langue de Molière. Ce qui est extrêmement heureux pour nous. Car on ne peut trouver dans les banlieues de classe moyenne de la Nouvelle Delhi des jeunes Indiens pouvant nous vanter les bienfaits de la carte Visa-double-platine ou nous expliquer pourquoi la huitième télécommande obtenue à Noël n’est compatible avec les appareils d’aucune des marques concurrentes, sans exception.

Les colons britanniques, par contre, ont commis l’erreur d’enseigner l’anglais aux habitants du sous-continent. On raconte même qu’ils ont beaucoup insisté sur ce point. Avec cette conséquence que, ces dernières années, pas moins de 100 000 emplois ont quitté les îles britanniques pour les villes de la côte indienne, soit un emploi sur trois dans le secteur des centres d’appels. Déjà, votre réservation de British Airways est plus souvent qu’autrement faite par un téléphoniste de là-bas, et le londonien qui veut se renseigner par téléphone des horaires de train pour Liverpool parle à un employé sis à Bangalore.

Si ces transferts n’étaient pas largement annoncés, commentés, et critiqués dans les journaux, les clients n’y verraient que du feu. Les salariés indiens travaillent leur accent britannique lorsqu’ils s’adressent à leurs clients Anglais et leur accent étasunien lorsqu’ils parlent aux Américains, clients d’Amazon.com ou de Sprint. Ils savent s’il pleut sur Londres, peuvent commenter le Superbowl ou vous dire si qui est le nouvel amant de J.Lo. Ils utilisent des noms d’emprunts pour faire plus « local » et sont heureux de faire en sorte que, dans la quasi totalité des cas, l’interlocuteur ne sache pas que sa conversation fait un demi-tour de planète.

Le bassin d’employés potentiel est loin de se tarir. Ces emplois, essentiellement de nuit – décalage horaire oblige – ont beau n’être payés que de 3 à 5000 $ canadiens par an, ils constituent une promotion sociale et économique pour les salariés locaux. On leur demande deux choses : avoir un diplôme universitaire, n’importe lequel, et bien parler l’anglais. A Bangalore, une entreprise a récemment ouvert 800 postes et a reçu 84 000 candidatures.

Certains croient qu’il s’agit, pour l’Inde, d’une douce revanche sur le colonisateur britannique. Au 19e siècle, la métropole interdisait à ses colonies de fabriquer un certain nombre de produits, dont les textiles, une fonction noble et rentable réservée aux industries de la mère patrie. Cette politique a beaucoup contribué au retard économique de l’Inde, et à la richesse de l’empire. Aujourd’hui, ce sont les emplois britanniques qui prennent le bateau pour l’Inde, les centres d’appels n’étant que la première vague, suivis par le traitement de données de toutes sortes, y compris médicales. Ce sont les régions moins fortunées de Royaume-Uni qui écopent, car c’est là qu’on avait implanté les centres d’appels pour soutenir l’emploi.

Le danger menace aussi les États-Unis, la firme Forrester Research ayant prédit une perte de 3,3 millions d’emplois étasuniens de cols blancs au profit de l’Asie, principalement de l’Inde, d’ici 10 ans. Sous la rubrique « justice immanente », on peut se demander ce que doit spécifiquement expier l’empire américain. Les noms de la compagnie yankee Union Carbide et de la ville indienne de Bhopal viennent à l’esprit. Le gain pour l’Inde ? Selon une estimation, ce seront demain plus de 22 milliards par an qui seront injectés dans son économie par ce gigantesque retour de balancier (plutôt que 6 milliards en 2002).

Rien n’empêcherait nos propres 53 000 téléphonistes, à l’œuvre dans 400 centres d’appel au Québec et 80 en Acadie, d’être bientôt mises à la rue si nous n’avions eu cette idée saugrenue de demeurer francophones en Amérique du nord. Puisqu’il faut nous expliquer des choses en français, et que le bilinguisme français/anglais est l’apanage des Québécois (40%) et des Francophones hors Québec (85%), notre originalité est notre planche de salut. Pour que ça dure, il faut cependant faire une chose et en éviter une autre. 1) Toujours insister pour être servis en français au bout de la ligne; 2) Stopper immédiatement tous les programmes de promotion du français en Inde.