Lire: Les traces laissées par Petrowski dans nos mémoires

Nathalie Petrowski, La Presse, Le DevoirC’était la première chose qu’on lisait. Quelles méchancetés allions-nous trouver, ce matin, sous la plume de Nathalie Petrowski ? Qui serait sa victime ? Surtout, comment serait-elle dépecée ?

Ce serait savoureux, nous le savions. La plume acérée de cette jeune critique devait démontrer, par la force de sa phrase et l’ampleur de son vocabulaire assassin, autant que par ses arguments, sa supériorité morale et intellectuelle sur toute la quétainerie dont nous affligeait le Québec non-branché des années 1970 et 1980. Le matériel ne manquait pas.

C’était dans Le Devoir, à compter de 1976, qu’on retrouvait presque chaque jour ses exécutions culturelles. On en parlait entre étudiants en droit, puis entre jeunes journalistes. Tu as lu Petrowski ce matin ? Qu’est-ce qu’elle lui a mis à celui-ci ou à celui-là ? Nous étions en admiration. Quel cran elle avait. Quelle fougue. Nous ne trouvions pas qu’elle avait toujours raison. Nous trouvions qu’elle avait toujours du front. Elle était une de nos rebelles favorites. Le fait que le milieu du spectacle lui en voulait, que Réal Giguère (animateur vedette, représentant tout les mononcles de la province)  l’engueulait, qu’on voulait lui interdire l’entrée de tel spectacle ou de tel festival ne venait que confirmer la justesse de son combat.

Quand elle apparut, les premières fois, à l’écran, on s’attendait à découvrir la prétention en personne. La rigidité incarnée. Surgissait au contraire un petit bout de femme enjouée, drôle, à la bouille sympathique, qui ne manquait pas de charme. C’est elle ?

Chouette, c’est mauvais !

Dans ses mémoires qu’elle publie ces jours-ci, Petrowski raconte avec sa verve habituelle son entrée en journalisme, presque accidentelle, dans les pages du Journal de Montréal d’abord, dans celles du Devoir ensuite. Il n’y a pas d’apprentissage, de long travail de terrain avant de passer à la critique. On est dans le monde du nage ou coule. Petrowski nage tout de suite. Elle plonge, entière, affirmant que ce qu’elle aime, tout le monde devrait l’aimer et, ce qu’elle n’aime pas, c’est à peu près nul.

Il y a de la condescendance dans son approche. Beaucoup d’arrogance. On sous-entend le « chouette, c’est mauvais » qui enclenche le déluge d’encre noir foncé. Elle revient sur plusieurs de ces péripéties avec juste ce qu’il faut de recul pour admettre être parfois allée trop loin, mais avec toujours assez de colonne vertébrale pour réaffirmer qu’elle avait bien le droit de penser ce qu’elle pensait, quoiqu’on en pense.

Exact. Les mécontents, nombreux, n’avaient qu’à ne pas la lire. Et même dans la mauvaise foi, il y avait du talent. La critique « n’a jamais tué personne » écrit-elle. Certes, le fait qu’elle n’ait pas aimé Starmania n’a causé aucun tort à la carrière du spectacle et de Plamondon. Mais il faut connaître un peu le monde de la culture pour savoir que ses artisans sont souvent des écorchés vifs pour lesquels une mauvaise critique est, chaque fois, une petite mort. N’empêche. C’est le monde qu’ils ont choisi.

Petrowski admet que, lors de son passage à La Presse, elle s’est un peu limée les ongles. Il fallait, écrit-elle, « y aller mollo sur la critique, sauf exception évidemment, l’exception étant un show irrémédiablement et irréversiblement pourri, ce qui est rare, alors la critique finissait souvent par être gentille et favorable, parfois un peu tiède mais c’est tout. Pourquoi ? Par crainte de se faire inutilement des ennemis… »

Je n’ai jamais cessé de lire Petrowski mais, dans ses années à La Presse, je m’ennuyais parfois de ses coups de gueule du Devoir. Elle n’avait pas, là, la crainte de se faire des ennemis. Je n’ai d’ailleurs jamais senti que son collègue et ami Foglia n’ait jamais craint d’augmenter sa liste d’ennemis.

L’âge de l’empathie

Je constate sans condamner. Avec l’âge vient souvent l’empathie. Et Petrowski a eu le cran de traverser le mur et de créer elle-même. Quelques livres (dont, Il y aura toujours le Nébraska, sympathique) , quelques scénarios de films (dont Gerry Boulet, mal reçu), un  documentaire (sur le Cirque du Soleil) une série télé. La difficulté lorsqu’on a été critique à la dent dure et qu’on devient créateur, c’est qu’on s’est condamné à l’excellence, à l’oeuvre, sinon majeure, du moins complètement originale. Quelque chose qui fait date. Applaudissons Petrowski d’avoir essayé.

À l’heure du bilan (ou du bilan d’étape, car il lui reste de belles années) Petrowski nous plonge aussi dans la difficulté d’être journaliste à temps plein et mère. C’est un de ses thèmes tout au long de sa carrière. Elle révèle avoir d’elle même renoncé à avoir un second enfant car, sans que personne ne le lui dise, elle estimait qu’un congé de maternité aurait été déloyal envers La Presse, qui venait de l’embaucher. Elle le regrette aujourd’hui et constate que des collègues un peu plus jeunes qu’elle n’ont pas eu ce (mauvais) réflexe, ce qui marque un progrès. Elle critique le pouvoir masculin qui domine encore à La Presse et le favoritisme de la mise en marché dont ont longtemps bénéficié les chroniqueurs masculins sur les féminins.

Mais c’est après nous avoir narré dans le détail que les plus grandes difficultés professionnelles qu’elle aie connues l’ont été face, non à un patron, mais à une patronne, Lise Bissonnette, directrice du Devoir. Elle avait au contraire trouvé chez Michel Roy (grand journaliste, père de Patrice) directeur par interim au même journal, un allié sage et précieux.

Les mémoires de Petrowski se lisent comme un de ses longs articles. C’est vif, instructif, divertissant. Ceux qui ont suivi sa carrière aimeront se remémorer le parcours de ce personnage de notre vie culturelle et médiatique. Ceux qui ne l’ont pas vécu pourront découvrir l’époque du journalisme pré-internet et conclure que, au fond, on refait toujours à peu près les mêmes débats.

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Le comité du Non, jour 1

10971064-300x279On peut lire dans La Presse de ce samedi deux éminents porte-paroles du nouveau Comité du Non: l’éditorialiste en chef, André Pratte (M. Harper doit dire « Non »), et l’ex chef du PLC, Stéphane Dion (L’indésirable dévolution).

Le débat n’est pas commencé, le gouvernement québécois n’a encore rien demandé, les propositions n’ont été ni étayées ni justifiées ni débattues, mais la réponse est déjà là: Non.

Un des exemples utilisés est cette idée, semble-t-il loufoque, de réclamer le rapatriement au Québec de l’Assurance-emploi. La chose semble cependant assez intéressante pour que l’actuaire en chef de l’Assurance emploi au fédéral de 1990 à 2003, Michel Bédard, y soit favorable, comme d’ailleurs l’estimé économiste Pierre Fortin. (Voir leurs textes ici.)

Il est savoureux de trouver, comme premier membre canadien du Comité du Oui, un des anciens conseillers de Stephen Harper, Tom Flanagan, qui écrivait ce qui suit dans le Globe and Mail du 27 août (ma traduction):

Après 70 ans de mauvaise gestion fédérale, le programme d’Assurance emploi (AE) est une courte-pointe folle de subventions croisées dont l’effet net est d’accroître le chômage, particulièrement dans les régions moins fortunées du pays, en rendant le chômage plus attractif qu’il ne devrait l’être. Il est difficile d’imaginer que cela se serait produit si les provinces avaient eu à gérer leurs propres programmes avec leurs propres et moindres ressources, tel que l’envisageait la constitution canadienne d’origine.

Plusieurs tentatives ratées ont démontré que le gouvernement fédéral ne sera jamais capable d’introduire des réformes majeures de l’AE. Dans ce contexte, le désir exprimé par le PQ de reprendre cette compétence est un don du ciel. Il pourrait ouvrir la porte à une transformation de l’AE en véritable assurance, avec une variable de récompense aux entreprises et salariés en faisant le moins usage, pour que le programme soit vu comme un véritable filet de sureté, pas un hamac.

Les barrières constitutionnelles à ce changement sont importantes mais pas insurmontables. L’AE est en ce moment une responsabilité fédérale exclusive, donc un transfert complet aux provinces ne pourrait s’accomplir que par une modification constitutionnelle approuvée par sept provinces représentant plus de 50% de la population — une impossibilité. Cependant, il pourrait être possible d’utiliser une procédure bilatérale (avec l’approbation du Sénat, de la Chambre des communes et de l’Assemblée nationale québécoise) pour un transfert ciblé vers le Québec.

Cela provoquera un tollé contre le fédéralisme asymétrique, mais la création de la Régie des rentes du Québec offre un précédent robuste. Quelqu’un de l’extérieur du Québec a-t-il jamais perdu de sommeil parce que le Québec avait son propre régime de pension ?

Ne refusons pas de transiger avec les séparatistes tout court. On peut s’opposer au séparatisme tout en restant ouverts aux bonnes idées que les séparatistes peuvent avoir. S’ils pensent qu’ils peuvent gérer l’AE plus efficacement, pourquoi ne pas les laisser essayer?

Ah si seulement certains membres pressés du comité québécois du Non pouvaient méditer cette dernière phrase !

CROP : deux autres experts se prononcent

L’expert en sondages Pierre Drouilly, de l’UQAM, et le politologue Guy Lachapelle, de Concordia, critiquent ce vendredi dans le Journal de Montréal les pratiques de sondage de CROP.

Pierre Drouilly revient sur la sous-représentation des 18-24 ans dans les derniers sondages :

« Ce n’est pas acceptable. C’est une distorsion importante de la réalité, surtout quand on sait que c’est ce groupe d’âge qui est principalement opposé à la hausse des droits de scolarité et à la loi 78. L’échantillon n’est pas donc pas représentatif. »

Guy Lachapelle critique l’impossibilité pour les sondés de CROP par Internet d’exprimer leur indécision :

« En forçant les gens à avoir une opinion, on ne se retrouve pas avec un échantillon représentatif de la population. Ce n’est plus l’opinion publique que l’on cherche, mais l’opinion de gens intéressés »

Fin de l’épisode.

Le président de CROP nous écrit

Mes deux billets sur les errements de CROP ont convaincu le président de la maison de sondage, Alain Giguère, à nous envoyer la réponse que voici. Je la commente brièvement plus bas.

Le message et le messager
Par Alain Giguère, Président de CROP

Dans des moments d’intensité comme en vit le Québec, il y a des réalités qui dérangent. On le sait, le débat qui fait rage actuellement au Québec polarise énormément. Il faut toutefois garder une certaine perspective de manière à ce que les faits veuillent encore dire quelque chose.

Il est clair pour nous que les sondages sur le sujet sont des photos prises à des moments différents dans le temps et qu’ils reflètent de façon tout à fait fascinante l’évolution et la division des Québécois sur l’enjeu de l’heure au Québec. CROP s’est afférée à suivre cette mouvance avec sa rigueur habituelle. Le premier sondage a été réalisé au moment où ni nous ni le public ne connaissions tous les aspects de la loi 78. Nous savions qu’elle suspendait les cours, prévoyait un retour en classe en août et qu’il y aurait des amendes pour ceux qui empêcheraient le retour en classe. À ce moment, 66 % des Québécois étaient en faveur de la loi. La Presse et Le Soleil ont fait mention des limites de ces résultats.

Une semaine après, notre question sur l’appui des Québécois à la loi 78 donne un résultat de 51 %. Les Québécois ayant été informés des aspects plus « contraignants » de cette loi, l’appui a diminué. Fait intéressant, lorsqu’on décortique les questions de ce second sondage, tous les aspects qui étaient mentionnés lors du premier sondage recueillent autour de 66 % d’appui (et même plus dans certains cas). Ce sont les perceptions reliées aux libertés fondamentales des citoyens qui font baisser le résultat à 50 % (élément que nous n’avions pas sondé lors du premier sondage).

Il faut vraiment être de mauvaise foi pour voir dans ces résultats « des erreurs » de CROP. La situation a évolué, notre questionnaire aussi, les résultats conséquemment. D’ailleurs, si l’on met de côté un peu l’appui à la loi et si l’on ne s’attarde globalement qu’à l’appui aux étudiants ou au gouvernement, ce dernier obtenait 68 % d’appui lors du premier sondage, 64 % lors du deuxième. Deux sondages erronés de suite ?

Nous sommes en affaires depuis 1965, nous collaborons avec différents médias dont La Presse depuis 1969. S’il y a un aspect qui caractérise fondamentalement la culture corporative de CROP, c’est certainement cette passion du métier, de mettre en place les meilleures méthodes et outils, et ce, afin d’explorer avec le plus de finesse possible les besoins des gens, de la population, des citoyens et des consommateurs. Jamais il n’y a eu de raccourcis méthodologiques à CROP. Nous cherchons constamment les meilleures approches pour répondre le mieux possible aux interrogations de nos clients. Et si de surcroit nos travaux sont publiés, s’ils se retrouvent sur la scène publique, cette passion se transforme en obsession : celui qui nous publie, qui s’affiche avec nos résultats a droit au meilleur de nous-mêmes !

Sommes-nous infaillibles ? Qui peut le prétendre ? En affaires depuis 47 ans, il est clair que les lois de la statistique nous ont rejoints à l’occasion. Il est dit que dans notre métier nous pouvons nous tromper une fois sur vingt et CROP peut être fière d’avoir une moyenne au bâton bien en deçà de cette règle. Nous sommes plus que fiers du bilan de nos pratiques depuis toutes ces années.

Aussi engagés puissions-nous être à l’égard de nos travaux, à un moment donné ils nous échappent. Après publication, le public s’en empare et ils entrent dans l’arène politique. Ils viennent, sans qu’on le veuille, supporter le point de vue de certains acteurs, contrecarrer celui de certains autres. Les sondages encouragent ou dérangent. Ils deviennent le catalyseur des uns et le fossoyeur des autres.

Dans l’arène politique tous les coups sont permis, y compris de tenter de remettre en cause le messager, dans ce cas-ci le sondeur, quand le point de vue dérange. Nous, nous ne faisons pas de politique. Nous n’avons pas d’agenda, pas de jupon qui dépasse. Nous ne nous prenons pas pour Parsifal en quête d’absolu ! Nous faisons des sondages avec professionnalisme et passion.

Mon commentaire :

C’est une réponse qui n’en est pas tout à fait une. M. Giguère esquive complètement la question de la sous-représentation des 18-24 ans dans ses sondages — le reproche principal de mon premier billet. Il admet que CROP n’est pas infaillible. Mais il n’aborde pas le principal reproche du second billet : pourquoi, à des moments cruciaux, quand CROP sort du rang, c’est toujours en faveur du PLQ ?

J-F Lisée

L’heure avancée de CROP

crop-ligne-dureL’éditorialiste du Soleil, Pierre-Paul Noreau, débutait ainsi son texte de samedi dernier: « L’important sondage de la maison CROP diffusé aujourd’hui remet les pendules à l’heure à un moment crucial de la crise sur la hausse des droits de scolarité. »

Le sondage « remet les pendules à l’heure ». Pourquoi ? Quelqu’un les avait-elle détraquées ? Il faut croire que oui. La semaine précédente, un sondage CROP réalisé pour partie avant que les détails de la loi spéciale soient connus avait conduit La Presse et Le Soleil à titrer que 66% des Québécois favorisaient « la ligne dure ».

Avec le recul, on sait que ce n’est pas le cas. Une semaine plus tard, le nouveau CROP présentait un électorat divisé sur la question, comme ce qu’avait indiqué un sondage Léger le lundi précédent. Les pendules avaient en effet été remises à l’heure.

Et il fallait voir avec quelle vigueur le directeur de l’information de La Presse, Éric Trottier et son adjointe Katia Gagnon devaient défendre la crédibilité de leur journal et de leurs sondages CROP, samedi matin et ce mardi dans la gazouillosphère. Je veux être extrêmement clair sur ce point. L’intégrité professionnelle de Trottier et celle de Gagnon est impeccable. Comme l’écrivait récemment le collègue Patrick Lagacé, les journalistes de La Presse ont puissamment contribué, ces dernières années et notamment sous la direction de Trottier, à révéler scandale sur scandale au sujet du régime libéral.

À mon avis, et connaissant personnellement les joueurs, La Presse est la victime collatérale des erreurs de CROP, comme celles que j’ai mise en lumière ce mardi sur l’incroyable sous-représentation des 18-24 ans dans un sondage destiné à juger d’une crise provoquée par… des 18-24 ans !

Quand La Presse nettoie derrière son CROP

On doit à la vérité de dire que ce n’est pas la première fois que La Presse doit nettoyer derrière son CROP.  Au moment de l’élection fédérale de janvier 2006, La Presse avait du présenter ses excuses en première page pour une erreur de calcul de CROP.

En ce cas, l’erreur de CROP avait conduit le quotidien à affirmer que l’élection fédérale avait considérablement amélioré la cote du chef libéral québécois Jean Charest et mis à mal la popularité du PQ et de l’option souverainiste. Une fois les calculs refaits, le mouvement de l’opinion était beaucoup moins important que ce qui avait d’abord été écrit.

La direction de l’information de La Presse résolut alors de diversifier ses sources de sondage. Ce blogueur sait de source sûre que La Presse a même approché Léger Marketing pour l’inviter à devenir son sondeur régulier. Mais le quotidien de la rue Saint-Jacques ne pouvait offrir autant à Léger que ce qu’il retire de son association avec le Journal de Montréal et TVA combinés.

Mais on ne peut pas accuser La Presse de ne pas avoir essayé de se dégager, du moins à l’époque, de son fournisseur habituel de sondages.

Quand un sondeur libéral critique CROP

Le sondage CROP le plus controversé, et le plus lourd de sens, de l’histoire québécoise moderne fut celui réalisé en février 1995 pour le compte de Radio-Canada, donc dans les mois précédant le référendum. J’ai raconté la chose dans mon livre Sortie de secours, publié en 2000.

CROP y affirmait que l’appui à la souveraineté n’était que de 40%. Ce résultat fut inscrit dans le débat collectif grâce à la tribune télévisuelle dont a joui cette révélation, de son chiffre symboliquement fort — 40% était le résultat du Oui au référendum de 1980 — et des relais fédéralistes enthousiastes dans les journaux par la suite. Un texte de une de La Presse, citant un sondeur canadien anglais, titrait peu après: « Le référendum a eu lieu et il est perdu ». Ce sondage eut plus d’impact que tout autre événement de début d’année pour déprimer le travail du camp du Oui (transparence totale: j’étais alors conseiller de Jacques Parizeau).

Mais ce résultat de février était d’autant plus surprenant que, pendant la période immédiatement précédente, les résultats de CROP sur la question référendaire suivaient presque exactement ceux du légendaire sondeur interne du PQ, Michel Lepage. En décembre, CROP avait livré à L’actualité un sondage montrant que la souveraineté était à 49%. C’est ce qu’avait Lepage. Puis, après un début de janvier difficile pour le OUI, CROP s’associait à SOM et au sondeur CRÉATEC, du Parti libéral, pour diffuser un super-sondage fondé sur un très large échantillon, donnant la souveraineté à 46%. C’est ce que le camp du Oui avait aussi.

Donc en février, l’étonnant 40% de CROP, comme sorti de nulle part, mettait de méchante humeur… le sondeur du Parti libéral, Grégoire Golin de CRÉATEC. Il fit à La Presse un commentaire dubitatif sur la quasi disparition des indécis relevés dans le CROP (5% seulement) un mois après leur forte présence (20%)  dans le CREATEC-SOM-CROP. Le jour de ce 40%, Michel Lepage livrait au Oui son propre son de cloche: 47%. Il n’avait jamais constaté un tel écart entre CROP et lui.

Évidemment, tout le monde a le droit à l’erreur. Il est absolument certain que les artisans de CROP tentent de faire leur travail avec méthode et rigueur. J’ai moi-même réalisé avec CROP, pendant mes 30 ans de collaboration à L’actualité, un bon nombre de sondages, sociaux et politiques, dont je fus parfaitement satisfait.

Mais il est tout de même curieux que, régulièrement, lorsqu’un qu’un sondage CROP sort du rang, lorsque CROP donne pour ainsi dire l’heure avancée, c’est l’heure pro-PLQ ou pro-fédéraliste qu’elle donne.

Cela est arrivé maintenant trop souvent, sur des sujets trop sensibles, pour qu’on ne le remarque pas.

Sondage : les jeunes, victimes d’escroperie ?

jeunes-300x199Si vous deviez faire un sondage sur le conflit étudiant, souhaiteriez-vous mesurer avec exactitude, entre autres choses, ce qu’en pensent les 18-24 ans ?

Cette préoccupation semble absente à la maison CROP, dont l’avant-dernier sondage a semé tant de controverse que La Presse a mis en ligne les tableaux complets de son dernier sondage. Un beau geste de transparence, révélant cependant ainsi la nette sous-représentation des répondants de 18-24 ans dans le groupe des sondés.

D’abord, des chiffres. Dans la population en général, les 18-24 représentent 11 % des adultes. Dans le CROP de samedi, ils ne pèsent que 3,06 % de l’ensemble des répondants. Dans le CROP du samedi précédent, dont le blogueur a obtenu copie, ils ne pesaient que 2,6 %.

Une sous-représentation draconienne pour le segment de la population le plus opposé à la loi spéciale et à la hausse des droits de scolariré. Dans le dernier sondage Léger, où les 18-24 ans pèsent 11 %, soit leur poids réel, leur opposition à la loi spéciale est massive (73 % selon Léger).

La sociologue et spécialiste des sondages Claire Durand avait noté cette incongruité samedi matin à la lecture du rapport en ligne de CROP et en avait avisé la direction de l’information à La Presse.

« Ce n’est pas correct, il y a un biais, m’explique-t-elle. Ça a un impact qui fait que le sondage est un peu plus favorable à la loi spéciale que ce à quoi on pourrait s’attendre. »

L’inspecteur Clouseau des sondages ?

Cependant, cet impact est atténué par… une autre erreur du sondeur, qui sous-estime le poids des personnes plus âgées qui sont, elles, plus favorables à la loi.  « On pourrait leur demander [à CROP] de refaire le calcul pour le corriger », dit Durand.

C’est ce que CROP a fait, ce mardi matin, après avoir reçu mes questions. Youri Rivest, vice-président de la société de sondages, affirme qu’un nouveau calcul sur la base de la répartition utilisée par Léger (et dérivée du recensement) de la répartition des âges donne le même résultat sur l’appui au gouvernement ou l’appui à la loi spéciale.

Dans ce cas d’espèce, CROP est l’inspecteur Clouseau des sondages, qui arrive en fin d’intrigue au bon résultat, mais seulement en ayant accumulé les bévues sur le parcours.

Nous aimerions vérifier les nouveaux calculs de l’inspecteur du sondeur ; cependant il a refusé de remettre ces nouveaux tableaux, à nous comme à la professeure Durand.

Pour être plus précis, CROP ne se prononce pas sur l’opinion des 18-24, mais inclut ce groupe dans un segment plus large des 18-34, où les plus jeunes étaient nettement sous représentés. J’ai demandé à M. Rivest la comparaison avant correction et après correction de l’opinion des 18-34 ans, maintenant que la portion des 18-24 avait repris son poids. Il nous affirme que le résultat est le même. Cela me paraît, au vu des variations perçues chez Léger entre ces groupes (73 % contre chez les 18-24 et 46 % contre chez les 25-34), mathématiquement impossible. Mais on ne peut juger sur pièce, puisqu’on n’a pas les pièces.

On peut cependant refaire le calcul à partir des données de Léger. S’ils avaient fait la même erreur que CROP, le groupe des 18-34 de Léger aurait du être opposé à la loi dans une proportion de 49,2 %, soit une minorité. En corrigeant ces données pour représenter correctement le poids de chaque groupe, la minorité devient majorité claire, à 57,5 %. Que cette variation plus que significative n’apparaisse pas dans le calcul corrigé de CROP laisse songeur.

Interdit d’être indécis

Les sondages Internet de CROP posent un autre problème, que j’avais observé dans un dossier fait avec la maison CROP pour L’actualité : sauf pour les questions d’intention de vote, il y est interdit d’être indécis.

Lorsque les sondages étaient faits au téléphone, on vous demandait votre avis et il vous arrivait de dire spontanément « je ne sais pas » ou « je ne veux pas répondre ». On notait alors ces réponses, qu’on ne vous avait pas suggérées.

Sur Internet, on ne peut parler à l’ordinateur. CROP ne suggère pas les réponses « je ne sais pas » ou « je ne veux pas répondre », alors que Léger le fait. Pourquoi pas ? Pour Youri Rivest, « lorsqu’on suggère la réponse, on a tendance à surestimer le nombre de gens qui disent ne pas savoir. Il arrive que les gens soient paresseux ».

C’est aussi l’opinion de Claire Durand qui, dans ses propres sondages, permet au moins aux sondés de ne pas répondre au choix forcé et de cliquer sur la flèche qui envoie à la question suivante, son absence de choix étant comptabilisée comme « je ne sais pas/je ne réponds pas ». CROP, dit Rivest, ne permet pas cette échappatoire.

Quelles conséquences cela peut-il avoir ?

Le dernier sondage de Léger montre généralement des taux d’indécis assez faibles, de 3 à 5 % selon les questions. Mais les variations sont intéressantes. À la question « Êtes-vous en faveur ou opposé à cette loi spéciale ? », on comptait au total 6 % d’indécis, 9 % des femmes et 11 % des 24-35 ans. N’est-ce pas là, aussi, une mesure de l’opinion, un reflet de son indécision partielle ?

Si Léger avait obligé tous ses répondants à se décider, on peut penser que les indécis se seraient répartis à peu près également, ce qui aurait gonflé les chiffres de la majorité et de la minorité, ce qui introduit déjà une petite distorsion. Mais il est statistiquement possible que les indécis se soient reportés plus massivement sur une des options, faisant basculer les chiffres de majorité à minorité ou vice versa.

C’est majeur. À mon avis, les indécis, comme les jeunes, méritent respect et rigueur.

Demain : L’heure avancée de CROP

Merci à l’alertinternaute André Allard
pour le néologisme
escroperie.

Le beau mois de mai du PQ. Enfin, selon CROP !

Un sondage CROP-La Presse publié début mai s’abattait comme une grise pluie sur le Parti québécois et sa chef. Selon le sondage, le parti de René Lévesque ne récoltait plus que 25 % des intentions de vote. Et se faisait devancer par le PLQ, dont un Conseil général peut-être préélectoral s’ouvrait au moment de la sortie du sondage.

Coup de tonnerre : le sondage CROP-La Presse publié ce samedi nous informe que le PQ a grimpé à 30 % dans les intentions de vote. Un redressement important, totalement encaissé pendant les quatre pires semaines de la crise étudiante.

Bizarrement, cette variation avait complètement échappé à Léger Marketing, qui plaçait le PQ à 31 % début mai et à 32 % il y a quelques jours. Calme plat.

Elle a également échappé à la firme Segma, sur le terrain du 10 au 17 mai, et qui a donné 32 % au PQ. Aussi dans le noir à ce sujet, la maison Forum Research qui plaçait le PQ à 33 % à la mi-mai.

On doit sévèrement semoncer toutes ces maisons de sondage pour n’avoir pas perçu, ces quatre dernières semaines, un aussi fort courant d’opinion pro-PQ que seule CROP a su mesurer avec lucidité et exactitude.

À moins que…

Samedi dans La Presse : le re-CROP sur la loi 78

megaphone-460x270-150x150Lorsque le débat social et politique s’échauffe, comme c’est le cas en ce moment, les sondages se transforment de spectateurs à acteurs.

C’est ce que nous avons vu depuis la publication, samedi dernier, d’un étonnant sondage CROP dans La Presse, suivi, dans ce contexte, d’un détonant sondage Léger dans l’empire Québécor ce lundi.

Les sondages deviennent acteurs de quatre façons.

1. Le rapport de force : puisque le conflit oppose un corps social — les étudiants — à l’État, la proportion de sondés, donc d’électeurs potentiels, qui appuient les uns ou les autres renforce la position de celui qui remporte la faveur populaire.

2. La validation ou l’invalidation : chacun dans la population croit avoir la bonne attitude envers le conflit. Mais de savoir que la majorité des autres sont d’accord avec nous a un effet important sur la consolidation de notre propre position.

3. La mobilisation : un sondage favorable à une cause alimente la mobilisation. Un sondage défavorable la défavorise.

4. L’action : lorsque la réponse à un point du sondage est massive, cela peut avoir un effet immédiat sur le comportement des protagonistes.

Exemple au hasard : le gouvernement Charest. Au moment d’annoncer la loi, la semaine dernière, la ministre Courchesne et le premier ministre affirment qu’il n’y a « pas de compromis possible » avec les associations étudiantes.  Et M. Charest d’ajouter : « On changera pas notre attitude » !

Lundi, le sondage Léger indique que 74 % des Québécois réclament une reprise des négociations. Le jour même, la ministre Courchesne se dit parfaitement disposée à négocier !

Le sondage CROP de vendredi dernier et de vendredi (demain)

La querelle Gesca-Quebecor a rebondi cette semaine au sujet du sondage CROP publié en une de La Presse vendredi dernier et selon lequel 66 % appuyaient la loi spéciale. En fait la question semblait être l’appui à « la décision » d’adopter une loi. Je dis « semblait », car le questionnaire n’est pas en ligne. De plus, une partie des sondés ont donné leur opinion avant même le dépôt de la loi.

Cela a valu une volée de bois vert au grand quotidien, dans les réseaux sociaux, ainsi qu’une campagne de désabonnement. Bizarrement, le TVA Nouvelles a même fait état de cette campagne en heure de grande écoute !!

Dans la présentation du sondage Léger/QMI publié lundi dernier, le directeur de l’information du Journal de Montréal, Dany Doucet (jamais invité à Sagard), a pour ainsi dire placé ses « balises de qualité » pour l’utilisation de sondages « en période de sensibilité sociale extrême », a-t-il écrit.

Il sera intéressant de voir s’il donnera une bonne note au sondage CROP de demain. Voici ces balises [avec mes commentaires] :

• Toute la démarche est entièrement contrôlée par Léger Marketing sans recours à la sous-traitance. [CROP sous-traite son panel Web à d’autres firmes.]

• Léger Marketing ne répartit pas les indécis pour ce type de sondage, seulement pour les intentions de vote. [Ici, on laisse entendre soit que CROP ne permet pas aux répondants de dire qu’ils sont indécis face à la loi spéciale, soit que les indécis sont répartis dans les réponses données, ce qui gonfle les résultats.]

• Les choix de réponses ainsi que les libellés des questions sur les dispositions de la loi et les personnalités politiques ont été mis en rotation afin d’éliminer le biais lié à l’ordre des questions. [Cette pratique est standard.]

• La question des intentions de vote était la première du sondage afin qu’elle ne soit pas contaminée par les autres questions. [Ici, on laisse entendre que la question des intentions de vote dans le dernier CROP était à la fin du questionnaire, donc conditionnée par les questions précédentes, plutôt qu’au début. Mais on ne le sait pas avec certitude.]

• Dans un souci de transparence, toutes les questions ont été mises en ligne sur notre site Internet lundi soir […] et le sondage en entier a été mis en ligne sur lejournaldemontreal.com après notre heure de tombée. [Ici, on note que les lecteurs et autres intéressés n’ont pas eu accès au questionnaire et aux réponses complètes du sondage CROP.]

De son côté, La Presse a défendu son sondage, mais a annoncé mardi ce qui suit :

Nous comprenons très bien la réaction de certains de nos lecteurs. Aussi, nous avons demandé à CROP de refaire un sondage qui décortiquera toutes les mesures de la loi, maintenant que celles-ci sont bien connues.

C’est sage de la part de La Presse. Souhaitons qu’elle passe avec succès, samedi, tous les tests de qualité !

Devine qui ne vient pas dîner avec Hollande ce soir?

S’il y a des drapeaux français à Sagard, le Versailles-en-Charlevoix de la famille Desmarais, ils sont en berne ce soir. Le grand ami et fréquent visiteur, Nicolas Sarkozy, a mordu la poussière ce dimanche et devra bientôt quitter l’Élysée.

Chacun se souvient qu’au soir de son élection, il y a cinq ans, Sarkozy avait célébré au célèbre restaurant le Fouquet’s des Champs-Élysée avec les grands de ce monde, y compris Paul Desmarais qui l’avait couvé pendant sa traversée du désert politique à la fin des années 90. Devenu président, Sarkozy récompenserait son bienfaiteur en lui accordant la plus haute distinction française, la Grand’Croix de la Légion d’Honneur, lors d’une touchante cérémonie.

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La fin d’un formidable trio !

Ce qui ne signifie pas que les Desmarais n’ont pas, aussi, leurs entrées chez les socialistes. Après tout, François Mitterrand lui avait naguère accordé la légion d’honneur, en présence de l’alors ambassadeur du Canada Lucien Bouchard.

Ce dimanche soir, à Paris, Paul Desmarais sera-t-il de la fête ? Pas question, affirme Patrick Bloche, député proche du nouveau président. Interrogé pendant la campagne par François Bugingo, de QMI, Bloche n’a pas fait dans la langue de bois:

«Un gouvernement de François Hollande s’engage à restaurer les relations historiques entre la France et le Québec. Car la charge de Sarkozy contre les souverainistes québécois (…) est indigne d’un chef d’État français. En fait, il aura infligé à la Belle Province les mêmes dégâts qu’à la France durant son quinquennat : il a voulu opposer les Québécois entre eux comme il l’a fait avec les Français.»

Et puis:

« M. Paul Desmarais ne recevra pas d’invitation de François Hollande pour la fête du 6 mai. C’est après tout, un ami personnel de Sarkozy, dont il partage la vision du Québec. Qui n’est pas la nôtre.»

Alors, que se passe-t-il à Sagard, sous les drapeaux français en berne ? Je ne serais pas surpris qu’on tente de dénicher, dans les décombres d’une droite française en implosion appréhendée, la figure oubliée que l’on pourrait maintenant couver pour obtenir encore, un prochain soir de présidentielle, une invitation au Fouquet’s.