Le Bloc et le noeud gordien

Je n’ai toujours pas trouvé, dans les ventes de garage, un des t-shirts produits par le Bloc québécois en 1993 où on lisait : « Ceci est la première et la dernière élection du Bloc Québécois. » Ce n’était pas de la naïveté. C’était de l’optimisme. À l’époque, l’indépendance semblait à portée de main. Manquait sur le vêtement un astérisque renvoyant à des petits caractères : « À condition que l’indépendance soit faite avant la prochaine élection fédérale. »

(Cette chronique a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

C’était il y a déjà neuf élections fédérales. Les neuf fois, j’ai voté Bloc. Toujours par conviction, certes. Mais parfois aussi par amitié, par habitude, même par dépit. Pas cette année. Cette année, mon vote pour le Bloc est celui d’un naufragé qui se jette sur la seule bouée de sauvetage disponible. Cette année, je bénis les astres électoraux d’avoir réservé aux Québécois qui cumulent mes orientations — progressistes, écologistes, féministes, nationalistes et indépendantistes — une case sur leur bulletin de vote leur permettant de s’extraire de ce qui serait, sinon, un dilemme d’envergure.

Imaginez notre détresse si le Bloc n’était pas là. Notre élan nationaliste voudrait rejeter Justin Trudeau, qui compte céder à son instinct de bafouer notre autonomie en santé et qui compte mettre le poids de l’État canadien dans la contestation de notre loi sur la laïcité. Notre élan écologiste et féministe nous interdit d’appuyer un Parti conservateur dont le dernier congrès a nié l’existence de la crise climatique et dont la majorité des députés n’a de cesse que de rogner le droit à l’avortement. On voudrait bien, avec Jagmeet, taxer les ultrariches, fermer le robinet des subventions aux hydrocarbures et se faire rembourser nos soins dentaires, mais en voilà un autre qui, une fois au pouvoir, se balancera de respecter nos décisions collectives et qui compte dans son caucus un bon contingent de Quebec bashers.

Cliquez pour commander. Versions numériques disponibles.

Nous serions, sans le Bloc, forcés de faire des calculs compliqués. Bon, on aurait moins d’argent pour la santé avec les conservateurs, mais ces sommes seraient accordées sans condition. Reste qu’on en aurait dix fois plus avec les libéraux. Et on en a vraiment besoin pour payer des primes de retour aux infirmières retraitées ou démissionnaires ? Pourrait-on obliger Trudeau à ne choisir que des conditions qu’on satisfait déjà ? Si oui, comment ? Une fois élu, il ferait à sa tête.

Avec O’Toole, on aurait au moins une déclaration de revenus unique, des pouvoirs en immigration et la loi 101 dans les entreprises à charte fédérale. Mais il présiderait à une relance de l’exploration pétrolière qui ferait de nous des complices du réchauffement planétaire et des parias dans toutes les rencontres internationales sur le climat.

On pourrait décider d’envoyer un contingent de néodémocrates en espérant mettre un des grands partis en position de minorité, mais quelle garantie aurions-nous qu’à part pour le climat, les ultrariches et les dents, ce parti qui a appuyé la loi sur la clarté ne nous faussera pas compagnie sur des questions essentielles ?

Des imperfections qui nous ressemblent

Vous voyez, ce ne serait pas gérable. Le Bloc québécois n’est pas parfait, mais ses imperfections sont les plus proches des nôtres. Face à un gouvernement minoritaire, aucune force ne pourra aussi bien que le Bloc servir de levier pour tirer les décisions vers les orientations qui nous rassemblent, autant sur la santé que sur l’avortement, le climat ou la fermeture des paradis fiscaux. Vous êtes, comme moi, opposé au troisième lien ? Prenez votre carte du Bloc pour voter cet hiver dans une instance près de chez vous une résolution sommant Yves-François Blanchet de ne jamais plus aborder cette question.

Le Canada se dirige vers un gouvernement libéral minoritaire, donc affaibli. Dès mardi, des fuites apparaîtront nous apprenant qui, où et quand des libéraux lucides avaient fortement déconseillé à Trudeau de déclencher une élection inutile et risquée. C’est que la course officieuse à sa succession s’enclenchera. Même chez O’Toole, les lendemains de défaites s’annoncent sombres. On lui reprochera d’avoir sacrifié les vaches sacrées du parti — sur la taxe carbone, sur les armes — dans une course futile vers le centre. Les ultras voudront se venger.

Face à ces partis blessés par l’épreuve électorale, un Bloc québécois renforcé, ayant soutiré des circonscriptions à la fois aux libéraux et aux conservateurs, aura à Ottawa, peut-être pas le « vrai pouvoir » promis lors de la campagne de 1993, mais un réel rapport de force. D’autant qu’une augmentation significative de votes et de députés bloquistes incarnerait indubitablement la volonté des Québécois d’être entendus pour ce qu’ils sont : une nation.

Lundi, l’électeur québécois est donc devant le nœud gordien. Personne, avant Alexandre le Grand, n’avait réussi à le dénouer. Lui, qui avait sans doute un agenda chargé, décida de ne pas perdre de temps à dénouer l’enchevêtrement. D’un coup d’épée, il trancha le nœud. Il nous appartient, lundi, de nous extirper de l’embrouillamini servi par les partis canadiens et de trancher dans le vif, d’un Bloc.


Cliquez pour vous renseigner ou vous abonner.

Mario Beaulieu: La chance au coureur

Mario Beaulieu est désormais chef du Bloc québécois. Il a clairement affiché ses couleurs — indépendance d’abord, défense du Québec ensuite. Il s’est battu, a serré des mains, vendu des cartes, obtenu des soutiens et, au final, l’a emporté avec 53% des voix. Le report sur sa candidature d’une partie des troupes d’Option nationale n’est pas étranger à son succès. Et il n’est pas anodin qu’un groupe indépendantiste dissident revienne au bercail, du moins celui du Bloc, après une période de brouille avec le PQ.

Pour faire son omelette, Mario a cassé quelques oeufs. Se présentant comme l’homme du retour au combat indépendantiste, il froisse ses prédécesseurs, qui pensaient s’y être activés au mieux, dans des circonstances difficiles, depuis la défaite référendaire de 1995. On comprend Gilles Duceppe de faire part de son mécontentement.

Reste que Mario Beaulieu a gagné son pari et qu’il est désormais dans l’intérêt du mouvement souverainiste qu’il gagne le pari suivant: faire progresser significativement le nombre de députés du Bloc aux prochaines élections fédérales.

D’abord un rappel statistique: aux élections fédérales de 2011, le Bloc a certes perdu son titre de parti prédominant au Québec, ne récoltant que 4 sièges.  Mais il a quand même tiré vers lui 23,5% des voix. C’est davantage que ce qu’a obtenu la CAQ aux dernières élections québécoises (23%) et un peu moins que le PQ (25%).

Dans les sondages tenus depuis, le Bloc continue à osciller entre 20 et 30%, malgré les vicissitudes de la vie politique fédérale (ici, la compilation du site http://www.threehundredeight.com/)

BlocSondages

Le Bloc en bleu pâle, le PLC en rouge, le NPD en orange, le Parti conservateur en bleu foncé et le Parti vert en vert. Cliquer pour agrandir.

Finie la tempête parfaite

La défaite du Bloc de 2011 fut vraiment le résultat d’une tempête parfaite. La vague d’appui au NPD de Jack Layton a tout emporté sur son passage, une partie du vote francophone nationaliste bien sûr, mais a aussi profité d’une faiblesse historique du Parti libéral du Canada et de la faiblesse structurelle des Conservateurs.

Cela ne se reproduira pas en 2015. Thomas Mulcair n’a pas le pouvoir d’attraction de Jack Layton et, côté libéral, Justin Trudeau a fait remonter la cote de son parti au Québec.

Cela signifie que le Bloc de Mario Beaulieu se présentera à la bataille électorale d’octobre 2015 avec des adversaires fédéralistes beaucoup plus divisés que ceux qu’a connus Gilles Duceppe en 2011. Il n’y aura pas de deuxième vague orange. Il y aura, dans beaucoup de circonscriptions, des luttes à trois et à quatre dans lesquels les candidats du Bloc pourront triompher.

Il est donc probable qu’avec une bonne performance, le Bloc de 2015 puisse facilement tripler son nombre de sièges — à 12 députés, le Bloc devient un parti reconnu aux Communes.

Deux stratégies sont possibles pour l’orientation du Bloc: la défense, large, par des souverainistes, des intérêts du Québec et des consensus québécois — c’était la plateforme d’André Bellavance et l’approche de Gilles Duceppe. Ou alors l’accent mis sur la souveraineté, avec en second plan la défense des consensus québécois – c’est l’approche du nouveau chef.

Évidemment tout est question de degré et on verra maintenant comment Mario Beaulieu va, concrètement, concilier les deux.

Il y a certainement 28% de souverainistes au Québec (cela dépend des éléments de mesure, voir Souveraineté: État des lieux). Si le Bloc réussit à les mobiliser, cela lui donne une base raisonnable pour une remontée l’an prochain.

La théorie du Bloc qui nuit

On connait la chanson: la force du Bloc à Ottawa nuit au combat indépendantiste, car les Québécois nationalistes modérés se sentent bien protégés dans la fédération. Sans le Bloc, ils comprendraient mieux le danger.

Force est de constater qu’après trois ans d’absence d’un Bloc fort à Ottawa, l’appui à la souveraineté n’a pas exactement pris du mieux.

On ne pourra sans doute jamais tirer ce débat au clair, cependant la seule configuration qui rend cette hypothèse valable est lorsque le Bloc domine la députation québécoise à Ottawa. Cela n’est pas envisageable dans l’avenir prévisible. Donc le danger, s’il existe, est écarté.

Mais la perspective pour le Québec d’avoir à Ottawa 10, 15, 20, 25 députés souverainistes, actifs, visibles, défendant les intérêts du Québec dans un pays qui est de plus en plus réfractaire aux intérêts québécois ne peut être qu’une bonne nouvelle, pour l’indépendance et pour le Québec.

Ce n’est pas un secret, Mario Beaulieu et moi ne sommes pas toujours sur la même longueur d’ondes. Il nous est arrivé de nous contredire publiquement sur la meilleure approche à adopter pour défendre le français ou pour respecter notre minorité anglophone. Nous n’avons pas le même style.

Mais il en faut de toutes sortes, des styles et des approches, dans une coalition qui espère réunir un jour plus de 50% de la population.

C’est pourquoi je félicite Mario pour son élection, je souhaite son succès et celui du Bloc aux élections de 2015 et pour la suite des choses.

 

 

Le NPD au Québec: ce qui monte vite redescend plus vite encore

Le site threehundredeight vient de mettre à jour son tableau des sondages portant sur les élections fédérales. On peut observer ici combien le NPD, orange, a profité des mois d’hiver pour faire de la luge sur l’électorat québécois:

glissade

Et le Bloc, en bleu pâle, fait du trampoline…

Le site fait également une projection de circonscription
à partir de ces chiffres. (Le nombre de sièges actuels
est dans la parenthèse)

Bloc: 25 (4)
Libéraux: 21 (7)
NPD: 18 (59)
Conservateurs: 11 (5)

Mais l’élection n’est qu’en octobre 2015 !

Wikileaks: Quand Ottawa prédisait une victoire de Marois

PC_081106marois-pauline-economie_8-150x150En avril 2009 le conseiller aux affaires québécoises du Conseil privé (le ministère du premier ministre Harper) Eric Ferguson, a expliqué à l’officier politique américain à Ottawa ce qui suit:

La chef du PQ Marois est bien placée pour gagner la prochaine élection provinciale, car le premier ministre libéral Charest est au pouvoir depuis 2003 — une longue période en politique québécoise — les électeurs voudront donc un changement.

Ferguson a ajouté que Marois pourrait interpréter cette victoire comme un mandat pour promouvoir la souveraineté, mais affirme que pas plus de 30% des Québécois appuient l’indépendance complète.

Ferguson ajoute qu’un référendum est improbable à moyen terme, sauf si le gouvernement fédéral adopte une politique anti-Québec, ce qui est peu probable.

Voilà le genre de pépites d’information que l’on obtient lorsqu’on passe quelques heures à lire les dépêches diplomatiques américaines d’Ottawa, de Québec et de Montréal récemment mises en ligne par Wikileaks. Au sujet du Bloc québécois, on lit aussi ceci:

En coulisses, des députés du Bloc admettent qu’ils sont plus intéressés à obtenir plus d’autonomie et de droits pour le Québec que de diviser le pays, au moins pour le moment. […] Le député conservateur Steven Blaney insiste pour dire à l’officier politique de l’ambassade que le Bloc n’est plus un parti souverainiste.

Cette longue dépêche, codée Confidentiel, est consacrée au Bloc québécois et est intitulée, en français: Toujours en place – The Bloc quebecois. L’auteur, Terry Breese, prévoit que le Bloc est là pour rester. On ne le critique pas, tout le monde le croyait à l’époque.

Quand Benoit Pelletier était surpris par le succès du « fédéralisme assymétrique »

Une intéressante dépêche du Consulat général de Québec en 2004 rend compte d’une entretien avec l’alors ministre des affaires intergouvernementales Benoit Pelletier, au lendemain de la signature de l’entente fédérale provinciale sur la santé avec le gouvernement fédéral de Paul Martin. Dans le communiqué de l’entente, l’expression « fédéralisme asymétrique » était employée, ce qui a causé un émoi au Canada anglais et la satisfaction des fédéralistes québécois.

PC_080929pelletier-charest-quebec_8Un des architectes de l’entente, écrit la Consule Générale Abigail Friedman,

Pelletier affirme être franchement surpris par toute l’attention que le fédéralisme asymétrique obtient. […]

Pelletier est clairement content que le concept ait trouvé sa place lors du sommet sur la santé et ait été appuyé par tous les premiers ministres.

Mais il semble maintenant vouloir en réduire l’importance. Il a mis en garde contre la volonté d’appliquer le concept à chaque cas…

On retrouve là Pelletier-le-lucide, sachant que ce communiqué était un cas d’espèce, pas un précédent important.

Les dépêches placées ces temps-ci sur le site de Wikileaks ne bénéficient pas d’un classement de sécurité très élevé. C’est pourquoi on y trouve davantage d’informations sur l’opposition que sur le gouvernement. On suppose que les discussions avec les premiers ministres méritent un niveau de sécurité plus élevé, que Wikileaks n’a pas obtenu. (Ou pas encore…)

Au sujet de Jean Charest on trouve une dépêche qui le présente comme: « intelligent, amusant (witty) et déterminé ». Il sera heureux de l’apprendre.

Sondage: Les Québécois versent une larme pour le Bloc

Le Bloc est-il donc déjà complètement sorti de l’esprit des électeurs, qui lui furent fidèles pendant six élections ? On a vu dans le premier volet de notre sondage L’actualité/Crop qu’une élection tenue à la mi-juin aurait été pire encore que celle du deux mai pour le parti qui a dominé la politique fédérale au Québec pendant 20 ans.

Le Bloc est loin des yeux, mais pas complètement loin du cœur de ses anciens fidèles. On le sait, seuls 23% d’électeurs ont voté Bloc en mai, plutôt que 38% trois ans auparavant.  Or, un nombre équivalent, soit 40%, estiment que la grave défaite du Bloc est une « mauvaise chose » pour le Québec.

Aux dernières élections fédérales du 2 mai 2011, le Bloc Québécois a perdu presque tous ces députés. Diriez-vous que c’est pour le Québec…
Tous Francos Électeurs Bloc Électeurs NPD
Une bonne chose 49% 44% 12% 58%
Une mauvaise chose 40% 46% 84% 33%

Notons qu’un électeur néo-démocrate sur trois a un pincement de cœur, comme près de la moitié des francophones. Reste que 12% des électeurs du Bloc disent « bon débarras » !

La nostalgie se mesure dans des proportions semblable au sujet de Gilles Duceppe. Son départ est considéré comme une « mauvaise chose » par 37% de l’ensemble et 43% chez les francophones, soit l’ancienne base électorale du parti.

Demain: Harper, un accoucheur de souverainistes ?

Résultats et analyses dans la version magazine de L’actualité, en kiosque.

—–

La collecte de données en ligne s’est déroulée du 15 au 20 juin 2011(soit en pleine crise du PQ) par le biais d’un panel web par la firme CROP. Un total de 1 000 questionnaires ont été complétés. Compte tenu du caractère non probabiliste de l’échantillon, le calcul de la marge d’erreur ne s’applique pas.

Message de Duceppe: Mon choix, c’est Marois!

duceppe-et-marois-150x150On se doute bien que Gilles Duceppe a apprécié le sondage CROP de ce mercredi. Que 35% des Québécois le voient chef du Parti québécois si Pauline Marois devaient tirer sa référence, dont 66% des électeurs péquistes.

Après avoir été éjecté de son comté par ses électeurs (y compris Amir Khadir), Gilles a dû passer, enfin, un bon moment.

Au-delà de la bonne humeur, est-il tenté ? J’ai voulu le savoir et me suis fait dire, par un intermédiaire sûr, que son message était le suivant:

* Il souhaite que Pauline Marois soit dans la position la plus solide possible pour mener le Parti Québécois aux prochaines élections;

* Il s’est donné une ligne de conduite de discrétion et veut se retirer complètement de la vie publique, et médiatique, pour plusieurs mois.

Les amateurs de putsch vont être déçus…

Deux mai: Le dépit, l’espoir et le rejet

(Mon analyse de l’élection du deux mai, telle que publiée dans L’actualité courant.)

On ne pourra pas nous reprocher, à nous Québécois, de ne pas essayer. Et, lorsqu’on essaie, de ne pas y mettre toute la gomme. Avec la trudeaumanie, en 1968, on a donné 54 % des votes et 56 sièges au «French Power». Le début d’un temps nouveau. Puis, octobre 1970, l’armée et les prisons. Puis, la Constitution, l’exclusion.

Nous n’y sommes pas allés de main morte pour remplacer les trudeauistes par les bleus de Mulroney en 1984: 50 % des votes, 58 sièges. Un espoir de réparation, dans l’honneur et l’enthousiasme. Puis Meech. Puis le mépris.

Alors, en 1993, nous n’y sommes pas allés avec le dos de la cuiller pour obtenir «le vrai pouvoir», celui du Bloc québécois: 49 % des votes, 54 députés, assez pour former l’opposition officielle de Sa Majesté. Puis, six élections passent. Le fruit souverainiste semble hors de portée. Le fruit fédéraliste s’entête à ne jamais être assez mûr pour une réforme.

On vient de remettre ça, en 2011, 43 % des votes et 59 sièges pour Jack Layton. Remarquez: le résultat est spectaculaire, mais la dose a baissé. Nos vagues emportaient 54 % de nos votes en 1968, plus que 43 % en 2011. Malgré tout, 23 % des électeurs sont restés fidèles au Bloc québécois — qui ne récolte que 5 % des sièges. Un Québécois sur quatre a écouté Duceppe, Parizeau, Marois, même l’un-peu-trop-coloré Gérald Larose, leur disant qu’il ne fallait pas tomber dans le panneau.

Que derrière le beau sourire de Jack Layton, se trouvait un parti qui avait appuyé le rapatriement de la Constitution, rejeté l’accord du lac Meech, voté la loi honteuse de Stéphane Dion sur la clarté référendaire.

«Peut-être, peut-être, a répondu la foule, mais le NPD, on ne l’a pas encore essayé!»

C’est un vote chargé. Un vote qui concentre en lui-même plusieurs décisions, plusieurs émotions. Le dépit, l’espoir, le rejet.

Le dépit, d’abord. On avait, naguère, rompu avec Trudeau et avec Mulroney. Claqué la porte. On était sorti de la relation, en colère et le pas pressé de prendre l’avenir d’assaut. Cette fois, rien de tel. On ne voulait pas quitter le Bloc avec fracas. On ne voulait pas lui faire de peine. On n’a rien à lui reprocher. Ou si peu. D’être resté lui-même? De n’avoir pas, à lui seul, fait sauter l’embâcle politique Québec-Canada? De dire la vérité, mais un peu trop souvent et un peu trop de la même façon?

Gilles Duceppe aurait-il pu triompher, le 2 mai, s’il s’y était pris autrement? Non. La campagne aurait pu être plus habile. Le slogan («Parlons Qc») aurait pu être bien, bien meilleur. Mais, pour l’essentiel, le Bloc était à prendre ou à laisser. Il incarnait une stratégie: parler à Ottawa de sa propre voix, peser sur les décisions lorsqu’on avait la balance du pouvoir, mais ne pas diluer sa force dans des arbitrages au sein d’un parti dominé par le Canada anglais. Le Bloc, donc, à prendre ou à laisser. Les Québécois ont laissé.

L’espoir, ensuite. Il est multiforme. Jack Layton représente, indubitablement, le changement, la fraîcheur, une attitude positive qui jure avec le discours ambiant. Comme les pacifistes que nous sommes, il ne voit pas pourquoi nous sommes en Afghanistan ou pourquoi nous voulons acheter des avions-chasseurs à coups de milliards. Comme les écolos que nous sommes, il veut taxer les pétrolières et prendre le virage vert. Comme les sociaux-démocrates que nous sommes, il pense famille, travailleurs, consommateurs à protéger contre les intérêts scandaleux sur les cartes de crédit.

Mais il a fait plus, dans cette campagne. Il a joué avec notre fibre nationale. C’est le seul parmi les chefs fédéralistes qui a rappelé «le problème historique» que constitue l’exclusion du Québec de la Constitution de 1982. Empruntant au vocabulaire péquiste, il a promis de réunir les «conditions gagnantes» pour le retour du Québec dans la grande famille.

Qu’a-t-il dit de plus, de concret, de fiable? Rien de rien. Mais ceux qui croient aujourd’hui que les Québécois n’ont pas un désir inassouvi d’être respectés et reconnus dans le pays auquel ils appartiennent encore souffrent d’une variété particulièrement virulente de cécité. En pleine campagne électorale, deux Québécois sur trois ont affirmé aux sondeurs qu’ils souhaitaient, oui, qu’on rouvre la discussion sur leurs droits et leur place dans la fédération. (Ailleurs au Canada, deux citoyens sur trois s’y refusent, d’où l’embâcle.)

Jack Layton sait très bien que les chances de succès d’une telle opération sont infinitésimales. Que les «conditions gagnantes» qu’il évoque ne seront réunies qu’après le premier jeudi de la semaine des quatre. Mais il a joué de cette carte, fait miroiter le gros lot, en sachant qu’il y aurait preneurs dans le pays de l’espoir. Il a eu raison.

Si le Canada n’avait livré au pays qu’un gouvernement conservateur minoritaire, Jack Layton aurait pu mener le reste du Parlement dans un renversement de Harper et diriger un gouvernement principalement orange. Il aurait alors été mis au défi de livrer la marchandise au Québec. Mais aujourd’hui, cantonné dans l’opposition, il aura beau jeu d’affirmer qu’il n’y peut rien, et de changer de sujet. Enfin, juste assez pour ne pas tarir l’espoir.

Le rejet, finalement. La ruée québécoise vers le NPD est une variante de la stratégie appliquée lors des deux dernières élections:  empêcher les conservateurs de gouverner, au moins de gouverner de façon majoritaire. Nous étions 75 %, en 2006, à voter non conservateur. En 2008, 78 %. En 2011, 83 %. Sur ce point, nous sommes clairs, constants et de plus en plus insistants.

Il y eut une époque où Stephen Harper, par un beau «discours de Québec» nous avait aguiché non pas avec des «conditions gagnantes», mais avec de grands changements, y compris l’encadrement du pouvoir fédéral d’empiéter sur notre autonomie. On attend encore. On attendra toujours. Il n’en est plus question.

Mais sur la culture, sur la criminalité, sur le pétrole, sur la politique internationale, sur l’environnement, il nous a bien montré qu’il était aux antipodes du Québec qu’on a en tête.

Le 2 mai, c’est le rejet de ce gouvernement qu’on a voulu exprimer. On l’a fait en jouant dans une équipe pancanadienne, espérant ainsi empêcher au moins les conservateurs d’avoir le pouvoir absolu. Un temps, en fin de campagne, on a même pensé que notre décision de jouer pancanadien permettrait à Layton de renverser Harper. Tout un beau risque!

Mais en fin de soirée, le 2 mai, on a déchanté. Le Québec a enlevé à Harper cinq circonscriptions. Les Québécois ont fait leur travail anti-Harper. Mais le Canada anglais a redonné à Harper ces cinq circonscriptions, et il en a même rajouté 24 pour donner à Stephen Harper une majorité béton.

Résultat: le rapport de force québécois disparaît. De 2004 à 2011, le Bloc et les autres partis d’opposition ont régulièrement forcé le pouvoir conservateur à adopter telle réforme, à ajouter tel budget, à renoncer à telle offensive. Maintenant que le gouvernement est majoritaire, cette marge de manœuvre n’existe plus.

En un sens, les Québécois ont essayé autre chose le 2 mai. Ils ont joué la seule carte qu’ils n’avaient jamais utilisée. Et le Canada a élu, malgré eux, le gouvernement majoritaire que le Québec souhaitait ne jamais avoir. En fait, les Québécois auraient envoyé 75 députés NPD à Ottawa, Harper aurait quand même obtenu sa majorité. Un constat aliénant. Notre destin est défini par d’autres.

Et ce fait, têtu, renvoie les Québécois à eux-mêmes. Il les renvoie au seul cadre politique dans lequel ils ont, seuls, le pouvoir de changer les choses: les élections québécoises.

Ben Laden et Ben Duceppe éliminés ? Y’a d’la joie !

Qui le dit ? L’éditorialiste du journal de quartier Free-Press NDG, David Goldberg, dans la dernière édition du bi-mensuel:

hampsteadSeeing the Bloc Québécois virtually wiped off the political map was almost as much fun as listening to President Barrack Obama describe Osama bin Laden’s death at the hands of the US Navy Seals.

Je traduis: Voir le Bloc Québécois presque complètement lavé de la carte politique était presque aussi amusant que d’entendre le président Barack Obama décrire comment les forces spéciales américaines ont tué Ossama Ben Laden.

C’est beau, le bon voisinage, la tolérance et le respect mutuel.

(Merci à l’alertinternaute Louis F. pour ce signalement.)

Éric Duhaime: la réplique de l’exterminateur!

Éric-DuhaimeLe cofondateur du groupe de droite Liberté-Québec, Éric Duhaime, que je connais bien, n’a pas totalement apprécié que je cite, dans ce billet, sa chronique du Toronto Sun — et des autres journaux de Sun News — ou il se réjouit de l’extermination du Bloc Québécois.

Voici ce que j’en écrivais:

Pour mémoire, Éric a été pendant plusieurs années conseiller de Gilles Duceppe, avant de passer au Reform Party à l’Alliance Canadienne, puis à l’ADQ et plus récemment à Liberté-Québec. Lisons-le :

Pour planter le dernier clou dans le cercueil du Bloc, Harper doit maintenant respecter sa promesse de couper le financement public des partis politiques.

Selon la loi actuelle, le Bloc pourrait encore recevoir 1,8 millions $ par an des contribuables canadiens. Ce financement est probablement la meilleure — sinon la seule — raison restante de justifier l’existence du Bloc.

Avant leurs résultats désastreux de lundi soir, avec 50 députés, le Bloc ne pouvait pas récolter de fonds substantiels de sa base de militants. Imaginez la difficulté, maintenant, avec quatre députés et pas de chef.

Alors qu’ils n’ont plus de raison de chialer contre le Canada et sans un sou venant de vos portefeuilles [Duhaime parle aux Ontariens], le Bloc pourrait bien ne plus avoir de raison d’exister. Si et quand il mourra, espérons qu’il y aura un rappel sur la tombe du Bloc pour souligner le rôle de Harper comme exterminateur.

Le concept de « petite gêne » ne semble pas exister dans la conscience de cet ancien conseiller de Gilles Duceppe.

Éric m’écrit:

Salut Jean-François!

J’aimerais simplement apporter quelques précisions au sujet de ta chronique “Message du ROC: Ne parlons pas Qc!”. D’abord, je n’ai JAMAIS été conseiller du Reform Party. J’ai adhéré à l’Alliance canadienne après que le parti de Preston Manning se soit sabordé.

Deuxièmement, contrairement à ce que tu mentionnes, mon message au sujet du financement public des partis politiques fédéraux ne s’adressait pas exclusivement aux Ontariens. Cette chronique a été publié dans plus de trente journaux, partout au Canada. J’ai même fait une intervention sur le même sujet, jeudi soir dernier, à l’émission de Mario Dumont à V-Télé.

Ce n’est pas parce que, comme de nombreux Québécois, j’ai participé à la vie démocratique du Bloc que je vais aujourd’hui me taire (ou me garder une “petite gêne”) sur ce que je considère être un parti politique sans raison-d’être dans le Québec de 2011.

Si d’ex-bloquistes s’étaient aussi fait entendre un peu plus ces dernières années au lieu de se laisser museler par la garde rapprochée du chef, le Bloc n’agoniserait peut-être pas autant aujourd’hui.

Le mouvement souverainiste aurait intérêt à prendre acte du rejet du Bloc par l’électorat plutôt que chercher un bouc-émissaire. La complaisance au nom de la cause n’aide personne.

Le Québec sort affaibli au lendemain de la dernière élection fédérale à cause de l’incapacité du Bloc de se moderniser ou de se saborder. Et ça, ce n’est certes pas la faute des électeurs.

À bientôt,
Éric Duhaime

Ma réponse:

Salut Éric,

Merci pour ces précisions. Je corrige donc dans le texte: tu étais à l’Alliance Canadienne et pas au Réform. Quant à ton opposition au financement public des partis politiques, je confirme que tu souhaites en tout temps que l’État ne s’en mêle pas et que les riches puissent davantage peser sur les messages politiques que les pauvres.

Cependant lorsque tu écris en anglais pour des lecteurs canadiens-anglais que c’est leurs taxes qui paient pour le Bloc — et non celles des électeurs québécois du Bloc –, tu renforces un stéréotype anti-nationaliste québécois. Assume.

Je défendrai jusqu’au sang ton droit à la liberté d’expression, y compris celle de n’avoir aucune gêne.

garcia1Cependant je ne peux m’empêcher de constater qu’à l’heure où Claude Garcia, qui avait dit lors du référendum de 1995 qu’il fallait “écraser” le mouvement souverainiste, est maintenant président de la commission politique de l’ADQ, Éric Duhaime, co-fondateur de Liberté-Québec, donne, en anglais, des conseils à Stephen Harper sur comment “exterminer” un parti — le Bloc — qui a reçu 23% des voix au Québec, donc davantage que le parti de Harper (16,5%).

Et davantage, pendant que j’y pense, que l’ADQ (16%). Devrait-on aussi « l’exterminer » ?

Bien cordialement,
Jean-François

Le Bloc doit-il mourir ?

images6-150x150NON !

Les Québécois ont mis un terme, ce lundi, à une phase politique longue de 20 ans. Ils ont décidé de tourner le dos à une stratégie: parler à Ottawa de sa propre voix, peser sur les décisions lorsqu’on avait la balance du pouvoir, ne pas diluer sa force dans des arbitrages au sein d’un parti dominé par le Canada anglais.

C’est fini. Le message est reçu. En fait, 23% des Québécois ont tout de même voté Bloc ce qui, dans un système proportionnel, aurait donné aux bloquistes 17 députés, plutôt que quatre.

En fait, les Québécois avaient décidé de diversifier leur stratégie politique. Moins de bloquistes, plus de néo-démocrates. Ils ont mal jugé l’ampleur de leur geste.

Le fait subsiste. Le système électoral a démultiplié la force de la vague orange et ravi au Bloc, non seulement son statut de premier parti, mais son statut de parti tout court.

Que faire ? La tentation est forte de tout sacrer-là. De saborder le navire. Le voyage était si beau, le naufrage si spectaculaire, avec un formidable capitaine sombrant avec le navire. Il y a une étrange satisfaction dans cette image. Un cycle complet, avec un début et une fin. Une histoire à raconter, sans fils qui trainent.

À cette tentation lyrique, qui reste beaucoup dans le non-dit, s’ajoute l’argument stratégique. C’est le « regroupons nos forces » à Québec. Concentrons-nous sur le PQ. Laissons le système fédéral faire la démonstration de sa surdité envers le Québec.

C’est tentant.

Parler Qc

L’avenir du Bloc appartient bien sur aux bloquistes. Il appartient aussi, un peu, aux souverainistes. Et je ne suis pas de ceux qui jugent préférable de monter au combat avec le moins de moyens possibles.

En termes de militance, la disparition du Bloc n’aurait pas d’impact significatif sur le Parti québécois. Déjà, avec une victoire potentielle dans deux ans, le nombre de candidats de qualité qui se bousculent aux portes du PQ pour les quelques bonnes circonscriptions disponibles est considérable. Et c’était avant que 44 députés d’expérience ne deviennent disponibles.

En termes de positionnement politique dans l’opinion, chacun comprend que le Bloc n’est plus un joueur majeur. Les Québécois savent — ou sont sur le point de se rendre compte — qu’ils sont renvoyés au seul lieu dans lequel ils peuvent vraiment décider eux-mêmes: l’élection québécoise.

La preuve ? Auraient-ils envoyé à Ottawa 75 députés néo-démocrates ce lundi, le reste du Canada aurait quand même élu un gouvernement conservateur majoritaire.

Donc, saborder ce qui reste du Bloc n’ajoutera rien au repositionnement politique structurel qui s’ouvre. Mais s’il arrive — et ça arrivera — que les partis fédéraux à Ottawa, dont le NPD, refusent de relayer des positions québécoises, la présence du dernier quarteron de bloquistes pourra illustrer, chaque fois, ce que le Québec a perdu comme poids à Ottawa.

Comme des canaris dans la mine, ils seront les seuls à « Parler Qc ». À ces moments, ils seront entendus.

Un calendrier fixe

En termes stratégiques, les souverainistes ont désormais un horizon clair. La date de la prochaine élection fédérale est fixée: le 19 octobre 2015.

Nous savons aussi avec certitude qu’il y aura, à mi parcours, une élection québécoise. Quelque part à la fin de 2013.

Si le Parti québécois remporte le pouvoir, cela signifie qu’il trouvera devant lui, deux ans après son élection, une échéance électorale fédérale.

Pourrait-il être utile, dans les efforts de gouvernance souverainiste ou de marche vers la souveraineté, d’utiliser cette échéance comme un tremplin, un rebond, un écho de la volonté québécoise ?

Dans cette éventualité, existerait-il un véhicule crédible, fidèle au Québec, qui a fait ses preuves et gagné ses lettres de noblesses, qui pourrait ressurgir pour être utile à la nation ?

Oui, il en est un. Il s’appelle le Bloc Québécois.

Peut-être, tout cela n’arrivera-t-il pas. Peut-être qu’entre 2013 et 2015, il deviendra clair que cet instrument-là, à ce moment-là, ne sera pas utile.

Mais décider, aujourd’hui, de s’enlever la possibilité, demain, de puiser dans l’énorme force tapie dans l’histoire du Bloc Québécois serait, à mon humble avis, de l’étourderie.