Lettre à notre ami Doug Ford

Cher Premier Ministre de l’Ontario,

Partisan de la liberté d’expression, sachez que je ne vous reproche nullement votre intervention récente, franche et directe, contre l’idée de l’indépendance du Québec. Après tout, dans un divorce, chaque partie doit pouvoir s’exprimer. J’ai d’ailleurs un souvenir ému d’une initiative prise au Canada anglais pendant la campagne référendaire de 1995. Des génies du camp du Non avaient eu l’idée de distribuer à des Canadiens des autres provinces les numéros de téléphone de Québécois indécis pour qu’ils leur disent combien ils souhaitaient le maintien de l’unité maritale. Mais puisqu’ils étaient unilingues anglophones, avaient très peu d’arguments et perdaient parfois patience, je pense que cela a donné au Oui quelques milliers de voix de plus.

Pas le goulag

Depuis que Mark Carney a eu l’idée saugrenue de réécrire notre histoire depuis le symbole de domination militaire britannique qu’est la Citadelle, la conversation politique, d’ordinaire monopolisée par les ennuis du jour, s’est attardée sur la réalité sous-jacente : les fondamentaux de notre présence au sein du Canada.

Les joies de la conquête, version Mark Carney

Mark Carney aurait voulu prouver que l’histoire est écrite par les vainqueurs, il n’aurait pas fait mieux que jeudi. Il avait bien choisi son lieu : les plaines d’Abraham, où la poudre des fusils anglais a soldé l’expérience de la Nouvelle-France, et, adjacente à celles-ci, la Citadelle, symbole permanent de la puissance militaire britannique.

En berne, la souveraineté canadienne

Je ne vous blâme pas d’avoir perdu le fil de notre guerre commerciale avec nos voisins du Sud. Je vous résume les propos récents de notre premier ministre : on a gagné. Il a ajouté : on va gagner. Je simplifie, mais à peine.

Car oui, nous a-t-il appris, lorsqu’on se compare, on se célèbre. Nous sommes le pays, au monde, qui subit en ce moment le plus petit taux moyen de tarifs américains. D’autres, comme le Royaume-Uni, peuvent bien afficher des bouts de papier que Donald Trump a marqué de son énorme signature, ils s’en sortent quand même moins bien que nous. Pour tout dire, c’est presque comme si on avait les avantages d’être le 51e État américain, sans les inconvénients.

Notre potion magique est l’entente de libre échange renégociée pendant le premier mandat Trump par le désormais disparu (mais non défunt) Justin Trudeau. Trump a annoncé le 2 avril dernier qu’il allait exempter de tout tarif les produits couverts par l’accord. Cela concernait environ 90% de nos exportations et, puisque nos producteurs se sont empressés de remplir la paperasse leur permettant d’y souscrire, a bondi depuis vers les 95%. Reste évidemment les tarifs spécifiques sur l’acier, l’aluminium, les voitures produites ici (mais pas leurs composants américains) et, comme tous les cinq ans, le bois d’œuvre.

Attendez. Le 2 avril ? Donc on a gagné la guerre il y a cinq mois ? Pourquoi ne nous en a-t-on pas informés alors ? Pourquoi, dans l’intervalle, avons-nous multiplié les « rencontres constructives » qui ne débouchaient jamais sur rien ? Annoncé une augmentation gargantuesque et accélérée de nos dépenses militaires, pour plaire à l’autoritaire-en-chef de Washington ? Ravalé notre exceptionnalisme culturel, en abolissant en catastrophe notre taxe timide sur les Gafam — qui ont vampirisé le marché de la publicité et mis en péril nos médias –, dans l’espoir de nouveaux gains qui ne sont jamais venus ?

Si Marc Carney, en plus de tous ses talents, pouvait remonter le temps, agirait-il différemment ? Il s’est, soyons sérieux, rendu récemment à l’évidence qu’il ne pourrait rien empocher d’autre que ce qu’il a obtenu en avril. Tous les gestes posés depuis l’ont-ils été en pure perte ? Ou peut- on penser que, sans eux, l’ogre nous aurait mangé ? Lorsqu’on tente de valser avec un ours ivre, on ne sait jamais vraiment, d’un instant à l’autre, ce qui va nous arriver.

C’est donc désormais intégré, l’accord de libre-échange tient, malgré la propension de Trump d’ignorer tout ce que son pays, lui compris, a  signé jusqu’à maintenant. Tout ce qui est rare est précieux, et le gouvernement Carney s’est rendu compte que, pour plaider la valeur du traité, mieux valait le respecter, nous aussi. Il s’est donc tardivement éveillé au fait qu’une partie de nos contre-tarifs sur les produits américains enfreignait l’esprit et la lettre de l’accord et les a fait disparaître ce premier septembre. Pouf ! Tant mieux, ils avaient un effet inflationniste sur notre panier d’épicerie.

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Que faire maintenant ? Puisque aucun accord global n’a pu être conclu avant l’ultime date limite fixée le premier août, chacun se tourne vers le renouvellement prévu, l’an prochain, de l’accord de libre-échange. Certains, comme François Legault et Doug Ford, piaffent d’impatience d’accélérer aa renégociation et, si possible, de l’étendre aux secteurs non couverts et, pour l’instant, pénalisés. Ne voient-ils pas qu’il faut faire l’exact contraire ? Qu’il faut désormais éviter d’ouvrir quelque négociation que ce soit ? Qu’il faut se faire oublier, retarder le plus possible ce renouvellement pour que l’entente actuelle continue de s’appliquer, et prier pour que, peut-être, dans un moment d’infinie bonté, Dieu tout puissant rappelle Donald Trump à lui ? Souhaiter se jeter rapidement dans la gueule du loup (je veux dire, de l’ours) n’est-il pas équivalent à ce qu’une douzaine de poulets tapent sur la porte de la cuisine du Saint-Hubert, exigeant qu’on les laisse entrer ?

Ne rien faire et quoi d’autre ? Rester, comme le chantait Pierre Flynn, « calme et souverains, comme des Américains » ? Mark Carney a posé un grave geste de non-souveraineté en annulant la taxe Gafam. Il a posé au contraire un geste de souveraineté en annonçant qu’il reconnaîtrait l’existence d’un non-existant État Palestinien. On sent l’hésitation, le tâtonnement.

Un autre cas troublant est apparu. Le 20 août, Washington a imposé des sanctions contre Kimberly Prost, une juriste canadienne qui siège à la Cour pénale internationale. Elle est interdite de séjour aux États-Unis, ses avoirs, si elle en a, y sont gelés et elle ne peut plus y faire de transaction financière. Pourquoi ? Dans ses fonctions, elle a autorisé en 2020 une enquête sur les crimes de guerre présumés en Afghanistan, y compris de la part d’Américains. Les États-Unis n’ont jamais adhéré au traité créant la Cour, et a récemment pris des sanctions contre ses juges qui ont inculpé Benjamin Netanyahou (et le chef du Hamas) pour crimes de guerre. La création de cette Cour, décidée en 1998, ouverte en 2002 après avoir obtenu l’adhésion de 60 États, est un des derniers hauts faits de politique internationale du Canada. Spécifiquement, du gouvernement libéral de Jean Chrétien.

Comment l’équipe Carney a-t-elle réagi à ces sanctions ? La nouvelle ministre des Affaires mondiales, Anita Anand, affirme avoir soulevé la question lors don récent entretien avec le secrétaire d’État Marco Rubio. Mais le communiqué de la rencontre n’en souffle mot. Sinon, aucune déclaration, aucun communiqué, aucune protestation n’est sorti d’Ottawa.

L’architecte de la création de la cour, l’ancien ministre libéral Lloyd Axworthy, en est souverainement atterré. « Ce moment, a-t-il écrit sur sa page substack, marque une érosion dangereuse de la réputation du Canada sur la scène internationale. En choisissant le silence plutôt que la solidarité, nous ne faisons pas qu’éviter le conflit : nous abandonnons en silence les valeurs mêmes qui nous ont conféré notre autorité morale et notre influence depuis des générations. Le monde nous observe, mais n’entend rien. Ce silence est éloquent. »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Et le gagnant est… l’Alberta ! (intégral)

Je vous le jure, il n’est pas trop tôt pour déclarer un gagnant dans la campagne électorale. Avant même son déclenchement, la tendance était forte. Depuis, c’est dans la poche : l’industrie du pétrole canadien et son égérie Danielle Smith ont emporté la mise.

Que Marc Carney ou Pierre Poilievre soient choisis par l’électorat, le 28 avril prochain, les intérêts albertains seront mieux promus que jamais. Les deux partis s’engagent désormais à ce que de nouveaux pipelines, gazoducs et oléoducs, soient de toute urgence remis sur la table à dessin – même si pour l’instant aucun promoteur privé n’a levé la main. Les deux candidats affirment que l’intérêt national, l’urgence nationale, sinon la sécurité nationale, exigent que ces tubes d’acier soient rapidement déployés. Carnet et Poilievre promettent de modifier règlements et lois pour  en accélérer (précipiter ?) la réalisation. Le chef libéral parle de désigner un « corridor stratégique » pan canadien pour l’énergie et autres ressources. S’il nous en donnait tout de suite le tracé, cela ajouterait du piquant dans un certain nombre de circonscriptions.

Oui mais, les évaluations environnementales ? Carney et Poilievre ont la solution : il y en aura moitié moins. On peut compter sur l’Alberta et la Saskatchewan pour faire l’évaluation environnementale de l’expansion de leur propre production en toute indépendance d’esprit. L’affaire est ketchup. Puis, il reviendra au gouvernement conservateur ontarien et caquiste québécois de décider, ou non, d’approuver les projets en faisant fi, si nécessaire, des recommandations de leur propre BAPE. François Legault dit subodorer une augmentation de l’acceptabilité sociale pour ces mastodontes, ce qu’attestent des sondages récents. Sait-il que ceux qui sont favorables aux pipelines en général le sont moins lorsqu’ils passent dans leur cour ? Remarquez, comme le tracé du défunt Énergie-Est devait traverser le Saint-Laurent juste en amont de la ville de Québec, pourquoi ne pas le faire passer par le futur tunnel du troisième lien, et faire d’une pierre deux trous ? Ou un seul.

Le chef conservateur a annoncé cette semaine qu’il comptait financer sa baisse d’impôts en sabrant notamment dans le « BS Corporatif », c’est-à-dire dans les subventions versées par le Trésor canadien aux entreprises, surtout à celles qui n’en ont pas besoin. Or l’industrie pétrolière canadienne a vu ses profits croître chaque année depuis 2021, elle ne doit pas avoir besoin d’aide, non ? En fait, elle reçoit chaque année environ 18 milliards de dollars d’aide fédérale de toutes sortes. Contrairement à plusieurs autres secteurs, il ne s’agit pas pour le Canada de copier les États-Unis. Nous sommes les plus grands subventionneurs de pétrole au monde, après la Chine. Selon les données de l’organisme Oil Change International, nous versons à notre industrie 370 $ par habitant, alors que les étasuniens n’en versent que 67$ par habitant. Donc, il y a de la marge. Le fait qu’aucun des deux grands partis ne proposent d’y toucher est une autre grande victoire albertaine.

Dans le bras de fer tarifaire avec les États-Unis, chacun a immédiatement compris que la meilleure façon de faire comprendre aux américains l’état de notre colère était de surtaxer, nous-mêmes, le prix de notre pétrole exporté, pour que cela fasse mal à la pompe, et que nous ayons des citoyens yankees bien pompés contre Trump. Danielle Smith a fait comprendre qu’elle n’accepterait en aucun cas une telle mesure – qui peut être imposée par Ottawa sans son consentement. Tout le monde s’est plié à sa volonté. Il n’en est plus question. Les tarifs de 10% imposés par Trump au pétrole n’a pour l’instant aucunement fait fléchir le flux des ventes albertaines au sud. Au contraire, puisque l’Alberta vend son pétrole en dollars américains, et que la valeur du dollar canadien s’est déprécié, les producteurs albertains peuvent augmenter leur marge de profit.

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Toujours plus !

Vous pourriez penser que lorsqu’on rafle la mise d’une façon aussi éclatante, on fait profil bas. Vous ne connaissez pas Danielle Smith. Juste avant l’élection, elle a fait connaître une liste de demandes, « auxquelles le prochain premier ministre, quel qu’il soit, doit répondre au cours des six premiers mois de son mandat pour éviter une crise d’unité nationale sans précédent ».

Ouch ! Il s’agit de « garantir à l’Alberta un accès complet aux corridors pétroliers et gaziers au nord, à l’est et à l’ouest ». Le mot clé ici est « garantir ».  Il y a aussi l’abrogation de la loi fédérale d’évaluation environnementale (c’est dans la poche), la levée de l’interdiction des pétroliers au large de la côte de la Colombie-Britannique (plus compliqué); éliminer le plafond des émissions pétrolières et gazières, qui est un plafond de production (avec Poilievre, ça ira); mettre fin à l’interdiction des plastiques à usage unique (elle veut dire, même au Québec ?).

Il y a aussi ceci : « notre province n’accepte plus de subventionner d’autres grandes provinces qui sont tout à fait capables de se financer ». Je pense qu’elle parle de la péréquation.

Le compte-à-rebours est donc commencé. Il nous reste six mois pour dire oui à cette liste et éviter une « crise d’unité nationale sans précédent ». Remarquez, « sans précédent » signifie que ce serait pire que la crise référendaire de 1995. De quoi serait faite la crise albertaine, au juste ?

Ces derniers jours, la première ministre a donné des indices pour le cas ou, dans six mois, elle n’aurait pas gain de cause. “Je crois à la démocratie directe » a-t-elle dit. « Les décisions importantes doivent être soumises à un referendum ouvert à tous les Albertains ». Oui mais, quelle serait la question ? “Y a-t-il une question que les Albertains aimeraient que je leur pose ? » a répondu la pas-tout-à-fait Sphinx d’Edmonton.

Elle veut préparer le terrain. Lancer une consultation publique. “Il s’agit d’un sujet dans lequel les Albertains doivent être très engagés au cours des prochaines semaines et prochains mois.”

Les derniers sondages montrent qu’on ne trouve pas plus d’un Albertain sur quatre favorables à l’indépendance de la province ou à son rattachement aux États-Unis. Mais la première ministre voudrait faire monter la pression et convaincre une majorité des Albertains de sortir leur province du giron canadien, qu’elle n’agirait pas autrement.

C’est la lecture qu’en fait l’ancien chef de cabinet de Brian Mulroney, Norman Spector. Parlant au Toronto Star, il affirme que Smith peut transformer la question de l’urne en celle-ci : « Qui est le mieux placé pour empêcher l’Alberta de faire sécession du Canada et d’être reconnue par les États-Unis ?» Dans ce scénario catastrophe, ajoute-t-il, la Saskatchewan « serait la deuxième à tomber ». Et on sabrerait le champagne (et le Coke diète) à la Maison-Blanche.


Deux ajouts à ce texte, publié dans Le Devoir dans une version un peu plus courte. Un lecteur m’a demandé: oui mais, la péréquation. Voici les chiffres:

Via la péréquation fédérales, les Albertains nous envoient environ 2 milliards/an.
Via les subventions fédérales, les Québécois envoient à l’Alberta environ 4 milliards/an
Les Québécois achètent pour 11 milliards de produits albertains par an, principalement de pétrole.
Les Albertains n’achètent que pour 4,4 milliards de produits québécois par an.
Bref, au total, dans la relation Québec/Alberta, les Albertains s’en sortent avec 8 milliards de plus, par an, que nous.

Autrement dit, si on abolissait la péréquation et les subventions aux pétrolières, les Québécois auraient 2 milliards de plus dans leurs poches, par an.

Et si on achetait notre pétrole et autres produits albertains ailleurs et que les albertains cessaient d’acheter des produits québécois, c’est l’économie albertaine qui souffrirait davantage, à hauteur de 7 milliards de dollars, par an.

Deuxièmement, un sondage publié ce mercredi dans le Western Standard montre que l’appui potentiel à l’indépendance de l’Alberta est de 36%, ce qui montre une augmentation.

51e État? C’est non! Sauf si…

Ah, elle est belle l’unité canadienne suscitée par l’affront trumpiste. Au lutrin de la course au leadership libéral, dimanche dernier, Jean Chrétien a blagué : « Je veux dire merci à Trump. Et je vais le proposer pour l’Ordre du Canada, parce qu’il a uni les Canadiens comme jamais auparavant. »

Le sondeur Angus Reid a mesuré l’ampleur de la colère suscitée chez les généralement polis et discrets Canadiens. Il constate que 90 % d’entre eux sont opposés à ce que, A mari usque ad mare, leurs Rocheuses, plaines, bancs de poissons et arpents de neige soient jamais annexés au melting pot états-unien.

Ce qui veut quand même dire qu’un Canadien sur dix est d’un autre avis. Sur 40 millions de citoyens, cela fait bien 4 millions de partants pour l’aventure américaine ! Seulement 8 % des Québécois sont du nombre, ce qui est davantage que chez nos voisins de l’Atlantique, qui ne sont que 3 % à être tentés.

Alors, qui sont les déserteurs potentiels ? Les Albertains ? Vous n’y êtes pas, ils ne sont que 10 %. C’est étonnant, je sais. Mais les Ontariens, eux, sont 14 % à succomber aux sirènes trumpistes, les Saskatchewanais, pas moins de 18 %. Aussi : les hommes (15 %) sont plus partants que les femmes (7 %), et les électeurs conservateurs (19 %), sont loin devant les autres. Les bloquistes ferment la marche à 2 %.

C’est intéressant, mais c’est loin de la zone critique. Cette chronique se terminerait ici en vous laissant dans un demi-sommeil canadien, si les sondeurs d’Angus and co. n’avaient pas poussé leurs ratours jusqu’à poser à leurs répondants conservateurs une question à peine hypothétique.

« Supposons que le Parti libéral emporte une majorité dans l’élection fédérale qui s’ouvre, voudriez-vous alors que votre province se joigne aux États-Unis ? » Tenez bien votre café. L’appui à l’annexion aux États-Unis, au sein de l’électorat conservateur, bondit à 33 % ! Un Canadien conservateur sur trois préfère être gouverné par Donald Trump que par Mark Carney. C’est beaucoup. Ce sont des Canadiens conditionnels. Attachés à leur pays seulement si leur parti favori est au pouvoir. Ce sont principalement des Canadiens conservateurs de l’engeance masculine, qui sont à 40 % des Américains dans l’âme ! Chez les mâles de 35 à 45 ans, le virus de rattachement au trumpisme atteint 48 % !

Le Québec est-il atteint ? You bet ! Dans la Belle Province, comme ailleurs, 33 % de nos Québécois conservateurs abandonneraient leur passeport canadien pour celui arborant l’aigle chauve.

Et l’Europe ?

Ah, mais comme le disait Sherlock, la pelote s’épaissit (ma traduction de the plot thickens), car un nombre encore plus grand d’électeurs sont tentés, non par l’aventure américaine, mais par l’européenne ! Une autre maison torontoise, Abacus Data, a demandé aux Canadiens s’ils souhaitent plutôt que le Canada devienne un État membre de l’Union européenne. En voilà une idée, qu’elle est bonne ! Cela ne suppose pas d’abandonner toute sa souveraineté, comme pour l’adhésion aux États-Unis. (Quoique, diraient les Brexiters, mais passons.) Alors, quelle est la température de cette fièvre européenne ? La mesure actuelle est de 46 %. Les opposants ne sont que 29 %, le reste, 25 %, sont incertains.

Bizarrement, les Québécois ne sont pas les plus européanistes des Canadiens, selon des données détaillées fournies au Devoir. Nos voisins ontariens le sont à 50 %, ceux de l’Atlantique, à 49 %. Et cela décline jusqu’aux moins disposés, à 39 % : nous ! Est-ce parce que nous les fréquentons davantage que nous sommes moins enthousiastes ? Mystère.

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Donc, nous sommes en présence d’un conservateur canadien sur trois disposé à abandonner sa souveraineté canadienne pour passer aux États-Unis en cas d’élection de Mark Carney, et de plus d’un Canadien sur deux (en répartissant les indécis) disposé à jeter l’ancre, et une partie de sa souveraineté, dans les eaux territoriales européennes. Abacus ne leur a pas demandé s’ils voulaient adopter l’euro plutôt que le dollar canadien. Heureusement, ce serait une catastrophe monétaire.

Les deux sondages sont distincts, donc on ne peut vérifier si la volonté américaine et la volonté européenne se chevauchent ou se distinguent. Est-ce que les hommes, qui viennent de Mars, comme chacun sait, sont plus attirés par le guerrier américain, et les femmes, venant de Vénus, plus envoûtées par le charme des vieux pays ?

Sommes-nous en présence, à droite, d’un vague à l’âme canadien qui cherche à se réfugier chez plus fort que soi, n’importe où, ou plutôt face à une fracture dans une population dont un groupe tire à « hue-tas-unis » et la moitié de la population à « dia-bruxelles » ?

On peut lire ces chiffres autrement. Il y a les collabos, volontaires pour entrer dans le cercle de l’intimidateur, et les résistants, cherchant en Europe une camaraderie antiaméricaine.

Ces résultats témoignent en tout cas à la fois d’un réel et compréhensible désarroi, donc d’une recherche de solution structurante, et d’une fragilité de l’identité canadienne face à la menace d’annexion.

Ces mesures sont prises alors que les effets de la guerre commerciale ne se sont encore fait sentir sur presque aucun emploi, presque aucun prix en magasin. À quels niveaux se situeront, lorsque cela fera vraiment mal, l’instinct de soumission et l’instinct de résistance ? Les paris sont ouverts. Et attendez un peu, cher Jean Chrétien, pour la cérémonie de remise de l’Ordre du Canada. Elle deviendra peut-être sans objet.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Vague à l’âme canadienne

Jean Charest est inquiet. Inquiet pour le Canada. Pour son avenir. « C’est une grave erreur de penser que le Canada va toujours exister sans que nous fassions par ailleurs des efforts. » Le fédéralisme ? Il y croit comme au premier jour. Mais il se sent bien seul. « Le problème, c’est pas notre système fédéral. Le problème, c’est qu’on semble avoir perdu le mode d’emploi. » L’ex-premier ministre du Québec et ex-aspirant premier ministre (conservateur) du Canada voit « plein d’enjeux sur lesquels le système fédéral devrait être efficace pour aider à régler les problèmes, puis non ! Ni au niveau fédéral ni au niveau provincial, les gens semblent capables de mettre à contribution ces outils-là pour résoudre les vrais problèmes, comme l’immigration et d’autres auxquels on est confrontés ».

Dans une entrevue au balado Politiquement parlant, tenu par deux anciens conseillers libéraux québécois Salim Idrissi et George Tsantrizos, Jean Charest n’a pas de bonnes notes de fédéralisme à décerner aux gouvernements actuels, à Ottawa ou dans les capitales provinciales, y compris à Québec. De plus, il ne semble pas rassuré par l’avenir politique prévisible.

Ce futur gouvernement de Pierre Poilievre, « est-ce que ce sera avec ou sans le Québec ? Parce que ça a des conséquences », dit-il. « Le sentiment que le gouvernement se fait élire, puis qu’il se dit : “moi, je peux gouverner sans le Québec”, ce n’est pas exactement une bonne approche à la gouvernance du pays. » Certes. Mais encore ? Il a un exemple étranger à nous offrir : « Mme Thatcher, en Grande-Bretagne, avait fini par envoyer le message qu’elle était capable de gouverner sans l’Écosse — parce que l’Écosse élisait toujours des députés du Labor. Les Écossais ont fini par comprendre le message. » Ils ont développé un mouvement indépendantiste. « On veut pas se retrouver dans cette dynamique-là, continue Charest. […] Le Canada, c’est un pays qui est en construction et on ne peut jamais tenir pour acquis que le Canada va être là pour l’éternité. »

Évidemment, il existe un univers parallèle où cette menace a été évitée. Celui où Jean Charest est chef du Parti conservateur à la place de Pierre Poilievre. Il maintient qu’avec lui aux commandes, la députation québécoise du futur gouvernement conservateur serait conséquente et pourrait travailler sur « des projets communs », féconds pour l’unité canadienne. Il ne les nomme pas, mais je n’ai pas l’impression qu’il parlait de pipelines. Le candidat défait ne montre aucune trace d’amertume. Il estime avoir été, pendant cette course, au diapason de l’opinion publique, mais admet qu’il fut déclassé par la capacité organisationnelle de Poilievre. Je suis parfaitement d’accord avec lui.

Pendant les 70 minutes que dure l’entrevue, la plus longue et la plus ouverte qu’il ait accordée depuis qu’il a quitté le pouvoir québécois il y a 12 ans, Jean Charest — me pardonnera-t-il de le dire — « brille parmi les meilleurs ». L’acuité de son jugement ne porte pas seulement sur les travers qui affectent la fédération canadienne. Ses hôtes l’entraînent sur des sujets pointus, comme l’état du libre-échange dans le monde, ou brûlants, comme l’évolution des relations canado-américaines. Voilà un observateur attentif qui pose un regard lucide et pénétrant, diagnostiquant pour notre relation avec notre voisin du Sud un point d’inflexion qu’il situe pendant les années Obama, qui a traversé les années Trump et Biden, et qui survivra aux prochaines élections, quel que soit le vainqueur.

Nous sommes passés, juge-t-il très justement, d’un allié mineur, mais précieux (avant Obama) à un acteur négligeable dont on peut oublier l’existence. Comme il l’a dit à L’Express, il juge que, face à la Chine, les États-Unis et l’Europe devraient rouvrir des négociations de libre-échange, mais constate que ces accords sont désormais vus comme toxiques des deux côtés de l’océan. Les bonnes idées, note-t-il, ne meurent pas lorsque le contexte leur est défavorable. Elles attendent leur heure, à condition que des visionnaires continuent à les porter.

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Entre-temps, il a un horaire de ministre. Conseiller stratégique à son cabinet, Therrien Couture Joli-Coeur, il est notamment commis voyageur pour une compagnie d’automatisation de contrats (Edilex, dont le Fonds de solidarité est partenaire). Il discute de défis planétaires au sein de la Commission trilatérale, de réputation funeste, mais surfaite.Il est coprésident du conseil d’administration du Canada-UAE Business Council. Il est aussi président honoraire du Canada-ASEAN Business Council et a le doigt dans une négociation de libre-échange entre le Canada et ses dix pays membres. Sans oublier sa présence à des conseils d’administration, dont celui du géant des médias Publicis à Paris et de la compagnie de gestion montréalaise Tikehau Capital.

Il nous apprend que l’idée d’adopter une constitution québécoise, reprise cet été par le Parti libéral du Québec (PLQ), lui avait été suggérée lorsqu’il était premier ministre. Il estimait qu’il n’en était pas le bon porteur, compte tenu de son rôle dans le camp du Non de 1995, ce qui me paraît un peu court. Il juge que le temps est mûr et que ce geste d’affirmation nationale intracanadien ferait en sorte que le Parti libéral « se rebranche graduellement sur un électorat plus large ». Je suis désolé de le dire, c’est de la pensée magique pure.

Mais d’où vient le fossé existant entre le PLQ et l’électorat francophone ? Jean Charest n’offre qu’un bref constat : il y a eu « déconnexion » entre son successeur, Philippe Couillard, et « la base ». La base militante ? La base francophone ? Le jeu de base ? On n’en saura pas plus.

Du moins pour l’instant. Car il nous promet pour l’an prochain un essai, sur le Canada, le fédéralisme et, dit-il, « des sujets de compétence fédérale ». Tiens, tiens. Il a en tête un autre livre — suspense — qui serait ensuite suivi par son autobiographie. J’attends avec impatience mon invitation au lancement.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Suprême compte à rebours

Enfin, on arrive en finale. Quelqu’un finira par avoir la coupe. On saura qui mène en ce pays : les élus de l’Assemblée nationale, utilisant les règles qui leur ont été imposées en 1982 par le reste du pays et la reine Élisabeth II en personne, ou alors des juges qu’on aura convaincus de changer ces règles en cours de partie et a posteriori pour déclarer nuls et non avenus les buts comptés par les Alain Côté du Québec, ces cocus de la Constitution ?

Fin février, en demi-finale, les choses se présentaient pourtant bien. Trois juges de la Cour d’appel du Québec avaient alors déclaré qu’ils savaient lire, et que le texte fondamental du pays stipule en toutes lettres qu’une assemblée parlementaire a le droit, à sa guise, d’utiliser la disposition de dérogation pour faire son propre arbitrage entre droits collectifs et droits individuels. Lorsqu’elle le fait, a tonné leur jugement, les magistrats n’ont d’autre choix que d’accepter la prérogative démocratique. Et de se taire.

Ce serait trop beau. Au contraire, parlez, parlez, supplient les opposants à la laïcité et au pouvoir législatif à l’adresse des juges de la Cour suprême, qu’ils souhaitent faire sortir de leur mutisme pour pondre du droit tout nouveau — du droit qui écraserait la tyrannie de la majorité parlementaire québécoise pour la remplacer par, bien, la tyrannie de neuf juges.

Pourquoi les défenseurs du droit des enseignantes à porter des signes religieux misogynes devant leurs élèves, pourquoi ces apôtres du pouvoir absolu des juges non élus ont-ils des raisons d’espérer ?

D’abord parce que les juges ne sont pas issus de la cuisse de Jupiter. Ils sont sortis de la cuisse du premier ministre. Et cela change tout de savoir de quel premier ministre ils surgissent. Le constitutionnaliste Guillaume Rousseau a mesuré le parti pris trudeauiste des juges. Dans un petit livre publié il y a un mois, La pensée des Trudeau, le Québec et le pouvoir judiciaire (édité par l’Institut de recherche sur le Québec), il a compulsé les traces laissées derrière eux par les magistrats : leurs décisions. Il a choisi les sujets les plus importants de la pensée trudeauiste : une propension pour le bilinguisme symétrique, pour le multiculturalisme, pour le primat des droits individuels, pour un État central et un pouvoir judiciaire fort. Une aversion pour tout ce qui va en sens inverse.

Pour savoir si les juges nommés par la dynastie Trudeau sont fidèles aux préceptes de leurs géniteurs — car l’évasion est toujours possible —, Rousseau et son recherchiste Sébastien Bouthillier ont fouillé une trentaine de jugements rendus sur ces enjeux cruciaux. Au total, ces juges tombent du bon côté du trudeauisme 6 fois sur 10. Lorsqu’il est question de droits individuels — le sujet qui nous concerne —, c’est 7 fois sur 10.

Combien des trois juges de la Cour d’appel qui se sont prononcés pour le droit de l’Assemblée à affirmer sa souveraineté parlementaire, combien avaient été nommés par un Trudeau ? Zéro. Et combien chez les neuf suprêmes ? Six.

Les zélotes de la Fédération autonome de l’enseignement, du Conseil national des musulmans canadiens (CNMC) et de la Commission scolaire English-Montréal ont une autre raison d’espérer vaincre au sommet de l’édifice judiciaire canadien. Les juges ne vivent pas dans un Olympe de la pensée pure (rappel : on reste sur la métaphore des dieux grecs), mais dans le pays réel. Ils entendent les arguments savants présentés devant eux, certes, mais savent aussi jauger l’air du temps.

Au parlement fédéral, tous les partis politiques (hormis le Bloc québécois) — et en particulier le procureur général du gouvernement Trudeau — leur enjoignent de resserrer l’étau légal sur les élus de l’Assemblée nationale, ces impétrants incapables de poser un jugement lucide sur leur société. Certes, leurs décisions sont soumises au test électoral tous les quatre ans. Certes, lorsqu’ils utilisent la disposition de dérogation, ils doivent la réitérer tous les cinq ans, et donc après un possible changement de gouvernement. Mais, bon, ils n’ont pas tous fait leur droit. Surtout, ils ne sont pas membres de l’association Lord Reading.

Qu’est-ce ? Une influente confrérie de juristes montréalais, farouchement opposée à la loi 21 et qui attire les juges de la Cour suprême comme le miel, Winnie l’ourson. Le regretté Frédéric Bastien nous avait appris que deux juges de la Cour suprême, qui l’ont quitté depuis, devaient s’adresser en février 2020 aux membres de la Lord Reading, lors d’un événement de financement notamment commandité par un cabinet représentant le CNMC dans la contestation de la loi 21. L’intervention de Frédéric avait gâché l’événement, qui fut annulé nonobstant l’intérêt qu’il suscitait.

« Comment deux juges de la Cour suprême peuvent-ils, dans un tel contexte, aider au financement de Lord Reading et prétendre être neutres et impartiaux dans les décisions qu’ils auront à prendre ? » avait-il demandé. « Viendrait-il un seul instant à l’esprit des juges d’accepter de donner une conférence organisée par le Mouvement laïque dans le but de l’aider à se financer ? »

Il a aussi soulevé le cas du juge Nicholas Kasirer, toujours en exercice et nommé par Trudeau à la Cour suprême après que Lord Reading, dont il était membre, eut déposé à l’Assemblée nationale un mémoire contestant non seulement la loi 21, mais également l’utilisation de la disposition de dérogation.

Voici maintenant la liste des juges de la Cour suprême qui furent associés à des groupes de défense de la laïcité et de la souveraineté parlementaire prévue par la clause de dérogation. Attendez, je cherche… J’ai dû l’égarer. L’espace me manque. Dès que je la retrouve, je vous fais signe.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Terre de leurs aïeux ! (intégral)

Je les ai trouvés touchants, moi, ces enfants, Canadiens d’origine indienne, chantant en chœur sur la glace des Jets de Winnipeg, dans la langue du Penjab, des passages du Ô Canada. Dans leurs sourires se lisait leur grande fierté d’être là, reconnus, vus, entendus, applaudis pour ce qu’ils sont, des membres chéris d’un des éléments constitutifs de la mosaïque canadienne. 

Ce moment de la fin 2023 constitue, à mon humble avis, un spectaculaire aboutissement identitaire, d’une épaisseur symbolique rarement atteinte. Il y a le lieu: la glace et le hockey, qui représentent la rudesse du climat et le talent d’une jeunesse qui n’a peur ni du froid, ni des lames qui crissent, ni des mises en échec. Il y a le chant: une ode au Canada, ce pays neuf, “true North strong and free”, pour lequel, “from far and wide”, on “stand on guard”.  Il y a la langue: l’anglais puis le punjabi, parlé au pays par plus d’un demi-million de personnes, langue en progression, et qui demain, lors d’un autre match, pourrait être remplacé par le cantonais, le tagalog, l’ukrainien et – pourquoi pas ? – dans une zone où ses locuteurs sont concentrés, le français. D’ailleurs, l’Ojibwe avait été entendu, entonnant les mêmes mots, au même endroit, il y a deux ans.

Ces chants sur glace sont des mariages, au fond. Entre le Canada d’une part, qui, c’est normal, s’exprime en anglais, et d’autre part un groupe culturel donné, exprimant dans sa langue son adhésion au projet canadien. Les participants à la cérémonie sont l’incarnation vivante de la trame narrative post-nationale du pays, l’expression de son désormais seul projet distinctif. Justin Trudeau aimait répéter: “notre diversité est une force”. Ce n’est plus vrai. Notre diversité, devrait-il dire maintenant, est notre seule force. Notre seule raison d’être, notre définition et notre horizon. 

Le choix qu’ont fait les organisateurs de l’événement de ne conserver pas une phrase, pas un mot, de la langue d’origine du Ô Canada, le français, participe à l’importance du moment. La genèse du chant sacré n’a plus aucune importance. Sa signification non plus. La version anglaise a été purgée de tout ce qui pouvait identifier la source et l’intention du texte, qui était en 1880 un hymne à la valeur des Canadiens-français qui avaient su résister à l’assimilation linguistique et religieuse anglophone et dont l’histoire de découverte du continent (avant la conquête) justifiait qu’on loue “une épopée des plus brillants exploits” et un front décoré de “fleurons glorieux”. Ces mots ont tous disparu de la version anglo-aseptisée, comme bien sûr l’épée et la croix, car on ne voit vraiment pas à quel événement ils auraient pu se référer dans cet autre univers. (La construction d’un chemin de fer ? La tentative de génocide des Indiens ? La pendaison de Riel ?)

Petits caractères

Certains sont choqués qu’une des deux langues officielles du pays ait été invisibilisée par l’équipe de hockey de Winnipeg. C’est qu’ils n’ont pas lu attentivement les clauses en petits caractères. Ce n’est pas le pays qui est légalement bilingue. Ce n’est que l’État canadien et certains de ses services. Cela ne s’applique à aucune province, sauf le Nouveau-Brunswick, à aucune équipe de sport, à aucune entreprise, ville ou stand de patates frites, sauf si l’envie leur en prend.

Or l’envie leur en prend de moins en moins, car c’est la démographie, et le projet multiculturel, qui parlent. Et parlent de moins en moins le français, et de plus en plus d’autres langues. Qu’on y songe, en Colombie-Britannique, le français est la sixième langue minoritaire. Chez les Jets au Manitoba, avec 34 000 locuteurs, il est encore second (derrière le Tagalog, 51 000, mais talonné par le Penjabi 33 700). Il est donc normal que la réalité canadienne – consacrée dans les textes et dans les têtes par ce fils du Québec, père du Canada, Pierre Trudeau – avance selon sa propre logique, sans même apercevoir dans le rétroviseur l’ombre depuis longtemps dissipée de deux peuples fondateurs.

Mais qu’en est-il du point de vue de ceux qui, résidents de la vallée du Saint-Laurent et de ses arrières pays, assistent à l’appropriation puis à l’évidement de leurs propres symboles ? Les connaisseurs l’auront compris, le moment est venu de citer l’auteur Jean Bouthillette, qui parlait, comme s’il avait été dans les gradins, l’autre soir, à Winnipeg, de “notre identité vidée de notre présence réelle”. Lisons-le:

“Nous voici devenus totalement étrangers à nous-mêmes. Ce que la Conquête et l’occupation anglaise n’avaient pu accomplir: nous faire disparaître, l’apparente association dans la confédération l’a réussi cent ans plus tard, mais de l’intérieur, comme un évanouissement. La dépossession s’est faite invisible. Telle est la spécificité de la condition canadienne-française, l’originalité de notre malheur. S’assimiler de fait, c’est mourir à soi pour renaître dans l’Autre; c’est trouver une nouvelle personnalité.”

Son petit livre s’intitulait Le Canadien-français et son double (Boréal). Sa publication, en 1972, diagnostiquait avec un scalpel froid et féroce le mal identitaire ressenti lorsqu’un Québécois francophone aspire à se conformer à une norme canadienne dont les atours lui ont été dérobés (le nom du pays, l’hymne, la feuille d’érable) pour revêtir une réalité autre, anglophone, qu’il ne pourra jamais atteindre. 

L’indispensable imputation

Comment devrions-nous réagir au Ô Canada en anglo/penjabi ? Évidemment on ne nous le demande pas, nous ne sommes pas consultés, même pas évoqués. Nous sommes, pour les acteurs de cette fête, une quantité négligée. Il ne faut pas y voir, de leur part, de l’insouciance, voire de l’indifférence. Ce n’est qu’un symptome de notre inexistence.

Tout cela étant, quel sentiment devrait nous animer ? Les fédéralistes parmi nous se sentent certainement vaguement trahis, mais n’osent le dire trop fort de peur d’alimenter le sentiment anti-canadien qui cause tant de chagrins. Les indépendantistes ont décidé il y a longtemps que le Ô Canada était maudit, et refusaient de l’entonner, même dans sa version d’origine, avec ses paroles qui ne parlent que de nous. Certains, peut-être, en avaient un jour lu les couplets suivants, qui parlent de fidélité au Roi.

Le trouble est encore perceptible chez les nationalistes tendance Québec-fort-dans-un-Canada-uni. Ils ne comptaient déjà plus parmi les chanteurs enthousiastes de notre ex-hymne patriotique, mais continuent à souhaiter respect et reconnaissance, ou tout au moins le moins d’irrespect et d’insensibilité possible. L’événement de Winnipeg mais du sel sur leur mal-être. Ce que Bouthillette appelait cette “absence à nous-mêmes et [cette] fausse présence au monde”;   “un déracinement psychique, un no man’s land intérieur, une errance de notre âme de peuple dans son exil canadien.” 

Il savait déjà, il y a 50 ans, qu’un seul remède s’imposait. Couper les ponts avec cette part de nous-mêmes avalée par l’Autre. “Notre décolonisation commence par l’amputation volontaire de la part de nous qui, sans la servitude aurait pu être, mais qui n’a pas été, et ne peut plus être.”

C’est beaucoup demander à un peuple de changer de nom, de symbole, d’hymne, pour retrouver une saine expression de soi. De changer de pays. Était-il trop tôt en 1980 ? C’est ce qu’a conclu Gérald Godin, dans une lettre à Lévesque cinq ans après ce qu’il appelait “Le Grand Refus”: “Le poids de vécu que représentent les vies de nos compatriotes doit nous rappeler toujours que ce qu’ils décident, aussi cruel que ce soit pour nous, c’est toujours en fin de compte ce qu’ils croient être le mieux pour eux, dans leur vie à eux.”

La mutation nécessitait maturation. Et ce ne fut qu’en 1995 qu’une toute petite majorité de Québécois (et 60% des francophones) ont pour la première fois déclaré aux sondeurs qu’à choisir, ils se sentaient davantage Québécois que Canadiens. Pour Bouthillette, tout est là, dans l’apparition depuis 1960 puis la progressive acquisition, par les ex-Canadiens et ex-Canadiens-français, d’un nouveau nom qui “nous fait lentement renaître à nous mêmes et au monde […] qui lève toute ambiguïté, un nom clair et transparent, précis et dur, un nom qui nous reconstitue concrètement dans notre souveraineté et nous réconcilie avec nous-mêmes: Québécois”.

L’amputation/renaissance faillirent se faire à ce moment, le 30 octobre 1995, et nous sommes quelques-uns à penser que ce choix fut fait, n’eut été de l’argent et d’un bon nombre de magouilles (dont certaines traces gisent toujours, inatteignables, dans les voûtes du Directeur général des élections, qui nous en interdit la lecture). Ce ratage allait-il nous repousser pour de bon dans ce que Bouthillette appellait “l’évanouissement”, dans “la souffrance diffuse des vaincus et des expropriés” ?

L’année 2023 offre des indices qu’il s’agissait plutôt d’une pause. Le temps – un quart de siècle depuis 1995 – de finir son deuil, d’en revenir. L’autre soir, au Salon du livre, une retraitée s’approcha de ma table de signature comme on vient au confessionnal. “J’ai voté Non aux deux référendums”, me dit-elle d’un ton assumé. Elle avait bien réfléchi et n’était plus dans une phase d’hésitation. “Là, ça suffit. C’est le temps.” Je lui demandai: “qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis” ? Sa réponse ne portait ni sur PSPP, ni sur le choix de Boeing plutôt que Bombardier, ni sur l’immigration à tout vent. Plutôt ceci: “le joueur de football, là, il l’a dit. Gardez-le, votre anglais !” 

Un raz-le-bol. Un trop plein de la négation de soi par l’autre. Selon Philippe Fournier, en un an la souveraineté a pris six points de pourcentage. Pas encore la majorité, bien sûr. Mais une résurgence qui franchit enfin les marges d’erreur. Quelque chose serait-il en train de se passer ? La mue aurait-elle entamé sa phase finale ? Les Québécois se prépareraient-ils, tranquillement, à leur manière, à dire un jour prochain, sur le ton de la lassitude plutôt que de la colère : “Gardez-le, votre Ô Canada”. Ils auraient conclu que c’est désormais le leur. “On ne le veut plus, diraient-ils. Il ne nous aide plus, mais nous nuit. Considérez que c’est notre cadeau d’adieu !”

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Incertitudes

J’ai gardé dans ma chambre d’adolescent la « piastre à Lévesque ». Le petit tract largement distribué par les fédéralistes pendant les années 1970 énonçant que, dans un Québec souverain, la monnaie québécoise ne vaudrait pas plus, face à l’américaine, que 75 cents. C’est pourquoi le dollar arborant la photo de Lévesque était déchiré. Il en manquait le quart. Ce qui annonçait évidemment une catastrophe sans nom, car à ce moment, les deux monnaies étaient à parité.

Appliquant ce critère, le Québec est devenu souverain en 1985. Oui, car c’est l’année où le dollar canadien n’a plus valu que 73 ¢US. Il l’était davantage en 1986, à 72 cents. Plus encore en 2003, à 64 cents. Il l’était toujours en 2020, à 74 cents.

En fait, si un économiste était revenu dans le temps pour décrire, pendant la campagne référendaire de 1980, les montagnes russes monétaires dans lesquelles allait s’engager le Canada dans un avenir prochain, on aurait raisonnablement conclu que le niveau d’incertitude à venir était inacceptable, dommageable pour l’économie, la stabilité, voire la santé mentale de nos dirigeants d’entreprise. On se serait rués, paniqués, dans l’isoloir pour voter Oui et sortir de cet enfer monétaire annoncé.

Bon, j’exagère. Reste que depuis le dépôt du nouveau budget de l’an 1, beaucoup d’encre et de salive sont consacrées à l’incertitude que provoquerait l’indépendance, a fortiori si le Québec adoptait sa propre monnaie. Je veux bien. Mais pourquoi aucune goutte de ces substances n’est-elle versée pour décrire l’incertitude conséquente à notre maintien dans le Canada ?

Des scénarios crédibles indiquent que, la demande mondiale excédant l’offre, le prix du pétrole pourrait bondir ces prochaines années. Le dollar canadien étant dopé à l’or noir, il redeviendrait surévalué, provoquant une hausse artificielle des prix des produits québécois exportés. La dernière fois que cela s’est produit, au début des années 2000, des économistes ont calculé que cela nous avait fait perdre en cinq ans 55 000 emplois manufacturiers, bien payés, comme on les aime. (C’est 18 fois le nombre d’emplois qui seront créés par notre investissement massif dans la seule usine de Northvolt.)

Les fédéralistes peuvent-ils nous garantir que, si on reste, cela ne se produira pas ? Je pense que la réponse du camp du Non est non. On vogue sur un océan d’incertitude.

Restons dans le pétrole. Celui provenant de l’Alberta est un des plus énergivores, donc des plus polluants, au monde. Or, l’Union européenne a décidé d’imposer d’ici deux ans un surcoût aux importations de produits trouvés en flagrant délit d’empreinte écologique excessive. La première liste de produits touchés devrait nous épargner, mais elle va s’allonger graduellement et nuire à notre compétitivité. C’est fâcheux, puisque nos exportations dans l’Union dépassent les 10 milliards par an.

Les fédéralistes peuvent-ils nous garantir que le Québec ne sera pas pénalisé de faire partie d’un pays pétrolier ? Qu’il ne perdra pas d’emplois manufacturiers supplémentaires ? Je pense que la réponse du camp du Non est non. On est dans les sables mouvants de l’incertitude.

Parlons langue et laïcité. L’Assemblée nationale a voté ces dernières années des lois qui, sans faire l’unanimité, jouissent d’un large consensus au Québec. Elles sont contestées en cour, ce qui est normal. Mais le gouvernement canadien actuel comme le chef de l’opposition conservatrice se sont formellement engagés à demander à la Cour suprême de retirer à ces lois le bouclier juridique (la clause de dérogation) qui empêche les tribunaux de les invalider. Les fédéralistes peuvent-ils nous garantir que ces lois voulues par les Québécois seront toujours valides au Canada dans deux, cinq, sept ans ? Même réponse négative. Nous sommes, pour reprendre des mots de Jean Charest, face au trou noir.

Il y a quand même des choses dont nous sommes certains. Le poids politique du Québec au sein du Canada fond à la vitesse de la calotte polaire. Ayant décidé de faire du Canada l’endroit le plus accueillant au monde pour l’immigration, Ottawa accélère cette tendance lourde. La démographie étant, en dernière analyse, la maîtresse de la politique, l’équilibre linguistique et politique va changer. Hors Québec, on trouve désormais davantage de personnes qui ont l’hindi ou le panjabi comme langues maternelles (1,2 million) que le français (1 million).

Idem pour les langues chinoises (mandarin et cantonais), à 1,3 million. Elles déclassent le français même dans le coeur du pays, l’Ontario. À partir de quel moment le poids global des francophones passera-t-il sous la masse critique qui justifie le maintien de la Loi sur les langues officielles ? Les fédéralistes peuvent-ils nous garantir que cela n’arrivera pas ? Évidemment non. Nous avançons en plein brouillard.

On ne mesure pas la charge mentale collective que nous fait vivre l’incertitude canadienne. C’est angoissant, à la fin. Pendant la campagne référendaire de 1995, c’était au point où 80 % des indécis estimaient qu’il y aurait autant d’incertitude après un Oui qu’après un Non. Une grande expression de sagesse collective.

Heureusement, il y a des choses dont on peut être certains. La « piastre à Plamondon » ne serait pas sujette aux soubresauts du pétrole albertain. Elle ne serait fondée que sur la force et la diversité de notre propre économie. Nos produits verts seront toujours bienvenus en Europe. Nos lois linguistiques et sur le vivre-ensemble ne seront jamais soumises aux humeurs de juges choisis pour leur foi dans le trudeauisme et le multiculturalisme et appliquant à nos décisions une loi fondamentale que nous n’avons jamais négociée ou adoptée. Nos juges appliqueront notre propre Constitution. Au sein de notre pays, notre poids politique sera toujours de 100 %. Le français sera toujours notre langue officielle.

Je ne sais pas pour vous. Mais moi, juste à évoquer ces certitudes souverainistes, je me sens déjà moins angoissé.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)