Le bon gars

C’est terrible, les tuiles qui tombent sur Pablo Rodriguez. Cela ne pouvait arriver à un meilleur gars. On le voit bien : il ne ferait pas de mal à une mouche. Mes collègues Isabelle Porter et Marie-Michèle Sioui ont parlé à 20 personnes qui l’ont connu au long de son parcours politique. Tous n’avaient que deux mots à la bouche : « gentil » et « humain ».

On l’a vu, c’est vrai, s’emporter contre le Bloc québécois depuis son pupitre de ministre. Il lui arrive de se fâcher et d’affirmer « moi aussi, je suis Québécois » alors que personne ne le conteste. Mais si on excepte sa défense rituelle de l’unité canadienne, on ne peut dire que Pablo nous enquiquine avec ses idées. Il n’est pas en train de nous convaincre de grand-chose. Sauf que ce serait tellement mieux si on était tous ensemble, unis et heureux, dans le grand Parti libéral. Son ancien chef Michael Ignatieff l’a confié au Devoir : c’est « un homme de terrain plus qu’un homme d’idées ». « Et je ne dis pas ça pour le critiquer, nuance-t-il. Il a beaucoup de charme personnel, de savoir-faire pour attirer les gens. C’est ça, je crois, son grand atout comme homme politique. » C’est certain.

Nonobstination

Je ne serais pas surpris que l’Ordre des contorsionnistes dépose sous peu plusieurs plaintes pour « pratique illégale de la contorsion » contre plusieurs de nos politiciens. La semaine qui vient de se terminer lui a procuré plusieurs cas de flagrant délit.

Mercredi matin, Pablo Rodriguez s’est présenté en point de presse à Québec sans rien avoir à annoncer sauf que, contrairement à la Coalition avenir Québec, ses députés allaient « travailler ». Comblant le vide ainsi créé, les journalistes ont voulu lui faire préciser sa pensée face à un thème clivant, la Loi sur la laïcité de l’État québécois.

On a ainsi appris que le Parti libéral du Québec (PLQ) sous Pablo Rodriguez était désormais favorable à la loi 21, que ses prédécesseurs avaient combattue bec et ongles. « Moi, je ne touche pas à 21. Il y a comme un genre d’équilibre ou de paix sociale autour de ça. C’est là », a-t-il dit. Wow. Et encore : « On a passé à autre chose puis on va débattre d’autre chose. » Re-wow. Donc, le PLQ, héraut des libertés individuelles, dont religieuses, renonce à défendre le droit des enseignantes musulmanes à porter le voile dans le cadre de leurs fonctions. Ça, c’est nouveau. Si Philippe Couillard était mort (il ne l’est pas), il se retournerait dans sa tombe.

Mais pas si vite, Philippe, car c’est ici que Pablo-le-contorsionniste fait son numéro. La « clause dérogatoire » s’applique à la Loi sur la laïcité de l’État. Ce recours a été renouvelé en mai 2024 pour cinq ans, c’est-à-dire jusqu’en mai 2029. Mais si M. Rodriguez devient premier ministre en octobre 2026, il changera la loi pour en retirer la disposition de dérogation. Idem pour la loi 96 sur la langue française.

Donc, « ça irait en cour, puis, ensuite, la cour décidera ». Ensuite ? La cour ne va-t-elle pas invalider la loi ? a demandé un scribe. « C’est possible, c’est possible. Puis, à ce moment-là, on décidera… Par la suite, on pourrait décider de reconduire la clause nonobstant ou non ou bien on… en fonction de ce qui sera déterminé par la cour. Mais, à ce moment-là, je ne peux pas prédire ce qu’elle dira. »

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C’est beau, la contorsion. Le chef libéral fait semblant de ne pas savoir ce qui arriverait si la « clause nonobstant » ne protégeait pas la loi 21. Or, la Cour supérieure du Québec s’est déjà prononcée sur le sujet en 2021, écrivant que la loi « empiète lourdement sur les droits à la liberté de conscience et de religion ». Le juge Marc-André Blanchard avait même écrit que l’interdiction des signes religieux atteignait « l’âme ou l’essence même » de la personne touchée. Si ce n’était de la disposition de dérogation, il aurait lancé la loi caquiste aux poubelles juridiques de l’histoire.

Et que ferait M. Rodriguez s’il obligeait une autre cour à répéter ce qui a été dit en 2021 ? « On pourra décider de reconduire la clause ou non. » C’est ici que les applaudissements fusent.

Tout se passe comme si M. Rodriguez souhaitait devenir coach de l’équipe de hockey de la laicité. « J’adore l’équipe, l’équilibre est parfait, je ne veux rien changer » nous dit-il. Sauf une chose: dès son arrivée, il va enlever le gardien de but. Y aura-t-il des rondelles dans notre but ? « c’est possible, c’est possible ». Si oui, va-t-il rétablir le gardien ? Peut-être que oui, peut-être que non. Mais ses patrons (ses électeurs anglophones) sont férocement opposés à l’existence des gardiens de but.

Une fois que, disons, la Cour suprême confirmerait que la loi 21 contrevient à la version canadienne des droits de la personne (je rappelle que les cours européennes disent l’inverse), le premier ministre Rodriguez convaincrait le PLQ de voter en faveur de l’utilisation de la disposition de dérogation pour enlever aux enseignantes musulmanes les voiles qu’elles auraient eu le droit de porter dans l’attente de la décision de la cour ? C’est tordant.

L’après-midi même, c’est le premier ministre Mark Carney qui a fait son numéro. En déposant le mémoire du Procureur général du Canada devant la Cour suprême, il a réussi à la fois à valider et à attaquer la disposition de dérogation.

Il l’a validée en abandonnant l’idée de son prédécesseur Justin Trudeau de contester son utilisation à des fins préventives. C’est un recul capital, vécu tel par tous les opposants à la loi 21, car les juristes trudeauistes estimaient que c’était là le meilleur argument à leur disposition pour faire échec à la Loi ainsi qu’à toute autre tentative d’autres provinces (ou d’un éventuel premier ministre Pierre Poilievre) de contourner la Charte canadienne des droits et libertés.

Il suffisait de convaincre la Cour que ses juges, il y a quarante ans dans l’arrêt Ford, n’avaient pas eu tort de déclarer que la clause permettait une utilisation préventive (car elle ne l’interdit pas), mais que le Charte étant « un arbre vivant », selon une expression trudeauiste fameuse, de nouvelles branches et de nouvelles feuilles avaient poussées, et recouvert cette clause qu’on ne saurait plus voir.  

Mais M. Carney ne pouvait politiquement abandonner cet argument sans en trouver un autre. Je dis bien « politiquement ». Car, juridiquement, rien n’interdisait à Ottawa de dire que la clause était simple et claire dans la Constitution, qu’elle avait eu raison il y a 40 ans de l’affirmer, et qu’il ne fallait toucher à rien. Politiquement, donc, toute la gauche libérale et néodémocrate, toute l’intelligentsia bien-pensante de Toronto ainsi qu’une bonne partie du caucus et des membres du Conseil des ministres estiment qu’il faut à tout prix empêcher le Québec d’entacher l’âme canadienne en violant allègrement les droits.

Les avocats fédéraux ont donc inventé un nouvel argument, très faible, selon lequel l’utilisation de la disposition pouvait à la longue nier irrévocablement un droit, ce qu’il faut éviter, au cas par cas.

Je prévois depuis longtemps que la Cour suprême ne donnera pas aux nationalistes et aux indépendantistes québécois l’argument massue de l’invalidation de la disposition de dérogation et de la Loi sur la laïcité de l’État. Elle exclura probablement les commissions scolaires anglophones de son application en s’appuyant sur un autre article de la Charte canadienne des droits et libertés. Cette décision sera annoncée après l’élection éventuelle, en octobre 2026, du Parti québécois.

Le ressac ne sera donc pas celui qu’on attendait. La gauche canadienne, y compris libérale et néodémocrate, sera furieuse contre la Cour suprême, car elle aura rendu légaux la xénophobie et le racisme québécois (à leurs yeux, on s’entend). Le seul remède à cet affront sera de proposer un amendement constitutionnel pour baliser ou, mieux, abolir la disposition de dérogation. Il sera divertissant de voir MM. Carney et Rodriguez trouver de nouvelles contorsions pour survivre à cette tempête.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

Pénurie de courage linguistique au PLQ

J’ai une marotte. Je ne peux m’empêcher d’écouter ce que nos politiciens disent aux anglo-québécois. C’est très révélateur. D’abord on peut les prendre en flagrant délit de contredire les positions qu’ils prennent en français. J’avais ainsi découvert que, dans l’opposition, François Legault, avait identifié à la radio de la CBC le grand problème de l’intégration des immigrants. On exige trop qu’ils connaissent le français avant de venir, avait-il dit. Il a changé d’avis depuis, remarquez. Il arrivait à Manon Massé de dire devant un micro anglo que la langue de Shakespeare pourrait être une langue officielle dans sa vision du Québec. Puis, elle s’en excusait.

Les cinq candidats à la direction du Parti libéral du Québec ont consacré deux heures, ce dimanche, à débattre, en anglais. Je les ai écoutés pour vous. Mes attentes étaient basses. Optimiste impénitent, je me demandais toutefois si l’un d’entre eux aurait le courage de dire une seule chose qui ne relèverait pas de la flagornerie envers notre minorité historique.

Ma carte de bingo affichait en son centre l’expression « le français est en déclin au Québec ». Après tout, c’est la conviction maintes fois réitérée du nouveau premier ministre du Canada. C’est surtout ce qu’on retient du dernier recensement et des travaux du Commissaire québécois à la langue française. Je ne cite qu’un élément: selon les chiffres fédéraux, entre 2016 et 2021, 4,6% des jeunes montréalais francophones sont devenus des jeunes montréalais anglophones. Ils ont été assimilés. Tiens, un autre élément, pour la route: pendant la même période, la proportion d’unilingues anglophones au Québec a progressé de 15%.

Je ne vous garde pas plus longtemps en haleine. Je n’ai pas crié bingo. Aucun des candidats n’a eu le cran — ou est-ce même la conviction — d’oser évoquer, même de biais, même timidement, qu’il pouvait y avoir un déclin du français, voire une zone d’ombre, quelle qu’elle soit. Pour mémoire, aux dernières nouvelles, 68% des francophones sont convaincus que le français est menacé au Québec (25% pensent le contraire, 7% ne savent pas). Cette majorité francophone n’a manifestement pas de porte-parole parmi les candidats libéraux en lice.

Pourtant, j’ai eu un bref moment d’espoir. L’homme d’affaires Marc Bélanger s’est avancé sur une glace mince en évoquant les rencontres où, au centre-ville de Montréal, 26 francophones doivent parler anglais car il y a un unilingue anglophone dans la pièce. « This is unacceptable » a-t-il tonné, en anglais. J’attendais qu’il ajoute que, premier ministre, il ferait en sorte que tous les diplômés anglo-québécois aient une connaissance opérationnelle du français pour que cesse, une fois pour toutes, cet inacceptable impérialisme linguistique de la minorité. Nenni. Il avait une autre solution en tête: la technologie, l’intelligence artificielle. Bref, il fallait accommoder ce pauvre unilingue anglo, pas l’intimer d’apprendre la langue officielle du lieu.

On en était là, au College John Abbott, ce dimanche. En fait, c’était pire. Les seules mesures linguistiques que les candidats libéraux souhaitent adopter sont favorables à l’anglais. Fini le plafonnement des inscriptions aux Cégeps anglophones. Grâce au PLQ, ils pourront demain croître bien au-delà des besoins de leur communauté et procéder à l’anglicisation, désormais abondamment documentée, des non francophones. Ils en ressortent significativement plus enclins à travailler en anglais et à utiliser l’anglais dans l’espace public. Finie, évidemment, la protection offerte à la loi 96 par la clause dérogatoire. Les libéraux permettront aux tribunaux fédéraux de s’adonner à leur passe-temps favori : émasculer les lois linguistiques québécoises. Finies aussi la régulation du nombre d’étudiants étrangers anglophones au Québec, dont l’explosion a versé au centre-ville de Montréal, depuis dix ans, l’équivalent de la population de trois Westmount.

Sous l’un ou l’autre de ces chefs libéraux, les universités anglophones retrouveront l’âge d’or que leur avait organisé Philippe Couillard. Les candidats souhaitent-ils aussi lever l’obligation faite aux universités de franciser 80% de leurs étudiants venus d’ailleurs ? L’occasion leur a été donnée par l’animatrice du débat de préciser leur pensée à ce sujet. D’affirmer, même, qu’ils sont d’accord avec le principe, sinon avec le seuil ou les délais. Ils ont choisi de laisser l’impression qu’ils allaient faire table rase de cette bizarre obsession d’enseigner le français aux étudiants qui choisissent d’étudier à Montréal. Nous n’avons pas su non plus s’ils allaient faire sauter l’application dans les Cégeps anglos d’une proposition issue du PLQ de Dominique Anglade faisant passer de deux à cinq le nombre de cours de français ou en français. Ce sera pour une autre fois.

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Qu’en est-il de l’immigration, dont l’explosion ces dernières années a fait bondir de 40% le nombre de salariés utilisant principalement l’anglais au travail, selon le Commissaire à la langue française ? Et qui, pour ceux qui ne s’intéressent pas aux questions linguistiques, a provoqué une crise du logement sans précédent et lourdement exacerbé les pénuries en santé et en éducation ?

Les aspirants-futurs premiers ministres libéraux ont tous la même réponse, qui ne manque pas d’originalité dans le contexte : il faut beaucoup plus d’immigrants ! L’ex-président du Conseil du patronat Karl Blackburn a même reproché à l’ex-ministre et lieutenant québécois de Justin Trudeau, Pablo Rodriguez, d’avoir « tourné le dos aux entreprises » en fermant d’un millimètre le robinet des temporaires l’an dernier. (Rodriguez fut aussi accusé de n’avoir rien fait pour protéger les universités anglos contre la torture linguistique et économique infligée par le gouvernement caquiste. Il s’en est défendu.)

Nous sommes donc en présence d’un groupe de candidats dont l’ascension au gouvernement garantirait l’accélération du déclin du français au Québec – et de la crise du logement. Le démantèlement des éléments de la loi 96 qui ont un léger mordant ferait une partie du travail. L’ouverture des vannes de l’immigration anglicisante ferait le reste. La seule question en suspens est de savoir si ces cinq candidats sont : a) sincèrement convaincus que le français se porte à merveille; b) savent que le déclin est en marche mais font semblant que ce problème n’existe pas, pour attirer le vote des militants anglos et franco-jovialistes; ou c) sont volontairement en mission pour affaiblir davantage encore le français et diriger ensuite une nation où les francophones seront quantité politique négligeable.

Je vous laisse choisir.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Fonds de tiroir

Vous me croirez si vous voulez mais il arrive, en politique, qu’on ne sache plus quoi dire. Non parce que nous sommes en panne d’idées. Mais parce que la conjoncture nous empêche de faire avancer nos premiers choix et nous contraignent à nous replier, non sur ce qui est préférable, mais sur ce qui est applicable.

C’est ainsi qu’existe dans la commode québécoise un tiroir, ou plutôt un fonds de tiroir, où on peut puiser en désespoir de cause des propositions de dernier recours. Des idées qui traînent dans le décor depuis des lustres (capsule linguistique: un lustre, c’est cinq ans; une lune, un mois). Des idées qui ne sont pas intrinsèquement mauvaises, mais qui ne s’imposent pas d’elles-mêmes comme prioritaires.

J’en vois quatre : le TGV Montréal-New York (ou Québec-Windsor), le revenu minimum garanti, le monorail Montréal-Québec, la constitution québécoise.

Nos amis libéraux adoreraient nous annoncer que, eux élus, ils vont changer la constitution du Canada pour y faire reconnaître l’existence de notre nation, notre souveraineté culturelle, notre autonomie sociale, dans l’honneur et l’enthousiasme. Malheureusement, la crédibilité de cette promesse a connu sa date de péremption il y a plus ou moins trente ans. La commission politique du Parti libéral s’est repliée sur un projet de constitution québécoise. Par dépit, oui, mais aussi pour une raison admirable. Comment envoyer un signal aux francophones qui, à plus de 90%, boudent le PLQ ? Dominique Anglade (vous vous souvenez ? elle était cheffe, oui, il y a moins d’un lustre) avait eu la curieuse idée de proposer 28 mesures pour renforcer le français. Tout allait bien jusqu’à ce que l’électorat anglophone du parti, et ses médias, menacent de l’abandonner. Alors, que reste-t-il, si on veut parler d’identité québécoise ? Il y a bien le projet, mort-né sous le gouvernement de Philippe Couillard, d’adopter une politique faisant de l’interculturalisme, plutôt que le multiculturalisme, le canevas du vivre-ensemble. Je sais que je vais peiner mon ami Gérard Bouchard en réitérant ici que seuls les spécialistes peuvent saisir la différence. (Charles Taylor l’avait froissé en affirmant que l’interculturalisme c’était « le multiculturalisme en français ».)

Cet assaisonnement identitaire manquant un peu de punch, les auteurs l’ont enrobé dans la constitution. Je ne suis pas contre. Je me suis déjà prononcé en faveur. Le problème est que lorsque le PLQ écrit une constitution, cela ne tourne pas toujours bien. En 1995, un comité interne avait imaginé un texte proposant que le Québec y soit déclaré officiellement bilingue. Le document avait coulé. Il était à ce point dommageable que le chef libéral de l’époque, Daniel Johnson, m’avait subtilement accusé de l’avoir moi-même écrit pour l’enquiquiner. « Lisez, lisez, lisez » avait-il déclaré dans un discours au sujet de ce texte. (J’attends toujours les excuses.)

Il est généralement convenu qu’une constitution québécoise enchâsserait nos deux lois phares, la Charte québécoise des droits et libertés et la Charte de la langue française. Les libéraux, c’est connu, veulent soustraire certaines dispositions à la Charte de la langue, parmi celles introduites par la CAQ en adoptant la loi 96. Les prétendants au trône libéral se bousculaient aux micros cette fin de semaine pour indiquer quelles sections ils comptaient dépecer à la première occasion. Denis Coderre était le plus gourmand. Il faut « scrapper la loi 96 », a-t-il dit. (J’ai beau chercher dans mes dictionnaires, scrapper ne semble pas être un mot français; mais, un coup parti !) Faire d’un projet de constitution la pièce maîtresse d’une grande réunion du parti avait donc comme effet secondaire (imprévu?) de remettre en vitrine la volonté libérale de faire reculer la loi actuelle. Message envoyé aux francophones : avec le PLQ, la défense du français va faiblir, on vous le garantit ! Attendons les prochains sondages…

Je vous prévois que la main de la CAQ se plongera sous peu dans le fond de tiroir pour y chercher, aussi, le projet de constitution. Si on se place dans une perspective où le Québec va bientôt quitter le Canada, c’est superflu. Mais si on prévoit, comme le fait la CAQ, un séjour indéfini dans la nation de nos voisins, la constitution peut servir à blinder nos positions défensives.

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Le cas de figure parfait est celui de la loi sur la laïcité. Son auteur, le ministre Simon Jolin-Barrette, avait bien pris garde d’insérer dans la Charte québécoise des droits de nouvelles dispositions qui indiquaient aux juges que la laïcité en était un principe directeur. L’idéal aurait été de pouvoir dire que la loi 21 ne contrevenait pas à la Charte québécoise, donc à notre version des droits, mais seulement à la Charte canadienne, donc à leur version. Mais Jolin-Barrette a eu raison de se méfier et d’invoquer quand même la clause dérogatoire de la québécoise. Car le seul juge fédéral à s’être penché sur la question, Marc-André Blanchard de la Cour supérieure, a superbement ignoré l’existence même de ces nouvelles dispositions pour dire tout le mal qu’il pensait de l’affront aux droits et canadiens, et québécois, que constituait l’ignoble loi 21. Les juges fédéraux ont en effet pris le parti d’interpréter la charte québécoise à travers la lunette de la charte canadienne.

Le remède à ce militantisme trudeauiste des juges fédéraux ne réside donc que partiellement dans l’enchâssement de notre charte dans une constitution québécoise. Il faudrait de plus que Québec créée son propre « Conseil constitutionnel », formé, disons, de trois juristes de renom. Lors de l’adoption de lois propres à prendre les juges fédéraux à rebrousse-poil, Québec pourrait demander à ce conseil un avis sur la constitutionnalité québécoise de sa mesure, dans le cas où il souhaiterait ne pas recourir à la clause dérogatoire. Si le conseil bénit la loi, son avis deviendra un argument supplémentaire à présenter à la Cour suprême sur le respect de notre propre charte, en droit québécois. La cour canadienne aura toujours le dernier mot, quoiqu’on en dise. Est-ce presque rien, ou mieux que rien ? En tout cas, voilà où on en est, pour une nation qui s’entête, pour des lustres et des lustres, à vivre dans un tiroir.

(Une version un peu plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Les bonnes idées d’André Pratte

« L’histoire économique du Québec est jalonnée de grands projets, de la Manic à la Baie-James. Cette fois-ci, tous les experts s’entendent, le grand projet dont le Québec a besoin n’est pas fait de béton et d’acier, mais de productivité et d’innovation. » La citation, de bon sens, est tirée du « nouveau plan économique » déposé — et pour l’essentiel adopté — lors du conseil général du Parti libéral du Québec (PLQ) en fin de semaine.

Le document est le fruit du travail de l’hyperproductif André Pratte, devenu président de la commission politique du PLQ. Il s’agit d’une contribution qui doit, à mon humble avis, nourrir une discussion essentielle : celle de l’économie québécoise de l’après-François Legault et de l’après-Pierre Fitzgibbon.

Un effort colossal a été déployé par le gouvernement caquiste, souvent avec l’appui conséquent d’Ottawa, pour attirer des investissements étrangers de forte taille. La construction d’une filière batterie allant de la mine au produit fini peut devenir un pilier de l’économie québécoise si se développe autour d’elle une constellation de PME innovantes qui peuvent déployer leurs propres ailes et générer leur propre croissance. C’est à voir, mais c’est vraisemblable. L’organisme Montréal international livre aussi chaque année sa récolte parfois multimilliardaire d’investisseurs étrangers attirés par la qualité de notre main-d’oeuvre, par nos ressources, ainsi que par les charmes de notre climat et de notre savoir-vivre.

Ayant grandi avec des surplus de main-d’oeuvre et d’énergie, nous ne sommes pas encore sortis du réflexe de l’applaudissement béat pour chacune de ces annonces. Or, notre petit monde a changé. En pénurie de main-d’oeuvre et d’électricité, chaque implantation étrangère déplace vers elle des salariés et des watts qui pourraient — et qui peuvent — être mieux utilisés par nos propres entreprises. Il y a un point de bascule à partir duquel trop d’investissements étrangers nuisent.

Sans renier ce qui a été fait par l’équipe caquiste, et qui a indubitablement augmenté la richesse québécoise par habitant, le gouvernement qui sera élu en octobre 2026 (vous connaissez ma préférence) sera bien avisé d’opérer pour l’avenir une correction majeure de trajectoire et de favoriser pour cette nouvelle phase l’entreprise locale.

Il est par exemple honteux de constater que l’augmentation des tarifs d’électricité sera de 3,3 % pour la grande industrie l’an prochain, mais de 5,1 % pour les PME. Il s’agit d’une décision consciente de faire porter sur l’entreprise locale les rabais offerts aux grandes entreprises, principalement étrangères.

Un changement de cap s’impose. Le document d’André Pratte reprend des propositions connues, mais jamais complètement appliquées : la revue et la simplification de la fiscalité des petites entreprises, un effort renouvelé, et dirigé par le Conseil exécutif, d’allégement de la paperasse administrative. (Transparence totale : ces éléments faisaient partie de la stratégie Priorité PME que j’avais lancée au Parti québécois en 2016.)

Pratte propose aussi de refaire un diagnostic complet de l’enchevêtrement de programmes d’aide et de crédits d’impôt, dont certains sont contre-productifs ou désuets. Le ministre des Finances, Eric Girard, a annoncé exactement ce processus nécessaire dans le dernier budget, mais malheureusement, il n’a aucune prise sur la propension du fédéral à inventer chaque année de nouveaux programmes dont l’efficience est particulièrement oiseuse. S’il y a trop de paperasse dans le système, c’est peut-être qu’il y a un gouvernement de trop. Ou alors un gouvernement qui s’occupe de ce qui ne le regarde pas.

Pour la nécessaire augmentation de la productivité par heure travaillée, qui constitue l’épine dorsale de la création de richesse, Pratte ajoute un argument massue en citant une toute récente étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques, l’OCDE, concluant que, pour l’essor de l’innovation, l’aide fiscale des États à la recherche et développement est plus efficace lorsqu’elle vise les PME plutôt que les grandes entreprises.

Autre piste intéressante : l’investissement plutôt que la subvention. Qu’en échange de son aide, l’État puisse « recouvrer son investissement grâce à une mécanique de participation aux bénéfices futurs de l’innovation, par une redevance sur les futurs produits commercialisés ». Bravo.

On trouve dans le document adopté par le PLQ des éléments audacieux pour ceux qui, dans ce parti, préféraient dans le passé le laisser-faire. On lit : « Les droits d’exploitation, de transformation et d’allocation énergétique seront liés à une obligation de transformation à valeur ajoutée dans les régions ressources. » De plus, on propose qu’un « seuil minimum obligatoire de transformation locale des ressources naturelles du Québec soit déterminé ». On croirait lire du Martine Ouellet. Ce qui se veut, en l’espèce, un compliment.

J’ai particulièrement apprécié la section consacrée à la concertation régionale. On y annonce la création de pôles de concertation régionale, instance décisionnelle responsable d’impliquer l’ensemble des acteurs du milieu et de coordonner le développement économique et social de chaque région.

L’idée est tellement bonne qu’elle ressemble aux Sociétés de développement économique créés à la fin des années soixante, puis aux Conseils régionaux de développement renforcés par le gouvernement de Lucien Bouchard, transformés en conférences régionales des élus par le gouvernement de Jean Charest (qui souhaitait, à la demande des chambres de commerce, en expulser les représentants syndicaux et communautaires), puis abolis par le gouvernement de Philippe Couillard, qui a procédé au démantèlement de toute cette expérience cumulée de concertation, signifiant notamment aux 3000 entrepreneurs locaux engagés dans le mentorat qu’on n’avait pas besoin d’eux.

Il était quand même paradoxal qu’un même conseil général du PLQ célèbre, sans la moindre réserve, l’action du gouvernement de Philippe Couillard et adopte simultanément des propositions économiques et régionales en contradiction totale avec son action. Mais j’insiste, il n’est jamais trop tard pour avoir raison.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

PLQ: Le parti de la division (avec la réponse d’André Pratte)

Avec André Pratte, quand on était jeunes !

J’avoue avoir hésité avant d’écrire cette chronique. Il me semble inconvenant de tirer sur des ambulances. Les Libéraux québécois sont aujourd’hui dans un tel état de faiblesse que mon premier mouvement est l’empathie, ayant dirigé le Parti québécois à une époque ou on nous décrivait, non comme une ambulance, mais comme un corbillard.

Je suis content qu’André Pratte codirige le Comité de relance du PLQ, avec la député Madwa-Nika Cadet  (qui était candidate libérale contre moi dans Rosemont en 2012.) Pratte est certainement la tête pensante fédéraliste la plus solide au Québec. Si quelqu’un peut trouver une assise intellectuelle distinctive sur laquelle un futur chef et une future campagne pourrait s’appuyer, c’est bien lui. Si cette assise existe. Ce qui, dans l’univers politique actuel, n’est pas certain.

Curieux de voir dans quelle direction la réflexion se portait, j’ai pris connaissance du discours prononcé par André Pratte au Conseil général. Il a abordé la question épineuse de la dose de nationalisme que les libéraux devraient afficher. “Certains, à l’intérieur comme à l’extérieur du parti, estiment que nous ne sommes pas assez nationalistes” a-t-il admis, dans un élan de lucidité (Il était jadis membre du groupe Pour un Québec Lucide, soit dit en passant.) Son comité sera attentif aux opinions diverses à ce sujet. Bien. Puis il a déclaré: “Une chose est sûre, cependant, notre histoire ne laisse aucun doute sur le fait que les libéraux ont joué un rôle crucial dans l’édification du Québec moderne.” Voilà qui est indubitable. Les délégués ont d’ailleurs eu droit à des photos rappelant les grands moments de l’histoire du PLQ, d’Honoré Mercier à aujourd’hui. 

Mais de quel bois, exactement, en 2023 – ou demain à l’élection de 2026 – se chauffera le nationalisme libéral québécois? C’est trop tôt pour le dire. Mais nous avons eu droit à cette balise: “nous sommes de fiers nationalistes québécois, mais notre nationalisme se veut rassembleur, inclusif. Nous rejetons le nationalisme qui divise les Québécois entre eux, parce qu’on ne bâtit pas une nation forte sur la division”.

Là, j’avoue, j’ai tiqué. Je me suis demandé à quel moment, exactement, le nationalisme libéral n’avait pas divisé les Québécois. À l’élection de 1962, portant sur la nationalisation de l’électricité, le plus grand geste de nationalisme économique de notre histoire ? Jean Lesage, René Lévesque et son équipe du tonnerre n’ont pas réussi à convaincre plus de 57% des Québécois de voter pour eux. Ils ont été traités de communistes pour vouloir ainsi fouler aux pieds l’entreprise privée et endetter le Québec pour des générations. Est-ce lorsque Robert Bourassa a fait adopter une loi affirmant que le français était notre langue officielle, une étape cruciale de nationalisme identitaire ? Pas moins de deux Québécois sur trois lui ont montré la porte à l’élection qui a suivi, tellement cette proposition les divisait, certains la trouvant trop timide, d’autres trop audacieuse.

Peut-être le PLQ a-t-il mieux exprimé son nationalisme rassembleur lorsqu’il était dans l’opposition. En s’opposant par exemple à la loi 101 d’origine, pourtant plébiscitée par les Québécois ? L’alors député libéral Daniel Johnson ne déclarait-il pas que le PQ de René Lévesque voulait faire du Québec “une Albanie en ceinture fléchée” ? (Avis aux jeunes lecteurs: ce n’était pas un compliment.)

La vérité toute nue est qu’aucun geste fort de promotion de la nation québécoise n’est, à l’origine, rassembleur. Chaque avancée fut un combat contre les forces du statu quo, le PLQ actionnant tantôt l’accélérateur, avec Lesage, tantôt le frein, avec Couillard, tantôt l’accélérateur et le frein en même temps, avec Bourassa.

C’est d’ailleurs vrai pour presque tout progrès. On doit remercier Adélard Godbout d’avoir donné le droit de vote aux femmes, une proposition qui divisait profondément la province, heurtait le clergé et beaucoup d’hommes blancs médiocres, selon une expression qui n’était pas, à l’époque, en vogue.

En fait, toute cette rhétorique de la division est un énorme sophisme. Il n’y a de progrès que dans le combat, donc contre un adversaire. Il faut gagner, rarement par knock out, le plus souvent aux points. En démocratie, le rassemblement est l’exception, non la norme. Sur des grands sujets sociaux – soins de fin de vie, violence conjugale, équité salariale – nous avons su nous rassembler. D’autres – l’avortement, le mariage pour tous – furent arrachés de haute lutte. Nos gains nationalistes, linguistiques, identitaires, laïcs, furent tous de cette dernière catégorie.

Vrai, il y a des cas où l’approche, le ton, la rhétorique peuvent chercher ou susciter la division là où elle n’a pas lieu d’être. Le meilleur cas récent étant la décision de Justin Trudeau de mener campagne en 2021 pour la vaccination obligatoire des fonctionnaires fédéraux et des voyageurs – contredisant son propre engagement récent et les avis de sa propre santé publique – dans le seul but de coincer les conservateurs dont la position était plus, disons, ‘libérale”. Le député Joël Lightbound a eu le courage de dénoncer cette dérive.

En cherchant bien, il y a bien un moment, un seul, où le nationalisme libéral fut véritablement rassembleur. Après Meech, quand Robert Bourassa et son parti se sont formellement engagés à donner une dernière chance au Canada d’accorder des pouvoirs substantiels au Québec, sans quoi ils proposeraient la souveraineté, s’est ouverte une période de grâce où plus des deux tiers des Québécois étaient enfin unis dans une démarche commune sur leur avenir national. Dommage que ce n’ait été qu’une tricherie, débouchant sur un naufrage. Il faudrait écrire un bouquin sur le sujet. Peut-être deux.

À moins qu’André Pratte et le PLQ veuille retenter cette expérience, mais cette fois avec sincérité, ce dont je doute, je leur propose de laisser aux partis uniques et autres dictatures l’illusion de l’unanimisme et d’assumer plutôt que la division est une condition intrinsèque de l’exercice démocratique, les partis étant des avocats plaidant leurs causes contradictoires devant un jury qui décide, à la majorité, qui a raison et qui a tort. Et c’est très bien ainsi.

André a répondu à mes arguments dans Le Devoir, dans ce texte:

Le parti rassembleur

Dans sa plus récente chronique (« Le parti de la division », 31 mai), Jean-François Lisée me fait l’honneur de citer trois phrases du « discours » que j’ai prononcé samedi dernier, à l’occasion du conseil général du Parti libéral du Québec (PLQ). J’emploie des guillemets ici, car il serait fort prétentieux de présenter cette petite allocution de quatre minutes comme un discours.

Le titre de la chronique de Jean-François (je me permets d’employer son prénom, puisque je considère M. Lisée comme un ami) se veut provocateur : « Le parti de la division ». Ces mots sont censés décrire le PLQ. Dans mon allocution, j’ai plutôt prétendu que le nationalisme du PLQ se voulait « rassembleur, inclusif. Nous rejetons le nationalisme qui divise les Québécois entre eux, parce qu’on ne bâtit pas une nation forte sur la division ». C’est ce passage qui a fait « tiquer » le chroniqueur.

Selon Jean-François, les gestes nationalistes posés par les gouvernements libéraux dans le passé ont tous divisé les Québécois, même la nationalisation de l’électricité en 1962. « La vérité toute nue est qu’aucun geste fort de promotion de la nation québécoise n’est, à l’origine, rassembleur », constate-t-il après un bref survol historique. Selon lui, il vaudrait mieux tenir pour acquis que les choix politiques divisent par nature.

Il y a du vrai dans cette analyse. Cependant, le chroniqueur interprète mal les quelques paroles que j’ai prononcées samedi. Lorsque je dis que le nationalisme du PLQ est rassembleur, je ne prétends évidemment pas qu’un futur gouvernement libéral ferait l’unanimité autour de lui. La politique, en effet, implique des décisions, des choix, dont chacun suscite son lot d’opposition.

Le mot « rassembleur » ici réfère à l’intention des libéraux, par opposition à celle d’autres partis politiques, la Coalition avenir Québec (CAQ) en particulier. Depuis son arrivée au pouvoir en 2018, le gouvernement Legault ne cesse d’exacerber les préjugés contre les nouveaux Québécois et la communauté anglophone, accusés d’être responsables de l’anglicisation du Québec. Comme le souligne Jean-François, « il y a des cas où l’approche, le ton, la rhétorique peuvent chercher ou susciter la division là où elle n’a pas lieu d’être ». C’est exactement ce que fait la CAQ. C’est ce contre quoi s’élèvent les libéraux.

Nous sommes nationalistes, puisque nous mettons en priorité la défense des intérêts de la nation québécoise. Nous sommes aussi rassembleurs, parce que notre conception de la nation québécoise inclut toutes les personnes qui ont choisi de vivre au Québec, quelles que soient leur origine, leur culture, leur langue ou leur religion. Notre nationalisme invite tous les Québécois à bâtir un Québec plus français, plus prospère, plus juste et plus durable au sein de la fédération canadienne.

Le conseil général tenu en fin de semaine constituait un bon exemple de cette approche. À une forte majorité francophone provenant de toutes les régions du Québec s’étaient joints des Québécois issus de la communauté anglophone et de la diversité culturelle. Il y avait des jeunes et des moins jeunes, des militants de longue date et d’autres plus récents. N’en déplaise à Jean-François, le Parti libéral n’est pas en ambulance, encore moins en corbillard. Les militants réunis à Victoriaville étaient bien vivants. Lucides quant aux difficultés auxquelles la formation fait face, ces membres sont déterminés à faire ce qu’il faut pour relancer le parti et prudemment optimistes quant à l’avenir.

Notre objectif est d’être prêts à remplacer le gouvernement de la CAQ lors des prochaines élections, en 2026. À cette occasion, nous présenterons aux Québécois un projet national rassembleur, à l’opposé de la stratégie nocive privilégiée par le gouvernement actuel.

Ma réplique:

Cher André,

tu as raison de mettre en cause des propos tenus à la CAQ. Ceux de Jean Boulet auraient dû, malgré ses excuses, lui interdire de retourner de sitôt au Conseil des ministres. Permets-moi de contester cependant ton affirmation voulant que la CAQ (et les autres nationalistes, dont je suis) s’en prenne aux « nouveaux Québécois et [à] la communauté anglophone, accusés d’être responsables de l’anglicisation du Québec ».

Les néo-Québécois ont respecté les conditions exigées d’eux, les Anglos défendent leurs acquis, c’est normal. Nous critiquons l’imprudent laxisme des politiques d’immigration, et notamment la faiblesse des exigences linguistiques dans l’enseignement anglo, ce qui est complètement différent. Si ta contribution permettait d’imposer cette distinction dans la rhétorique de ton parti, cela permettrait un énorme assainissement de notre discussion publique.

Bien amicalement,
Jean-François.

Et j’ai crié, crié-é, Jean, pour qu’il revienne…

On pouvait couper la nostalgie au couteau, samedi, lors du conventum des anciens des belles années libérales. Ils et elles étaient presque tous là, anciens ministres et conseillers politiques, compagnons de trois belles victoires électorales sous la direction de l’homme dont ils s’ennuient depuis le jour de son départ : Jean Charest.

Son départ, c’est une façon de parler. Car il a tout fait pour rester, en 2012, et a bien failli réussir. Certes, une majorité de Québécois voulaient tourner la page — son taux d’insatisfaction était de 70 % —, une page bien barbouillée par des allégations que la commission Charbonneau s’apprêtait, à l’automne qui suivait, à mettre en ordre et en lumière.

Mais Charest avait trouvé une méthode pour surmonter le désamour électoral ambiant. Sa chouette idée de hausser de 82 % les droits de scolarité avait provoqué la plus grande période de manifestations étudiantes de notre histoire, émaillée de violences étudiantes et policières. Le premier ministre et son gouvernement avaient beaucoup fait pour associer la totalité du mouvement étudiant à la violence. Et, bien qu’il eût d’abord affirmé qu’il serait « grotesque et ignoble » de choisir la période de rentrée forcée des classes pour appeler les Québécois aux urnes, c’est précisément ce qu’il a fait.

Pourquoi ? Parce que suffisamment de Québécois tenaient les étudiants pour responsables de la violence, plutôt que l’État, pour offrir à Charest une chance de salut. Il représentait la loi et l’ordre. Les étudiants : l’illégalité et le désordre. S’il pouvait canaliser l’élection sur ce seul sujet, il avait une chance réelle de survivre.

Encore fallait-il que la violence soit au rendez-vous, encore fraîche à la mémoire des électeurs. D’où son calendrier électoral : mi-août, rentrée des classes, refus présumé des associations étudiantes de laisser les étudiants non grévistes franchir les lignes de piquetage, nouveaux affrontements violents entre étudiants et policiers.

Charest avait soigneusement choisi la date de l’élection pour que ces scènes de violence se déroulent à partir du début de la campagne. Juste avant les débats où, telle une réincarnation de Richard Nixon face aux nouveaux hippies, le chef libéral se poserait comme le vengeur de la majorité silencieuse, de la loi, de l’ordre et des visages bien rasés, contre ces anarchistes violents arborant carrés rouges et barbes de trois jours. Sa victoire, dans ces conditions, serait le plus grand exploit de sa carrière.

Restait un détail : que les étudiants jouent la partition prévue pour eux dans ce drame planifié. Or ils ont fait preuve d’une maturité que Charest et ses stratèges n’avaient pas prévue : ils ont voté une trêve électorale et sont rentrés en classe. L’un d’entre eux — le plus populaire —, Léo Bureau-Blouin, qui se présentait sous les couleurs péquistes, a poussé au vote, plutôt qu’au crime. Surtout, l’épouvantail favori des libéraux, celui qu’ils adoraient détester, Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de l’association radicale CLASSE, a candidement annoncé qu’il se retirait de ses fonctions et de la scène pour, a-t-il expliqué avec sagesse, « enlever une cible à Jean Charest ».

Privé de son scénario de rêve, Jean Charest a mordu la poussière. Mais sa marge de défaite fut extrêmement mince, moins de 1 % d’écart avec le Parti québécois vainqueur. Il est donc certain que, si, comme il l’avait espéré, la violence avait essaimé sur les campus en août 2012, il aurait arraché sa réélection sur le dos du poivre de Cayenne, du sang et des fractures de tibias.

Plus que les allégations entourant le financement de son parti, cet épisode a terni à jamais dans mon esprit la mémoire et le bilan de l’ex-premier ministre, car il illustre une dangereuse absence de scrupule politique lorsqu’il est poussé dans ses derniers retranchements.

C’est dommage, car on ne peut nier sa grande habileté politique, ses talents de communicateur, sa capacité à former une équipe et à la tenir pour l’essentiel soudée, malgré les avanies. Parmi les candidats à la direction du Parti conservateur du Canada l’an dernier, il était à mon avis le mieux préparé intellectuellement pour diriger un jour le pays, le rêve de toute sa vie.

Samedi soir dernier, il a offert aux 500 anciens de l’ère Charest réunis devant lui une performance épatante, rapporte-t-on. S’il décidait de briguer son ancien poste, chef du Parti libéral du Québec, personne ne doute qu’on lui organiserait un couronnement. (Ce qui ne fut pas le cas pour un autre revenant des limbes libéraux, Robert Bourassa, qui dut se battre pour reprendre le sceptre en 1983.)

Charest plongera-t-il ? Il affirme que non, c’est normal. Mais sa campagne conservatrice a donné la température de l’eau l’an dernier. L’équipe Charest fut incapable de convaincre suffisamment de libéraux québécois de prendre une carte de membre du PCC, et Pierre Poilievre lui a fait subir une défaite humiliante parmi les délégués au Québec jusque dans son propre patelin de Sherbrooke.

« La nostalgie n’est plus ce qu’elle était », affirmait dans son savoureux titre l’autobiographie de Simone Signoret. Chez les libéraux québécois, la nostalgie de l’ère Charest ne pourrait être davantage en porte-à-faux avec la mémoire que garde l’opinion de leur ancien chef. L’an dernier, donc 10 ans après son départ, 72 % des Québécois avouaient à Léger avoir une mauvaise opinion de Jean Charest, 24 % étant d’avis contraire. 

Tous les autres anciens premiers ministres font mieux, sauf un : Philippe Couillard.

Mais ce point de départ catastrophique ne rendrait-il pas la résurrection politique de Jean Charest encore plus remarquable ?

Comme le serait un futur débat avec Gabriel Nadeau-Dubois ?

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Alerte rouge !

Tous les membres du Parti libéral du Québec ont reçu, la semaine dernière, une invitation à la fois politique et vestimentaire. « Ensemble, manifestons pour la liberté de choix et les droits de la communauté anglophone ! » Le message était « en bilingue ». Le français n’y était ni nettement ni même un tantinet, prédominant. De plus, il fallait « porter le plus de vêtements de couleur rouge possible afin de montrer à toute la communauté réunie que nous sommes présents pour eux ».

Si le message avait été complètement franc, il aurait ajouté ceci : Chers membres, nous n’avons pas perdu la tête. Nous savons comme vous que cette manifestation incarne l’exact contraire du virage favorable au français que nous avons tenté d’imprimer depuis plus d’un an. Mais, que voulez-vous, ça n’a pas fonctionné ! Pour survivre, nous n’avons plus le choix. Il faut garder nos derniers bastions et coller à la colère alimentée dans les milieux anglophones par les mensonges voulant que les soins de santé ne soient plus donnés en anglais, que les pompiers refusent de répondre en anglais pour éteindre des feux, que des escouades de l’OQLF débarquent chez les pauvres gens et fouillent leurs ordinateurs et leurs cellulaires pour vérifier — que sais-je ? — s’ils écoutent de la porno en anglais, ce qui sera évidemment illégal, sauf pour les nouveaux immigrants pendant les six premiers mois de leur séjour.

Ce sont des sornettes. Complètement contraires au texte de loi que, il y a quelques mois à peine, nous pensions appuyer pour marquer notre nécessaire réconciliation avec l’électorat francophone. Ces contre-vérités ont une telle popularité dans notre propre électorat, elles sont tellement répercutées par des gens qui veulent nous piquer nos votes, que nous n’avons plus le choix.

Les plus vieux d’entre nous s’en souviennent : notre défaite la plus grave eut lieu en 1976, après que notre chef pourtant le plus prudent, Robert Bourassa, commit l’erreur de déclarer dans la loi 22 que le français était la langue officielle du Québec. Les Anglos nous ont largués. René Lévesque était stupéfait de gagner l’élection, lui qui pensait prendre sa retraite.

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Voilà où nous en sommes. Détournez le regard lorsque vous verrez notre cheffe, Dominique Anglade, aux côtés de Marlene Jennings, la principale figure officielle des Anglo-Québécois, qui compare l’effet liberticide de la loi 96 sur la langue avec celui de l’invasion russe de l’Ukraine. Tentez de ne pas vous faire prendre en photo à côté d’un manifestant dont la pancarte assimile la CAQ au fascisme ou des cours de français, à un génocide culturel.

Oui, l’an dernier, nous faisions tout pour nous associer à la cause du français. Oui, la semaine dernière, notre chef parlementaire, André Fortin, a déclaré à l’Assemblée, en anglais pour que ce soit repris sur les télés anglos, qu’il est contre le projet de loi 96, car « il crée deux classes de Québécois : les anglophones historiques et tous les autres ». Faites semblant de ne pas vous rendre compte que c’est le principe de base de la loi 101 en éducation qu’il rejette ainsi en votre nom.

Évidemment, nous savons que cette stratégie est pourrie. Nous savons que notre présence à cette manif va nous étamper pour longtemps dans le front la réputation de « parti des Anglais » qui nous empêche de reconstruire une coalition gagnante. Mais c’est notre situation qui est pourrie.

Sans le vote anglo, Dominique va perdre son emploi de député le 3 octobre dans Saint-Henri–Sainte-Anne. Isabelle Melançon, dans Verdun, c’est cuit. Anjou et Maurice-Richard vont passer à la CAQ. À Laval, on est à 1200 anglos près de perdre Mille-Îles, à 600 anglos près de perdre Vimont. Gaétan Barrette parti, dans La Pinière, on est sûrs de rien ! Vaudreuil, on avait 20 000 de majorité en 2014. En 2018 ? Moins de 3000 !

Le rouge, c’est aussi la couleur qui menace notre compte en banque si on n’est pas assez obséquieux avec les lecteurs du Montreal Gazette et les auditeurs de CJAD. En 2014, on a eu 1,75 million de votes. Sachez que le parti reçoit de l’État 1,65 $ par vote, par année. Mais en 2018, on a eu seulement 1 million de votes et des poussières, une réduction de financement de 40 %. Imaginez si, même dans les circonscriptions sûres de Westmount–Saint-Louis, de Robert-Baldwin, de Notre-Dame-de-Grâce, on est élus, mais avec beaucoup moins de votes, c’est énormément de bidous qu’on perdra.

Si on descend à 750 000 votes, on va devenir un parti pauvre ! (Note du chroniqueur : ce calcul m’a été présenté par un apparatchik libéral comme une des explications du virage.) Depuis la maudite commission Charbonneau, notre financement privé s’est effondré. Les bureaux d’ingénieurs qui nous avaient parmi leurs numéros de téléphone favoris bloquent désormais nos appels. On sera bientôt forcés de vendre nos archives : les trophées de pêche de Philippe Couillard, le stock de Post-it de Jean Charest, la machine à hot-dogs de Robert Bourassa, la collection de missels de Claude Ryan, les bouteilles vides de Jean Lesage !

Certains d’entre nous pensaient obtenir des emplois au fédéral si Jean Charest devenait premier ministre conservateur. Mais cette perspective semble avoir perdu autant de valeur que le bitcoin.

On nous accuse d’avoir perdu notre boussole. D’avoir fait un virage vert pour retenir nos jeunes électeurs tentés par Québec solidaire. Un virage bleu pour retenir nos électeurs des régions tentés par la CAQ. Mais rien ne fonctionne. On ne peut pas promettre de la croissance économique, il y en a. Des finances publiques en ordre ? Elles le sont. De l’aide aux entreprises ? Pierre Fitzgibbon est un guichet automatique ambulant. Du privé en santé ? Éric Duhaime est sur le dossier. Empêcher la séparation ? Même Marc Tanguay n’arrive pas à convaincre un seul électeur que Legault va faire un référendum surprise.

Nous sommes, chers amis, en mode survie. Il ne nous reste qu’une branche de salut : défendre la minorité linguistique la plus choyée du continent, ses institutions surdimensionnées, ses privilèges, son complexe de persécution. Et pour cela, viser les mesures de défense du français qu’on défendait hier, en tirant dessus à boulets rouges.

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)


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Un stratagème sans stratège

Bill Clinton était en voyage officiel en Afrique lorsqu’un juge annonça un arrêt des procédures dans une des accusations qu’il traînait depuis ses années comme gouverneur de l’Arkansas. Son bureau publia un communiqué laconique sur la justice qui avait triomphé. Une caméra le croqua, par la fenêtre de sa chambre d’hôtel ce soir-là, dansant en tapant sur un tambourin.

Avis aux paparazzis : une scène semblable devrait pouvoir être captée, ces temps-ci, à travers les fenêtres de Jean Charest et de son ami et argentier Marc Bibeau. Bien sûr, on ne souhaite à personne de vivre huit ans durant sous la menace d’une poursuite criminelle, et cet état de fait en soi commande peut-être une petite farandole. C’est trop long, même si les recours répétés de M. Bibeau pour faire exclure de la preuve comptent pour beaucoup dans ce délai. Mais on ne doit souhaiter, non plus, à aucune société démocratique de se sentir privée d’être allée au bout d’une grande affaire. La confiance en le système suppose d’avoir au moins le sentiment, sinon la certitude, que justice, ou du moins apparence de justice, a été rendue.

Le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) annonce avoir délégué à un éminent aréopage juridique la tâche de revoir la preuve accumulée et de déterminer s’il y avait soit matière à poursuite, soit une chance raisonnable de convaincre un juge ou un jury de condamner des accusés. Les membres de ce comité sont les seuls, avec les enquêteurs de l’Unité permanente anticorruption (UPAC), à avoir en main la totalité de la preuve. Sur la base de leur avis, entre autres, l’UPAC ferme le dossier. Les Québécois ne pourront jamais tirer leurs propres conclusions sur le fond de l’affaire. Il aurait été préférable pour la santé juridique de la nation, à mon humble avis, qu’un procès soit intenté, que les témoins soient entendus et contredits, et que les prévenus soient en fin de compte acquittés — si tel était le verdict — plutôt que de se retrouver devant un aussi lamentable cul-de-sac.

Les juristes de salon que nous sommes sont réduits à poser des questions qui resteront sans réponse. J’écoutais ces jours derniers sur Crave l’excellente série Corruption, du réalisateur Sébastien Trahan, qui synthétise et complète, avec dix ans de recul, les travaux de la commission Charbonneau.

On y voit et entend l’ex-président du Parti libéral du Québec (PLQ) Robert Benoit expliquer que Marc Bibeau lui a dit tout de go : « Si tu veux qu’on te nomme en quelque part, tu serais mieux de ramasser de l’argent. » Intègre, Benoit l’a envoyé promener.

C’est bizarre, car à l’article 121 de mon Code criminel, je lis que (1) « Commet une infraction quiconque » (d) « ayant ou prétendant avoir de l’influence auprès du gouvernement ou d’un ministre du gouvernement, ou d’un fonctionnaire, exige, accepte ou offre, ou convient d’accepter, directement ou indirectement, pour lui-même ou pour une autre personne, une récompense, un avantage ou un bénéfice de quelque nature en contrepartie d’une collaboration, d’une aide, d’un exercice d’influence ou d’un acte ou d’une omission ».

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Les avocats de M. Bibeau se sont beaucoup battus pour qu’on ne puisse pas lire une série d’affidavits où sont relatées les déclarations de dirigeants de firmes de génie-conseil qui décrivent des comportements semblant épouser ce que le Code criminel interdit.

Georges Dick, président de la firme RSW, a fourni une déclaration écrite où, selon l’affidavit des enquêteurs, il témoigne que M. Bibeau « les informe que lorsque le PLQ serait au pouvoir, qu’il serait en mesure d’influencer l’octroi de contrats par Hydro-Québec ». Ah bon ? De plus, M. Bibeau « voulait que RSW lui remette les chèques [de financement] à lui-même ». Le v.-p. de RSW, Claudio Vissa, est, lui, cité dans l’affidavit affirmant que M. Bibeau « leur a mentionné qu’ils fournissaient moins [de financement] que les autres firmes d’ingénierie et qu’il pouvait influencer les contrats chez Hydro-Québec pour que RSW en ait moins ». M. Vissa aurait « interprété cela comme de l’intimidation ». Son patron, Dick, écrivent les enquêteurs, « considérait cela comme du trafic d’influence ». Ces deux hommes pensaient peut-être que leurs témoignages étaient aussi voisins du flagrant délit que ce qu’on peut attester en cour. Ils ont appris hier que l’UPAC et le DPCP ne jugeaient pas leurs témoignages suffisants pour procéder.

Dans l’affidavit concernant le président de TECSULT, Luc Benoît, Bibeau aurait précisé pouvoir « convaincre le ministre de changer de position concernant le métro de Laval », où TECSULT avait un intérêt. Mais l’UPAC ne voit apparemment pas comment, avec ce témoignage, convaincre un jury qu’il s’agit de trafic d’influence.

Il est difficile d’imaginer aujourd’hui que ces témoins ont été victimes d’hallucination collective. Ou est-ce plutôt l’UPAC ou le DPCP qui sont tétanisés par la peur de l’échec ? Le refus de procéder tient-il à l’absence, chez les procureurs, d’une personne assez téméraire pour affronter la tonne de procédures et la décennie d’arguties que la défense mobilisera ? (Si oui, appelez la juge Charbonneau, peut-être acceptera-t-elle de redevenir procureure pour la cause !) Est-ce parce que les accusations que l’UPAC souhaitait déposer ratissaient trop large et qu’elle ne souhaite pas se replier sur des chefs mineurs ?

Mais voilà. Messieurs Bibeau et Charest peuvent désormais dormir tranquilles. Le plus grand stratagème de financement illégal d’un parti politique depuis Duplessis est avéré : le PLQ a remboursé un demi-million de dollars de sommes mal acquises. On nous demande désormais de conclure que ce stratagème n’avait ni capitaine ni chef d’orchestre. Tout au plus, peut-être, un joueur de tambourin.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

L’amnésie prévisible de Dominique Anglade (intégral)

On ne peut pas dire qu’elle ne donne pas son 110 %. Dominique Anglade joue toutes les touches du clavier politique pour imposer sa présence dans le paysage médiatique. Parfois, elle se fait outrageusement optimiste : « Je vais gagner en 2022 ! » Parfois, elle semble tirer son texte de la pancarte d’un manifestant antivaccin : « Legault a plongé le Québec dans la noirceur ! » Parfois, comme au début janvier, elle réclame qu’on l’écoute et demande un débat d’urgence à l’Assemblée. Parfois, elle affirme qu’on l’écoute, mais qu’on ne l’entend pas, et elle se retire de la consultation hebdomadaire des chefs d’opposition, organisée précisément par le premier ministre pour faire semblant qu’il écoute.

Dimanche, elle a sorti sa planche de surf pour tenter de s’installer sur la vague qui déferle sur le Québec. La vague d’impatience relative aux mesures sanitaires. On comprend la cheffe de ne pas laisser le couple Éric Duhaime-Anne Casabonne occuper seul cette part de marché politique en croissance. Elle nous apprend que sous une première ministre Anglade, on aurait de la prévisibilité. Ah bon ? Dans les lettres de l’alphabet grec, désormais utilisées pour désigner les variants, il y aura, après Omicron, la lettre Pi (qui annonce le titre « Un variant encore, Pi ? »), puis il y aura Rho (et le titre  On en reprend pour son Rhome ! »). Sait-on, au quartier général libéral, si ces variants seront plus ou moins contagieux que les précédents, plus ou moins virulents, nécessiteront un vaccin nouveau, une période de quarantaine différente, s’attaqueront davantage aux enfants qu’aux vieillards ? Je suppose que non.

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Promettre aux Québécois de la prévisibilité libérale, c’est aussi leur rappeler que Jean Charest avait promis (prévu ?) pendant la campagne de 2003 de « faire en sorte que les listes d’attentes disparaissent » rapidement, ou qu’en 2014, Philippe Couillard avait promis (prévu ?) que presque chaque Québécois aurait un médecin de famille avant la fin du mandat. Il serait cruel de rappeler ici où ces prévisions nous ont menés.

Les libéraux auraient fait mieux ?

Lors d’une des nombreuses conférences de presse qu’elle a tenues depuis le début de l’année, Mme Anglade a affirmé que pour la gestion de la pandémie, les libéraux auraient fait mieux. Incrédule, je suis allé lire le verbatim. Il ne s’agit pas de n’importe quels libéraux. Mme Anglade, qui ne prend pas, heureusement, toutes les vessies pour des lanternes, ne dit jamais au grand jamais que le Québec aurait été mieux servi si le Parti libéral avait remporté les dernières élections.

Elle a raison de ne pas vouloir faire surgir dans notre esprit l’image d’un gouvernement Couillard réélu en 2018 et qui serait, en ce moment, à sa huitième année de mandat. Un gouvernement dont l’homme fort serait Gaétan Barrette, passé selon la promesse de M. Couillard de la Santé au Conseil du trésor. Il aurait donc dû renégocier avec les infirmières et les préposés aux bénéficiaires et admettre ne pas avoir été suffisamment généreux avec eux dans le passé. Un gouvernement qui aurait eu le réflexe, avant et pendant la pandémie, de défendre sa réforme de la santé, notamment sa décision de réduire de 30 % les budgets de la Santé publique.

Puisque les libéraux avaient aboli le poste de commissaire à la santé pendant leur premier mandat (M. Barrette dit que c’était « une commande » du bureau du PM), nous n’aurions pas pu prendre connaissance du jugement que porte la commissaire Joanne Castonguay sur l’œuvre libérale. Elle tranche globalement : « des intentions liées à la dernière réforme du système de santé de 2015, telles l’intégration des soins et des services ainsi que l’amélioration des systèmes d’information, n’ont pas généré les résultats espérés ». Dommage. Une réforme pour rien. Mais il y a pire, du moins dans les CHSLD, car, écrit-elle, des problèmes « ont été exacerbés par cette même réforme, notamment la diminution de l’encadrement, la pénurie et la mobilité de la main-d’œuvre ».

Le gouvernement Legault n’avait aucun scrupule à contredire la réforme Couillard-Barrette en redonnant aux CHSLD, en catastrophe dans la première vague, le gestionnaire réservé par établissement que les libéraux avaient dégommé. Un gouvernement libéral aurait montré une réticence beaucoup plus grande à marcher sur la peinture Barrette.

Quelle aurait été la réaction du gouvernement libéral, dont on suppose que Mme Anglade aurait toujours été la vice-première ministre, à la réception du rapport sur la pandémie rédigé par la protectrice du citoyen ? On y lit que la réforme Barrette « a généré une certaine paralysie des milieux de vie, constamment bombardés d’orientations revues et modifiées », et une « désorganisation dans de nombreux CHSLD ». Sans compter un « coup dur pour la gestion et l’expertise en PCI », soit la prévention et le contrôle des infections.

Le rapport Laurent aurait-il existé ?

Puis il y a la jeunesse. Le gouvernement Couillard venait, en 2017, de procéder à une refonte de la loi sur la protection de la jeunesse et en semblait très satisfait. On peut donc s’interroger : le drame de la fillette de Granby l’aurait-il convaincu que son travail n’était pas parfait ? Si oui, il est douteux que Régine Laurent ait été à la barre de la commission sur l’enfance. Une autre aurait-elle écrit comme elle l’a fait cette condamnation sans appel de la réforme Barrette sous la rubrique : « Après la réforme de 2015, des professionnels épuisés et des délais accablants ». On lit : « quelques mois après la fusion » des DPJ avec les CIUSS, des établissements « ont commencé à signaler le déclin de la qualité des services prodigués aux jeunes et à leurs familles, et la détérioration des conditions de travail » . Et ceci: «  En 2017, nos membres [du réseau anglophone de la DPJ] faisaient état d’une situation de crise dans le réseau de la protection de la jeunesse. » Les réformes précédentes, dont la réforme Couillard,  sont aussi pointées du doigt. Mais « la réforme de 2015 est le point de rupture dans la dispensation et l’organisation des services sociaux ».

Voilà pourquoi vous n’entendez jamais Dominique Anglade se désoler de la défaite de son parti en 2018. Vous ne l’entendez jamais dire du bien des actions libérales en santé, pour la jeunesse (ou même pour l’éducation ou la langue et, désormais, du troisième lien). Je ne m’attends pas à la présence de MM. Couillard ou Charest, et surtout pas de Gaétan Barrette, sur les tribunes libérales pendant la campagne qui vient. S’il existe un chemin menant Mme Anglade au poste de première ministre un soir d’octobre prochain, il passe nécessairement par une amnésie collective. Une opération chirurgicale qui sépare le passé libéral de l’avenir, qui dissocie dans nos esprits Mme Anglade du gouvernement qu’elle a servi et qui l’a mise au monde politiquement. Peut-être espère-t-elle que le prochain variant aura cet effet sur notre intelligence collective. Ou qu’à force de la voir pointer le doigt vers l’inaccessible étoile de la prévisibilité sanitaire, nous ne portions plus aucune attention à notre rétroviseur, où on voit tout notre système de santé qui pleure.

(avec mes excuses aux Cowboys Fringants)

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publié dans Le Devoir.)


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