Après Charest: la stratégie non-québécoise des conservateurs

Le retrait de Jean Charest de la course au leadership du Parti conservateur vient de modifier du tout au tout la dynamique de la course. Certes, son absence rendra les débats beaucoup moins intéressants. Surtout, l’abstention d’un candidat-vedette venu du Québec va recentrer la stratégie conservatrice vers un des scénarios de succès potentiel: un scénario qui exclut le Québec.

L’histoire récente des hauts et des bas des conservateurs au Canada permet de tirer deux grandes leçons.

 


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En 2011, Stephen Harper a réussi à faire élire un gouvernement majoritaire conservateur avec seulement cinq sièges au Québec. Il n’en aurait eu aucun que sa majorité aurait été intacte. Il y a donc un chemin de la victoire conservatrice qui passe par le délestage, dans la stratégie politique, du poids québécois. Face aux libéraux, Harper présentait un Parti conservateur nettement plus à droite, mettant en vitrine la monarchie, les militaires, la foi, la réduction du déficit, des programmes sociaux, une politique étrangère pro-américaine et pro-israélienne décomplexée. Quand il a perdu le pouvoir en 2015, son parti passant de 188 à 99 sièges.

En 1984, Brian Mulroney, lui, avait réussi à faire élire brillamment le Parti conservateur à deux reprises, en s’appuyant sur une alliance des nationalistes québécois et des conservateurs de l’Ouest. Il l’avait cependant fait en poussant son parti vers le centre, au point où la différence avec les libéraux était très difficile à saisir. Ce recentrage, et la forte prise en compte des thèmes québécois, a cependant provoqué une crise telle que lorsqu’il a quitté le pouvoir en 1993, son parti est passé de 169 députés à seulement 2.

Bref, les conservateurs, comme les libéraux, finissent toujours par perdre le pouvoir, mais la leçon de Mulroney est beaucoup plus amère que celle de Harper.

Se délester du Québec

Se lèvent donc des voix, au Canada anglais, qui poussent le parti à adopter une stratégie non-québécoise et qui y voient plusieurs avantages.

Dans le Globe and Mail, l’auteur Kenneth Whyte souligne avec force qu’il a toujours été impossible, pour n’importe quel parti, d’obtenir une récolte importante au Québec si le chef du parti n’était pas lui-même un Québécois. Il rappelle aussi que, sauf dans le cas de Brian Mulroney, il a toujours été impossible de dominer électoralement l’Ouest du pays avec un chef venu du Québec.

Pire, c’est sous des premiers ministres venus du Québec, soit Mulroney et Trudeau père et fils, que la grogne de l’Ouest a été la plus forte.

Il faut donc choisir. Or la tendance démographique est nette: le poids relatif du Québec dans le Canada baisse. Le poids relatif de l’Ouest dans le Canada augmente. S’il faut semer, il vaut mieux le faire là où la croissance est la plus forte.

Puisque telle est la voie de l’avenir, explique-t-il, il est souhaitable, certes, mais absolument pas indispensable que le futur chef du Parti conservateur parle le français.

Je le cite:

 » Le fait d’accepter la réalité de la situation électorale du Parti conservateur, ce qui est plus facile aujourd’hui compte tenu de la dormance du danger séparatiste, ouvre un nouveau monde de possibilités. Seulement 18% des Canadiens parlent à la fois français et anglais. Le parti n’a plus à mettre de côté le talent politique provenant de 87% des canadiens (et 90% des non québécois) qui ne parlent pas français.
[Son chiffre est inexact. Selon StatCan, 70% des Canadiens ne parlent pas français, ce qui est déjà beaucoup, mais en effet 90% des hors-Québec]

Il pourrait aussi cesser de délayer son message sur des questions aussi importantes que la liberté religieuse, la gestion de l’offre ou SNC-Lavalin dans l’espoir d’obtenir un illusoire succès au Québec. »

Un premier ministre unilingue anglais, propose Whyte, reviendrait à la pratique convenue avant les années soixante, de nommer un lieutenant francophone pour le Québec, tout simplement.

Tourner le dos au Québec, pour ne pas laisser tomber les conservateurs sociaux

L’argument est repris autrement dans le National Post par un ancien conseiller de Stephen Harper, Sean Speer.

Une grande partie des commentaires entendus au Québec et en Ontario depuis le départ d’Andrew Scheer est que les conservateurs se sont portés trop à droite sur des questions sociales, comme l’avortement et le mariage gay, ce qui a empêché une partie des électeurs centristes de voter pour eux.

La solution, selon plusieurs, serait que le parti conservateur devienne plus semblable aux libéraux sur ces questions. Speer affirme que c’est de la pensée magique.

Les succès des conservateurs aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne indiquent plutôt que le bon dosage pour élargir la base de droite est de tabler à la fois sur le conservatisme social et sur le ressentiment face aux marchés et à la mondialisation, deux éléments aux antipodes de la politique libérale.

Quel intérêt auraient les conservateurs à tourner le dos à leurs électeurs et à leurs militants actuels, qui ont des positions sociales plus à droite, demande-t-il ?

« Cette stratégie, écrit-il, pourrait au contraire nous éloigner encore davantage du pouvoir, sachant que les canadiens socialement conservateurs forment une proportion disproportionnée des volontaires, des dons et des votes conservateurs. Environ un tiers des députés actuels sont pro-vie, c’est une bonne évaluation de la position de l’électorat conservateur. »

Comme toujours, il y a la proie et l’ombre. La proie, c’est la base électorale actuelle du Parti conservateur, dominant dans l’Ouest, parsemé en Ontario et ailleurs. L’ombre, c’est la promesse d’électeurs québécois ou autres qui seraient charmés par un parti conservateur, disons, moins conservateur.

On comprend des stratèges de préférer la proie. Le problème est cependant que, même à l’extérieur du Québec, les conservateurs sont fondamentalement minoritaires. Combinés, les libéraux, le NPD et les verts forment une majorité permanente.

Les conservateurs ont donc le défi de rester eux mêmes tout en se faufilant entre leurs adversaires. Ce chemin passe, comme l’avait fait Harper, par une percée en Ontario. Les conservateurs, même sous Harper, n’avaient pas ouvertement joué sur un délestage du Québec et de ses enjeux dans l’espoir d’en tirer des bénéfices hors-Québec. Cette tentation est maintenant plus séduisante que jamais.


La bande annonce de ma dernière balado Lisée101:

La bande annonce d’une récente balado Lisée202:

 

Mon avis sur: Marine LePen, Bernie Sanders, l’UPAC et les seuils d’immigration

J’ai pris l’habitude de mettre directement sur ma page Facebook de courts textes pendant la semaine. Les voici:

Entrevue:

J’ai répondu aux excellentes questions de Guy Perkins

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La droite québécoise monte! Et si c’était le contraire?

enjoy_capitalism-largeC’est dans tous les journaux: la droite québécoise monte. Elle connaît un automne fulgurant.

Un demi-millier de libertariens en liesse à Québec. Un nouveau (futur, virtuel) parti de centre droit. Des sondages qui montrent que des idées de droite sont reprises par l’opinion publique. La cause est donc entendue. À droite toute !

Toute ? Non. Mettez-moi fermement dans la colonne des dubitatifs (ou des libertaro-sceptiques). À mon avis, cette démonstration reste à faire. Car il y a le bruit. Il y a les choses. Certes, le bruit de droite monte. Mais les choses sont plus têtues que le bruit. Étudions posément les données disponibles.

Le bruit: le volume de la droite monte

Qu’à l’automne 2010, la droite, notamment libertarienne, soit plus audible que jamais me semble indubitable. Un des précurseurs du mouvement, Martin Masse, conseiller du très visible député Maxime Bernier, le souligne dans son très intéressant billet de ce lundi:

Nos idées n’avaient pratiquement aucun écho dans les médias conventionnels avant l’arrivée d’Internet, pas seulement au Québec mais partout ailleurs, y compris aux États-Unis. Aujourd’hui, on les retrouve partout. Il se publie régulièrement dans le Journal de Montréal des textes qui n’aurait pu paraître que dans le Québécois Libre  [organe libertarien dirigé par M. Masse] il y a dix ans.

Au niveau du bruit, il faut additionner deux phénomènes.

lancementelgrably5-150x150D’abord la liberterianisation du Journal de Montréal et du Journal de Québec.À la faveur des lock-out, mais pas seulement, les chroniqueurs de gauche des deux grands quotidiens sont partis — décès de Pierre Bourgault, départ de Franco Nuovo, démission du social-démocrate de centre Bernard Landry, de Marie-France Bazzo et de Julius Grey, lock-out des plumes économiques centristes.

Richard Martineau, de droite populiste, est resté, tout comme Nathalie Elgrably-Lévy, devenue plus libertarienne qu’avant — victime de sarahpalinisation. Daniel Audet, de la droite patronale, est arrivé et Éric Duhaime, libertarien, s’est installé.

Ces deux grands vecteurs d’opinion, le JdeM et le JdeQ, ont donc considérablement penché sur la droite, alors même que l’empire Quebecor au grand complet a lancé depuis l’an dernier une campagne permanente contre l’État québécois, la fonction publique et les services publics et le syndicalisme, avec sa bannière Le Québec dans le rouge. (Note: ils versent d’intéressantes pièces au dossier, mais toujours du même côté de la balance.)

Ensuite, la radio de Québec, traditionnellement anti-élitiste et toujours à la recherche de voix rebelles, s’est montrée très perméable à ces porte-paroles libertariens et répercute leurs discours. Mon ami Éric Duhaime, véritable stakhanoviste des ondes, déborde de Québec et est maintenant l’invité régulier de son ancien patron Mario Dumont sur les ondes du pas-très-écouté Mario 360. Il est aussi l’invité hebdomadaire, avec le conservateur souverainiste Mathieu Bock-Côté, d’Isabelle Maréchal qui trouve que leur discours est plein de bon sens.

Pas étonnant, donc, qu’on les entende davantage. Mais au-delà du bruit, quoi? Je souligne pour ceux qui n’étaient pas là dans les années 1970 que le discours marxiste était à l’époque extrêmement présent dans le débat public. Les maoïstes réunissaient régulièrement, pas 500, mais plusieurs milliers de personnes dans des salles et dans des manifs. Les médias traditionnels leur étaient fermés, mais l’hebdo Québec Presse, puis le quotidien Le Jour — abonné à l’agence de presse cubaine — relayaient un discours de gauche dure. L’opinion n’en est pas devenue communiste pour autant*.

Les choses: la droite, combien de divisions ?

Redonnons la parole à Martin Masse, qui vit cette aventure de l’intérieur. Il fait preuve de lucidité (sauf à mon égard, mais tout est pardonné) et intitule opportunément son billet: Montée de la « droite » au Québec: la partie est loin d’être gagnée.

Il faudrait cependant éviter de crier trop vite victoire. Ce n’est pas la première fois qu’un discours critique envers l’interventionnisme étatique semble avoir le vent dans les voiles. Il y a une douzaine d’années, le Québec a connu une vague de remise en question du « modèle québécois ». Cette vague a alimenté le succès temporaire de deux politiciens qui tenaient un discours vaguement réformiste: Mario Dumont et Jean Charest. On sait ce qui leur est arrivé depuis.

Nous voici plus d’une décennie plus tard. La situation a évolué dans le bon sens sur le plan des idées, mais on fait du surplace ou on a même régressé sur le plan politique.

Il a raison. La droite a régressé sur le plan politique. Les votes et intentions de vote sont, c’est certain, la résultante d’un grand nombre de variables. Mais ils sont, en dernière analyse, les thermomètres de la température des idées.

J’ai colligé pour le graphique qui suit trois courbes électorales depuis 1981, en y ajoutant les intentions de vote enregistrées le 10 novembre 2010 par Léger mise-en-marché (ma traduction).

En rouge, les votes cumulés PQ+divers gauche dont Québec solidaire+Verts+Bloc pot.
En jaune, la droite au sens large: les votes cumulés PLQ+Parti libertarien+Crédit social+Parti conservateur du Québec+ADQ.
Je sais qu’il y a une grande difficulté à additionner le PLQ et la « vraie » droite. Ainsi, le PLQ de 1998, avec le nouveau Jean Charest pro-Mike Harris, était certainement de droite comme celui, au discours plus mielleux, de 2003. On ne peut cependant en dire autant du PLQ de 2008 ayant un programme économique similaire à celui du PQ, les cachoteries sur le déficit et la Caisse de dépôt en prime.

J’ai donc isolé, dans la ligne orange, les Crédit social, Union nationale et Parti libertarien existant en début de période, puis l’ADQ existant à compter de 1994. Voyez vous-mêmes:

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Voyez-vous une montée de la droite en 2010 ? Où ça ? (Cliquez pour agrandir)

La grande nouvelle est que, pour la première fois en 30 ans, l’automne 2010 présente une majorité d’électeurs souhaitant voter pour la gauche: PQ+Québec solidaire+Parti vert. C’est le meilleur résultat à gauche depuis 1981, quand Lévesque a eu 49%.

L’autre nouvelle est la très réelle régression politique de la vraie droite, l’ADQ, en nette perte de vitesse depuis son pic de 2007.

Évidemment, je me répète, ces votes et intentions de votes sont polluées par un grand nombre d’autres considérations: les chefs, la question nationale, la corruption, etc.

Les choses, au niveau fédéral

Peut-être pourrions-nous regarder du côté du vote et des intentions de vote fédérales au Québec pour déceler la montée de la droite?

Dans le graphique qui suit j’ai mis:

En bleu pâle, le vote du Bloc Québécois, puis la dernière intention de vote mesurée par Léger ce 10 novembre. Évidemment, depuis 1997 et la prise de direction du Bloc par Gilles Duceppe, ex-marxiste et ex-permanent de la CSN, on pourrait vouloir additionner ce vote à celui de la gauche — mais je préfère l’isoler, pour plus de clarté.

En bleu foncé, on trouve le Parti conservateur (et ses prédécesseurs, le Reform et l’Alliance).

En orange, on trouve le NPD, additionné du Parti vert.

J’ai délibérément omis d’ajouter le Parti libéral du Canada, centriste. Mais à l’élection de 2008, il aurait fallu l’additionner à la gauche, car le programme écolo-progressiste de Stéphane Dion portait clairement vers la gauche (23,7% du vote au Québec).

Mais voyez ce que ça donne:

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Vous voyez la montée de la droite depuis 2006 ? Non ? (Cliquez pour agrandir)

Ici encore, le mouvement récent le plus marqué est la chute du parti de droite fédéral depuis 2006, la montée du NPD+le Parti vert puis, à l’automne 2010, une première historique: le Québec compte davantage d’électeurs qui choisissent des partis de gauche que le parti de droite !

bye-bye-263648Sans même compter le Bloc, évidemment. (J’ajoute les verts à la gauche car la droite est ici clairement climato-sceptique, contrairement à l’essentiel de la droite européenne.)

Ces deux graphiques devraient nous conduire à conclure à une nette montée de la gauche.  Ou du moins nous interdire de parler d’une réelle montée de la droite.

(*J’ai étoffé ce paragraphe depuis sa première rédaction.)

Demain: les thèses de droite percent-elles vraiment dans l’opinion ?

Bock-Coté et la solitude du Gaulliste québécois

fin-de-cycleQuelle joie de lire Fin de cycle, de Mathieu Bock-Coté ! Joie d’être mis en présence d’une intelligence vive, au verbe précis, aux concepts assumés. Joie de retrouver sur la page un interlocuteur engagé, engageant, inquiet pour son peuple et son pays rêvé, soucieux de son passé comme de son avenir. L’exact contraire du cynique.

On voudrait débattre avec lui, page après page, car sa prose mobilise l’émotion autant que l’intellect. Et suscite, chez ce lecteur-ci en tout cas, moins d’approbations que de désaccords. Ce billet ne fera donc pas justice à l’ensemble des questions qu’il soulève.

Le problème avec les Fins

Fukuyama, qui avait fameusement prédit en 1992 la « Fin de l’histoire » s’en mord sûrement encore les doigts. Et lorsque Mathieu Bock-Coté a remis son manuscrit, l’an dernier, le Parti québécois semblait en lambeaux, l’appui a la souveraineté avait quitté les 40% pour s’aventurer dans les 30% et on trouvait des députés péquistes pour craindre la disparition prochaine de leur parti – prédiction reprise par Mathieu dans son ouvrage.

La conjoncture politique étant une maîtresse cruelle, Mathieu publie son livre au moment ou le PQ, tel un phœnix, renaît de ses cendres, mobilise une pluralité des électeurs qui pourraient, demain lui donner un gouvernement majoritaire, redonne a son chef le titre de ‘meilleure premier ministre’, renvoie la souveraineté dans ses 40e dessus et fait dire au fils de Pierre Trudeau qu’une surdose de conservatisme-à-la-Harper pourrait faire de lui un séparatiste.

Que s’est-il passé, a demandé Guy-A Lepage a Bock-Coté, excellent lors de son récent passage à Tout le Monde en Parle.  « Il y a parfois des miracles en politique » a-t-il du répondre dans un sourire qu’a du souvent utiliser Fukuyama.

Je suis le dernier à lui en tenir rigueur, ayant déjà donné moi-même dans la fin de cycle. J’ai d’ailleurs droit dans son livre à une citation en exergue : « La fin est proche. Elle est juste derrière nous. » C’étaient les premiers mots de Sortie de Secours, publié en 2000. J’y déclarais aussi la fin du cycle politique pouvant mener à l’indépendance et prophétisais, à moins d’un sursaut marqué au coin du réalisme, un engourdissement durable de la volonté souverainiste. En 2005, le scandale des commandites venait me contredire en repoussant dans la zone majoritaire la volonté de souveraineté.

On sait la réalité terrible avec les optimistes, ces cocus du réel. Mais elle l’est aussi souvent avec les pessimistes. C’est bien ainsi.

La prise d’otages progressiste

Comme il l’avait fait dans son ouvrage précédent, La dénationalisation tranquille, Mathieu fait le procès de la dérive post-référendaire des souverainistes. Il s’agit de la période ouverte lors discours de Jacques Parizeau du soir du référendum en 1995 et qui connut son apogée sous la direction péquiste d’André Boisclair, exprimant la volonté de remplacer le nationalisme identitaire par le nationalisme civique, fondé sur les chartes.

Il fut donc mis complètement en porte-à-faux de l’opinion, lors de la crise des accommodements raisonnables, sur laquelle Mario Dumont eut, lui, les bons instincts, sinon les bonnes solutions.

Bock-Côté a quatre bêtes noires dans cette évolution post-95 : le remplacement de l’identité nationale par la sacralisation des chartes (ce que l’historien Éric Bédard avait aussi bien diagnostiqué dans son excellent texte « La Trudeauisation des esprits »), l’introduction du cours Éthique et culture religieuse comme une volonté d’enseigner au peuple les bienfaits du multiculturalisme; la nouvelle mouture de l’enseignement de l’histoire, visant également à javelliser l’histoire nationale de tout ce qu’elle a de singulière par rapport à l’évolution des autres peuples; la réforme pédagogique dites des compétences transversales.

L’auteur est ici en terrain solide. Mais il le quitte pour faire un procès plus général de l’évolution du mouvement souverainiste, affirmant que le PQ était dès son origine « porteur du virus idéologique qui le fera mourir progressivement en confondant l’émancipation nationale et l’émancipation sociale ». Pour lui, la volonté de modernité en soi et le progressisme a « kidnappé » le combat national.

Mathieu tente de faire la synthèse entre le procès plus général fait contre la Révolution tranquille comme rupture et rejet du passé duplessiste dont il faudrait, selon lui, penser plus de bien et l’évolution du souverainisme.

C’est net, Mathieu Bock-Côté est un conservateur et, pour lui, l’identification du PQ et du Bloc avec les causes progressistes (quête d’égalité, mariages gai, jeunes contrevenants) – mais Mathieu fait une importante exception pour les droits des femmes – arrache le PQ de la tradition conservatrice d’une partie de l’électorat, qui s’est donc cherché à l’ADQ, aujourd’hui à la CAQ, en mai dernier au…. NPD ?

sourcesIl y des vérités et des problèmes avec cette analyse. Mathieu admet que René Lévesque a beaucoup fait pour accompagner le vote conservateur vers la coalition péquiste. (Ici encore Éric Bédard en fait un excellent récit dans son livre Recours aux sources (Boréal) qu’il faut lire seul ou en tandem avec Fin de cycle.)

Mais il omet de signaler combien Lévesque et ses successeurs ont été pragmatiques envers les conservateurs, mettant l’émancipation nationale au premier plan face à l’émancipation sociale, chaque fois que nécessaire.

Ainsi de l’alliance entre le PQ et le parti de Brian Mulroney à l’élection de 1984, donnant aux libéraux de Trudeau une raclée historique, pour avoir imposé une constitution au Québec. Ainsi de l’alliance de Jacques Parizeau et de Bernard Landry avec le même Mulroney en faveur du libre-échange avec les États-Unis.

Parizeau a mené ensuite deux campagnes, celle de 1992 contre Charlottetown et celle de 1995 pour la souveraineté, en ménageant des alliances avec un ex-ministre conservateur, Lucien Bouchard, et le chef de l’ADQ, Mario Dumont.

Dans la période post-95, la pire selon Bock-Côté, les péquistes ont fait le plus grand sacrifice idéologique de tous, pour le bien, pensaient-ils, de la cause nationale, en choisissant comme chef un ancien conservateur : Lucien Bouchard. Ils l’ont suivi dans son virage pour le déficit zéro, ce qui demandait une abnégation considérable.

Mathieu (et Éric Bédard) en veulent beaucoup au Bloc Québécois d’avoir fait alliance avec le NPD et le Parti libéral pour une tentative de coalition en  décembre 2008 pour empêcher Harper, minoritaire, de faire un brusque virage à droite. Mathieu affirme qu’il s’agissait d’une « alliance centralisatrice ». La présence de Stéphane Dion dans le portrait pouvait sembler l’indiquer. Mais la lecture du texte de l’entente révélait qu’au contraire le Québec y faisait un gain majeur recherché depuis 40 ans : celui du droit de retrait avec compensation de tout nouveau programme fédéral. Trudeau et Chrétien (et Dion) s’étaient battus bec et ongles pour que jamais cette clause n’apparaisse où que ce soit.

L’absence, dans Fin de cycle, de toute référence à la tentative précédente de coalition entre le Bloc, le NPD et… Stephen Harper, lorsque les libéraux étaient minoritaires, mérite qu’un reproche soit fait à l’auteur.

La nouvelle époque

Que le mouvement souverainiste, de 1995 à 2007, ait connu des errances, c’est indubitable. Mais on aurait aimé que Mathieu donne plus d’importance aux changements opérés au cours des cinq dernières années.

Lorsque à l’été 2007, Pauline Marois réintroduit le « Nous », elle sonne la fin de la récréation, la fin de la trudeauisation des esprits. Lorsqu’en 2008, elle propose son projet de loi sur l’identité (transparence totale : j’ai participé à cette démarche), lorsqu’elle approuve une charte de la laïcité mais veut respecter le patrimoine historique québécois – donc son marquage historique religieux, donc le respect du « déjà là » que réclame l’auteur – lorsqu’elle donne le feu vert pour un renforcement du dispositif linguistique, lorsqu’elle le fait en opposition à des forces encore engoncées dans la dérive chartiste; lorsqu’elle promet de remettre le cours Éthique et culture religieuse en débat, de ramener une véritable lecture de l’histoire nationale dans les classes, lorsque son parti l’appuie massivement dans cette voie…

…cela mérite, il me semble, davantage qu’un paragraphe. Le mouvement souverainiste a changé d’époque.

Il reste, c’est évident, trop social-démocrate pour Mathieu Bock-Côté.  Il doit, c’est certain, pouvoir aussi s’adresser aux électeurs conservateurs. Encore faudrait-il savoir ce que cela signifie, en 2012.

Cela ne signifie certainement pas les libertariens. Mathieu en fait, dans la conclusion de son ouvrage, une critique acide. Deux extraits :

[Cette droite libertarienne] se réclame de l’ypermodernité et entend parachever la Révolution tranquille en livrant les Québécois à un individualisme libertaire, technocratique et mondialisé.

La droite entend ainsi faire concurrence à la gauche dans le registre du progressisme, en faisant du droit de choisir de l’individu, de son droit de se désaffilier de toutes les institutions sociales, le seul horizon légitime de l’action politique.

Mathieu Bock-Côté est révulsé par cet individualisme à outrance, qui scinde l’individu de son groupe social, de ses réseaux, de sa nation. Et par cette critique, Mathieu révèle un aspect de sa position politique qu’il fait bon de lire, en fin d’ouvrage :

[La nouvelle droite] si elle vise juste lorsqu’elle dénonce la bureaucratisation abusive des rapports sociaux ou lorsqu’elle critique le gonflement irresponsable de la dette publique, elle erre gravement lorsqu’elle fait le procès de la solidarité sociale mise en forme politiquement par l’État, comme si l’individualisme ne devait pas équilibrer son indispensable appel à la responsabilité individuelle par un souci de justice envers les moins favorisés, qui ne sont pas nécessairement des irresponsables, mais des victimes de restructurations économiques ou sociales qui se calculent à l’échelle mondiale mais qui dévastent des vies bien réelles, qui ont peu d’emprise sur les circonstances qui s’abattent sur elles.

L’auteur de Fin de cycle n’est donc pas un libertarien. Il cherche une définition du mot conservateur qui lui soit propre. Au fond, c’est un Gaulliste. Un Gaulliste québécois. Respect pour l’histoire, pour la Nation, pour le rôle de l’État, scepticisme face aux idéologues du changement. Un Gaulliste un peu seul. Heureusement pour lui, le nationalisme québécois n’est peut-être pas en fin de cycle. Une coalition gagnante est toujours possible. Lui, le Gaulliste québécois, pourra y trouver sa place.

On peut commander Fin de cycle ici.

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Que conserver du conservatisme ?

Pendant les vacances, quelques billets de blogue choisis, en rappel.

Mes-Aïeux-2-300x300-150x150La chose mérite d’être rappelée : les radios avaient d’abord refusé de programmer la chanson de Mes Aïeux, Dégénérations, lors de sa sortie en août 2004. C’est le public qui l’a imposé et en a fait, deux ans plus tard, le champion des palmarès.

L’historien Éric Bédard ouvre son excellent recueil Recours aux sources avec un essai sur Dégénérations : sa genèse, sa place dans la culture musicale, son message, les explications données par ses auteurs, son originalité dans le reste de la production de Mes Aïeux. Un travail de mise en contexte riche et signifiant. De la belle ouvrage.

Bédard s’en sert comme d’une pièce à conviction majeure dans son plaidoyer pour sortir la politique québécoise de son obsession pour l’avenir ou pour le présent et mieux l’enraciner dans une continuité historique où « l’avant » a encore un sens. Il écrit:

« Le succès du groupe répond moins à une nostalgie du bon vieux temps qu’à un désir de filiation qui prend forme dans un contexte où les Québécois francophones souhaitent renouer avec leur être identitaire. »

Pour Bédard, et on ne le lui conteste pas, Dégénérations fut la façon qu’ont eu ses auteurs et ses auditeurs d’affirmer, contre le vœu des radios cherchant à tout prix la nouveauté et en plein débat sur les accommodements raisonnables, que notre existence s’inscrit dans une durée, que nous sommes les héritiers (ou les fossoyeurs) de quelque chose, que nous ne sommes pas que des atomes dans un monde déstructuré.

C’était notre façon de nous dire, en un sens, conservateurs :

« Si l’on interprète le terme conservateur comme désignant un sain scepticisme par rapport à tout de qui est présenté comme un progrès irréversible – le marché autorégulé, la mondialisation, la fusion des cultures, la perfectibilité infinie de l’homme grâce à une rééducation planifiée – on pourrait peut-être qualifier Mes Aïeux de groupe conservateur. »

sourcesÉric Bédard, comme Mathieu Bock-Côté dans Fin de cycle dont j’ai parlé ici, sont des conservateurs, avec un « C » minuscule. (Ce qui ne les empêche pas d’avoir un préjugé favorable à ce que veulent, disent ou font les Conservateurs à majuscule, sauf sur la question nationale). Mais ils ont ceci de particulier qu’ils sont à la recherche d’une définition de leur conservatisme.

Ils sont conscients du degré de difficulté. Éric écrit : « En tentant de mieux comprendre le conservatisme, l’historien ne se comporte-t-il pas comme un ‘antiquaire’, attaché à des vieilleries inutiles, à une pensée passéiste? »

Tout dépend de la définition qu’on en donne, évidemment. Bédard et Bock-Côté sont très montés contre le récit dominant qui fait de la Révolution tranquille une rupture, plutôt qu’un tournant, de l’histoire québécoise. On les sent rageurs contre ce qu’ils appellent à répétition la « vulgate de la Grande noirceur », terme impropre, à leurs yeux, pour décrire un Québec  cléricalo-duplessiste, certes, mais qu’ils voient plutôt gris pâle que noir foncé.

Je ne me permettrai pas d’entrer dans ce débat. Je noterai simplement qu’en 2012, le citoyen québécois qui était adulte du temps de Duplessis est maintenant âgé de plus de 70 ans, et que la question du conservatisme ne se joue plus sur le respect ou l’irrespect porté au Cheuf.

Mes amis Éric et Mathieu le savent, et tentent de donner des définitions plus actuelles d’une posture, pour ne pas parler de programme, conservateur qui serait plus à même de rassembler sous la tente souverainiste une partie de l’électorat qui s’y sent exclu par une élite péquisto-technocratique.

Au-delà des combats spécifiques évoqués dans le billet précédent (opposition au multiculturalisme, au cours Éthique et culture religieuse, à l’aseptisation des cours d’histoire, à la réforme pédagogique qui préfère le contenant au contenu), quelle définition donner à ce conservatisme québécois du XXIe siècle ?

Mathieu offre celle-ci :

« une disposition fondamentale défavorable à l’utopisme et à sa conséquence inévitable, la technocratisation de la société. Au conservateur, le mythe de l’homme nouveau fait peur, il l’inquiète ».

Et encore :

« La tradition, qui n’est pas qu’un bric-à-brac de coutumes plus ou moins désuètes, est le premier des contre-pouvoirs : elle limite la prétention démiurgique du pouvoir à refondre la société comme si elle lui appartenait, comme si la société appartenait à l’État. Elle rappelle que la société dispose de bien des savoirs accumulés par son expérience historique […] »

Éric ancre sa propre définition dans le principe même du combat souverainiste, en opposition à sa dérive multiculturaliste et chartiste. Il faut, écrit-il, comprendre :

« le conservatisme comme un respect du donné, comme un sain scepticisme face à toutes les vulgates progressistes. Si nous refusons, comme souverainistes, de nous poser en héritiers d’une histoire, nous risquons de dépouiller ce projet de l’un de ses principaux fondements. Ce qui donne vraiment sens à l’indépendance, cela reste le désir de reconnaissance d’une communauté historique, d’une culture précaire mais bien vivante. »

Souveraineté, conservatisme et « Projet de société »

Mes lecteurs me savent plutôt portés vers la gauche. J’ai même écrit un long essai sur les voies de sortie du capitalisme. Mais je suis très attentif aux écrits des Bock-Côté, Bédard, Joseph Facal et autres, qui habitent sur un autre versant du mouvement souverainiste.

Il arrive qu’ils me fassent sourire. Quand Mathieu écrit, par exemple, que le conservatisme représente peut-être « le seul avenir de l’idée d’indépendance », je crois entendre Amir Khadir tenter de me convaincre que seul un authentique projet de société de gauche peut mener à la souveraineté  — et que le PQ est trop centriste pour y parvenir.

Ces questions sont importantes car elles posent la question de la coalition souverainiste à venir. Et, en-deçà, du positionnement politique d’un futur gouvernement péquiste.

Éric et Mathieu savent que je suis avec eux lorsqu’il est question de réintroduire le combat souverainiste dans une continuité historique, et identitaire, qui lui donne sa réalité, son épaisseur, sa logique, sa raison d’être.

La souveraineté ne pose qu’une question : la capacité pour une communauté historique d’acquérir la liberté de définir elle-même son avenir. Cette capacité n’est ni de gauche, ni de droite.  Elle se vaut en elle-même.

Toute volonté de trop définir quel « projet de société » porterait un Québec souverain, toute volonté de figer même, comme le veut Québec solidaire, dans une constitution pré-référendaire les principes de gouvernement (écologiste, féministe, égalitariste, tout ce que j’applaudirais par ailleurs) constitue un déni de l’objectif même de la souveraineté : l’acquisition de la liberté. En lestant le projet du programme des uns et des autres – et nécessairement des uns à l’exclusion des autres – on confisque à l’avance la liberté qu’on prétend vouloir obtenir. Et en restreignant la coalition aux seuls citoyens qui partagent ces choix de société, on soustrait plutôt qu’additionner, on rend une victoire du Oui plus difficile encore.

Ce qui ne signifie pas que chaque composante du mouvement souverainiste ne puisse espérer voir ses thèses triompher dans le Québec indépendant de demain, et mobiliser leurs troupes et leurs électorats en fonction de ces espoirs. Plus il y aura de « projets » souverainistes, de droite comme de gauche, plus le rassemblement sera possible au point de passage commun: l’acquisition de la liberté politique. L’essentiel est de ne pas figer un projet comme le seul, à l’exclusion des autres.

Par ailleurs je retournerais contre ses auteurs le principe qui leur est cher du respect pour le « déjà là » — par opposition à toutes les innovations que les sociaux-démocrates tentent d’introduire.  Cinquante ans de Révolution tranquille, cela fait beaucoup de déjà là, qui n’y était pas avant. De « maintenant là ». Et on ne peut, au nom de l’existence d’un électorat conservateur québécois qui ne s’est pas encore fixé, prétendre que le Québec n’a pas de centre de gravité politique, qu’on appelle rapidement des « valeurs québécoises », et qui sont très souvent en opposition avec les Conservateurs (avec la majuscule) qui sont au pouvoir à Ottawa.

Le sain scepticisme face au changement, c’est aussi le sain scepticisme face à la révolution conservatrice qu’on tente de nous imposer. Pour prendre un mauvais exemple, ce n’est pas parce que la reine est déjà là qu’on va applaudir son grand retour. D’autant que notre opposition à la monarchie était, elle aussi, déjà là.

Comme je l’écris dans La droite K.-O., j’estime que le Parti québécois, dont le centre de gravité est au centre-gauche, doit trouver le moyen de tendre la main aux électeurs conservateurs sans se renier et sans transiger avec ses objectifs de justice sociale. Une façon de le faire est de mettre en avant des thèmes qu’imposent l’actualité et qui transcendent les familles idéologiques : l’intégrité, le nationalisme économique, l’affirmation identitaire et la souveraineté.

Dans ce contexte, le mot « conservatisme » ne me semble pas d’une grande utilité. Stephen Harper lui fait beaucoup de tort. Gaullisme serait préférable, mais cela ne fait pas très québécois.

Éric Bédard, dans un de ses essais, donne la combinaison qui permet de réconcilier le projet indépendantiste avec les sources historiques de la nation. Il l’a trouvé chez René Lévesque :

« Héritier plus impatient qu’ingrat, Lévesque reprochait surtout aux élites d’autrefois d’avoir survalorisé le paysan au détriment du coureur des bois. Certes, comme les nationalistes traditionnels, il fallait s’inspirer de la ‘volonté de continuer’ des prédécesseurs, se souvenir que ce peuple était enraciné dans une histoire longue.

Mais le temps était venu pour ces racines de donner de meilleurs fruits. »

Voilà bien une attitude qu’il vaut la peine de retrouver, et de conserver.

Billet d’abord publié en avril 2012.