Octobre 70: la grande peur de la jeunesse

Au cœur de l’argumentaire du pouvoir, en Octobre 1970, on trouve la jeunesse. Personne, à Ottawa, Québec ou Montréal, ne pense que le Front de libération du Québec, qui détient alors deux otages, puisse traduire son discours révolutionnaire en réelle tentative de prise du pouvoir. En réelle insurrection.

Or il faut pouvoir affirmer qu’existe au Québec, à ce moment, un état « d’insurrection appréhendée» pour invoquer la Loi sur les mesures de guerre qui donne aux policiers le droit d’arrêter et de perquisitionner sans mandats, puis de détenir des citoyens pendant 90 jours.

Mais si la jeunesse étudiante, motivée par l’action du FLQ, prenait la rue, on aurait là, pensent les stratèges de la crise à Ottawa, le cocktail explosif. Le grand mérite de l’ouvrage que vient de rééditer et compléter l’historien Éric Bédard, Chroniques d’une Insurrection appréhendée, est de nous plonger dans le mouvement étudiant de 1970 et de nous donner une réelle température des lieux, au moment des événements.

Une grève avait immobilisé certains Cégeps et universités en 1968,  des leaders étudiants avaient participé une émeute célèbre, le 24 juin 1968, avant-veille de l’élection fédérale qui portera Pierre Trudeau au pouvoir. Mais derrière le brouillard des gaz lacrymogènes, nous démontre Bédard, on trouve davantage de désarroi que de détermination. Le débat interne sur les objectifs du mouvement étudiant conduit en 1969 à la dissolution de la grande association étudiante nationale, ce qui laisse le mouvement sans structure et sans leadership au moment d’Octobre. Une énorme manifestation fut organisée en 1968 en faveur de McGill français, mais ses leaders furent écartés de l’association de l’université anglophone par la suite. De même une occupation célèbre a eu lieu dans ce qui deviendra Concordia pour défendre les droits des étudiants noirs, mais cette action même allait tempérer les ardeurs étudiantes pour la suite.

Bédard démontre brillamment comment le mouvement étudiant aborde Octobre 1970 en état de désorganisation et de démobilisation. Reste que, dans les Facultés de sciences sociales francophones en particulier, les thèses indépendantistes, voire la sympathie avec le FLQ, est considérable.

Cliquer sur l’image pour s’abonner.

Le fil des événements

Il se passe peu de choses sur les campus entre le jour de l’enlèvement du diplomate britannique Richard Cross, le 5 octobre, et celui du ministre du travail du Québec Pierre Laporte, le 10. Comme certains syndicats, des groupes d’étudiants appuient « les objectifs » du FLQ et, comme Claude Ryan, René Lévesque et plusieurs autres, appuient l’idée de libérer les prisonniers felquistes en échange des otages.

La journée-clé est le 14 octobre. L’intellectuel du FLQ Pierre Vallières se rend à l’Université de Montréal et sa présence débouche sur le débrayage des étudiants de sciences sociales, en appui aux demandes felquistes. Le lendemain, à la très jeune UQAM, des étudiants votent la grève et occupent deux des pavillons. La direction de l’Université décide de fermer toute l’institution à titre préventif.

Le 15 au soir, quelques heures avant le début de la rafle policière qui mettra presque 500 québécois en prison, ils sont 3000 étudiants et syndicalistes rassemblés au Centre Paul Sauvé à Rosemont à reprendre les slogans felquistes, à l’appel des Vallières, Michel Chartrand et robert Lemieux. Mais une fois la soirée terminée, les 3000 militants retournent sagement chez eux.

Ils se réveilleront dans un Montréal quadrillé par des soldats. Aucune manifestation n’est organisée, aucune émeute ne vient troubler la métropole.

En braquant sa loupe d’historien sur le mouvement étudiant de la fin des années 60, Bédard remet les choses en perspective. L’agitation étudiante du temps était réelle, mais désorganisée et fragmentée. Elle ne présentait aucun danger pour le pouvoir. Elle pâlit en comparaison des mobilisations étudiantes de 2005 et surtout de 2012.

En Octobre 1970, pour observer au sein du mouvement étudiant de quoi appréhender une insurrection, il fallait une énorme dose de mauvaise foi. De toute évidence, cette mauvaise foi était au pouvoir.

On peut commander le livre ici.


Maintenant disponible

Pré-commandez ces jours prochaines et
obtenez la livraison gratuite (au Québec avec le Code Promo: octobre)

Plonger au cœur des journées historiques du Québec

Il y a ceux qui veulent la grande saga. Suivre l’aventure depuis le tout premier moment et savourer chaque rebondissement jusqu’au dénouement.

Il y a ceux qui veulent aller à l’essentiel, le juteux, le croustillant, l’historique.

Pour ces derniers, la lecture de Dix journées qui ont fait le Québec s’impose. J’ai lu la version livre de poche, publiée cette année, plutôt que le beau livre, disponible, qui fut un best-seller en 2013.

De la fondation de Québec par Champlain au référendum de 1995, l’ouvrage aborde l’essentiel des tournants de notre vie collective. Certains chapitres sont plus analytiques, comme celui consacré à la rédaction de la constitution de 1867, par la constitutionnaliste Eugénie Brouillet. D’autres nous entraînent dans le récit, à fleur de vie, comme la relation des émeutes de la conscription, à Québec, au moment de la première guerre mondiale, par l’historienne Béatrice Richard.

J’ai beaucoup appris, grâce à l’historien Denys Delage, sur les dessous de la grande paix de Montréal, la complexité des rapports entre autochtones, puis entre eux et les français. Sur le tour de force que constitue, dans l’histoire des relations continentales entre premières nations et européens, ce traité unique.

L’élection de 1960, qui ouvre la Révolution tranquille, est racontée par l’historien Éric Bédard. Il nous apprend qu’il s’en est vraiment fallu de peu pour que l’Union nationale ne remporte encore une victoire, et fasse rater au Québec son rendez-vous avec l’histoire.

Le recueil est, forcément, limité. Le nombre 10 ne permet d’inclure ni la répression qui suit la rébellion des patriotes, ni la nationalisation de l’électricité, ni le rapatriement de la constitution, ni la fondation du PQ. Mais peut-être a-t-il bien fait d’attirer notre attention sur les dix journées choisies. On en redemande.

On peut commander ici le livre de poche

Ou le grand livre illustré.

 


La bande-annonce de ma dernière balado:

On s’abonne ici.

 

Que conserver du conservatisme ?

Pendant les vacances, quelques billets de blogue choisis, en rappel.

Mes-Aïeux-2-300x300-150x150La chose mérite d’être rappelée : les radios avaient d’abord refusé de programmer la chanson de Mes Aïeux, Dégénérations, lors de sa sortie en août 2004. C’est le public qui l’a imposé et en a fait, deux ans plus tard, le champion des palmarès.

L’historien Éric Bédard ouvre son excellent recueil Recours aux sources avec un essai sur Dégénérations : sa genèse, sa place dans la culture musicale, son message, les explications données par ses auteurs, son originalité dans le reste de la production de Mes Aïeux. Un travail de mise en contexte riche et signifiant. De la belle ouvrage.

Bédard s’en sert comme d’une pièce à conviction majeure dans son plaidoyer pour sortir la politique québécoise de son obsession pour l’avenir ou pour le présent et mieux l’enraciner dans une continuité historique où « l’avant » a encore un sens. Il écrit:

« Le succès du groupe répond moins à une nostalgie du bon vieux temps qu’à un désir de filiation qui prend forme dans un contexte où les Québécois francophones souhaitent renouer avec leur être identitaire. »

Pour Bédard, et on ne le lui conteste pas, Dégénérations fut la façon qu’ont eu ses auteurs et ses auditeurs d’affirmer, contre le vœu des radios cherchant à tout prix la nouveauté et en plein débat sur les accommodements raisonnables, que notre existence s’inscrit dans une durée, que nous sommes les héritiers (ou les fossoyeurs) de quelque chose, que nous ne sommes pas que des atomes dans un monde déstructuré.

C’était notre façon de nous dire, en un sens, conservateurs :

« Si l’on interprète le terme conservateur comme désignant un sain scepticisme par rapport à tout de qui est présenté comme un progrès irréversible – le marché autorégulé, la mondialisation, la fusion des cultures, la perfectibilité infinie de l’homme grâce à une rééducation planifiée – on pourrait peut-être qualifier Mes Aïeux de groupe conservateur. »

sourcesÉric Bédard, comme Mathieu Bock-Côté dans Fin de cycle dont j’ai parlé ici, sont des conservateurs, avec un « C » minuscule. (Ce qui ne les empêche pas d’avoir un préjugé favorable à ce que veulent, disent ou font les Conservateurs à majuscule, sauf sur la question nationale). Mais ils ont ceci de particulier qu’ils sont à la recherche d’une définition de leur conservatisme.

Ils sont conscients du degré de difficulté. Éric écrit : « En tentant de mieux comprendre le conservatisme, l’historien ne se comporte-t-il pas comme un ‘antiquaire’, attaché à des vieilleries inutiles, à une pensée passéiste? »

Tout dépend de la définition qu’on en donne, évidemment. Bédard et Bock-Côté sont très montés contre le récit dominant qui fait de la Révolution tranquille une rupture, plutôt qu’un tournant, de l’histoire québécoise. On les sent rageurs contre ce qu’ils appellent à répétition la « vulgate de la Grande noirceur », terme impropre, à leurs yeux, pour décrire un Québec  cléricalo-duplessiste, certes, mais qu’ils voient plutôt gris pâle que noir foncé.

Je ne me permettrai pas d’entrer dans ce débat. Je noterai simplement qu’en 2012, le citoyen québécois qui était adulte du temps de Duplessis est maintenant âgé de plus de 70 ans, et que la question du conservatisme ne se joue plus sur le respect ou l’irrespect porté au Cheuf.

Mes amis Éric et Mathieu le savent, et tentent de donner des définitions plus actuelles d’une posture, pour ne pas parler de programme, conservateur qui serait plus à même de rassembler sous la tente souverainiste une partie de l’électorat qui s’y sent exclu par une élite péquisto-technocratique.

Au-delà des combats spécifiques évoqués dans le billet précédent (opposition au multiculturalisme, au cours Éthique et culture religieuse, à l’aseptisation des cours d’histoire, à la réforme pédagogique qui préfère le contenant au contenu), quelle définition donner à ce conservatisme québécois du XXIe siècle ?

Mathieu offre celle-ci :

« une disposition fondamentale défavorable à l’utopisme et à sa conséquence inévitable, la technocratisation de la société. Au conservateur, le mythe de l’homme nouveau fait peur, il l’inquiète ».

Et encore :

« La tradition, qui n’est pas qu’un bric-à-brac de coutumes plus ou moins désuètes, est le premier des contre-pouvoirs : elle limite la prétention démiurgique du pouvoir à refondre la société comme si elle lui appartenait, comme si la société appartenait à l’État. Elle rappelle que la société dispose de bien des savoirs accumulés par son expérience historique […] »

Éric ancre sa propre définition dans le principe même du combat souverainiste, en opposition à sa dérive multiculturaliste et chartiste. Il faut, écrit-il, comprendre :

« le conservatisme comme un respect du donné, comme un sain scepticisme face à toutes les vulgates progressistes. Si nous refusons, comme souverainistes, de nous poser en héritiers d’une histoire, nous risquons de dépouiller ce projet de l’un de ses principaux fondements. Ce qui donne vraiment sens à l’indépendance, cela reste le désir de reconnaissance d’une communauté historique, d’une culture précaire mais bien vivante. »

Souveraineté, conservatisme et « Projet de société »

Mes lecteurs me savent plutôt portés vers la gauche. J’ai même écrit un long essai sur les voies de sortie du capitalisme. Mais je suis très attentif aux écrits des Bock-Côté, Bédard, Joseph Facal et autres, qui habitent sur un autre versant du mouvement souverainiste.

Il arrive qu’ils me fassent sourire. Quand Mathieu écrit, par exemple, que le conservatisme représente peut-être « le seul avenir de l’idée d’indépendance », je crois entendre Amir Khadir tenter de me convaincre que seul un authentique projet de société de gauche peut mener à la souveraineté  — et que le PQ est trop centriste pour y parvenir.

Ces questions sont importantes car elles posent la question de la coalition souverainiste à venir. Et, en-deçà, du positionnement politique d’un futur gouvernement péquiste.

Éric et Mathieu savent que je suis avec eux lorsqu’il est question de réintroduire le combat souverainiste dans une continuité historique, et identitaire, qui lui donne sa réalité, son épaisseur, sa logique, sa raison d’être.

La souveraineté ne pose qu’une question : la capacité pour une communauté historique d’acquérir la liberté de définir elle-même son avenir. Cette capacité n’est ni de gauche, ni de droite.  Elle se vaut en elle-même.

Toute volonté de trop définir quel « projet de société » porterait un Québec souverain, toute volonté de figer même, comme le veut Québec solidaire, dans une constitution pré-référendaire les principes de gouvernement (écologiste, féministe, égalitariste, tout ce que j’applaudirais par ailleurs) constitue un déni de l’objectif même de la souveraineté : l’acquisition de la liberté. En lestant le projet du programme des uns et des autres – et nécessairement des uns à l’exclusion des autres – on confisque à l’avance la liberté qu’on prétend vouloir obtenir. Et en restreignant la coalition aux seuls citoyens qui partagent ces choix de société, on soustrait plutôt qu’additionner, on rend une victoire du Oui plus difficile encore.

Ce qui ne signifie pas que chaque composante du mouvement souverainiste ne puisse espérer voir ses thèses triompher dans le Québec indépendant de demain, et mobiliser leurs troupes et leurs électorats en fonction de ces espoirs. Plus il y aura de « projets » souverainistes, de droite comme de gauche, plus le rassemblement sera possible au point de passage commun: l’acquisition de la liberté politique. L’essentiel est de ne pas figer un projet comme le seul, à l’exclusion des autres.

Par ailleurs je retournerais contre ses auteurs le principe qui leur est cher du respect pour le « déjà là » — par opposition à toutes les innovations que les sociaux-démocrates tentent d’introduire.  Cinquante ans de Révolution tranquille, cela fait beaucoup de déjà là, qui n’y était pas avant. De « maintenant là ». Et on ne peut, au nom de l’existence d’un électorat conservateur québécois qui ne s’est pas encore fixé, prétendre que le Québec n’a pas de centre de gravité politique, qu’on appelle rapidement des « valeurs québécoises », et qui sont très souvent en opposition avec les Conservateurs (avec la majuscule) qui sont au pouvoir à Ottawa.

Le sain scepticisme face au changement, c’est aussi le sain scepticisme face à la révolution conservatrice qu’on tente de nous imposer. Pour prendre un mauvais exemple, ce n’est pas parce que la reine est déjà là qu’on va applaudir son grand retour. D’autant que notre opposition à la monarchie était, elle aussi, déjà là.

Comme je l’écris dans La droite K.-O., j’estime que le Parti québécois, dont le centre de gravité est au centre-gauche, doit trouver le moyen de tendre la main aux électeurs conservateurs sans se renier et sans transiger avec ses objectifs de justice sociale. Une façon de le faire est de mettre en avant des thèmes qu’imposent l’actualité et qui transcendent les familles idéologiques : l’intégrité, le nationalisme économique, l’affirmation identitaire et la souveraineté.

Dans ce contexte, le mot « conservatisme » ne me semble pas d’une grande utilité. Stephen Harper lui fait beaucoup de tort. Gaullisme serait préférable, mais cela ne fait pas très québécois.

Éric Bédard, dans un de ses essais, donne la combinaison qui permet de réconcilier le projet indépendantiste avec les sources historiques de la nation. Il l’a trouvé chez René Lévesque :

« Héritier plus impatient qu’ingrat, Lévesque reprochait surtout aux élites d’autrefois d’avoir survalorisé le paysan au détriment du coureur des bois. Certes, comme les nationalistes traditionnels, il fallait s’inspirer de la ‘volonté de continuer’ des prédécesseurs, se souvenir que ce peuple était enraciné dans une histoire longue.

Mais le temps était venu pour ces racines de donner de meilleurs fruits. »

Voilà bien une attitude qu’il vaut la peine de retrouver, et de conserver.

Billet d’abord publié en avril 2012.

Que conserver du conservatisme ?

Mes-Aïeux-2-300x300-150x150La chose mérite d’être rappelée : les radios avaient d’abord refusé de programmer la chanson de Mes Aïeux, Dégénérations, lors de sa sortie en août 2004. C’est le public qui l’a imposé et en a fait, deux ans plus tard, le champion des palmarès.

L’historien Éric Bédard ouvre son excellent recueil Recours aux sources avec un essai sur Dégénérations : sa genèse, sa place dans la culture musicale, son message, les explications données par ses auteurs, son originalité dans le reste de la production de Mes Aïeux. Un travail de mise en contexte riche et signifiant. De la belle ouvrage.

Bédard s’en sert comme d’une pièce à conviction majeure dans son plaidoyer pour sortir la politique québécoise de son obsession pour l’avenir ou pour le présent et mieux l’enraciner dans une continuité historique où « l’avant » a encore un sens. Il écrit:

« Le succès du groupe répond moins à une nostalgie du bon vieux temps qu’à un désir de filiation qui prend forme dans un contexte où les Québécois francophones souhaitent renouer avec leur être identitaire. »

Pour Bédard, et on ne le lui conteste pas, Dégénérations fut la façon qu’ont eu ses auteurs et ses auditeurs d’affirmer, contre le vœu des radios cherchant à tout prix la nouveauté et en plein débat sur les accommodements raisonnables, que notre existence s’inscrit dans une durée, que nous sommes les héritiers (ou les fossoyeurs) de quelque chose, que nous ne sommes pas que des atomes dans un monde déstructuré.

C’était notre façon de nous dire, en un sens, conservateurs :

« Si l’on interprète le terme conservateur comme désignant un sain scepticisme par rapport à tout de qui est présenté comme un progrès irréversible – le marché autorégulé, la mondialisation, la fusion des cultures, la perfectibilité infinie de l’homme grâce à une rééducation planifiée – on pourrait peut-être qualifier Mes Aïeux de groupe conservateur. »

sourcesÉric Bédard, comme Mathieu Bock-Côté dans Fin de cycle dont j’ai parlé ici, sont des conservateurs, avec un « C » minuscule. (Ce qui ne les empêche pas d’avoir un préjugé favorable à ce que veulent, disent ou font les Conservateurs à majuscule, sauf sur la question nationale). Mais ils ont ceci de particulier qu’ils sont à la recherche d’une définition de leur conservatisme.

Ils sont conscients du degré de difficulté. Éric écrit : « En tentant de mieux comprendre le conservatisme, l’historien ne se comporte-t-il pas comme un ‘antiquaire’, attaché à des vieilleries inutiles, à une pensée passéiste? »

Tout dépend de la définition qu’on en donne, évidemment. Bédard et Bock-Côté sont très montés contre le récit dominant qui fait de la Révolution tranquille une rupture, plutôt qu’un tournant, de l’histoire québécoise. On les sent rageurs contre ce qu’ils appellent à répétition la « vulgate de la Grande noirceur », terme impropre, à leurs yeux, pour décrire un Québec  cléricalo-duplessiste, certes, mais qu’ils voient plutôt gris pâle que noir foncé.

Je ne me permettrai pas d’entrer dans ce débat. Je noterai simplement qu’en 2012, le citoyen québécois qui était adulte du temps de Duplessis est maintenant âgé de plus de 70 ans, et que la question du conservatisme ne se joue plus sur le respect ou l’irrespect porté au Cheuf.

Mes amis Éric et Mathieu le savent, et tentent de donner des définitions plus actuelles d’une posture, pour ne pas parler de programme, conservateur qui serait plus à même de rassembler sous la tente souverainiste une partie de l’électorat qui s’y sent exclu par une élite péquisto-technocratique.

Au-delà des combats spécifiques évoqués dans le billet précédent (opposition au multiculturalisme, au cours Éthique et culture religieuse, à l’aseptisation des cours d’histoire, à la réforme pédagogique qui préfère le contenant au contenu), quelle définition donner à ce conservatisme québécois du XXIe siècle ?

Mathieu offre celle-ci :

« une disposition fondamentale défavorable à l’utopisme et à sa conséquence inévitable, la technocratisation de la société. Au conservateur, le mythe de l’homme nouveau fait peur, il l’inquiète ».

Et encore :

« La tradition, qui n’est pas qu’un bric-à-brac de coutumes plus ou moins désuètes, est le premier des contre-pouvoirs : elle limite la prétention démiurgique du pouvoir à refondre la société comme si elle lui appartenait, comme si la société appartenait à l’État. Elle rappelle que la société dispose de bien des savoirs accumulés par son expérience historique […] »

Éric ancre sa propre définition dans le principe même du combat souverainiste, en opposition à sa dérive multiculturaliste et chartiste. Il faut, écrit-il, comprendre :

« le conservatisme comme un respect du donné, comme un sain scepticisme face à toutes les vulgates progressistes. Si nous refusons, comme souverainistes, de nous poser en héritiers d’une histoire, nous risquons de dépouiller ce projet de l’un de ses principaux fondements. Ce qui donne vraiment sens à l’indépendance, cela reste le désir de reconnaissance d’une communauté historique, d’une culture précaire mais bien vivante. »

Souveraineté, conservatisme et « Projet de société »

Mes lecteurs me savent plutôt portés vers la gauche. J’ai même écrit un long essai sur les voies de sortie du capitalisme. Mais je suis très attentif aux écrits des Bock-Côté, Bédard, Joseph Facal et autres, qui habitent sur un autre versant du mouvement souverainiste.

Il arrive qu’ils me fassent sourire. Quand Mathieu écrit, par exemple, que le conservatisme représente peut-être « le seul avenir de l’idée d’indépendance », je crois entendre Amir Khadir tenter de me convaincre que seul un authentique projet de société de gauche peut mener à la souveraineté  — et que le PQ est trop centriste pour y parvenir.

Ces questions sont importantes car elles posent la question de la coalition souverainiste à venir. Et, en-deçà, du positionnement politique d’un futur gouvernement péquiste.

Éric et Mathieu savent que je suis avec eux lorsqu’il est question de réintroduire le combat souverainiste dans une continuité historique, et identitaire, qui lui donne sa réalité, son épaisseur, sa logique, sa raison d’être.

La souveraineté ne pose qu’une question : la capacité pour une communauté historique d’acquérir la liberté de définir elle-même son avenir. Cette capacité n’est ni de gauche, ni de droite.  Elle se vaut en elle-même.

Toute volonté de trop définir quel « projet de société » porterait un Québec souverain, toute volonté de figer même, comme le veut Québec solidaire, dans une constitution pré-référendaire les principes de gouvernement (écologiste, féministe, égalitariste, tout ce que j’applaudirais par ailleurs) constitue un déni de l’objectif même de la souveraineté : l’acquisition de la liberté. En lestant le projet du programme des uns et des autres – et nécessairement des uns à l’exclusion des autres – on confisque à l’avance la liberté qu’on prétend vouloir obtenir. Et en restreignant la coalition aux seuls citoyens qui partagent ces choix de société, on soustrait plutôt qu’additionner, on rend une victoire du Oui plus difficile encore.

Ce qui ne signifie pas que chaque composante du mouvement souverainiste ne puisse espérer voir ses thèses triompher dans le Québec indépendant de demain, et mobiliser leurs troupes et leurs électorats en fonction de ces espoirs. Plus il y aura de « projets » souverainistes, de droite comme de gauche, plus le rassemblement sera possible au point de passage commun: l’acquisition de la liberté politique. L’essentiel est de ne pas figer un projet comme le seul, à l’exclusion des autres.

Par ailleurs je retournerais contre ses auteurs le principe qui leur est cher du respect pour le « déjà là » — par opposition à toutes les innovations que les sociaux-démocrates tentent d’introduire.  Cinquante ans de Révolution tranquille, cela fait beaucoup de déjà là, qui n’y était pas avant. De « maintenant là ». Et on ne peut, au nom de l’existence d’un électorat conservateur québécois qui ne s’est pas encore fixé, prétendre que le Québec n’a pas de centre de gravité politique, qu’on appelle rapidement des « valeurs québécoises », et qui sont très souvent en opposition avec les Conservateurs (avec la majuscule) qui sont au pouvoir à Ottawa.

Le sain scepticisme face au changement, c’est aussi le sain scepticisme face à la révolution conservatrice qu’on tente de nous imposer. Pour prendre un mauvais exemple, ce n’est pas parce que la reine est déjà là qu’on va applaudir son grand retour. D’autant que notre opposition à la monarchie était, elle aussi, déjà là.

Comme je l’écris dans La droite K.-O., j’estime que le Parti québécois, dont le centre de gravité est au centre-gauche, doit trouver le moyen de tendre la main aux électeurs conservateurs sans se renier et sans transiger avec ses objectifs de justice sociale. Une façon de le faire est de mettre en avant des thèmes qu’imposent l’actualité et qui transcendent les familles idéologiques : l’intégrité, le nationalisme économique, l’affirmation identitaire et la souveraineté.

Dans ce contexte, le mot « conservatisme » ne me semble pas d’une grande utilité. Stephen Harper lui fait beaucoup de tort. Gaullisme serait préférable, mais cela ne fait pas très québécois.

Éric Bédard, dans un de ses essais, donne la combinaison qui permet de réconcilier le projet indépendantiste avec les sources historiques de la nation. Il l’a trouvé chez René Lévesque :

« Héritier plus impatient qu’ingrat, Lévesque reprochait surtout aux élites d’autrefois d’avoir survalorisé le paysan au détriment du coureur des bois. Certes, comme les nationalistes traditionnels, il fallait s’inspirer de la ‘volonté de continuer’ des prédécesseurs, se souvenir que ce peuple était enraciné dans une histoire longue.

Mais le temps était venu pour ces racines de donner de meilleurs fruits. »

Voilà bien une attitude qu’il vaut la peine de retrouver, et de conserver.

Les Patriotes: en sait-on assez ?

emeutemontrealpatriote-207x300On célèbre ce lundi, et depuis 2003, la « Journée des Patriotes ». L’existence de ce mouvement progressiste, laïc, démocrate, francophone mais ouvert au fait minoritaire, constitue la source de toute l’histoire politique québécoise depuis.

Ceux des Patriotes qui se sont accommodés de la conquête et ont voulu, ensuite, en limiter les dégâts; ceux des Patriotes qui l’ont toujours refusé et qui se sont réincarnés chez les souverainistes.

S’il y a donc un acte fondateur de la politique québécoise, il se trouve là, dans les événements du début du 19e siècle, dans cet extraordinaire et résiliente volonté du peuple de ce coin d’Amérique de faire respecter son droit démocratique de se gouverner lui-même (le gouvernement responsable) et son droit à faire respecter sa langue.

On trouve aux États-Unis des historiens de la révolution américaine et pas une année passe sans que plusieurs ouvrages ne soit consacrés à cette période — relectures, réinterprétations, débats historiques et politiques. De même les historiens français ne cessent de creuser les archives pour éclairer encore et encore leur révolution et leur passé. Il en est de même pour toutes les nations.

Toutes ? Non. Il existe une nation qui, inexplicablement, ne dispose dans son corps professoral universitaire d’historiens aucune personne qui ne soit intéressée par la période initiatrice de son parcours politique. Il s’agit, évidemment, du Québec.

La « Coalition pour l’histoire », formé de jeunes historiens intéressés par l’histoire politique du Québec et dirigée par Éric Bédard, de la TELUQ,dénonce depuis 2011 ce curieux trou de mémoire.

Dans n’importe quel pays normal, il existerait au moins une chaire de recherche universitaire dédiée à des événements aussi considérables. […] En effet, aucun département d’histoire francophone au Québec ne dispose d’un professeur-chercheur reconnu pour ses travaux sur les rébellions de 1837/1838.

La Coalition précisait « francophone » car il appert que:

les seuls chercheurs universitaires reconnus pour leurs ouvrages sur les événements que nous commémorons aujourd’hui oeuvrent à McGill et à Bishop tandis qu’aucun ne se retrouve dans des universités francophones.

Or lorsqu’un chercheur se concentre sur un pan précis de l’histoire, il peut déposer des projets de recherche auprès des organismes subventionaires, mobiliser des doctorants et des étudiants de maîtrise et diriger leurs travaux, faire, donc, croître la connaissance et le débat. Aucune université francophone ne s’y emploie.

Layout 1 (Page 1)Un point d’entrée

Étonnant.

Personnellement, j’ai abordé le sujet un peu à reculons. Comme une histoire qu’on croît connaître et qu’on ne veut pas se faire raconter à nouveau.

Mais quand je me suis plongé, il y a plusieurs années, dans la somme que constitue « L’histoire des Patriotes » de Gérard Filteau, je fus emporté par la force du récit, des personnages, des conflits, des espoirs et des déconvenues.

Publié à la fin des années 1930 mais s’appuyant, déjà, sur une base documentaire également britannique, le bouquin est criant d’actualité — sauf pour son parti pris pro-clérical.

C’est qu’il fut publié à l’origine en 1938, puis souvent republié, plus récemment en 2003 par Septentrion.

Un document essentiel, un monument qui, à lui-seul, plaide pour une véritable et constante recherche historique sur ce moment que l’on célèbre aujourd’hui, sans vouloir vraiment, semble-t-il, le connaître.


Abonnez-vous pour avoir accès à mes balados

La dernière:

Laïcité: Guy Rocher ose utiliser le « M Word » – MAJORITÉ 

En voici un extrait: