Pourquoi Charles de Gaulle se disait-il « bouleversé » par la question québécoise ?

Voici un extrait de mon dernier ouvrage, De Gaulle l’indépendantiste, qui porte sur le trouble intérieur que produit chez le Général la question québécoise.

Chapitre 5 – « Mettre le feu »

« Je n’ai jamais été si bouleversé. »
– De Gaulle, sur le navire
qui le conduit à Québec

De Gaulle s’est construit tout entier de controverse en controverse. De querelle en querelle. Il le fallait pour imposer sa vision des choses, d’abord dans une guerre qui commençait selon sa description « infiniment mal », ensuite en politique intérieure française pour imposer sa vision d’un pouvoir présidentiel robuste à des partis qui préféraient se disputer les postes et les responsabilités, ensuite encore en politique internationale, pour se tailler une place entre deux blocs.

En quoi le cas Québécois aurait-il été différent ? Le général, certes, ne prend aucun dossier à la légère. Ses interventions sont réfléchies, ses discours soigneusement dosés et rédigés de sa main. Sa conviction que l’avenir du Québec passe par l’indépendance est ferme. Son action en faveur du renforcement du Québec et de ses liens avec la France est incessante.

Mais doit-il aller plus loin ? Se rendre sur place et forcer la main de l’histoire ?

Cette question semble le tourmenter pendant plusieurs années, l’émouvoir à la veille de son voyage et susciter encore une dose d’incertitude dans les jours qui suivent son geste d’éclat.

L’exposition internationale de 1967 se prépare longtemps à l’avance. Dès août 1963, de Gaulle autorise la construction d’un pavillon français et souligne que la présence de la France sur ce qui sera appelé Terre des Hommes ne doit être en rien lié à la confédération canadienne, mais plutôt à « deux cents ans de fidélité des Canadiens français à la France. »

Doit-il s’y rendre ?

Il hésite. D’abord réticent à participer « à une foire », il reporte sans cesse sa décision. Comme s’il craignait qu’une fois sur place, il ne puisse s’empêcher de commettre l’irréparable.

En 1966, il confie à deux de ses collaborateurs : « Si j’y vais, ça risque d’être seulement pour y mettre le feu. »

Ce ne sont pas les invitations qui manquent. Une du gouvernement canadien, de Georges Vanier, alors toujours vivant. Une du maire Jean Drapeau, qui passe le voir (et qui aurait aimé que la Tour Eiffel soit déplacée à Montréal pour l’occasion, une prouesse jugée techniquement irréalisable). Daniel Johnson, élu premier ministre en juin 1966, lui écrit également une lettre pleine de chaleur où il insiste sur l’importance de sa venue.

En septembre 1966, De Gaulle dit non. Poliment. Dans des lettres envoyés à chacun. À Vanier, il est sibyllin et juge qu’une visite « dans les circonstances actuelles » écrit-il « soulèverait sans doute des questions qui doivent être examinées à loisir ». Lesquelles ? Mystère. Avec le recul on peut décoder : des questions portant sur le statut politique du Québec.

En février 1967, alors que la pression se maintient, de Gaulle révèle que la porte n’est pas complètement fermée. Il confie à deux de ses ministres, dans une Caravelle qui le ramène de Cherbourg vers Paris: « Je n’irai pas au Québec pour faire du tourisme. Si j’y vais, ce sera pour faire de l’histoire. »

En avril, il reçoit le gaulliste Vincent Monteil, très favorable à l’indépendance québécoise et lui confie qu’il songe finalement se rendre au Québec. « Notre grand ami, rapporte Monteil dans une lettre au journaliste québécois Jean-Marc Léger, parlera dans le sens que nous souhaitons. Il s’impatiente seulement de la lenteur de votre émancipation, qu’il souhaite totale. »

Il faudra la venue de Daniel Johnson, en mai, pour qu’il se décide enfin. Le premier ministre québécois sait appuyer sur les bons boutons. « Mon général, le Québec a besoin de vous, lui dit-il. C’est maintenant ou jamais ! » Le Québécois pensait peut-être en rajouter. Mais il a frappé chaque touche de l’orgue gaullien. L’allégeance («Mon» Général), le «besoin» et l’urgence.

Il a rompu la digue. De Gaulle confirme qu’il sera du voyage. On est alors à trois mois de l’événement, un délai très court pour une visite de cette importance.

À partir de là, il s’implique directement dans chaque détail de l’opération et mesure la symbolique de chaque décision qu’il faut prendre sur l’ordre des visites, les personnes rencontrées, la répartition du temps entre le Québec et le Canada.

Pearson et Vanier voulait qu’il vienne par avion à Ottawa, pour entamer sa visite, puis se rende à Montréal et Québec pour la suite. Si possible, qu’il se rende dans d’autres villes canadiennes. Il n’en est évidemment pas question pour de Gaulle.

Des alliés français du Québec et le délégué général du Québec à Paris, Jean Chapdelaine, semblent avoir simultanément la même idée. Que de Gaulle arrive par bateau, en remontant le Saint-Laurent. Il débarquera tout naturellement à Québec, et non à Ottawa. Le Président raffole de cette trouvaille. Il choisit le navire alors le plus prestigieux de la marine française, le Colbert, et met Ottawa devant ce fait accompli. Il ira au Québec d’abord. Donc au Québec surtout.

Déterminé, il n’en reste pas moins fébrile. À sa résidence de Colombey-les-Deux-Eglises, tout juste avant le départ, il affirme à son gendre Alain de Boissieu : « Je compte frapper un grand coup. Ça bardera. Mais il le faut. C’est la dernière occasion de réparer la lâcheté de la France. »

Sur le quai, à Brest, il dit au député gaulliste, et pro-indépendantiste, Xavier Deniau : « On va m’entendre là-bas, ça va faire des vagues. »

Au journaliste Jean Mauriac, le matin de son arrivée à Québec, il confirme : «Je suis décidé à aller loin! »

Au diplomate Jean-Daniel Jurgensen, il précisera à son retour : « J’avais fixé l’orientation ; j’attendais l’événement, la foule, pour doser ce que je dirais, à quel endroit, à quel instant. Mais je savais que j’allais faire quelque chose. »

Charles de Gaulle n’est pas du genre à étaler ses émotions. Cependant de tous les commentaires recueillis par ses proches, celui que rapporte son aide de camp François de Flohic lève mieux que tout autre le voile sur le trouble intérieur que provoque l’affaire québécoise chez de Gaulle.

La conversation a lieu sur le Colbert alors même que le navire aborde l’estuaire du Saint-Laurent. De Gaulle confie :

« Étrange, j’ai longtemps hésité à accepter l’invitation de Johnson. On peut dire que, pour une fois, je me suis fait prier. Cet instant est ma récompense. Je n’ai jamais été si bouleversé. »

Bouleversé. Parce qu’il sait exactement ce qu’il va dire. Alors qu’il rédige les notes de ses discours dans le Colbert, il sort se dégourdir les jambes, croise sur le pont son chef d’état-major et lui lance : « Que diriez-vous si je leur criais : Vive le Québec libre ! » L’homme tente de le dissuader mais le général répond : « Eh bien, je crois que si ! Ça dépendra de l’atmosphère. »

[…] De Gaulle n’est pas sans mesurer l’ampleur du séisme qu’il s’apprête à déclencher. Il va se mettre à dos le monde anglo-saxon au grand complet.

Ce ne sera pas la première fois. Toute sa politique étrangère est en porte-à-faux avec l’axe anglo-saxon. Pas la première fois non plus qu’il veut le démantèlement d’un pays anglophone. Alors même qu’il prépare son voyage au Québec, il donne des ordres pour armer la province catholique/animiste du Biafra, qui a déclaré son indépendance du Nigéria, ex-colonie britannique principalement protestante. Les deux territoires sont constitués d’ethnies différentes et le Biafra détient l’essentiel de la richesse pétrolière du pays. Il y a donc là conflit armé par procuration entre Britanniques et Français.

Mais le Canada n’est pas une ancienne colonie africaine. Il s’agit d’un pays d’Occident qui, plus promptement que d’autres, a soutenu politiquement de Gaulle pendant la guerre, puis qui a envoyé ses soldats verser le sang pour la libération du sol français. Il y aura donc, c’est certain, dans les scories du coup d’éclat québécois que de Gaulle envisage, une perception, par le Canada, d’une gigantesque ingratitude.

Quel lien faut-il faire entre cet obstacle et la décision de de Gaulle de désinformer Ottawa au sujet de ses intentions ? Difficile à dire. Reste que le ministre canadien des Affaires Étrangères Paul Martin est reçu par le Président à Paris à la mi-juin 1967. Martin en ressort non seulement apaisé, mais « convaincu que de Gaulle était prêt à faire amende honorable » pour ses écarts pro-québécois passés.

Le jour où le Colbert arrive à Québec, de Gaulle y tient une réception pour 400 invités. Il prend le ministre Martin à part pour lui donner une nouvelle dose de propos calmants, allant jusqu’à lui dire : « Vous verrez, à Ottawa aussi tout ira bien. »

Le ministre a bien besoin d’être rassuré, car, dix jours plus tôt, un correspondant parisien de l’Associated Press cite des sources « bien informées » selon lesquelles le voyage du président « serait une mission destinée à encourager le séparatisme canadien-français ». Selon le journaliste, le président français et ses conseillers sont « persuadés que d’ici dix ans, le Québec sera indépendant ».

Choquer le monde anglo-saxon est une chose. Gifler les Canadiens en est une autre. Mais de Gaulle sait aussi que ses paroles vont dépasser, de loin, le souhait exprimé par ses interlocuteurs québécois. C’est le cas du fédéraliste Lesage, on l’a vu, qui est maintenant leader de l’opposition.

C’est le cas aussi de celui que de Gaulle appellera pendant tout le séjour « mon ami Johnson ». Lors de leur tête à tête de mai 1967, de Gaulle l’a invité à parler vrai, à aller, selon une expression chère au Général « au fond des choses ». Johnson lui a donc expliqué sans détour son programme politique. Il a bien été élu sur le slogan « égalité ou indépendance », mais cela n’est que de l’esbroufe pour calmer ses partisans plus exaltés et sert principalement à maximiser le rapport de force du Québec envers le Canada.

L’heure est à la refonte du pacte canadien, soutient Johnson, pas à sa dissolution. Le renforcement des liens avec la France, la visite de de Gaulle que Johnson veut rendre historique, les demandes du Québec, tout cela doit mener, non à l’indépendance, mais à une nouvelle constitution qui donnera au Québec davantage d’autonomie au sein du Canada. D’ailleurs, une rencontre des premiers ministres pour discuter de ce nouvel équilibre constitutionnel est prévue pour novembre. Bref, la visite présidentielle sera un moment fort de la construction du rapport de force du Québec en ce moment crucial. Elle vise, explique Johnson à de Gaulle, à « permettre au Québec d’atteindre ses objectifs au sein du Canada ».

De Gaulle a bien entendu. Il lui répond même que les rencontres de négociation avec le Canada et les provinces, dont Johnson attend de beaux fruits, ne sont que « des éteignoirs ».  Il sait donc qu’en appelant un « Québec libre », il veut imposer aux élites québécoises une accélération de l’histoire, contre leur gré.

En atteste un des premiers commentaires qu’il fera après avoir lâché sa bombe. À Johnson il dira : « Je crois que je vous ai embêté. » Johnson lui répond qu’il a en effet utilisé « le slogan d’un parti adverse » mais l’assure qu’il « va se débrouiller ».

De Gaulle est plus tranchant avec Drapeau, qui l’apostrophe ainsi : « Vous savez, mon général, que Vive le Québec libre ! est un slogan employé par les séparatistes. » De Gaulle le coupe et réplique: « Mais on s’en fout, monsieur le maire ! »

Il a donc de quoi être bouleversé. Lorsqu’il a proclamé que les pays d’Indochine devaient pouvoir disposer d’eux-mêmes, il savait qu’il mécontenterait Washington, mais ses hôtes, au moins, allaient l’applaudir. Lorsqu’il a refusé l’entrée du Royaume-Uni dans l’Europe, renvoyé les troupes américaines hors de son sol, il savait que la majorité des Français l’approuveraient. Mais, au Québec, qui l’applaudira ? Avant de débarquer du Colbert, il n’en sait rien.

Plus fondamentalement, pourquoi de Gaulle se sent-il autorisé à bousculer les Québécois, au premier chef les Jean Lesage et Daniel Johnson qui sont ses alliés et ses interlocuteurs ?

Parce qu’il a de son rôle une vision qui dépasse, de loin, celle des autres acteurs. Quand les politiciens normaux s’occupent de l’actualité, lui joue pour l’histoire. L’histoire longue, bien sûr. Voilà pourquoi il veut « réparer la lâcheté de la France », tourner la page sur l’abandon des colons français d’Amérique par Louis XV.

Mais l’histoire courte, aussi. « Il y a des circonstances où l’histoire devient fluide » expliquera-t-il à Peyrefitte après le fait. Il faut savoir « forcer le destin ». Toute sa vie est là. Tout son projet québécois y est aussi.


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Plonger au cœur des journées historiques du Québec

Il y a ceux qui veulent la grande saga. Suivre l’aventure depuis le tout premier moment et savourer chaque rebondissement jusqu’au dénouement.

Il y a ceux qui veulent aller à l’essentiel, le juteux, le croustillant, l’historique.

Pour ces derniers, la lecture de Dix journées qui ont fait le Québec s’impose. J’ai lu la version livre de poche, publiée cette année, plutôt que le beau livre, disponible, qui fut un best-seller en 2013.

De la fondation de Québec par Champlain au référendum de 1995, l’ouvrage aborde l’essentiel des tournants de notre vie collective. Certains chapitres sont plus analytiques, comme celui consacré à la rédaction de la constitution de 1867, par la constitutionnaliste Eugénie Brouillet. D’autres nous entraînent dans le récit, à fleur de vie, comme la relation des émeutes de la conscription, à Québec, au moment de la première guerre mondiale, par l’historienne Béatrice Richard.

J’ai beaucoup appris, grâce à l’historien Denys Delage, sur les dessous de la grande paix de Montréal, la complexité des rapports entre autochtones, puis entre eux et les français. Sur le tour de force que constitue, dans l’histoire des relations continentales entre premières nations et européens, ce traité unique.

L’élection de 1960, qui ouvre la Révolution tranquille, est racontée par l’historien Éric Bédard. Il nous apprend qu’il s’en est vraiment fallu de peu pour que l’Union nationale ne remporte encore une victoire, et fasse rater au Québec son rendez-vous avec l’histoire.

Le recueil est, forcément, limité. Le nombre 10 ne permet d’inclure ni la répression qui suit la rébellion des patriotes, ni la nationalisation de l’électricité, ni le rapatriement de la constitution, ni la fondation du PQ. Mais peut-être a-t-il bien fait d’attirer notre attention sur les dix journées choisies. On en redemande.

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Ressources naturelles: Quand le PQ et Jean Lesage disent la même chose !

Voyez cette première pub télé du Parti québécois:

Quebecs-Quiet-Revolution-Jean-Lesage-286x300Cela me fait penser au discours donné par Jean Lesage en 1962:

Un discours extraordinairement actuel

Je sais qu’il y en a qui diront : «Laissons les étrangers venir ici et investir leur argent et tout ira bien». Maintenant, cela n’est plus suffisant. Les étrangers ne viennent ici que lorsque cela leur rapporte, et je comprends cela. Ils viennent ici lorsqu’ils peuvent exploiter des ressources naturelles qui peuvent leur rapporter un profit. Tel est leur but, et c’en est un parfaitement normal.

Pour nous toutefois – oui pour nous Québécois de toute origine – est-ce que cela est suffisant ? Pouvons-nous nous contenter de ce que cela peut nous rapporter ? Serons-nous toujours victimes de cet état d’esprit qui nous condamne à ne toucher toujours que les miettes qui tombent de la table à laquelle mangent ceux qui viennent d’ailleurs ? Certes ces miettes peuvent en certains moments paraître être très abondantes, mais elles ne seront toujours que des miettes. N’en avons-nous pas assez d’être perçus comme un peuple de quêteux dont les richesses sont exploitées par tous excepté nous-mêmes ? Comme si cela était le mieux dont on peut d’attendre ?

Mes chers amis, j’ai la conviction profonde que le peuple du Québec a fait son choix. Je suis convaincu qu’il veut devenir le maître de son économie.

On peut en lire la version complète ici.

Qu’aurait dit Jean Lesage le Jour de la Terre 2012?

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Si le Premier ministre Jean Lesage avait répondu à l’invitation de Dominic Champagne et des autres organisateurs de la grande manifestation de dimanche prochain, qu’aurait-il dit ?

Exactement, ou presque exactement, ce qu’il a dit il y a bientôt 50 ans, le 30 septembre 1962, devant les militants libéraux. J’ai pour la première fois lu l’intégral du discours l’an dernier, dans le manuscrit du livre « Les 50 discours qui ont marqué le Québec« , pour lequel on m’a demandé une préface.

Ce discours du Maîtres chez nous marque une rupture avec tous les discours québécois précédents. Il exprime une volonté, non de s’accommoder, de composer ou d’améliorer, mais de trancher dans le vif, de construire du neuf. Lorsque Jean Lesage annonce la tenue d’une élection portant sur la nationalisation de l’électricité, il n’est plus dans la survivance. Il est dans la puissance.

« Comme peuple adulte, nous ne pouvons plus supporter de croupir dans l’immobilisme forcé, immobilisme imposé par une clique politique à qui il plaît que notre province demeure une source de matière première, un réservoir de main-d’œuvre à bon marché ou un pays vieillot que l’on visite en touriste. »

Dans un texte qui dénonce les « lâches » et les « traîtres » qui ont « dénationalisé à leur profit personnel un secteur public – celui du gaz naturel », le Premier ministre de la Révolution Tranquille pose à la population une question crue. Il veut savoir « si elle accepte d’orienter elle-même son propre avenir ».

À partir de ce jour, et parce que la population a répondu oui, l’histoire du Québec s’écrit avec davantage que des paroles. La liberté n’est plus simplement portée par les discours. Elle est assumée dans l’action. Elle est enfin acquise. Il ne s’agit plus que de décider ce que l’on fait avec.

J’ai déjà noté l’actualité de ce discours dans une chronique « Jean Charest et le fantôme de Jean Lesage« . Mais à l’approche de la grande manif du 22 avril, j’ai pensé vous rendre le grand service de relayer, tout simplement, la prose de celui qui a changé le discours québécois. Peut-être ainsi pourrait-il devenir, à nouveau, contagieux !

 

«Maître chez nous»

Pendant les prochaines semaines, mes amis, nous allons au Québec vivre des moments historiques. Je ne parle pas tant de la campagne électorale proprement dite que de l’occasion que cette campagne donnera à tous et à chacun des citoyens de notre province de décider du sort de notre nation.
Nous en sommes rendus à la période du choix. Certains ont dit que ce serait la «minute de vérité». C’est vrai. Le Parti libéral du Québec, conscient des exigences de la démocratie dans laquelle nous vivons, a voulu, une fois sa propre décision prise, demander à la population entière de se prononcer catégoriquement sur la plus importante des questions jamais soumises à son attention. Il veut savoir d’elle si, oui ou non, elle veut enfin poser le geste dont ont rêvé nos ancêtres depuis des générations. Il veut savoir si elle accepte d’orienter elle-même son propre avenir.

Mes chers amis, je vous dirai que j’ai une confiance absolue dans l’issue de cette lutte qui met aux prises les forces les plus vives de notre peuple contre le trust de l’électricité. Je suis persuadé, comme je ne l’ai jamais été dans toute ma vie, que la population ne laissera pas passer l’occasion exceptionnelle qui lui est offerte de mettre un terme à une situation devenue intenable.

Cette situation, vous la connaissez. C’est celle d’une société qui a été privée des moyens qui lui auraient permis de s’épanouir pleinement. C’est celle d’une société
où les clefs d’une économie moderne appartiennent à des intérêts étrangers à nos préoccupations nationales et indifférents à nos aspirations légitimes.
Comme peuple adulte, nous ne pouvons plus supporter de croupir dans l’immobilisme forcé, immobilisme imposé par une clique politique à qui il plaît que notre
province demeure une source de matière première, un réservoir de main-d’oeuvre à bon marché ou un pays vieillot que l’on visite en touriste. L’époque du colonialisme économique sera définitivement morte, oubliée même, le 14 novembre prochain [date de l’élection]. En ce jour qui méritera de devenir une seconde fête nationale, le peuple du Québec aura signifié leur arrêt de mort aux intérêts égoïstes qui s’opposent directement ou hypocritement à la marche en avant d’un peuple jeune à qui, désormais, l’avenir peut et doit appartenir.

Je n’ai pas encore ouvert officiellement la campagne électorale de notre parti, que je m’aperçois déjà – et mes collègues de même – combien la population du Québec a soif d’une puissance qui, normalement, logiquement et moralement même – oui moralement – aurait toujours dû lui appartenir.
Tout le monde chez nous comprend maintenant qu’on ne pourra jamais rien réussir de durable au Québec si, une fois pour toutes, on ne s’attaque à la racine du mal. Et la racine du mal, c’est que notre économie ne nous appartient pas. C’est aussi simple que cela, mais c’est aussi grave que cela.

Je sais qu’il y en a qui diront : «Laissons les étrangers venir ici et investir leur argent et tout ira bien». Maintenant, cela n’est plus suffisant. Les étrangers ne viennent ici que lorsque cela leur rapporte, et je comprends cela. Ils viennent ici lorsqu’ils peuvent exploiter des ressources naturelles qui peuvent leur rapporter un profit. Tel est leur but, et c’en est un parfaitement normal.

Pour nous toutefois – oui pour nous Québécois de toute origine – est-ce que cela est suffisant ? Pouvons-nous nous contenter de ce que cela peut nous rapporter ? Serons-nous toujours victimes de cet état d’esprit qui nous condamne à ne toucher toujours que les miettes qui tombent de la table à laquelle mangent ceux qui viennent d’ailleurs ? Certes ces miettes peuvent en certains moments paraître être très abondantes, mais elles ne seront toujours que des miettes. N’en avons-nous pas assez d’être perçus comme un peuple de quêteux dont les richesses sont exploitées par tous excepté nous-mêmes ? Comme si
cela était le mieux dont on peut d’attendre ?

Mes chers amis, j’ai la conviction profonde que le peuple du Québec a fait son choix. Je suis convaincu qu’il veut devenir le maître de son économie. Ce qui est un désir légitime. Il s’agit d’un objectif nécessaire. Le temps des demi-mesures et révolu. Laissons les politiques du « patchwork » à ceux qui, malheureusement pour eux, sont encore incapables de comprendre les aspirations profondes qui animent notre peuple. Laissons cette politique aux lèches-bottes qui ont déjà commencé à faire le tour de la province dans un effort vain en vue de convaincre notre peuple qu’il est de notre destin de continuer à se prosterner devant le Veau d’Or ! Quant à nous, nous avons compris depuis longtemps qu’il est inutile de rêver à un meilleur avenir si nous ne contrôlons pas notre économie
aujourd’hui.

Croyez-moi, tous nos désirs légitimes risquent de devenir des déceptions inévitables, si nous ne prenons pas des mesures maintenant pour les atteindre.
Chez nous, comme partout ailleurs au monde, le père de famille veut, pour ses enfants, un niveau d’éducation qui leur permette de réussir dans la vie, l’ouvrier
désire un emploi stable, le cultivateur souhaite que les produits de son labeur se vendent, le petit industriel pense à assurer l’avenir de son entreprise, le travailleur, de quelque catégorie qu’il soit, compte sur un revenu suffisant ; en somme, tous les citoyens veulent un niveau de vie acceptable et convenable.
Ce sont là des désirs normaux. Une société moderne doit s’employer à les satisfaire. C’est là son devoir et c’est ce qu’on est en droit d’attendre d’elle.

Mais quand cette société – comme je l’ai dit il y a un instant – n’a pas les moyens de satisfaire à ces désirs, un gouvernement vraiment responsable doit, en conscience, prendre les mesures qui s’imposent pour les lui procurer. Il n’y a pas à en sortir. Rien ne sert de tergiverser, ni de s’illusionner ; quand on n’a pas la clef, on ne peut pas entrer dans la maison!

Or, notre clef, au Québec, c’est l’électricité. Notre province est immensément riche en pouvoir électrique. Nous possédons, comme territoire, une puissance énorme. J’ai dit « comme territoire», parce que, comme peuple, nous sommes bien pauvres. Actuellement, l’électricité, c’est la clef d’une économie moderne. Nous voulons en faire la clef de voûte d’un régime de vie où, enfin, après tant de générations, nous serons MAÎTRES CHEZ NOUS!

La question n’est pas de savoir s’il faut que le peuple du Québec prenne contrôle d’une partie ou de tout l’actif économique impressionnant qu’est l’industrie électrique. La question est de savoir s’il veut entreprendre, avec des moyens efficaces, l’oeuvre de LIBÉRATION ÉCONOMIQUE dont il rêve. Et pour entreprendre cette oeuvre, pour en faire un succès, il lui faut contrôler la production et la distribution hydroélectriques du Québec. Pas les secteurs les moins rentables, non, la production et la distribution globales. C’est là la condition même du succès.

Pendant des mois, le gouvernement libéral a étudié la question. Pendant des semaines, il a soupesé toutes les solutions possibles. À l’aide de données techniques, il a examiné le problème à fond. Et il en est venu à la conclusion que la seule voie possible était celle d’une nationalisation complète. Pas de demi-mesures du genre de celles dont nous avons toujours fait les frais !

En gros, nous avions trois solutions possibles. La première était de ne rien faire, c’est-à-dire de laisser se perpétuer la situation actuelle dans laquelle la clef de notre avenir nous échappe. Alors, notre parti aurait pu continuer à diriger la province, sans rien changer de fondamental, sans rien déranger. Et nous aurions fait comme trop de gouvernements qui nous ont précédés : nous aurions été des « rois nègres» ! Vous savez ce que c’est qu’un « roi nègre » au sens où je l’entends ici ? Dans les peuplades africaines dont le territoire avait été conquis par les blancs, au début de ce siècle, les vainqueurs devaient naturellement diriger des populations qu’ils connaissaient mal et dont les réactions étaient imprévues. Ils ne trouvèrent rien de mieux que de confier à des indigènes le soin de garder les peuplades nouvellement acquises fidèles aux conquérants. En échange de ce service, les conquérants fermaient les yeux sur la façon parfois peu orthodoxe dont les «rois nègres» s’acquittaient de leur tâche.

Pourvu que le pouvoir conquérant restât tranquille, tant pis pour la population indigène ; la démocratie, c’était pour les conquérants, pas pour les peuplades indigènes qui devenaient, à cause des « rois nègres», des serviteurs perpétuels d’intérêts étrangers. Or Dieu sait combien, dans notre province, nous avons eu de « rois nègres» ! Vous en voyez encore qui font le tour du Québec, obéissant à leurs maîtres d’ailleurs.

Il y avait une seconde solution, la plus lâche et la plus pernicieuse de toutes, mais aussi la plus facile. Nationaliser les entreprises les moins rentables et conserver les autres aux intérêts privés. Aucun « roi nègre » n’aurait rien pu inventer de plus malhonnête envers les citoyens du Québec. Ainsi, par cette politique, on leur ferait supporter les coûts additionnels d’entreprises non rentables, sans leur donner les avantages d’une nationalisation ordonnée. D’après nous, c’était là la solution la plus lâche !

Dès son accession au pouvoir en 1960, le gouvernement de Jean Lesage mandate le ministre des Ressources hydrauliques et des Travaux publics, René Lévesque, pour mener des études sur cette question.

Comme citoyen du Québec, j’ai vraiment honte maintenant de vous dire (ce que vous savez déjà) que d’autres nous proposent cette fausse et inefficace solution. De toutes les façons possibles de s’attaquer au problème de l’électricité, c’était là la moins acceptable de toutes. Or, il fallait que quelques valets du trust se chargent de tromper notre peuple et s’emploient à lui faire croire que sa destinée, c’est d’être à jamais soumis aux intérêts privés de groupes qui recherchent le profit pur et simple avant le service à la communauté. Oui vraiment, je n’aurais pas voulu que des Québécois nous arrivent avec cette prétendue solution, véritable «plan de nègre» s’il en fut un.

On peut soutenir que la nationalisation des industries électriques est mauvaise en soi. Ce point de vue ne vaut pas, à mon sens, mais il peut au moins se défendre !
Cependant, promettre de nationaliser deux des compagnies les moins importantes, c’est se moquer de la population. La dernière méthode envisagée par notre parti et rejetée par lui devient la première à laquelle pensent ces faux Québécois qui parcourent la province pour la perte des nôtres ! Si la solution de lâcheté a eu des adeptes, vraiment il devient vrai ce proverbe qui dit «Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es ». Quand on s’acoquine avec un trust pour fouler aux pieds les intérêts primordiaux de notre peuple, on devient traître à la nation!

Il n’est pas surprenant alors que de telles gens – et l’Union nationale, puisqu’il faut bien la nommer – se soient rendus coupables, il y a quelques années à peine d’un crime odieux que notre population ne pourra jamais leur pardonner. En effet, ces gens qui ont dénationalisé à leur profit personnel un secteur public – celui du gaz naturel – voudraient aujourd’hui nous faire croire qu’ils recherchent le bien des Québécois ! Quelle farce !

Oui, quelle farce ! Ou plutôt quel cynisme ! Ce sont ces gens qui, pour obtenir un profit égoïste, n’ont pas hésité à priver notre province d’un bien qui appartenait à toute notre collectivité. Ce sont ces gens qui ont trompé le peuple, qui l’ont volé – oui, volé ! Et aujourd’hui, ces serviteurs des trusts veulent donner un coup de poignard dans le dos de notre peuple en faisant mine de l’aider, alors qu’en réalité ils lui proposent la plus nocive des solutions possibles.
Heureusement, personne ne sera dupe. C’est Abraham Lincoln qui, je crois, disait : «On peut tromper tout le monde quelque temps. On peut tromper quelques-uns tout le temps. Mais on ne peut tromper tout le monde tout le temps ». Or, l’Union nationale, illusion qui lui sera fatale, essaie de tromper tout le monde tout le temps.

Et de cela, notre peuple en a assez ! Des partis comme celui de l’Union nationale, il en a assez ! Des politicailleurs, il en a assez ! Des gens qui se moquent de lui, il en a assez ! Il veut qu’on s’attaque enfin aux véritables problèmes, celui de la LIBÉRATION ÉCONOMIQUE, par exemple. Or c’est cet objectif que le Parti libéral du Québec propose aux nôtres. Pendant des années, on n’a fait que courir au plus pressé dans le Québec, on n’a fait qu’éteindre des feux. Il commence à être temps de voir à ce que ces feux ne s’allument plus !

Mesdames et messieurs, l’enjeu de la lutte actuelle, c’est l’avenir même du Québec. Il n’y a pas à en sortir. Les adversaires en présence dans cette lutte sont : le peuple du Québec contre le trust ! Celui qui est pour le trust est contre le peuple du Québec. Celui qui est pour le peuple est contre le trust ! Là non plus il n’y a pas à en sortir.

Mesdames et messieurs, à la face de la province, j’accuse l’Union nationale :
− d’être LÂCHE en refusant de s’attaquer au fond du problème…
− d’être HYPOCRITE en tentant de faire croire à la population que ce qu’elle appelle son programme est autre chose que du «patinage de fantaisie»…
− d’être RENÉGATE envers les intérêts fondamentaux de notre peuple en refusant, comme par le passé, de collaborer à l’oeuvre capitale de la LIBÉRATION
ÉCONOMIQUE
− d’être TRAÎTRE envers notre nation en prenant la part d’influences occultes qui tiennent à l’asservir…

Mesdames et messieurs, je défie publiquement, ce soir, le chef imposé de l’Union nationale de se prononcer catégoriquement et sans détour sur le fond du problème. Va-t-il dire, une fois pour toutes – lui, l’ancien ministre des Ressources hydrauliques – si, oui ou non, il considère la nationalisation de l’électricité comme l’outil devant permettre au peuple du Québec de devenir enfin MAÎTRE CHEZ LUI ? Va-t-il finalement adopter une position claire – lui, l’ancien ministre des Ressources hydrauliques – le peuple du Québec veut savoir !

Mesdames et messieurs, je défie publiquement le chef imposé de l’Union nationale d’expliquer pourquoi, oui pourquoi ? il a, pour son bénéfice personnel, participé à la destruction d’un patrimoine commun en profitant de la vente à des intérêts privés du réseau de gaz naturel de l’Hydro-Québec ? Cela, le peuple du Québec veut le savoir !

Mesdames et messieurs, je défie publiquement le chef imposé de l’Union nationale de révéler quelle sorte d’avantages, directs ou indirects, son parti reçoit pour faire campagne on faveur des compagnies d’électricité ? Cela aussi le peuple du Québec veut le savoir !

Mes chers amis, la campagne électorale du Parti libéral n’est pas encore officiellement ouverte. Bientôt elle le sera, et alors j’aurai l’occasion de revenir avec plus de détails sur des sujets qui feront regretter à l’Union nationale, sa LÂCHETÉ, son RENIEMENT et sa TRAÎTRISE envers la population de notre province. Pour le moment, oublions ces gens chez qui les historiens de l’avenir sauront déceler les vestiges du colonialisme économique dont notre peuple veut maintenant se défaire à jamais !

Je vous ai dit, il y a quelques minutes, qu’il y avait, en gros, trois solutions au problème de l’électricité. Vous connaissez les deux premières : celle de la facilité et celle de la lâcheté. Il en restait une autre, celle du courage, et nous, du Parti libéral du Québec, nous l’avons choisie. Elle est la seule à fournir au peuple de la province entièrement et définitivement, la clef de toute économie moderne. Elle est la seule à satisfaire aux exigences de la justice et de l’efficacité. C’est pourquoi nous nous y sommes arrêtés, après mûre réflexion, après maintes recherches.

Nous la proposons aujourd’hui à la population du Québec. Pour notre part, notre décision est prise. Nous savons où nous voulons aller, et nous y allons avec détermination et confiance. Il faut nationaliser toutes les compagnies exploitant et distribuant l’électricité dans le Québec. Le geste est sérieux, mais il est aussi indispensable. À l’heure actuelle, la situation financière de la province lui permet d’envisager de grands projets. Il en est de même pour l’Hydro-Québec. L’occasion est donc excellente, et il importe de la saisir. Notre décision arrêtée, nous voulons démocratiquement la soumettre au peuple et obtenir de lui un mandat péremptoire. Il fallait de l’audace et nous en avons eu. Finis les gouvernements de « rois nègres» !

Par la nationalisation de l’électricité, étape indispensable d’une politique vraiment nationale, notre population bénéficiera d’avantages directs et indirects. Tous les citoyens du Québec en profiteront d’une façon ou de l’autre. Je me permets de vous rappeler ces avantages.

− Baisse de taux dans plusieurs régions de la province. Dans les territoires nationalisés, les tarifs domestiques et commerciaux seront rajustés de façon à
supprimer la confusion et les injustices flagrantes qui règnent présentement. Bref, non seulement personne, nulle part, ne paiera plus qu’il ne paie maintenant
– mais un grand nombre d’usagers verront leurs comptes diminuer.
− Aux frais de l’Hydro-Québec, conversion de 25 à 60 périodes (cycles) de l’électricité en Abitibi, et modernisation des structures électriques dans le
Bas-du-Fleuve et en Gaspésie. Du coup, on permet un nouveau départ à des régions trop longtemps négligées.
− Politique dynamique de décentralisation industrielle. Des régions entières seront ouvertes à l’industrie, ce qui contribuera à augmenter le nombre
d’emplois disponibles. Dans son travail de développement et de décentralisation économiques, le gouvernement pourra compter sur une puissante Hydro
– devenue vraiment capable de mener à bien une politique rationnelle et dynamique de tarifs industriels.
− Diminution des coûts de production de l’électricité par suite des économies réalisées. Cela placera le Québec en meilleure position sur les marchés internationaux où s’écoulent certains de nos produits dont la fabrication exige l’utilisation intensive d’énergie électrique.
− La nouvelle Hydro assumera le paiement, sur la base courante, de toutes les taxes municipales et scolaires des entreprises nationalisées. De plus, dans
toutes les municipalités où elle possède actuellement des biens, la nouvelle Hydro paiera à l’avenir les taxes municipales et scolaires, non plus seulement
sur les fonds de terre et les bâtiments, mais aussi sur tous ses immeubles, sauf les centrales et les barrages.
− La nouvelle Hydro deviendra la propriété collective de 5 300 000 actionnaires à part entière, fiers de leur avoir commun et fiers de leur puissance nouvelle.
− Comme acheteurs de nombreux matériaux et services, la nouvelle Hydro favorisera avant tout les gens du Québec.
− La nouvelle Hydro permettra la formation plus poussée et la promotion de nos jeunes techniciens du Québec qui eux pourront, par la suite, participer de façon efficace à la poursuite de notre oeuvre de LIBÉRATION ÉCONOMIQUE.
− Le Québec conservera les quelque 15 000 000 $ d’impôt que chaque année les compagnies privées versaient au gouvernement central. L’Hydro-Québec fera face aux dépenses de la nationalisation grâce à son expansion normale et aux revenus additionnels provenant de ses nouveaux territoires. De plus, pourront servir à cette fin les 15 000 000 $ que les compagnies versent présentement à l’impôt fédéral chaque année.

Il sera également nécessaire d’emprunter des capitaux par le biais d’emprunts à long terme. Ces prêts n’auront pas nécessairement à être obtenus sur le marché canadien. Si les conditions continuent d’être aussi favorables que maintenant, ces prêts pourront aussi être faits sur les marchés américains ou européens, soit en totalité ou en partie. Cela permettrait d’assurer l’entrée au Canada de capitaux étrangers, dont nous avons besoin, mais de telle manière que le contrôle de ces capitaux restera entre nos mains.

Par ailleurs, les capitaux qui ont été investis par de nombreux Québécois dans des compagnies d’électricité qui ont été nationalisées deviendront alors disponibles pour un réinvestissement dans d’autres secteurs de notre économie. Les employés de ces sociétés deviendront des employés d’Hydro-Québec et conserveront leur rang et leurs avantages sociaux.

Les actionnaires de ces entreprises recevront une indemnisation équitable, qui sera fixée en tenant rigoureusement compte des intérêts légitimes de l’action – celles des titulaires et des contribuables. Ces indemnités devront être ratifiées par les tribunaux. Inutile de dire que le gouvernement n’a pas l’intention de se lancer dans une campagne de nationalisation tous azimuts. Notre seul but est de donner à Hydro-Québec une stature qui soit à la hauteur des besoins et des ambitions de notre province.

La nationalisation de l’électricité est clairement la mesure économique la plus vaste et la plus féconde jamais proposée dans notre histoire.
C’est pourquoi, ayant longuement examiné et discuté le problème, le Parti libéral du Québec est convaincu que la nationalisation de l’électricité est une grande et
fructueuse affaire, non seulement pour le bien-être matériel du Québec, mais tout autant pour la santé sociale et l’avenir national du Canada français.

Le Parti libéral du Québec fait confiance au peuple de la province. Il sait que ce peuple ne permettra jamais de laisser passer l’occasion sans précédent qui lui est offerte de choisir, une fois pour toutes, entre la LIBÉRATION ÉCONOMIQUE, gage d’un avenir meilleur, et la sujétion à des intérêts indifférents à nos préoccupations nationales et étrangers à nos aspirations légitimes de peuple adulte.

Le Parti libéral du Québec, sûr que les années qui viennent verront l’émancipation économique du peuple québécois, et convaincu de l’idéal auquel il se consacre, a accepté de mettre son existence en jeu sur cette question vitale dont tous les Québécois comprendront l’importance et l’étendue.
Le Parti libéral du Québec a confiance, comme ont confiance toutes les nations jeunes qui, un jour, ont résolu de s’affirmer…
Pour la première fois dans son histoire, le peuple du Québec peut devenir MAÎTRE CHEZ LUI !
L’époque du colonialisme économique est révolue. Nous marchons vers la libération!
C’est maintenant ou jamais, SOYONS MAÎTRES CHEZ NOUS!

Qui est l’auteur de ce texte ? Pour l’essentiel, un professeur de Laval, conseiller économique de Lesage, le jeune Claude Morin (qui ne deviendra sous-ministre que l’année suivante) Les précisions techniques sur les avantages de la nationalisation de l’électricité lui ont été fournies par le jeune Michel Bélanger, alors sous-ministre adjoint des Richesses naturelles et par André Marier, alors conseiller économique de René Lévesque. Les attaques contre l’Union nationale, ainsi que certaines formules oratoires ou partisanes, ont été insérées par Guy Gagnon, associé à l’époque au journal La réforme, une publication du parti libéral.

Bravo pour cet excellent boulot !

Jean Charest et le fantôme de Jean Lesage

260px-Assemblée_nationale_-_Statue_Jean_Lesage21Avez-vous entendu Jean Charest vanter, dans un discours, le Plan Nord ? Allez-y, il est excellent. Il peut en parler pendant 50 minutes, sans la moindre note. Avec verve et passion. On le sent habité par ce « dossier d’une génération ». Son enthousiasme devrait être communicatif.

Devant la Chambre de commerce de Montréal, l’an dernier, son discours fut accueilli par un tonnerre d’applaudissement, plus de mille convives l’acclamant, debout.

Mais on me rapporte qu’à deux occasions depuis le début 2012, quand il met le point final à sa présentation, même devant des auditoires de gens d’affaires, l’accueil qu’il reçoit est… poli. Nous qui sommes les champions mondiaux de l’ovation debout restons réservés sur ce sujet-là, devant ce vendeur-là. Pire, depuis que Charest fait du Plan Nord son sujet principal, les électeurs du Nord du Québec répètent aux sondeurs qu’ils voteront résolument pour ses adversaires du PQ. Il y a un truc qui cloche.

Jean Charest est peut-être hanté par le fantôme de Jean Lesage. Il y a 50 ans le Premier ministre libéral annonçait dans un discours historique le déclenchement d’une élection qui porterait sur un thème : la nationalisation de l’électricité. Mais lorsqu’on relit la chose aujourd’hui, on est davantage frappé par le procès qu’il fait du régime précédent que par le bien qu’il dit de sa propre version du « projet d’une génération ».

« On ne pourra jamais rien réussir de durable au Québec si, une fois pour toutes, on ne s’attaque à la racine du mal, entonne-t-il. Et la racine du mal, c’est que notre économie ne nous appartient pas. C’est aussi simple que cela, mais c’est aussi grave que cela. »

La verve de Lesage vrille sur le nerf du problème : la propriété étrangère de l’exploitation des ressources naturelles :

« Serons-nous toujours victimes de cet état d’esprit qui nous condamne à ne toucher toujours que les miettes qui tombent de la table à laquelle mangent ceux qui viennent d’ailleurs ? Certes ces miettes peuvent en certains moments paraître être très abondantes, mais elles ne seront toujours que des miettes. N’en avons-nous pas assez d’être perçus comme un peuple de quêteux dont les richesses sont exploitées par tous excepté nous-mêmes ? Comme sicela était le mieux dont on peut d’attendre ? »

A 50 ans de distance, c’est comme si une partie du peuple québécois était habité par cet état d’esprit. Devant les milliards de dollars présentés par Jean Charest comme le grand pactole du Plan Nord, l’électorat voit des miettes. Abondantes, certes, mais des miettes. Et il veut savoir pourquoi il ne peut pas posséder une plus grande part du gâteau, comme le proposent de concert l’ex-libéral Yvan Allaire, l’ancien premier ministre Jacques Parizeau et, unanimement, tous les partis d’opposition.

Le refus du gouvernement Charest d’ouvrir un débat, ne serait-ce que parlementaire, sur les paramètres de ce que devraient être les retombées du Plan Nord ne pousse personne à applaudir debout.

Le fantôme de Lesage est plus dur encore avec la crédibilité de ses lointains descendants. Car il en avait beaucoup à dire, dans son discours fondateur, sur ceux qui ont vendu la ressource aux étrangers.

S’attaquant à l’Union nationale qui avait, cinq ans avant, en 1957, privatisé les activités de fabrication et de distribution gazière d’Hydro-Québec, Lesage parlait d’un « crime odieux que notre population ne pourra jamais leur pardonner ». Or si, à 50 ans de distance, on peut comprendre que le gouvernement Charest ait vendu à très petit prix les concessions gazières sur tout le sud du Québec, car leur valeur réelle était – et reste à ce jour – douteuse, on reste pantois devant la vente des droits pétroliers dans la vallée du Saint-Laurent. D’autant qu’à ce jour, le prix de la vente reste un secret bien gardé, le gouvernement plaidant le « secret commercial ». Les milliards de bénéfices potentiels pour l’acheteur, par contre, ne resteront un secret pour personne.

Lesage n’avait pas de termes assez durs pour cette spoliation des ressources québécoises.

« De cela, notre peuple en a assez ! Des partis comme celui de l’Union nationale, il en a assez ! Des politicailleurs, il en a assez ! Des gens qui se moquent de lui, il en a assez ! Il veut qu’on s’attaque enfin aux véritables problèmes, celui de la LIBÉRATION ÉCONOMIQUE»

Un mois après qu’il ait prononcé ce discours, salué par une longue ovation debout, les Québécois ont donné à Lesage le mandat de mener à bien son projet d’une génération.

Et encore : Jean Charest a déclaré au journal Les Affaires qu’il envisageait de vendre à 3c le KW des blocs d’électricité pour la transformation minière, plutôt que les 7c que coûte la production nouvelle. Qu’en aurait dit Lesage?