1995, Le mur porteur du château de cartes

Si on veut savoir pourquoi le Non l’a emporté, le 30 octobre 1995, le mieux n’est-il pas de le demander au vainqueur ? Le premier ministre canadien de l’époque, Jean Chrétien, est heureux de nous éclairer sur ce point. Dans ses Mémoires, Passion politique, publiées en  2007, il raconte posément comment il s’y est pris. Il avait décidé qu’il refuserait de reconnaître une éventuelle victoire du Oui. Ce soir-là, il affirmerait plutôt qu’il avait le mandat de défendre la constitution qui, elle, ne permet pas l’indépendance d’une province. Sa conviction était si forte que ses adjoints avaient empêché la présidente du comité fédéral du Oui, la ministre Lucienne Robillard, d’être présente devant les micros le soir des résultats. Ils craignaient qu’elle commette un irréparable impair: reconnaître la légitimité d’une victoire du Oui.

Préparant son discours à la nation, il ne voulait pas « me piéger moi-même” écrit-il. S’il disait la vérité, ne risquait-il pas de pousser davantage de gens à voter Oui ? Il souhaitait au contraire « encourager les nationalistes mous et les indécis à voter Non en leur signalant les dangers tangibles d’un Oui ». 

1995 : Le plus grand mensonge de Jean Chrétien

Le « Shawinigan Handshake »

(Pour ses 90 ans, en janvier 2023, une soirée hommage est organisée à Ottawa pour Jean Chrétien. Personne ne mentionnera ceci.)

Nous avons été trop durs avec ce pauvre Pierre Trudeau. Nous l’avons accablé. Simplement parce qu’en mai 1980, à la veille du premier référendum sur la souveraineté, il a solennellement promis que si les Québécois votaient non, il y aurait « du changement ».

L’ayant applaudi ce soir-là, le chef québécois du camp du Non, Claude Ryan, comme un jeune conservateur nommé Brian Mulroney affirment avoir compris que ces «changements » offriraient au Québec davantage d’autonomie.

Trudeau allait au contraire lui en enlever, dans une Constitution écornant le pouvoir des Québécois de gérer à leur guise leur système scolaire et leur langue. Ryan et le chef du camp du Non de 1995, Daniel Johnson, allaient par écrit utiliser le mot « trahison » pour caractériser l’écart entre la promesse de Trudeau et sa conséquence.

Rétrospectivement, j’affirme qu’ils ont été trop durs. Car nous avons maintenant un point de comparaison qui rend bien timide l’ambiguïté coupable de Trudeau par rapport à la brutale clarté de son successeur, Jean Chrétien. Il y a 15 ans, cinq jours avant le référendum de 1995, l’élève a dépassé le maître.

Et grâce aux mémoires publiés ainsi qu’aux entrevues offertes depuis par les principaux protagonistes, nous savons maintenant comment a été conçu et exécuté un des grands mensonges de notre histoire.

Dans la semaine précédant le référendum, Jean Chrétien et son entourage sont inquiets. Eux qui croyaient asséner aux souverainistes une défaite historique — et les pousser en deçà de leur score de 40 % de 1980 — s’éveillent à la possibilité d’une courte victoire du Oui. Dans l’urgence et dans plus d’un brin de panique, Chrétien et ses ministres entrent dans la campagne du Non comme un éléphant dans une partie de quilles en train d’être perdue.

Le premier ministre décide de parler fort et de parler deux fois. D’abord lors d’un grand rassemblement à Verdun, au sud-ouest de Montréal. Puis dans un solennel discours à la nation. Il ne doit pas manquer son coup. Selon la phrase célèbre d’un de ses conseillers : « Il faut tirer pour tuer la proie, sinon à quoi bon ? » Ces deux discours doivent ramener les indécis dans le camp du statu quo. Mais comment s’y prendre ?

L’aveu du conseiller

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Dans The Way It Works, ses mémoires publiés en 2006, le conseiller de Chrétien Eddie Goldenberg révèle que le débat sur l’opportunité de mentir aux Québécois a eu lieu au moment de la rédaction des textes. Jean Chrétien, le conseiller Patrick Parisot (maintenant chez Ignatieff) et Eddie Goldenberg scrutent le dilemme.

Si Chrétien, raconte Goldenberg,

« disait brutalement qu’un vote pour le Oui signifiait l’éclatement du Canada, comment pourrait-il affirmer la semaine suivante que le référendum était illégitime parce que la question n’était pas claire ? D’autre part, s’il ne disait pas qu’un vote pour le Oui signifiait l’éclatement du pays, alors les forces du Oui avaient une bien meilleure chance de gagner. »

Ce dilemme existe parce que le premier ministre a déjà décidé qu’il ne reconnaîtra pas la légitimité d’une victoire du Oui. Il l’a affirmé en privé à plusieurs proches, il le confirmera au lendemain du vote, déclarant qu’il aurait « défendu la Constitution », qui ne prévoit pas de sécession possible. Il le redit dans ses propres mémoires.

L’enjeu étant clairement posé dans la rencontre entre les conseillers et le chef, le premier ministre Chrétien, l’enfant de Shawinigan, trancha ainsi, selon Goldenberg :

« Faisons tout ce qu’on peut faire pour gagner cette semaine. Si on perd quand même, cela ne m’empêchera pas d’affirmer que la question était trop ambiguë pour être prise comme un mandat de se séparer. Écrivez-moi un discours précisant que l’enjeu du référendum est de rester dans le Canada ou de le quitter. Mettez cette déclaration dans mon discours pour Verdun, puis dans mon message télévisé. »

Intéressant que Goldenberg reporte la responsabilité d’un tel non-respect de l’éthique sur Chrétien, en le citant aussi longuement. Mais qu’en dit le principal intéressé ?

L’aveu de Chrétien

truchre-150x150Il confirme. Dans sa biographie, Passion politique, publiée en 2007, il explique :

« J’étais dans une situation très difficile. D’un côté, je voulais encourager les nationalistes mous et les indécis à voter Non en leur signalant les dangers tangibles d’un Oui.

D’un autre côté, je devais éviter de me piéger moi-même en donnant à entendre qu’un Oui gagnant enclencherait inévitablement et irréversiblement la mécanique de la séparation.

J’ai alors décidé qu’il était plus important de ne pas parler de ces conséquences que personne ne pouvait prédire et de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour assurer tout de suite la victoire du Non. »

L’important pour lui était donc de duper les indécis et les nationalistes modérés avec cette stratégie lui permettant d’être gagnant quoi qu’il arrive : s’il faisait assez peur, il gagnerait ; si ça ne marchait pas, il refuserait de perdre.

Que dit-il cinq jours avant le référendum du 30 octobre ? Alors que les sondages oscillent autour de 50 % (pas de 55 %, ni de 60 %, ni de 66 %) et alors que la question posée est celle que l’on sait, Jean Chrétien donne à la nation le sens du vote : « Demeurer canadiens ou ne plus l’être, rester ou partir, voilà l’enjeu du référendum. »

Puis, il indique au pays à qui appartient la décision. Au premier ministre ? À la Chambre des communes ? Aux articles de la Constitution ? Non : « D’un bout à l’autre du Canada, les gens savent que cette décision est entre les mains de leurs concitoyens du Québec. » Finalement, et plus fondamentalement encore, il décrit ce qui se passera, cinq jours plus tard, si le Oui l’emporte : l’indépendance du Québec est une « décision sérieuse et irréversible ». Irréversible.

Chrétien ne dit pas qu’il ne reconnaîtra cette victoire du Oui que si elle franchit une barre plus élevée que celle des 50 %. Il ne dit pas qu’il se réserve le droit de juger de la qualité de la majorité. Il ne dit pas que le libellé de la question le laissera songeur. Au contraire, chacun comprend qu’il s’apprête à respecter les règles et que pour cette raison, ainsi que parce qu’il craint une courte victoire du Oui, il s’astreint à en expliquer clairement, froidement, brutalement les conséquences.

Bref, à la télévision, Jean Chrétien a menti de manière préméditée, délibérée et assumée à la nation québécoise (dont il ne reconnaît pas l’existence). Toujours dans ses mémoires, il attribue à cette stratégie le mérite d’avoir « renversé la vapeur et d’avoir donné la victoire au Non ».

Le suivre dans ce raisonnement c’est admettre que la survie du Canada repose sur un mensonge.

La longue entrevue accordée en 2009 par son chef de cabinet, Jean Pelletier, confirme l’esprit qui régnait alors autour du premier ministre. À l’éditorialiste Gilbert Lavoie, qui lui demande s’il s’était inquiété du respect de la loi référendaire dans les opérations fédérales au Québec, Pelletier répond : « Non. Il y en a peut-être qui se sont posé ces questions-là, mais pas moi. Quand on est en guerre, on va-tu perdre le pays à cause d’une virgule dans la loi ? »

Le palmarès des mensonges

Il est trop tôt pour situer définitivement ce mensonge dans le palmarès québécois. Est-il équivalent à celui de George-Étienne Cartier, qui promettait en 1867 une consultation populaire sur l’entrée du Québec dans la Confédération, puis refusait de la tenir ? Où de Mackenzie King, qui s’engageait devant les Québécois à ne pas recourir à la conscription pendant la Deuxième Guerre, puis demandait par plébiscite à tous les Canadiens de le relever de sa promesse ? Ou du Terre-Neuvien Clyde Wells, qui s’engageait par écrit à faire « tout en son pouvoir » pour tenir un vote sur l’accord du lac Meech, puis refusait de tenir ce vote ? Ou de Robert Bourassa, qui affirmait que « le statu quo est la pire solution pour le Québec », puis s’épuisait à faire triompher le statu quo ?

Difficile à dire. Sans pouvoir déterminer si tôt où placer le mensonge de Jean Chrétien dans le palmarès historique, on peut dire qu’il surpasse nettement celui de Pierre Trudeau. Et que de toutes les déclarations condamnables prononcées lors des deux campagnes référendaires, celle de Jean Chrétien est de loin la plus déshonorante.

(Ce texte est un extrait de mon ouvrage Octobre 1995: Tous les espoirs, tous les chagrins.)

1995: La difficile gestion du mensonge

De toutes les histoires rocambolesques survenues pendant la campagne référendaire de 1995, une de mes favorites concerne Lucienne Robillard. Ancienne ministre libérale au Québec, elle venait d’entrer au cabinet fédéral début 1995 et fut propulsée responsable canadienne du dossier référendaire. C’était une grave erreur de casting, pour deux raisons. D’abord, parce que contrairement à son patron Jean Chrétien, elle souhaitait ardemment que le Québec obtienne davantage de pouvoirs dans la fédération. Ensuite, parce qu’elle croyait, honnêtement, à la démocratie.

Le jour du référendum, et alors que les résultats s’annoncent serrés, elle attend le signal pour se rendre au rassemblement du Non, au Métropolis, où elle doit prendre la parole. Selon le récit qu’elle en a fait au regretté Jean Lapierre et à Chantal Hébert pour leur excellent ouvrage Confessions post-référendaires (Éditions de l’Homme), ses gardes du corps lui ont menti. « Il semble qu’il y avait seulement une porte par laquelle ils pouvaient me faire entrer et que, dans les rues, il y aurait eu trop de grabuge. C’est ce qu’ils me disent. Les discours commencent à la télévision. C’est là que je m’aperçois que [Daniel] Johnson et [Jean] Charest sont là et moi pas. J’étais en furie. » Elle était au Sheraton, à deux kilomètres de distance.

Pourquoi l’équipe de Jean Chrétien voulait-elle l’empêcher de parler en cette soirée historique ? Parce qu’elle avait commis plusieurs bourdes inexcusables. Elle s’était opposée à l’organisation de la grande manifestation du Non, dite du « love-in », tenue trois jours avant le vote. « C’était très risqué et on s’était engagés à respecter la loi concernant les dépenses référendaires au Québec. » On n’a jamais connu le montant total des sommes dépensées pour cette opération, qu’il faut ajouter au demi-million relevé par le juge Grenier dans le rapport partiellement secret dont l’Assemblée nationale a réclamé la publication cette semaine. Mais leur illégalité était patente. « J’étais pas mal furieuse à cause de ça », raconte Robillard.

Ensuite, elle avait jugé beaucoup trop timide l’ouverture manifestée en fin de campagne par Chrétien, qui promettait de reconnaître que le Québec formait une société distincte. « Bon, pis ? So what ? a-t-elle dit. Quoi d’autre ? C’était la trouvaille du siècle ! J’étais un peu désespérée. »

Surtout, elle avait eu l’imprudence d’affirmer, quelques semaines avant le référendum, que « peu importe le résultat, nous allions respecter la volonté des Québécois ». Ce qui lui a valu une convocation au bureau du PM. « C’est là que j’ai compris, sans qu’on me le dise, que ça voulait dire que si le Oui gagnait par 52 %, 53 %, on ne l’accepterait pas. »

La rectitude de Lucienne Robillard éclaire, par contraste, l’absence de scrupule qui régnait chez son patron Jean Chrétien et autour de lui. La décision de fouler aux pieds la légalité démocratique dans la recherche de la victoire était totalement assumée. « Quand on est en guerre, on va-tu perdre le pays à cause d’une virgule dans la loi ? » a candidement résumé le bras droit de Chrétien Jean Pelletier, en entrevue au Soleil, ajoutant pour plus de clarté : « Dans la guerre, on ne se demande pas si les munitions sont payées, on les tire. »

On ne demande pas non plus si elles sont vraies, les munitions. Dans la semaine précédant le référendum, Chrétien et son entourage s’éveillent à la possibilité d’une courte victoire du Oui. Le premier ministre décide de parler fort pour ramener les indécis dans le camp du statu quo. Mais comment s’y prendre ?

Dans The Way It Works, ses mémoires publiés en 2006, le conseiller de Chrétien Eddie Goldenberg révèle la teneur du débat sur l’opportunité de mentir aux Québécois. Si Chrétien, raconte Goldenberg, « disait brutalement qu’un vote pour le Oui signifiait l’éclatement du Canada, comment pourrait-il affirmer la semaine suivante que le référendum était illégitime parce que la question n’était pas claire ? D’autre part, s’il ne disait pas qu’un vote pour le Oui signifiait l’éclatement du pays, alors les forces du Oui avaient une bien meilleure chance de gagner ».

Ce dilemme existe parce que le premier ministre a déjà décidé qu’il ne reconnaîtrait pas une victoire du Oui. Il l’a affirmé en privé à plusieurs proches, il le confirmera au lendemain du vote. Chrétien trancha ainsi, selon Goldenberg : « Faisons tout ce qu’on peut faire pour gagner cette semaine. Si on perd quand même, cela ne m’empêchera pas d’affirmer que la question était trop ambiguë pour être prise comme un mandat de se séparer. » Ce que Chrétien confirme presque mot à mot dans son propre livre Passion politique, publié en 2007 (Boréal).

« Demeurer canadiens ou ne plus l’être, rester ou partir, voilà l’enjeu du référendum », déclare-t-il solennellement sur tous les écrans du pays. Puis, il précise à qui appartient cette décision. À la Chambre des communes ? Aux articles de la Constitution ? Non : « D’un bout à l’autre du Canada, les gens savent que cette décision est entre les mains de leurs concitoyens du Québec. » Finalement, et plus fondamentalement encore, il décrit ce qui se passera si le Oui l’emporte : l’indépendance du Québec est une « décision sérieuse et irréversible ». Irréversible.

Dans ses mémoires, Chrétien attribue à cette arnaque le mérite d’avoir « renversé la vapeur et d’avoir donné la victoire au Non ». Le suivre dans ce raisonnement, c’est admettre que la survie du Canada repose sur un mensonge.

On comprend donc qu’en cas de courte victoire du Oui, il était absolument nécessaire d’empêcher que quelqu’un aille gâcher la sauce en acceptant le résultat. Robillard, écrivent Lapierre et Hébert, était « une bombe à retardement pour son propre gouvernement ». Car le soir du référendum, « si la propre émissaire référendaire du premier ministre fédéral le prenait de vitesse et légitimait la victoire souverainiste, la situation serait devenue carrément intenable pour les libéraux d’Ottawa ». D’où l’absolue nécessité de faire taire cette déviante, cette anomalie, cette démocrate.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

1995: Le discours jamais lu : « Si proche, et pourtant si loin ! »

Avec la sortie du documentaire Jacques Parizeau et son pays imaginé, la question de ses discours de victoire et de défaite reviennent dans l’actualité. On peut lire ici le discours que je lui avais préparé en cas de victoire, et qu’il avait enregistré pendant la journée (on en voit plusieurs extraits, en anglais, dans le documentaire) précédé du décodage que je fais de ce discours pour les intéressés.

Mais comment devait-on réagir à la défaite référendaire ? Cela dépendait de son ampleur. Si on se retrouvait, comme en 1980, avec 60% de Non, il faudrait prendre une tonalité très grave. Si on avait progressé, à 45% de Oui, on pourrait se montrer philosophe dans la défaite.

Mais à 49,4%, ne devions-nous pas clamer sur tous les toits que nous venions de faire un pas de géant vers l’indépendance ? C’était mon opinion. Monsieur Parizeau n’avait pas à la partager. Le scribe est au service du décideur. C’est lui qui assume. Il a fait un autre choix.

Voici tout de même, pour les curieux, le petit texte que j’avais rédigé ce soir-là pour le premier ministre. Avant de monter sur scène, il l’a parcouru, l’a mis dans sa poche. Puis l’a laissé là.

Texte non lu pour la courte victoire du Non

Un extraordinaire événement s’est déroulé aujourd’hui.

Un peuple s’est levé debout. Un peuple a voulu prendre en main sa destinée. Un peuple a touché son avenir, et il lui a manqué un tout petit souffle, un tout petit élan, pour y arriver.

Vous savez, les Québécois n’ont jamais rien fait comme les autres. Et le monde entier nous regarde ce soir, et le monde entier partage notre tristesse. Si proche, et pourtant si loin.

Mes amis, René Lévesque serait fier de nous ce soir. Il serait fier de vous.

Vous avez créé la plus vaste coalition que le Québec ait connu.

Vous avez fait faire à la souveraineté du Québec un énorme pas en avant. UN ÉNORME PAS EN AVANT.

Aujourd’hui, mes amis, la victoire nous échappe, mais tous les espoirs sont permis.

Aujourd’hui, mes amis, le peuple du Québec a donné avis : jamais il n’acceptera autre chose que d’être considéré comme un peuple. Jamais il n’acceptera d’être une province égale et normalisée.

La souveraineté du Québec n’est pas tout à fait née aujourd’hui. Mais le statut quo canadien est définitivement mort.

Je n’ai pas reçu aujourd’hui, le mandat de modifier le statut du Québec. Mais je n’ai pas reçu aujourd’hui, le mandat de me contenter du statut du Québec.

Si près du but, grâce à vous.

À vous les militants du Parti québécois, le navire amiral de la coalition du changement. Sans vous, rien n’aurait été possible. Mme Monique Simard, merci. Merci à vous et à toute votre équipe.

À vous les militants du Bloc québécois et de l’Action démocratique, à vous les partenaires qui avez donné  du coffre et de la diversité à cette coalition.

À vous les dizaines de milliers de Québécois qui avez participé avec votre cœur et votre tête à la plus grande campagne de conviction que nous ayons connu.

À vous les membres du caucus québécois, et les membres du Conseil des ministres.

Je devrais les nommer tous, j’en nommerai que quelques-uns. Camille Laurin, qui était à nos côtés quand personne n’y  croyait.

Pauline Marois et Guy Chevrette, qui ont donné leur sensibilité et leur fougue à cette campagne.

Et Bernard Landry qui a fait une campagne exemplaire. Merci.

Merci aussi aux deux autres chefs du camp du changement : M. Lucien Bouchard et M. Mario Dumont, qui ont formé avec nous une équipe sans pareille.

Ce soir mes amis, plusieurs seront tristes, à bon droit.

Mais si nous n’avons pas emporté la victoire, nous ne pouvons pas parler d’échec.

Nous pouvons parler d’une étape, l’avant-dernière, sur le chemin de notre indépendance.

M. Lévesque nous avait dit : à la prochaine. Il a fallu attendre quinze ans.

Aujourd’hui je sais que le temps ne sera pas aussi long. Ce soir je sais qu’aucun peuple ne mérite davantage un pays que les Québécois.

C’est pourquoi ce soir, je sais que notre avenir est à portée de la main.

Je vous invite à inventer, dès demain, la nouvelle route qui nous mènera à notre pays.

Merci


Voici le discours qu’il a prononcé. Avec la distance, si on soustrait la phrase sur « des votes ethniques » et la définition qu’il donne de « nous », (qui évidemment changeaient tout) la tonalité n’est pas si éloignée de ce que je lui avais écrit, les remerciements en moins.


Pour en savoir plus sur les coulisses du référendum de 1995, tant du côté du Oui que du Non, et réfléchir à ce qui se serait produit en cas de victoire du Oui, avec les meilleurs informations disponibles depuis, j’ai publié ce petit ouvrage qui pourrait vous intéresser.

En perdant les Nordiques, a-t-on perdu le pays ? (Intégral)

Le départ des Nordiques de Québec cinq mois avant le référendum d’octobre 1995 a-t-il fait le lit de la courte défaite du Oui ? La question n’est pas nouvelle mais est à nouveau posée par l’épatante série documentaire Canadiens-Nordiques, la rivalité, disponible sur Vrai. La réponse ? Je vous laisserai choisir, à la fin de votre lecture, entre Oui mais et Non mais.

Dans le dossier à charge, il y a la prétention que Jacques Parizeau n’en a pas assez fait pour garder les Nordiques ou n’a pas pris la juste mesure de l’impact symbolique de ce départ.  « Il y a une partie de nous autres qui nous a été arrachée » témoigne Régis Labeaume.

« Nous n’avons aucun intérêt politique à voir les Nordiques quitter Québec » disait à l’époque Jacques Parizeau, qui était un amant de la ville. Cependant, il qualifiait « d’ahurissantes » les demandes formulées. Son chef de cabinet Jean Royer rappelle que le premier ministre était prêt à ce que l’État 1) finance l’essentiel d’un nouveau Colisée qui ferait augmenter les revenus de l’équipe (estimé alors à 200 millions, un montant analogue au coût de ce qui est devenu le Centre Bell à Montréal mais financé sans aide directe de l’État) mais à condition que l’équipe démontre au cours des deux années suivantes sa capacité à cumuler les revenus de loges, billets de saisons et commandites; 2) achète la part d’actions détenues par Marcel Aubut et Marcel Dutil (10 millions$); 3) assume pendant deux ans, donc jusqu’en 1997, 70% du déficit d’opération alors estimé (en fait gravement sous-estimé) à 10 millions par an. Le somme décaissée par le contribuable, soit 7 millions par an, aurait été similaire à ce qui était consacré à l’époque aux Expos.

Mais les actionnaires, par ailleurs sollicités par une vente immédiate au Colorado, souhaitaient pour garder l’équipe à Québec à la fois que l’État s’engage de suite à essuyer 100% des pertes pendant 10 ans et autorise la construction d’un casino attenant au futur amphithéâtre, prétendant qu’il allait attirer les touristes étrangers. Or ce casino serait assez loin du Vieux Québec, donc Loto Québec mettait cette hypothèse en doute, et ferait, pour la clientèle locale, concurrence à celui de Charlevoix, déjà souffreteux. M. Parizeau considérait son offre suffisamment généreuse et estimait qu’au final, les actionnaires ne pouvaient se délester de 100% du risque.

Des cadeaux à un clic !

Ce raisonnement, sain, tenait-il cependant compte de l’intérêt référendaire ? N’aurait-il pas été préférable d’allonger les millions manquants pour retenir à Québec une équipe arborant le fleur-de-lys, qui venait de connaître une bonne année et qui s’annonçait prête pour disputer la coupe l’année suivante, ce qui arrivera lorsqu’elle sera sise au Colorado ?

Des sondages hebdomadaires nous permettaient d’évaluer l’impact de tel ou tel événement sur  sur le vote référendaire. La question des Nordiques, devenue saillante au printemps 1995, ne figurait en aucun cas parmi les variables significatives. Le taux de chômage, le déficit, l’inflation, les taux d’intérêts, oui. Nous n’avions donc pas de raison de prévoir, a priori, qu’un départ allait provoquer un désamour nationaliste. Nous l’avons également vérifié a posteriori. Dans les jours suivant le vote nous avons demandé à un échantillon représentatif de nommer, spontanément,  la première raison pour laquelle ils avaient voté oui ou non. Puis la seconde. Puis la troisième, quatrième et cinquième. Le départ des Nordiques ne figurait nulle part.

Le Oui à Québec: sur la cible

Mais, entend-on, les gens de Québec, et en particulier les fonctionnaires, ne sont-ils pas responsables de la victoire du Non, puisqu’ils ont voté oui en plus petit nombre que les autres francophones. Cette fausseté a la vie dure. Pour obtenir un Oui majoritaire, les simulations de notre sondeur Michel Lepage et de Jean Royer, s’appuyant sur les résultats des trois consultations précédentes,  nécessitaient que le Oui dépasse les 60% dans une trentaine de circonscriptions, comme au Saguenay.  Ce fut le cas. Il fallait ensuite que dans les autres circonscriptions à prédominance francophones, hors-Outaouais, on obtienne une moyenne de 55% de Oui. Or la grande région de Québec a voté Oui à exactement 55%. Les fonctionnaires de Québec ont voté Oui à exactement la même hauteur que les fonctionnaires québécois du reste du territoire.

Vrai, sur les 13 circonscriptions de la région de Québec, quatre ont sous-performé, alors que d’autres ont surperformé. Alors pourquoi s’en prendre à eux ? À l’extérieur de Québec, 16 circonscriptions ont sous-performé. En Gaspésie, Bonaventure n’a livré que 48%. À Montréal, alors que les électeurs de Pointe-Aux-Trembles offraient du 60% et que ceux de Maisonneuve poussaient le bouchon à 63%, les voisins de Bourget, représentés par Camille Laurin, ne faisait que du 53% !

Combien de votes fallait-il pour passer du Non au Oui ? On a l’habitude de dire 54 288, soit la majorité du Non. Mais en fait, il n’aurait fallu que la moitié de ces électeurs, plus 1, changent d’avis pour le Oui gagne. Nous n’étions qu’à 27 145 voix de la victoire, soit un bascul de 0,6% du vote.

À ce niveau, on peut imputer la défaite à n’importe quel geste posé ou omis. Il n’est pas interdit de penser que la région de Québec aurait pu surperformer et livrer la victoire, si quatre événements consécutifs ne s’étaient pas acharnés sur elle.

*En janvier 1995, la figure de proue de l’indépendance à Québec, l’avocat Guy Bertrand, rompt avec le camp souverainiste. Les médias locaux lui donnent un écho maximal, Le Soleil y consacrant un cahier spécial, comme si l’archevêque de Québec avait été pris en flagrant délit de gérer un réseau de bordels. En août, Bertrand conteste en cour la constitutionnalité du référendum.
*En mai, le départ des Nordiques est annoncé.
*En mai et juin, c’est à Québec que se déroule la plus forte mobilisation contre le «  virage ambulatoire » du ministre de la santé Jean Rochon, impliquant la fermeture d’hôpitaux, provoquant deux manifestations mobilisant chacune 10 000 personnes
*En juin,  Québec échoue lamentablement à se faire choisir comme ville hôte des Olympiques d’hiver de 2002, arrivant quatrième sur quatre avec seulement sept voix sur 89.

Bref, lorsqu’on remonte le fil des avanies qui ont frappé Québec dans la saison pré-référendaire, il est difficile de conclure que 27 145 personnes n’ont pas été prises à rebrousse-poil. Une démonstration semblable peut cependant être faite pour tout le Québec. La réforme Rochon a choqué partout. La décision de M. Parizeau de ne pas reconduire, pour l’année référendaire, le déficit record de six milliards laissé par les libéraux de Daniel Johnson, donc de réduire les dépenses, a certainement fait des dizaines de milliers de mécontents.

Votre choix sera donc le bon. Allonger des dizaines de millions de plus pour garder les Nordiques le temps du vote n’aurait pas nui, c’est certain. Ne pas fermer d’hôpitaux, encore davantage. Compte tenu de la courte marge de défaite, vous avez le droit d’attribuer la victoire du Non au manque d’amour prodigué pour votre cause favorite, quelle qu’elle soit. Évitez simplement de dire qu’on n’a pas suffisamment aidé les Canadiens.

(Une version plus courte de cet article a été publiée dans Le Devoir.)

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Secrets d’histoire

Il y a quelque chose de noble dans l’entreprise de réparation historique en cours, au Québec, au Canada et en Occident. Oser affronter les côtés sombres de son passé. Admettre que son histoire n’est pas qu’une épopée des plus brillants exploits. Nommer les discriminations, les spoliations, les internements. Sauf, évidemment, pour les parias.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Il ne faut pas craindre, dans ce processus, de désigner les coupables, même (surtout) s’ils étaient haut placés. Le contexte n’est pas une excuse. À l’époque même où les injustices ont été commises, par les pouvoirs civils ou religieux, on trouvait des voix contemporaines qui leur portaient la contradiction. Ils méritent donc de tomber de leur piédestal. Sauf, bien sûr, en ce qui concerne les parias.

Applaudissons aussi l’effort massif d’ouverture des archives, de repérage de sépultures (321 millions $ pour les pensionnats), le déballage intégral, une fois pour toutes, de tout ce qui fut caché dans les décombres de notre passé. Sauf, il va sans dire, s’il s’agit des parias.

Cet exercice de vérité, même s’il ranime des passions et des douleurs, est une nécessaire. D’abord pour préparer l’expression de la contrition. Puis, pour les victimes et leurs descendants, individus et nations, pour une réparation des dommages causés. Les Tribunaux sont souvent appelés à plonger leurs outils juridiques au cœur de ces sujets difficiles pour faire enfin surgir la justice. Sauf, on se répète, pour les parias et leur nation.

Les cocus de l’histoire

Un de ceux-là s’appelle Gaétan Dostie. Il était étudiant en lettres lorsque des policiers sont venus le cueillir dans la nuit du 16 octobre 1970. Ils n’avaient pas de mandat d’arrestation et Dostie ne pouvait appeler d’avocat ou de proche. Il fut incarcéré pendant 11 jours sans jamais savoir pourquoi. Il affirme avoir été hanté par la peur pendant les 15 années suivantes. Mais puisque son arrestation était légale, en vertu de la Loi sur les mesures de guerre, qu’y pouvait-il ? Un fait nouveau est apparu au moment du 50e anniversaire de ce triste événement, l’an dernier. On a découvert que le décret utilisé pour invoquer cette loi n’avait été écrit qu’en anglais, ce qui aurait dû la rendre nulle et non avenue. De plus, en 1970 pour suspendre les droits, il fallait déroger, non à la Charte qui n’existait pas encore, mais à la Déclaration canadienne des droits. Cette dérogation aurait dû être faite par le parlement, pas par le Conseil des ministres. Autre vice de forme.

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Quelle aubaine pour les 500 prisonniers d’Octobre. Enfin, ils pouvaient présenter à un juge un moyen simple et précis de déclarer illégale cette loi infâme et ouvrir ainsi un chemin vers une réparation. D’autant que, l’an dernier, ni Ottawa, ni Québec, ni Montréal, coresponsables, en 1970, du délit, n’ont daigné présenter d’excuses.

Fin-novembre, le juge Sylvain Lussier, de la Cour supérieure, a signifié à Dostie et à ses amis qu’ils étaient des cocus de l’histoire. Enfin, il n’a pas utilisé le mot cocu, mais leur a indiqué que, dans leur cas, il n’y avait pas d’introspection historique qui vaille.  Même s’il reconnaît que ce recours est le seul disponible aux victimes et que, dans ces questions constitutionnelles, il n’y a pas de prescription.

Le juge leur ferme la porte au nez notamment, écrit-il, parce que  « les tribunaux ne doivent pas servir de théâtre aux affrontements politiques ou économiques entre divers groupes d’intérêt ». Ah bon ? Sauf évidemment s’il s’agit de charcuter la loi 101, de déclarer qu’Ottawa peut rapatrier sa constitution sans l’aval du Québec ou d’affirmer que la sécession est illégale. Il y a plus. Sur cette satanée question d’Octobre, écrit-il, « le débat suscite encore aujourd’hui des émotions fortes ». Alors, bonne raison de ne pas y toucher. Mais, ont dit les avocats de Dostie, dans des causes autochtones, des tribunaux n’ont-ils pas fait exactement ça ? Oui, oui, explique le juge. Mais, juridiquement parlant, ce n’est pas pareil. Fin de la discussion.

Accès interdit à la vérité

Toutes les voies légales permettant la réparation du traumatisme des prisonniers d’Octobre sont bloquées. Au moins, pourrait-on lire les archives ? Des classeurs entiers sont remplis, à Ottawa, des rapports d’enquête, d’écoute, de filature et d’infiltration des partis politiques québécois (indépendantistes et fédéralistes) par la GRC dans les années 1960 et 1970. Y a-t-on accès, un demi-siècle plus tard ? Non. Les Américains savent désormais tout sur la filature que le FBI faisait subir à Martin Luther King. Les archives du KGB ont été largement ouvertes, y compris pour les années 60 et 70. Mais pour nous, c’est niet.

Qu’en est-il des tractations entourant l’imposition de la constitution de Pierre Trudeau en 1982 ? Dans son excellent La bataille de Londres, publié en 2013, l’historien Frédéric Bastien a révélé que la division des pouvoirs entre l’exécutif et le judiciaire avait été bafouée au moment de la prise de décisions cruciales par la Cour Suprême.  Des historiens de tout le Canada et l’Assemblée nationale unanime ont demandé à voir les archives concernant les communications probablement illégales entre des juges et les hauts-fonctionnaires de Trudeau. C’est non. Secret d’État.

On ne peut même pas aller au fond des choses lorsqu’il s’agit du référendum de 1995. En 2007, une enquête menée à huis clos, à la demande du DGE, par le juge Bernard Grenier a confirmé qu’Ottawa avait illégalement dépensé au moins un demi-million pour aider le camp du Non. Une estimation basse, car le fédéral a refusé de livrer ses documents et s’est objecté à ce que certaines questions soient posées. Mieux : les dépositions de 90 témoins et le contenu de 4500 documents sont frappés d’une ordonnance de non-divulgation, non-communication et non diffusion. Pour l’éternité.

Oui, il y a quelque chose de noble dans notre volonté de jeter une lumière nouvelle sur les côtés obscurs de notre histoire. Si seulement nous étions tous égaux dans cette quête de vérité. Bizarrement, j’ai un doute.


1996 – Perdre en supplémentaire

Nous sommes le 21 novembre 1995. Le référendum est derrière nous. Monsieur Parizeau a annoncé sa démission. Nous sommes quelques conseillers de Monsieur, réunis dans le bureau de son chef de cabinet Jean Royer. Nous assistons à l’ouverture de la période supplémentaire : l’annonce télévisée de l’arrivée de Lucien Bouchard comme prochain chef du Parti québécois, prochain premier ministre, prochain leader de la grande coalition souverainiste.

M. Bouchard fait une surprenante déclaration. Je ne peux m’empêcher de réagir: « nous venons de perdre le référendum ». Un collègue demande : « le dernier ou le prochain ? » Je réponds : « le prochain ». Celui de la période supplémentaire.

(Ceci est une version légèrement allongée de ma chronique du samedi dans Le Devoir.)

Supplémentaire, oui. Jacques Parizeau avait marqué les esprits avec son « autoroute de la souveraineté ».  Suivant la flambée souverainiste issue de l’humiliant échec de l’Accord du lac Meech en 1990, lorsque le Canada refusa même de nous considérer comme une « société distincte ». Cette année-là, les Québécois étaient plus de 65% à vouloir un pays. Les Libéraux de Robert Bourassa barrant ce chemin, il fallait emprunter la longue autoroute imaginée par Monsieur. Les Québécois diraient d’abord non, à 56%,  à l’imbuvable concoction constitutionnelle de Charlottetown en 1992. Ils éliraient ensuite en 1993 à Ottawa, à 49%, un énorme contingent d’indépendantistes. Ils choisiraient dans la troisième étape, en 1994, le gouvernement qui allait préparer le référendum, à 44%. Malgré ces rendements décroissants, ils devaient ensuite, en 1995, ouvrir la porte du pays.

Mais n’ayant été, officiellement, que 49,4% à le faire, nous n’avions pas tout à fait atteint la destination. J’étais de ceux qui pensaient que ce résultat avait mis le Canada en déséquilibre. Et ouvrait la voie à une prometteuse prolongation.

Pour s’y engager, il fallait une qualité maîtresse : le cran. Jacques Parizeau en avait à revendre. Sans lui, il n’y aurait pas eu de référendum en 1995. Mario Dumont fut certes exemplaire, et indispensable, pendant la campagne du Oui. Mais sa position de départ était de ne pas tenir de référendum avant d’avoir assaini les finances de l’État. L’apport de Lucien Bouchard fut évidemment décisif. Mais depuis le résultat décevant de l’élection de 1994 jusqu’à la signature de l’entente tripartite Bloc-PQ-ADQ de juin 1995, son pied était fermement sur le frein, non sur l’accélérateur.  C’était aussi le cas de Bernard Landry. Seule la formidable capacité de Parizeau de forcer le jeu, contre les tentatives incessantes de le convaincre du contraire, a permis la tenue de ce référendum.

Le soir du 30 octobre, il nous manquait donc un millimètre pour franchir le pas.  Jusque-là, Monsieur Parizeau avait manifesté un sens stratégique en tous points remarquable. J’étais donc complètement renversé de constater qu’il était incapable de se projeter dans l’après-référendum. Cette défaite, il n’arrivait pas à la voir comme transitoire. Il y avait pourtant cent façons de rebondir sur ce match quasi-nul. Il faudrait, à nouveau, forcer le jeu. Et rassembler encore un peu plus, pour passer le chiffre magique du 50%.

Cautériser la plaie

Plus on  prend du champ, plus on constate combien tragique fut sa déclaration malheureuse. Pour toutes les raisons qu’on a dit (il suffisait que les beaucerons et les gens de Québec votent comme les autres francophones pour gagner – aucune de nos simulations de victoire ne s’appuyait sur les ou des votes ethniques).  Mais surtout parce sa déclaration le disqualifiait du rôle essentiel de rassemblement qui devait dominer la supplémentaire. Lui qui avait si bien su rassembler dans l’étape précédente, devenait repoussoir pour l’étape suivante.

L’idée même de l’emmener à annoncer sa démission le lendemain du vote ne devait servir qu’un objectif : cautériser immédiatement la plaie (les appels publics à la démission avaient commencé, des rangs souverainistes, le matin même) pour mieux prendre  la mesure du progrès enregistré la veille et pour mieux organiser l’offensive finale.

D’autant que nous avions un capitaine de rechange. Au rayon du rassemblement, on ne trouverait pas mieux. Mais au rayon du volontarisme ? À sa conférence de presse du 21 novembre 1995, M. Bouchard annonçait qu’il allait concentrer ses efforts sur le rétablissement de l’économie et des finances. Normal, nous avions constaté que les craintes concernant l’économie, la dette et le déficit nous avaient volé notre marge de victoire. Mais il s’engagea aussi à ne pas tenir de référendum sans tenir d’abord une élection, qu’il ne comptait pas déclencher dans l’immédiat. (La Loi sur les consultations populaires prévoit qu’on ne peut tenir deux référendums sur le même sujet dans un même mandat. C’est une loi. Elle s’amende à la majorité simple.) M. Bouchard annonçait qu’il allait prendre son temps.

D’où ma remarque citée plus haut. Je lui expliquai dans un long memo que nous n’avions qu’un an, 18 mois tout au plus, pour profiter de la fenêtre post-référendaire. Un phénomène rarissime se produisit dans la foulée du vote. Dès décembre 1995 une majorité de Québécois (56%) se déclaraient désormais prêts à voter Oui, un niveau jamais atteint pendant la campagne, et une majorité souhaitait un référendum-revanche. C’était comme si les Québécois avaient été surpris de se trouver si nombreux à avoir voté Oui en octobre 1995 et que ce vote provoquait un effet d’entrainement.

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Des conditions gagnantes

Une condition nouvelle s’ajoutait. Négative pour le fédéral: l’incapacité de Jean Chrétien à « livrer la marchandise » promise aux Québécois pendant la campagne. Début décembre 1995, M. Chrétien ne put offrir aucun changement à la constitution, seulement une motion purement symbolique sur le caractère distinct du Québec, un droit de véto non-constitutionnel pour des changements éventuels et un transfert incomplet au Québec de la responsabilité de la main-d’œuvre. C’était loin de « toutes les voies de changement, administratives et constitutionnelles » évoquées par M. Chrétien en campagne.

Mon témoin à charge à ce sujet est Alain Dubuc, alors éditorialiste en chef à La Presse, qui écrivait dès décembre 1995: « Soyons clairs: si M. Chrétien avait dit, en campagne référendaire, que les perspectives de changement que pourrait offrir le Canada se limiteraient aux trois propositions qu’il a déposées lundi, le Oui l’aurait emporté. »

Je me souviendrai toujours d’une rencontre à huis-clos avec l’exécutif du Conseil du Patronat début 1996 où des patrons hyper-fédéralistes se plaignaient du fait qu’on était sur le point de « sortir du Canada » seulement à cause de la popularité de M. Bouchard et de l’impopularité de M. Chrétien. Ils en étaient attristés mais décidés: « faites le référendum le plus tôt possible, qu’on sorte de l’incertitude! » lança un des membres influents du Conseil. Il n’avait aucun doute sur le résultat: ce serait Oui. Mais on passerait à autre chose. (Ghislain Dufour, président du Conseil, était livide.)

À Ottawa, où des experts savent lire la conjoncture, la certitude que le référendum revanche était imminent a alimenté la plus grande offensive pro-canadienne de notre histoire.

À sa décharge, M. Bouchard a bien testé l’idée, au printemps 1996, de déclencher une élection hâtive qui se serait transformée en raz-de-marée (il avait environ 48% d’intention de vote). L’élection aurait porté sur la récente volonté fédérale de nier le droit du Québec à l’autodétermination. La victoire – certaine – aurait mis la table pour un référendum. Son conseil des ministres, son caucus et le Bureau national du Parti québécois lui ont indiqué que les troupes étaient épuisées par quatre ans de scrutins ininterrompus. Mais que s’il donnait le signal du départ, ministres députés et militants le suivraient. C’était le moment de forcer le jeu. C’est ce que Parizeau aurait fait. (C’est d’ailleurs ce que Jean Chrétien aurait fait, lui qui a forcé une élection fédérale gagnante en 1993 contre le vœu de ses députés et ministres, puis forcé l’adoption de la loi C-20 dite sur la clarté contre une forte opposition interne).

En 1997, la volonté souverainiste s’était repliée sous la barre des 50%. Le Canada, remis en équilibre, a déployé son offensive.

J’ai écouté avec attention la très intéressante entrevue donnée par MM. Bouchard et Dumont au Devoir.  À les voir ainsi, nostalgiques, chaleureux, souverainistes, je n’ai pu m’empêcher de tirer une conclusion que je sais terrible, mais que l’écoulement du temps rend incontournable.

En se retirant, au lendemain du référendum, Jacques Parizeau leur a donné, à eux deux, la responsabilité de franchir la distance qui restait. La conjoncture leur souriait. Ils étaient, ensemble, plus rassembleurs que l’homme qui les avait conduits jusque-là.  C’était leur moment. Leur rendez-vous avec l’histoire. Qu’en ont-ils fait ?

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En 1995, Jacques Chirac avait choisi son camp: le Québec

Jacques Chirac, Jacques Parizeau

Avec Jacques Parizeau et Philippe Séguin en janvier 1995, Chirac annonce aux journalistes que la France sera la première à reconnaître une victoire du Oui.

On dira ce qu’on voudra de Jacques Chirac. Et il y a beaucoup à dire. Mais sa fidélité au Québec aux moments cruciaux du référendum de 1995 fut en tous points remarquable. Objet d’énormes pressions de la part d’Ottawa, il a résisté et a choisi son camp: le Québec !

Son intervention prévue pour le soir du 30 octobre aurait eu un impact considérable sur la suite des choses.

C’est connu, Chirac était très ami avec Jean Pelletier, ex-maire de Québec devenu chef de cabinet de l’alors premier ministre Jean Chrétien.

Il était aussi en contact fréquent avec Paul Desmarais, qui lui annonçait alors la défaite certaine des souverainistes au référendum à venir. Lors de la visite de Jacques Parizeau à Paris en janvier 1995, Jacques Chirac nous racontait qu’il contredisait gentiment son ami Desmarais, estimant plutôt que les indépendantistes allaient surprendre.

Notre stratégie référendaire prévoyait qu’en cas de victoire du Oui, le Québec n’allait pas immédiatement proclamer son indépendance. Donc n’allait pas demander que d’autres pays « reconnaissent l’indépendance » du Québec. Ce ne serait qu’après un an, à la suite d’une tentative, fructueuse ou non, de négociations avec Ottawa, que nous allions déclarer l’indépendance et vouloir une reconnaissance.

Pour l’heure, nous demandions que les pays amis reconnaissent la décision politique de devenir indépendant.

Chirac avait bien compris. En janvier 1995, il nous avait beaucoup surpris. Dans notre rencontre privée, il avait assuré M. Parizeau qu’en cas de victoire du Oui, la France serait la première à reconnaître la décision, entraînant à sa suite plusieurs pays de la Francophonie. Préparant le point de presse qui allait suivre, il fut convenu qu’il allait publiquement rester vague à ce sujet alors hypothétique. Mais au micro, dès les premières questions, il déclara que, bien sûr, la France dirait oui au oui québécois, sans hésitation. «Les nations francophones […] et en particulier la France devraient être immédiatement aux côtés des Québécois et soutenir et reconnaître cette nouvelle situation». Nous étions aux anges !

Chirac n’était alors que maire de Paris et candidat potentiel à la présidentielle qui allait avoir lieu quatre mois plus tard, en mai. Les sondages le donnaient perdant. Le lendemain de sa déclaration, Jean Chrétien cru faire un bon mot en disant que « le Québec a autant de chance de devenir indépendant que Jacques Chirac de devenir président de la France! »  Chirac fut élu.

Arrivé à l’Élysée, allait-il changer de position ? C’est ce que voulait Ottawa. Mais à quelques jours du vote, le 23 octobre 1995, Chirac répondit aux questions de Larry King, sur CNN, à ce sujet. Il affirma avec aplomb que son pays allait reconnaître « le fait » que les Québécois ont choisi l’indépendance. Ce qui a rendu Jean Chrétien furieux.

Un rôle essentiel

La position française était essentielle car nous prédisions que Jean Chrétien, le soir d’une victoire du Oui, allait refuser d’admettre que les Québécois avaient choisi l’indépendance, par leur vote majoritaire. Chrétien a confirmé par la suite que telle aurait été son attitude.

L’opinion publique québécoise et canadienne, les réseaux diplomatiques n’avaient absolument pas été préparés à l’éventualité d’un tel refus de la part d’Ottawa. D’autant que dans deux discours prononcés au cours des derniers jours de la campagne référendaire, Chrétien avait donné un avis contraire: « Demeurer Canadiens ou ne plus l’être, rester ou partir, voilà l’enjeu du référendum ». Il avait ajouté: « d’un bout à l’autre du Canada, les gens savent que cette décision est entre les mains de leurs concitoyens du Québec. »  Il a parlé finalement d’une décision « sérieuse et irréversible ».

Nous avions donc un scénario où, le soir de la victoire du Oui, les électeurs québécois et les observateurs étrangers entendraient : 1) Monsieur Parizeau dans son discours préenregistré très décidé mais très digne et pragmatique, confirmant chaque étape de la voie à suivre; 2) Jean Chrétien refusant de reconnaître la décision, surprenant tout le monde.

Qui le contredirait immédiatement ?

La France, quatrième puissance mondiale, membre de l’OTAN et du G7, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.

Depuis plusieurs jours je coordonnais, côté québécois, la négociation du texte que l’Élysée allait émettre. L’ex-ministre Jacques-Yvan Morin était notre envoyé spécial, travaillant avec notre délégué général Claude Roquet en collaboration serrée avec le président de l’Assemblée nationale Philippe Séguin, ami de Chirac et indépendantiste déclaré.

Nous savions que l’ambassade canadienne et le bureau du premier ministre Chrétien tentaient par tous les moyens d’intervenir. On nous avisa même qu’un diplomate canadien évoqua la possibilité d’une rupture des relations diplomatiques Canada-France en cas d’appui français au Oui québécois.

Un texte audacieux de l’Élysée

La négociation ne fut pas ardue. Nous étions en présence, à Paris comme à Québec, de gens qui souhaitaient s’entendre sur un libellé mutuellement satisfaisant. J’ai même fait savoir que nous n’aurions aucune objection à ce que le communiqué évoque la volonté française de maintenir de bons liens d’amitié avec Ottawa par la suite. Nous voulions nous-mêmes un partenariat Québec-Canada. Alors…

Tel que rédigé, le texte nous allait parfaitement. Le voici:

« La France prend acte de la volonté démocratiquement exprimée par le peuple du Québec, le 30 octobre 1995, de devenir souverain après avoir formellement offert au Canada un nouveau partenariat économique et politique. Lorsque l’Assemblée nationale du Québec en viendra à proclamer la souveraineté du Québec selon la démarche prévue par la question référendaire et maintenant entérinée majoritairement par le peuple québécois, la France en tirera amicalement les conséquences.

Soucieuse que ce processus se déroule dans les meilleures conditions, la France tient à réaffirmer son amitié au Canada et à son gouvernement. Ils peuvent être assurés de notre volonté de maintenir et d’approfondir les excellentes relations qui nous lient. »

Il faut noter l’audace. La France ne se limite pas ici à reconnaître la décision démocratique, sachant qu’elle déplaira puissamment au Canada, pays du G7 et de l’OTAN. Elle prend même un engagement envers un événement hypothétique. Lorsque le Québec proclamera la souveraineté, elle « en tirera amicalement les conséquences ». . L’hypothèse sous-entendue est que le Canada, lui, pourrait ne pas reconnaître la déclaration du Québec. La France signale à l’avance que, dans tous les cas de figure, son « amitié » ira au Québec. Subsiste, ici le volontarisme gaulliste. C’est Vive le Québec libre ! deuxième acte.

Notre propre travail de défrichage auprès des pays membres de la Francophonie, coordonné par notre infatigable sherpa Michel Lucier, nous donnait à penser que, dans les 48 heures qui suivraient et compte tenu de coup de tonnerre de Jacques Chirac (qui probablement en rajouterait en parlant aux médias le lendemain), plus d’une dizaine de pays de la Francophonie reprendraient à leur compte les mots du communiqué Élyséen.

Le sort de la souveraineté du Québec allait bien sûr se jouer au Québec et au Canada. Mais l’intervention de Chirac aurait énormément compliqué le travail de sape prévu — mais non préparé — de Jean Chrétien. J’ai raconté dans mon ouvrage « Octobre 1995 – Tous les espoirs, Tous les chagrins », comment ni Washington, ni Londres, n’étaient avisés d’un possible refus de Chrétien de reconnaître la victoire du Oui.

L’irruption très précoce de la France dans le débat allait avoir un effet refroidissant sur les capitales européennes, au premier chef l’Allemagne. Probablement invités, par Ottawa, à appuyer la position canadienne, la plupart de ces pays auraient choisi le mutisme le plus complet.

Au Québec, le refus démocratique de Chrétien aurait créé un ressac fort et nous avions prévu la sortie rapide d’un bon nombre de partisans du Non qui allaient réclamer le respect de la décision démocratique québécoise. L’appui du président de la France allait leur donner une caution utile.

La partie n’était pas jouée. Nous savions qu’après avoir gagné le référendum, il nous faudrait ensuite gagner la souveraineté. Mais, beaucoup grâce à Chirac, au soir du 30 octobre 1995, la partie se serait ouverte à 1 à 0 pour le Oui.


Ma dernière balado vous attend. En voici la bande annonce:

« Le Québec est debout ! » – Décodage du discours d’outre-tombe de Monsieur

Discours du 30 oct

Jacques Parizeau, enregistrant son discours de victoire du Oui

Je l’ai réentendu en juin dernier, à la soirée hommage à Jacques Parizeau, Salut Monsieur !, lu par plusieurs voix fortes et fières. Je ne m’en souvenais presque plus. Il m’a retransporté, comme plusieurs, en octobre 1995.

Je ne peux pas dire que c’était un discours difficile à écrire. Il coulait de source. Il devait réitérer, le soir de la victoire, exactement ce que nous avions promis de faire. Surtout, il devait convaincre de notre calme détermination à faire exactement ce que nous voulions faire.

À vingt ans de distance, le discours mérite peut-être un décodage. Car ses messages sont nombreux, comme sont multiples les auditeurs qui y sont ciblés.

1. On part !

Au moment de la rédaction, le jeudi ou vendredi précédant le vote, puis de l’enregistrement, l’après-midi du lundi 30 octobre, on ne connaissait pas la marge de la victoire possible ou probable. Or c’était précisément l’enjeu. Quelle qu’ait été la marge de victoire, une voix, 1% ou 4%, le discours devait asseoir pour tous les publics la certitude que nous allions de l’avant avec la décision démocratique. Plusieurs passages martèlent ce thème.

Une décision simple et forte a été prise aujourd’hui. Le Québec deviendra souverain….

Chacun doit savoir ce soir que le gouvernement du Québec va procéder dans les jours qui viennent avec la même clarté, la même sereine détermination…

2. Pas de panique…

Nous voulions évidemment rassurer les Québécois sur la marche à suivre. Montrer que quelqu’un était aux commandes et que les choses allaient se dérouler dans le calme:

 Alors que se passera-t-il, au cours des prochains jours? La souveraineté du Québec ne sera pas proclamée tout de suite. Ça pourra prendre un an avant que l’Assemblée nationale fasse cette proclamation. Ça va nous donner tout le temps de bien préparer la transition : l’intégration des deux fonctions publiques, la définition de nouvelles politiques économiques et sociales avec nos nouveaux outils. Pas de précipitation, mais de la rigueur.

Entretemps, nous sommes encore une province du Canada. Rien ne change, demain, dans nos emplois, dans nos commerces. On va encore payer la TPS et envoyer nos impôts à Ottawa. On va encore recevoir les prestations de toutes sortes du gouvernement fédéral. À Québec, nous allons continuer de gérer nos affaires et, notamment, d’atteindre nos objectifs de réduction du déficit. Nos députés fédéraux vont encore nous représenter. Jusqu’à ce qu’on proclame la souveraineté du Québec, d’ici un an.

C’est là que les choses vont changer, qu’elles vont devenir plus simples. Mais d’ici là, tout le monde aura le temps de se préparer et de faire en sorte que la transition se fasse harmonieusement, sans perturber les services aux citoyens. Il n’y aura pas de bouleversement, pas de vide juridique.

3. …mais c’est irréversible

Il y a un fantôme dans le discours: celui de Jean Chrétien. Nous sommes convaincus qu’il refusera de reconnaître la décision démocratique des Québécois. Nous avons fait en sorte que le discours de M. Parizeau soit diffusé, en français et en anglais, le plus tôt possible après l’annonce d’une victoire du Oui, pour qu’il précède la réaction du premier ministre canadien.

Et nous lui envoyons ce message, en citant sa propre adresse à la nation des jours précédents :

Nous comprenons tous que le premier ministre du Canada, M. Jean Chrétien, a ce soir une lourde responsabilité. Plusieurs fois pendant la campagne, il a indiqué aux Québécois que le choix d’aujourd’hui était capital. À Québec le 18 octobre, il a déclaré que le référendum, et je cite, « est le choix définitif et sans retour d’un pays ». La semaine dernière, dans son adresse à la nation, il a indiqué qu’il s’agissait « d’une décision définitive et sans appel ».

Nous sommes d’accord avec lui. Nous pouvons donc tourner la page, respecter le verdict démocratique et procéder au nouveau dialogue qui doit maintenant s’ouvrir entre le Canada et le Québec, dans l’intérêt de tous nos citoyens et dans l’intérêt de la stabilité.

Nous voulions donc souligner à grands traits qu’en reniant sa parole des jours derniers, Jean Chrétien manque à sa parole. Nous voulions exposer son mensonge.

4. Augmenter la majorité du Oui

Mais puisque Jean Chrétien allait refuser de reconnaître un Oui (j’explique la chose en détails dans Octobre 1995: Tous les espoirs, tous les chagrins), il fallait construire, dès le lendemain du Oui, un rassemblement qui allait faire croître rapidement la majorité favorable au respect de la décision. C’est dans ce rassemblement que résidait l’irréversibilité de la décision.

Notre première tâche à tous, demain, sera de retirer nos étiquettes du OUI et du NON pour pouvoir nous rassembler derrière la décision démocratique des Québécois. Plusieurs personnalités influentes ont déjà indiqué leur volonté d’appeler au rassemblement. Il faut que ce soit vrai dans chaque quartier et dans chaque village. Dans chaque communauté culturelle et linguistique. Tous et toutes, quoique nous ayons voté, quoique nous ayons dit pendant cette campagne, nous sommes des Québécois, égaux en droit et nous avons tous à nous enorgueillir de la seule victoire qui compte : celle de la démocratie.

Dans cet esprit de rassemblement, le gouvernement va procéder, comme nous l’avons indiqué, à la nomination de nouveaux membres du comité d’orientation et de surveillance des négociations sur le partenariat avec le Canada. Deux ou trois de ces nouveaux membres seront choisis parmi ceux qui ont défendu le camp du NON ces dernières semaines.

Plus d’une centaine de personnes associées au camp fédéraliste avaient accepté que leurs noms apparaissent dans une publicité de ralliement — une opération menée de main de maître par l’ex-ministre et entrepreneur Rodrigue Biron.

Plusieurs personnalités de premier plan — du domaine municipal, économique, religieux — s’étaient aussi engagées auprès de nous à s’exprimer dans les médias dans les jours qui venaient, appelant au ralliement à la décision.

Surtout, les jeunes lecteurs n’ont pas, aujourd’hui, conscience de l’ascendant moral et politique que détenait encore en 1995 Claude Castonguay, l’ex-ministre libéral qui a introduit l’assurance-maladie au Québec. Il avait accepté d’annoncer publiquement qu’il fallait respecter le verdict, ce qu’il a confirmé depuis. Son apparition publique aurait eu à elle seule un effet d’entraînement considérable.

5. Mettre de la pression sur le camp québécois du Non

Nous voulions aussi augmenter le niveau de difficulté de Daniel Johnson, le chef libéral et président du comité du Non, dont quelques membres phare du caucus avaient affirmé en privé vouloir appeler au respect de la décision si c’était Oui. Deux passages lui sont consacrés:

Au sujet des membres fédéralistes du comité de surveillance des négos, M Parizeau dit: « Je serai heureux d’entendre les suggestions du chef de l’opposition à l’Assemblée nationale, M. Daniel Johnson, à ce sujet ».

Participer au processus, c’aurait été accepter le verdict.

J’avais été très attentif, pendant la campagne, à toutes le déclarations de rassemblement en cas de victoire du Oui. Daniel Johnson, interrogé par les journalistes, avait été très avare de propos de cette nature. Mais j’en avais saisi une, que j’ai mise dans le discours:

Je veux aussi souligner la prestation énergique du leader du camp du NON, M. Daniel Johnson, qui a représenté il me semble avec aplomb sa vision de l’avenir du Québec, en soulignant toujours son attachement aux principes démocratiques qui nous gouvernent. Je l’ai entendu, surtout, ces dernières semaines, nous appeler à une nouvelle solidarité au lendemain du scrutin et je l’en félicite.

Johnson allait s’exprimer le soir même, évidemment. La question de savoir s’il allait respecter la décision démocratique était centrale. Lui tendre la main était une façon de… lui forcer la main.

6. Parler directement aux Canadiens

Enregistrer le discours en français avait été relativement simple. Je crois que Monsieur Parizeau y était arrivé dès la deuxième prise. Contrairement à ce que j’avais demandé, Télé-Québec n’avait envoyé qu’une caméra pour le tournage, ce qui obligeait à réussir la captation en une longue prise.

Mais Monsieur Parizeau était plus fatigué en anglais et ce fut plus laborieux. C’était pourtant essentiel. Nous savions que le chef du principal parti d’opposition du Canada-anglais, Preston Manning du Reform Party, allait appeler au respect de la décision démocratique. Nous savions que des éditorialistes et chroniqueurs influents étaient aussi de cet avis dans le Rest of Canada. Il fallait donc alimenter directement en arguments ceux qui voulaient respecter le verdict (et ceux qui voulaient nous mettre à la porte) et faire en sorte que les Anglo-canadiens apprennent de la bouche de M. Parizeau les engagements concrets pris à leur égard:

Le geste que les Québécois ont posé aujourd’hui n’est pas un geste contre le Canada ou contre les Canadiens. Bien sûr, nous ne pouvons pas nous mettre à votre place ce soir et ressentir l’émotion très forte qui est la vôtre. Mais j’aimerais dire, au nom de tous les Québécois, que nous avons de l’estime, de l’amitié et souvent des liens familiaux avec beaucoup de citoyens canadiens. Nous voulons préserver ces liens. […]
Et je veux vous rassurer tout de suite : lorsque le Québec proclamera sa souveraineté, cela signifiera qu’aucun dollar de vos taxes ou de vos impôts ne sera versé au Québec. Aucun chèque de péréquation ne sera versé au Québec. Au contraire, puisque nous aurons récupéré à Québec, tout l’impôt des Québécois, c’est nous qui enverrons des chèques au Canada pour assumer notre juste part du fardeau de la dette canadienne.[…]

Nous ne poserons aucun geste de nature à entraver l’actuelle libre circulation des biens, des personnes, des capitaux et des services entre le Québec et le Canada et nous ne voulons pas entraver la libre circulation entre les provinces maritimes et l’Ontario.

Nous avons résolu de garder le dollar canadien comme monnaie. Cette décision est définitive et irrévocable. Pas question que les Canadiens qui doivent traverser le Québec aient à convertir leur argent dans une nouvelle devise. D’ailleurs, nous n’avons nullement l’intention d’ériger des postes de douane aux frontières du Québec.[…]

En ce moment, des centaines de milliers d’emplois au Canada et au Québec dépendent de nos échanges commerciaux, qui totalisent 67 milliards $ par année. Notre responsabilité commune est de faire en sorte que notre espace économique conjoint soit aussi profitable demain qu’il l’est aujourd’hui.

7. Incarner la stabilité

Une partie du discours est destinée aux marchés financiers et aux milieux d’affaires canadiens. Force des institutions financières québécoise, maintien du dollar, respect de notre part du fardeau de la dette, lutte au déficit, appui au libre-échange, à l’Alena, économie de marché, État de droit, tout y est.

Les mots responsabilité et stabilité reviennent plusieurs fois, pour montrer que le chemin le plus sur vers la stabilité est celui de la réalisation de la souveraineté alors que les scénarios que pourrait évoquer Jean Chrétien (élection fédérale rapide, référendum fédéral pour renverser la décision québécoise) seraient gage d’instabilité

Un passage important est celui où Monsieur Parizeau indique ce qui suit:

Ce qui peut aller beaucoup plus vite, par contre, ce sont les négociations avec le Canada. Le négociateur en chef du Québec, M. Lucien Bouchard, est disposé à commencer son travail dans les jours qui viennent. Le peuple du Québec nous a donné aujourd’hui le mandat de faire une offre formelle au Canada pour un nouveau partenariat économique et politique.

Cette offre, qui est contenue dans le projet de loi sur l’avenir du Québec et dans l’entente du 12 juin, nous avons l’intention de la déposer dans de brefs délais.

Nous allions formaliser cette offre — une simple redite de l’entente PQ-ADQ-Bloc — dès le conseil des ministres du surlendemain, le mercredi.

Dans le passage sur Jean Chrétien, nous revenons sur la stabilité:

Nous pouvons donc tourner la page, respecter le verdict démocratique et procéder au nouveau dialogue qui doit maintenant s’ouvrir entre le Canada et le Québec, dans l’intérêt de tous nos citoyens et dans l’intérêt de la stabilité.

Nous voulions mettre clairement en contradiction notre volonté de négocier rapidement et le refus d’Ottawa de poser des gestes de bonne volonté envers nous, donc sa volonté de prolonger l’incertitude. Quel était « l’intérêt de tous nos citoyens », sinon que d’accepter le verdict et de négocier ?

8. S’engager pour les minorités

Très tôt, le discours s’adresse aux Anglo-québécois et aux autochtones, pour leur affirmer que leurs droits seront garantis dans la constitution d’un Québec souverain et ne pourront être modifiés sans leur consentement (ce qui est plus généreux que la constitution canadienne actuelle).

Même chose pour les immigrants et les réfugiés, en attente de citoyenneté. Et un message de solidarité aux francophones hors-Québec.

Bref, le discours était long, parce qu’il devait toucher tous les publics (y compris Paris, Londres et Washington, qui ont chacun leurs paragraphes) et qu’il serait de loin le texte le plus entendu, puis le plus lu et le plus commenté à la fois par les analystes, politiques, financiers, diplomatiques et autres.

La version intégrale du discours:

Discours de victoire du Oui, enregistré par Monsieur Parizeau le 30 octobre

Mes amis, le Québec est debout. Le peuple québécois, par son vote majoritaire aujourd’hui, vient d’affirmer au monde qu’il existe. Cette affirmation, sereine et démocratique, rien ni personne ne pourra maintenant l’effacer.

Une décision simple et forte a été prise aujourd’hui. Le Québec deviendra souverain. Qu’on lui prépare une place à la table des nations. Et parce que le Québec est maintenant debout, il peut d’abord tendre la main à son voisin canadien en lui offrant un nouveau contrat, un nouveau partenariat, fondé sur le principe de l’égalité entre les peuples.

Deux mots, désormais, doivent nous guider : responsabilité et solidarité. Il y en a un troisième dont je voudrais vous parler : le mot courage.

Car c’est ce qu’il a fallu, du courage, aux Québécoises et aux Québécois, pour surmonter les formidables obstacles mis sur leur route, en conservant leur identité francophone. Pendant 400 ans, grandir et accueillir tous les nouveaux arrivants, de chaque langue, race ou origine qu’ils soient. Bâtir ici une société moderne, dynamique, ouverte sur le monde.

Faire tout cela, alors même qu’on niait notre existence comme peuple et qu’on nous refusait les moyens de notre épanouissement. Cette année, il en a fallu, du courage aux femmes et aux hommes du Québec pour braver la peur, pour rejeter l’appel au renoncement et à une confortable résignation.

Aujourd’hui, chères Québécoises, chers Québécois, vous vous êtes dépassés. Vous avez inscrit votre nom sur la face du monde.

Vous l’avez fait de manière exemplaire, par un processus démocratique, transparent, équitable et éclairé. Avec passion, oui, mais sans agressivité. Avec ferveur, oui, mais avec un esprit pacifique et fraternel qui reflète parfaitement le genre de société que nous avons et que nous voulons : une société vivante et foisonnante, fondée sur la civilité, la stabilité et l’État de droit. Une société où les idées fusent et s’entrechoquent, mais qui rejette la violence et l’esprit revanchard. Une société qui respecte les droits individuels et ceux des minorités.

LE RASSEMBLEMENT ET LES DROITS

Chacun doit savoir ce soir que le gouvernement du Québec va procéder dans les jours qui viennent avec la même clarté, la même sereine détermination, la même ouverture que celles dont on fait preuve les Québécoises et les Québécois aujourd’hui. Notre première tâche à tous, demain, sera de retirer nos étiquettes du OUI et du NON pour pouvoir nous rassembler derrière la décision démocratique des Québécois. Plusieurs personnalités influentes ont déjà indiqué leur volonté d’appeler au rassemblement. Il faut que ce soit vrai dans chaque quartier et dans chaque village. Dans chaque communauté culturelle et linguistique. Tous et toutes, quoique nous ayons voté, quoique nous ayons dit pendant cette campagne, nous sommes des Québécois, égaux en droit et nous avons tous à nous enorgueillir de la seule victoire qui compte : celle de la démocratie.

Dans cet esprit de rassemblement, le gouvernement va procéder, comme nous l’avons indiqué, à la nomination de nouveaux membres du comité d’orientation et de surveillance des négociations sur le partenariat avec le Canada. Deux ou trois de ces nouveaux membres seront choisis parmi ceux qui ont défendu le camp du NON ces dernières semaines. Je serai heureux d’entendre les suggestions du chef de l’opposition à l’Assemblée nationale, M. Daniel Johnson, à ce sujet. Nous avons l’intention aussi, dans divers forums, notamment économiques, d’appeler à la solidarité des représentants patronaux et syndicaux pour mettre en œuvre nos choix de société : au premier chef, une stratégie nationale de création d’emploi.

Je veux m’adresser spécifiquement aux membres de la communauté anglophone du Québec pour leur réitérer notre attachement à leur présence parmi nous et notre engagement à respecter et à défendre leurs droits et à prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir, dans la nouvelle Constitution québécoise, la préservation de l’identité de leur communauté et de leurs institutions. Une fois inscrits dans la Constitution, ces droits ne pourront être modifiés sans leur accord.

Les immigrants, les résidents permanents et les réfugiés qui se trouvent aujourd’hui sur le territoire québécois s’interrogent sur leur avenir. Je veux qu’ils sachent qu’ils n’ont rien à craindre d’aucun changement dans leur statut ou leur situation actuelle. Tous ceux qui sont en attente de citoyenneté canadienne pourront, sans délai supplémentaire, faire valoir leur droit à la citoyenneté québécoise au moment de la proclamation de la souveraineté. Nous les invitons à partager avec les Québécoises et les Québécois le défi exaltant de construire ici un pays nouveau.

Les 68 000 autochtones regroupés dans 11 nations au Québec, dont nous reconnaissons l’existence en tant que nations distinctes depuis maintenant dix ans, doivent savoir aussi que nous comptons respecter leurs droits actuels et faire en sorte qu’ils jouissent à nos côtés d’un niveau d’autonomie gouvernementale équivalent ou supérieur à ce qui existe ailleurs sur le continent. La nouvelle Constitution du Québec souverain enchâssera leurs droits et ceux-ci ne pourront être modifiés sans leur accord.

LE PROCESSUS D’ACCESSION A LA SOUVERAINETE

Aujourd’hui, donc, les Québécois ont décidé de devenir souverains. Alors que se passera-t-il, au cours des prochains jours? La souveraineté du Québec ne sera pas proclamée tout de suite. Ça pourra prendre un an avant que l’Assemblée nationale fasse cette proclamation. Ça va nous donner tout le temps de bien préparer la transition : l’intégration des deux fonctions publiques, la définition de nouvelles politiques économiques et sociales avec nos nouveaux outils. Pas de précipitation, mais de la rigueur.

À la fin de ce processus, le Québec va pouvoir voter toutes ses lois et les adapter à ses priorités et à ses valeurs; percevoir tous ses impôts et gérer son budget avec le même objectif déterminé de réduction du déficit, et avec la possibilité de faire ses propres choix fiscaux et sociaux; signer tous ses traités avec ses voisins et le reste du monde.

Entretemps, nous sommes encore une province du Canada. Rien ne change, demain, dans nos emplois, dans nos commerces. On va encore payer la TPS et envoyer nos impôts à Ottawa. On va encore recevoir les prestations de toutes sortes du gouvernement fédéral. À Québec, nous allons continuer de gérer nos affaires et, notamment, d’atteindre nos objectifs de réduction du déficit. Nos députés fédéraux vont encore nous représenter. Jusqu’à ce qu’on proclame la souveraineté du Québec, d’ici un an.

C’est là que les choses vont changer, qu’elles vont devenir plus simples. Mais d’ici là, tout le monde aura le temps de se préparer et de faire en sorte que la transition se fasse harmonieusement, sans perturber les services aux citoyens. Il n’y aura pas de bouleversement, pas de vide juridique.

L’OFFRE DE PARTENARIAT AVEC LE CANADA

Ce qui peut aller beaucoup plus vite, par contre, ce sont les négociations avec le Canada. Le négociateur en chef du Québec, M. Lucien Bouchard, est disposé à commencer son travail dans les jours qui viennent. Le peuple du Québec nous a donné aujourd’hui le mandat de faire une offre formelle au Canada pour un nouveau partenariat économique et politique.

Cette offre, qui est contenue dans le projet de loi sur l’avenir du Québec et dans l’entente du 12 juin, nous avons l’intention de la déposer dans de brefs délais.

Mais j’aimerais dire aux citoyens du Canada qui nous écoutent ce soir que le geste que les Québécois ont posé aujourd’hui n’est pas un geste contre le Canada ou contre les Canadiens. Bien sûr, nous ne pouvons pas nous mettre à votre place ce soir et ressentir l’émotion très forte qui est la vôtre. Mais j’aimerais dire, au nom de tous les Québécois, que nous avons de l’estime, de l’amitié et souvent des liens familiaux avec beaucoup de citoyens canadiens. Nous voulons préserver ces liens. Nous avons une affinité particulière avec les communautés francophones du Canada et nous avons envers elles un devoir imprescriptible de solidarité. Nous croyons à l’existence du peuple canadien, à sa force et à son destin en Amérique.

Nous croyons qu’à compter de ce soir, nous pouvons arrêter de gaspiller nos énergies dans des querelles qui nous divisent, mais concentrer nos efforts sur les éléments où nos intérêts convergent.

Je vous invite à saisir l’occasion qui nous est donnée de forger un nouveau partenariat entre deux peuples. Et je veux vous rassurer tout de suite : lorsque le Québec proclamera sa souveraineté, cela signifiera qu’aucun dollar de vos taxes ou de vos impôts ne sera versé au Québec. Aucun chèque de péréquation ne sera versé au Québec. Au contraire, puisque nous aurons récupéré à Québec, tout l’impôt des Québécois, c’est nous qui enverrons des chèques au Canada pour assumer notre juste part du fardeau de la dette canadienne.

Mais nous devons nous entendre sur un certain nombre de choses. Nous ne poserons aucun geste de nature à entraver l’actuelle libre circulation des biens, des personnes, des capitaux et des services entre le Québec et le Canada et nous ne voulons pas entraver la libre circulation entre les provinces maritimes et l’Ontario.

Nous avons résolu de garder le dollar canadien comme monnaie. Cette décision est définitive et irrévocable. Pas question que les Canadiens qui doivent traverser le Québec aient à convertir leur argent dans une nouvelle devise. D’ailleurs, nous n’avons nullement l’intention d’ériger des postes de douane aux frontières du Québec. Puisque les pays européens n’ont plus de postes de douane, pourquoi y en aurait-il ici? En ce moment, des centaines de milliers d’emplois au Canada et au Québec dépendent de nos échanges commerciaux, qui totalisent 67 milliards $ par année. Notre responsabilité commune est de faire en sorte que notre espace économique conjoint soit aussi profitable demain qu’il l’est aujourd’hui.

LE QUEBEC DANS LE MONDE

Le peuple du Québec prend la mesure, ce soir, de sa force politique. Il doit être conscient, aussi, de sa force économique. Parmi les 185 pays des Nations Unies, le Québec sera, dès le jour de sa souveraineté, la 16e puissance économique. Nous avons construit ici une économie diversifiée fondée sur l’entrepreneurship et le libre marché, sur un niveau de scolarité élevé et sur des institutions financières nombreuses et solides. Nous exportons, en gros, la moitié de tout ce que nous produisons – ce qui explique en partie que le Québec soit, en Amérique du Nord, l’endroit où la population est de loin la plus bilingue.

Notre poids dans l’économie de l’Amérique n’est pas négligeable. Nous sommes le huitième partenaire économique des États-Unis et à Washington comme à New York, chacun sait que, sans le Québec, il n’y aurait pas eu d’accord de libre-échange canado-américain, donc pas d’accord de l’ALENA non plus.

Chacun sait aussi que le Québec a la volonté et la capacité d’honorer toutes ses obligations financières et toutes ses responsabilités politiques et économiques. Le Québec a fermement l’intention de demeurer un partenaire actif et constructif au sein de l’Organisation mondiale du commerce et au sein de l’ALENA. Nous saluons au passage la volonté d’Ottawa exprimée il y a deux semaines par le ministre canadien des Finances, M. Paul Martin, d’appuyer la présence québécoise au sein de L’ALENA. Nous saluons aussi la volonté exprimée en décembre dernier à Miami par le président américain, M. Bill Clinton, et les autres chefs d’État des Amériques, de forger d’ici dix ans une zone de libre-échange qui embrassera tous les pays des Amériques. Nous entendons donner notre appui à cette grande initiative.

Nos partenaires de la francophonie, et au premier chef, la grande nation française, doivent s’attendre à une vigueur nouvelle de la participation du Québec à nos projets communs. Notre place en Europe sera aussi plus tangible, et, pour des raisons historiques et personnelles, je m’en voudrais de ne pas souligner à l’intention du peuple et des autorités britanniques l’attachement que nous conservons à des pratiques et à des institutions qu’ils nous ont léguées et que nous avons su adapter à notre héritage français, à nos besoins et à notre culture.

Pour terminer, vous me permettrez de remercier tous ceux qui ont investit leur intelligence et leur foi, leur énergie et leur ingéniosité, leur jeunesse et leur expérience pour faire de ce jour, une journée historique.

Ils sont des millions, et leurs noms s’échelonnent sur le calendrier des siècles, notamment celui des 30 dernières années. Il y en a un qui nous vient tout de suite à l’esprit, et ô combien nous voudrions l’avoir à nos côtés aujourd’hui : M. René Lévesque.

J’aurai l’occasion, tout à l’heure, de m’adresser aux partisans du OUI, mais j’aimerais souligner tout de suite l’extraordinaire contribution de deux Québécois venus d’horizons différents pour contribuer de façon décisive au rassemblement d’aujourd’hui; M. Lucien Bouchard, le chef du Bloc québécois, et M. Mario Dumont, le chef de l’Action démocratique du Québec.

Je veux aussi souligner la prestation énergique du leader du camp du NON, M. Daniel Johnson, qui a représenté il me semble avec aplomb sa vision de l’avenir du Québec, en soulignant toujours son attachement aux principes démocratiques qui nous gouvernent. Je l’ai entendu, surtout, ces dernières semaines, nous appeler à une nouvelle solidarité au lendemain du scrutin et je l’en félicite.

Nous comprenons tous que le premier ministre du Canada, M. Jean Chrétien, a ce soir une lourde responsabilité. Plusieurs fois pendant la campagne, il a indiqué aux Québécois que le choix d’aujourd’hui était capital. À Québec le 18 octobre, il a déclaré que le référendum, et je cite, « est le choix définitif et sans retour d’un pays ». La semaine dernière, dans son adresse à la nation, il a indiqué qu’il s’agissait « d’une décision définitive et sans appel ».

Nous sommes d’accord avec lui. Nous pouvons donc tourner la page, respecter le verdict démocratique et procéder au nouveau dialogue qui doit maintenant s’ouvrir entre le Canada et le Québec, dans l’intérêt de tous nos citoyens et dans l’intérêt de la stabilité.

Le Québec qui commence aujourd’hui doit mobiliser nos énergies, faire appel à nos imaginations. Quel qu’ait été notre vote, nous voulons, nous pouvons lancer une nouvelle révolution tranquille. Nous voulons, nous pouvons nous retrousser les manches, bâtir un avenir meilleur. Et, tous, nous voudrons et nous pourrons, dans quelques années, dire à un de nos enfants ou de nos petits enfants : « Regarde, ce Québec renouvelé, plus responsable et plus juste, plus pacifique et plus prospère, j’ai contribué à le faire naître, j’en suis fier et je te le donne! ».

Merci.

De longs extraits ont été lus lors de la soirée Salut Monsieur !

http://youtu.be/RIEt1JouyzQ

Le club des démocrates / Réponse à Pierre Trudeau

Note du blogueur:

Je mets ce texte en archive. Il s’agit de la réponse du 10 février 1996 de Lucien Bouchard,  alors Premier ministre, à la lettre ouverte J’accuse, publiée par Pierre Trudeau quelques jours auparavant.

La réponse de M. Bouchard présente une synthèse de la critique qu’on peut faire de Trudeau et de son oeuvre face au Québec. J’en fus le principal auteur.

Un extrait de la lettre de Trudeau:

J’accuse Lucien Bouchard d’avoir trompé la population du Québec durant la campagne référendaire d’octobre dernier. En dénaturant l’histoire politique de sa province et de son pays, en semant la discorde entre les citoyens par son discours démagogique, en prêchant le mépris pour les Canadiens qui ne partagent pas ses opinions, Lucien Bouchard a outrepassé les bornes de l’honnête débat démocratique.

La réponse:

Le club des démocrates

Il n’y aura jamais de lecture unique et définitive de l’histoire des relations entre le Québec et le Canada des 30 dernières années. Le débat entre les acteurs, puis entre les historiens, fera toujours rage. C’est normal.

Il est cependant intéressant de noter qu’un des acteurs principaux de ce drame, l’ancien premier ministre Pierre Elliott Trudeau, considère qu’il n’existe qu’une lecture acceptable de cette histoire controversée: la sienne. Dans la lettre ouverte qu’il m’a adressée, M. Trudeau ne se limite pas à réitérer une énième fois sa version des faits. Du haut de sa certitude, il décrète que la lecture que les souverainistes en font tient, nécessairement, de la démagogie.

Ce qui me place en assez bonne compagnie. En effet, M. Trudeau poursuit depuis des années l’ensemble des premiers ministres québécois de sa vindicte et son «j’accuse» a de forts relents de déjà vu. De plus, sa diatribe est sérieusement déphasée dans le contexte québécois actuel, soulevant de vieilles querelles au moment où les Québécois et leur gouvernement s’entendent sur des priorités tout autres: l’emploi, l’éducation et les finances publiques.

Il serait donc futile de débattre du passé avec M. Trudeau si l’occasion ne permettait pas, aussi, d’éclairer le présent et l’avenir. Dans la mesure où les successeurs de M. Trudeau semblent vouloir s’engager dans des chemins balisés par lui, il m’a semblé opportun de relever quelques-uns de ses thèmes et d’en tirer des leçons utiles.

Le «mépris»

M. Trudeau me reproche de «prêcher le mépris pour les Canadiens qui ne partagent pas (mes) opinions».

Aucune des citations qu’il m’attribue dans son article n’étaye cette accusation. J’estime que les intérêts, légitimes, des deux peuples qui forment le Canada sont contradictoires et ne peuvent être réconciliés au sein du cadre fédéral, comme l’atteste amplement l’histoire récente du pays. La volonté du mouvement souverainiste d’établir un partenariat entre nos deux peuples devenus souverains démontre, d’ailleurs, notre intérêt pour une politique de bon voisinage et de respect mutuel.

Dans le débat démocratique, il y a un pas entre le choc des idées et le mépris de l’autre; un pas que M. Trudeau franchit malheureusement assez allègrement dans ses écrits, notamment envers ceux qu’il appelle les Canadiens français et qui ne partagent pas ses opinions.

Ainsi, il reprenait sans gêne, comme introduction à un texte publié il y a quatre ans, une phrase de son tout premier article de Cité Libre de 1950, où il affirmait: «Nous sommes en voie de devenir un dégueulasse peuple de maîtres-chanteurs.» Actualisant ce verdict, il ajoutait en 1992: «Les choses ont bien changé depuis ce temps, mais pour le pire.»

Il est assez rare qu’un homme politique exprime, à répétition et avec l’expérience de toute une vie, un tel dédain pour l’ensemble de ses concitoyens

Dans son texte de samedi dernier, il accuse Jean Lesage, René Lévesque et Robert Bourassa de tous les maux. Il est particulièrement novateur lorsqu’il tente de rendre M. Bourassa partiellement responsable de la mort de l’Accord du lac Meech.

M. Trudeau, qui omet de citer son propre rôle et celui de M. Jean Chrétien dans l’échec de Meech, ne se gênait pas, à l’époque, pour affirmer: «Meech me terrifie… Nous avons des exemples dans l’histoire où un gouvernement devient totalitaire parce qu’il agit en fonction d’une race et envoie les autres dans les camps de concentration.» Il traitait «d’eunuques» et de «pleutres» les premiers ministres du Canada et des provinces qui avaient signé l’accord. Ils se rendaient coupables à ses yeux de modifier ainsi «sa» Constitution de 1982 qui devait dit-il en empruntant une véritable référence à une sinistre idéologie des années 30, «durer mille ans».

Quant au rôle joué par M. Chrétien dans le torpillage de l’Accord, on ne trouve guère de meilleur témoin que son actuel ministre des Finances, Paul Martin, qui le suivait à la trace dans la course au leadership libéral. Il accusait à l’époque son adversaire d’avoir fait campagne pendant un an sur le dos du Québec en disant au Canada anglais qu’il n’y aurait pas de problème au Québec si l’Accord du lac Meech échouait». M. Martin trouvait notamment «inacceptable le fait que Jean Chrétien refuse de parler en bien du Québec».

Il ne fait aucun doute qu’au cours des débats des dernières années, les représentants québécois ont dû commettre, de temps à autre, des erreurs d’appréciation, de stratégie ou de tactique. Nous laisserons aux historiens le soin d’en faire le tri. Ils ont cependant eu le courage, et je pense ici en particulier à Brian Mulroney, de tenter de forger un compromis canadien qui inclurait, plutôt que d’exclure, les Québécois. M. Mulroney a payé très cher sa tentative de sortir le Canada du «gâchis» légué, disait-il avec raison, par son prédécesseur. Notons cependant que M. Trudeau considère personnellement n’avoir commis aucune erreur dans sa propre action canadienne, malgré les traumatismes dans lesquels il a plongé son pays.

De même, aujourd’hui, M. Chrétien et plusieurs ténors fédéralistes font preuve d’une grande arrogance envers l’intelligence des Québécois. Eux qui ont mis le mot «séparation» sur chaque poteau de téléphone du Québec, affirment maintenant que les électeurs du OUI n’ont pas compris la question et ne savaient pas qu’en disant OUI, le Québec deviendrait souverain.

Il est indubitable qu’une proportion de gens, sachant qu’ils votaient pour la souveraineté, espéraient que le processus déclenché par un OUI provoquerait un ultime sursaut du Canada, modifiant l’issue du parcours. Les chefs souverainistes ne partagent pas leur analyse, mais dés électeurs ont le droit de la faire – comme une bonne proportion des électeurs du NON de 1980 et de 1995 ont le droit de faire le pari que leur vote entraînerait une plus grande autonomie pour le Québec, même si M. Trudeau et M. Chrétien y étaient farouchement opposés.

Mais il est inquiétant que des leaders fédéralistes assimilent cet espoir – ce pari – à de l’ignorance ou de la stupidité. Leur attitude, comme celle de M. Trudeau des les années 70, prédispose à un aveuglement qui ne peut que conduire à de nouvelles désillusions.

La «trahison»

Trois fois dans son texte publié samedi dernier, M. Trudeau accuse René Lévesque d’avoir «trahi» ses alliés du Canada en 1981. Dans son texte anglais, il utilise le même terme à mon endroit.

Même s’il a été assez largement utilisé pour décrire les événements entourant la promesse référendaire de M. Trudeau de 1980, puis l’attitude du Canada anglais lors des négociations de 1981, le mot «trahison» ne fait pas partie de mon vocabulaire et, contrairement à ce qu’affirment certains leaders fédéralistes dont Daniel Johnson, je ne l’ai pas employé.

Il est intéressant de noter, cependant, que les leaders du camp du NON de 1995, Daniel Johnson, et de 1980, Claude Ryan, dans des textes bien pesés, ont récemment utilisé ce terme. pour décrire les conséquences des actions de M. Trudeau.

En juillet dernier, dans la revue Foreign Policy, Daniel Johnson écrivait ce qui suit: «Le rapatriement de la Constitution de 1982 s’est soldé par l’exclusion du Québec et a empêché les Québécois de participer à une étape importante de l’autoidentification des Canadiens. Cela a créé chez les Québécois un sentiment de trahison et d’isolement qui subsiste encore aujourd’hui.»

En novembre dernier dans le quotidien The Gazette, Claude Ryan abondait en ce sens: «Un grand nombre de Québécois, dont plusieurs fédéralistes, ont eu le sentiment d’avoir été trahis.»

Personne ne devrait se surprendre de l’opposition des souverainistes québécois aux agissements du premier ministre fédéral de l’époque. Cependant, les jugements portés par ses alliés fédéralistes québécois sapent considérablement les prétentions de M. Trudeau et nous éclairent sur les réflexes postréférendaires fédéraux, ceux du passé et ceux du présent.

Dans son livre Regards sur le fédéralisme canadien publié le printemps dernier, Claude Ryan résumait les événements de 1980 comme suit: «Quand il s’était engagé quelques jours avant le référendum, dans un discours prononcé au centre Paul-Sauvé, à Montréal, à réformer le système fédéral canadien, plusieurs, dont l’auteur de ce livre (donc, Claude Ryan), avaient compris qu’il envisageait alors une opération qui serait conçue et conduite de concert avec ses alliés référendaires. (…) Mais Trudeau avait son propre ordre du jour, qui n’était pas celui du PLQ.»

Ainsi, le chef du camp du NON de 1980 fut complètement écarté des opérations constitutionnelles postréférendaires de M. Trudeau. M. Ryan a une vision nuancée du contenu de la réforme de 1982, mais il récuse fermement la méthode employée et il s’y opposa à l’Assemblée nationale. Samedi dernier, comme il l’avait fait par le passé, M. Trudeau trafique à ce sujet les dates et les votes. Dans son livre, M. Ryan juge sévèrement ces tentatives de «faire croire qu’une majorité des parlementaires siégeant à Québec et .à Ottawa avaient approuvé son projet». Il conclut que M. Trudeau s’adonne à «une déformation de l’histoire».

De même, le chef du camp du NON de 1995, Daniel Johnson est au aujourd’hui à ce point exclu de la réflexion en cours à Ottawa qu’il doit signaler à ses alliés d’hier, par médias interposés, qu’ils sont «à côté de la track» et s’engagent dans des voix contraires aux orientations fondamentales du PLQ, notamment en ce qui concerne l’intégrité territoriale du Québec.

L’histoire est-elle en train de se répéter? En 1981, plusieurs électeurs libéraux se sont sentis, disons, «floués», par M. Trudeau. Ils n’avaient pas compris que les changements proposés avaient se faire unilatéralement contre la volonté du PLQ et de l’Assemblée nationale. En 1995, M. Chrétien a promis qu’un NON provoquerait des «changements qui s’imposent». Comment les électeurs du NON réagiront-ils lorsqu’ils s’aviseront que les changements proposés visent à modifier unilatéralement les règles de la démocratie québécoise et à dépecer le territoire québécois?

Les «revendications québécoises»

L’ancien premier ministre canadien ne se contente pas de dénigrer les efforts constitutionnels de ses homologues québécois et de ses successeurs. Il prétend définir, seul, en quoi consistent les «revendications traditionnelles du Québec». Ainsi, il affirme qu’elles «consistaient essentiellement en une chose: le respect du fait français au Canada, principalement en matière de langue dans les instances fédérales et d’éducation dans les provinces où les francophones étaient en minorité».

Ces objectifs étaient certes louables et soutenus par les Québécois. Mais vouloir réduire la revendication québécoise à ces seuls éléments est tellement étranger à la réalité historique de l’après-guerre qu’il serait fastidieux de l’invalider point par point.

Notons simplement qu’au moment où M. Trudeau vote sa fort nécessaire Loi des langues officielles, en 1969, il y a trois partis politiques au Québec: l’Union nationale, au pouvoir, a été élue sur la plate-forme «égalité ou indépendance»; le Parti libéral québécois vient d’adopter une plate-forme proposant «le statut particulier»; et le Parti québécois, naissant, prône «la souveraineté-association». En niant l’existence des revendications historiques du Québec, M. Trudeau se conduit comme ces pharaons de l’ancienne Egypte qui, lorsqu’ils étaient insatisfaits de l’histoire, faisaient gommer et disparaître de leur royaume toute inscription, mention ou tout rappel désobligeants.

On trouve cependant ici une importante leçon. Dans sa croisade en faveur des langues officielles, M. Trudeau a créé un énorme malentendu entre nos deux peuples. Il a fait croire au Canada que l’adoption du bilinguisme institutionnel allait régler le problème québécois. Rien n’était plus faux. Des millions de Canadiens ont investi leur énergie politique et leur bonne foi dans cet espoir. La frustration que M. Trudeau a ainsi engendrée au Canada anglais est un des facteurs les plus néfastes de notre histoire récente.

Aujourd’hui, M. Chrétien et son ministre Stéphane Dion s’astreignent à convaincre le Canada qu’une reconnaissance du caractère distinct du Québec, agrémentée de quelques verrous supplémentaires, pourrait régler le cas québécois. Au Québec, les leaders d’opinion fédéralistes et souverainistes et les sondages d’opinion contredisent énergiquement ces affirmations dépassées et erronées. Ce serait tragique, pour le Canada et pour le Québec, qu’un second malentendu de cette ampleur empêche une lecture plus lucide des choses et brouille pour une génération ce qui reste de bonne volonté réciproque.

La démocratie

M. Trudeau affirme que, par mes arguments référendaires, j’aurais «souillé la bonne réputation démocratique de la province du Québec».

On pourrait rétorquer sèchement que le premier ministre canadien qui a suspendu les libertés civiles en 1970, ouvrant la voie à l’emprisonnement sans raison, sans acte d’accusation et sans recours de 500 citoyens – dont quelques poètes – pour simple délit d’opinion et cautionnant 3000 perquisitions sans mandat, est mal placé pour donner des cours de démocratie.

Pour en revenir aux questions constitutionnelles, M. Trudeau a déjà avoué que son opération de 1981 avait été sciemment conçue comme une offensive qui n’aurait pas à respecter les règles démocratiques et il a reconnu qu’elle pourrait causer un tort irréversible.

Ainsi, lorsque ses biographes Stephen Clarkson et Christina McCall lui ont demandé pourquoi il n’avait pas retenu les services du respecté mandarin Gordon Robertson pour le conseiller sur la Constitution à compter de 1980, M. Trudeau a donné une réponse révélatrice: «Disons simplement qu’à cette dernière étape, je pensais qu’il fallait presque un putsch, un coup de force, et Gordon [Robertson] était beaucoup trop gentleman pour ça. Gordon était un mandarin dévoué au bien commun et qui craignait qu’un dommage irréparable soit causé au tissu social. J’ai donc choisi quelqu’un d’autre.»

Le dédain de M. Trudeau pour les formes démocratiques est également visible dans sa relation des événements du 4 novembre 1981. Par dessus tout, l’entêtement avec lequel il persiste à trouver normal et légitime le procédé utilisé dans la nuit du 4 au 5 novembre force l’admiration. Un test simple suffit pourtant à percer l’artifice. Expliquez à n’importe quel étranger que 11 premiers ministres étaient conviés à une conférence cruciale pour l’avenir et que, pendant la dernière nuit, dix d’entre eux se sont concertés pour concevoir un accord qui, loin de satisfaire le onzième, lui enlevait une partie de ses acquis. Vous n’en trouverez aucun qui croira qu’une démocratie ait pu agir ainsi, quelles qu’aient été les circonstances ou les alliances.

Mais suivons un instant la chambranlante thèse de Trudeau. Il accuse René Lévesque d’avoir «trahi» ses alliés. Qu’est-ce qui vaut au chef québécois cette épithète? C’est qu’il avait accepté de soumettre un aspect clé de la nouvelle Constitution à un référendum.

Voilà ce qu’on reproche à René Lévesque. Il voulait que les Canadiens et les Québécois puissent s’exprimer, par référendum, sur leur loi fondamentale. Selon l’ancien premier ministre, c’est la raison pour laquelle tous les acteurs du drame – ses alliés et ses adversaires – ont convenu d’une entente qui l’excluait lui, sa province et son peuple.

M. Trudeau nous pousse donc à choisir entre un démocrate qui se serait plié à la volonté populaire et un premier ministre fédéral planifiant «presque un putsch, un coup de force». Le choix est facile. Si M. Lévesque était le seul, à Ottawa, à croire à la démocratie, il fut fort bien entouré lorsqu’il revint au Québec.

Les Québécois n’ont cessé de refaire ce choix depuis. Lorsqu’il fut élu en février 1980, donc avant le «coup de force», M. Trudeau avait raflé 74 sièges au Québec, avec 68% du vote. Après le coup de force, à l’élection suivante, en 1984, son parti chuta à 17 sièges et à 35% du vote. Certes, plusieurs facteurs ont joué dans ce renversement. Mais l’un d’entre eux était la promesse de M. Mulroney de réparer l’erreur commise en 1982. Jamais, depuis 1980, le parti de Pierre Elliott Trudeau n’a réussi à obtenir au Québec une pluralité de voix. Ne doit-on pas trouver là un quelconque signal?

Aujourd’hui, la tentation du coup de force est malheureusement toujours présente dans l’univers fédéraliste construit par M. Trudeau. Le soir du référendum d’octobre dernier, s’adressant à la nation et fort d’un vote de 50,6% pour le NON, M. Chrétien a déclaré:

«En démocratie, le peuple a toujours raison. Ce soir, il n’y a qu’un seul gagnant c’est lui, le peuple. Ce soir, plus, que jamais, nous avons toutes les raisons d’être fiers de la démocratie canadienne.»

Il a ajouté: «Les Québécois et les Québécoises se sont exprimés, nous devons respecter leur verdict.»

Quelques jours plus tard, cependant, il a déclaré que si le résultat avait favorisé le OUI, il n’aurait pas respecté le verdict des Québécoises et des Québécois. Depuis, M. Chrétien et ses ministres tentent de trouver des façons de tricher avec la démocratie québécoise, de modifier le seuil qui entraîne un respect du verdict.

S’inspirant des propos de M. Trudeau de 1980 sur la divisibilité du Québec, MM. Chrétien et Dion jouent un jeu dangereux avec la démocratie canadienne, sa réputation internationale et, plus encore, sa santé au Canada même. Les Québécois ont toujours, eux, respecté les règles démocratiques. Ils ont agi comme un peuple, solidaire de ses décisions, prises à la majorité. Songeons un instant à ce qui se serait produit s’ils avaient, au contraire, adopté la logique de MM. Trudeau, Chrétien et Dion.

En 1865, les parlementaires du Bas-Canada – le Québec d’alors – ont accepté la Confédération par un vote de 37 contre 25. Selon la règle Trudeau-Chrétien-Dion, environ 40% du Québec aurait donc dû rester à l’extérieur du nouveau Canada.

En août 1867, dans l’élection qui a entériné la Confédération, seulement 55% des Québécois ont voté pour le Parti conservateur pro-Confédération. Selon la règle Trudeau-Chrétien-Dion, les 45% restants auraient dû se «partitionner» – comme d’ailleurs les 48% de Terre-Neuviens qui ont voté contre leur rattachement au Canada en 1942.

Ces décisions majeures concernaient pourtant «nos enfants et nos petits-enfants» pour reprendre l’argument qu’invoque M. Dion à l’appui de sa thèse d’un nouveau seuil référendaire. Ces décisions modifiaient fondamentalement l’identité des citoyens concernés. Chaque fois pourtant, les Québécois ont respecté le verdict majoritaire.

En 1980, les souverainistes ont tenu leur premier référendum. Alors, le Saguenay-Lac-Saint-Jean a voté OUI, comme 40% de l’ensemble des Québécois. Il n’est venu à, l’idée de personne de décréter que ces territoires pouvaient se proclamer indépendants. Avec raison. C’est le peuple en son entier qui décide, pas les MRC, les régions, les quartiers ou les groupes linguistiques.

De même en 1995, toutes les régions québécoises, sauf l’Outaouais, la Beauce et une partie de l’île de Montréal ont voté OUI. Personne n’a proposé que les régions ayant voté OUI se «partitionnent». Pour le peuple québécois et l’ensemble de ses partis représentés à l’Assemblée nationale, la règle cardinale exige que la majorité du peuple tranche, ne serait-ce que par une seule voix, ou par 26000. Le 30 octobre, les souverainistes étaient minoritaires et ont respecté le verdict.

Le peuple québécois suit en cela l’exemple du Canada, qui a reconnu ces dernières années dans leurs frontières d’origine un grand nombre de nouveaux pays. Tous ces peuples comportaient en leur sein des minorités linguistiques ou régionales démocratiquement et légitimement opposées à la souveraineté de leurs nouveaux Etats. Le Canada n’a proposé dans leur cas ni de changer les règles démocratiques, ni de bousculer les frontières. Pourquoi les Québécois, qui se sont rendus aux urnes en octobre dans une extraordinaire proportion de 94%, n’auraient-il pas droit au même respect démocratique?

Un ancien premier ministre a pris la plume pour se rappeler à notre mémoire. C’est son droit. Au delà des batailles d’«ego» et d’historiens, saisissons-nous de son intervention pour nous rappeler que les 15 ans écoulés depuis son dernier coup de force n’ont pas suffi à réparer le tort qu’il avait causé.

A l’heure où certains, à Ottawa, inspirés par ses thèses, envisagent de suivre ses traces, il est bon de voir où son comportement passé nous a conduits, Canadiens et Québécois, anglophones et francophones.

Au Québec, les Jean Lesage et René Lévesque, Daniel Johnson père et fils, Jacques Parizeau, Claude Ryan et Brian Mulroney ne sont sans doute pas parfaits. Leurs projets et leurs lois ne dureront peut-être pas «mille ans». Mais, tous, ils ont respecté le processus et le verdict démocratiques. Tous, ils se sont priés aux décisions majoritaires. Tous, ils ont donné raison à la volonté du peuple québécois.

Tous, à un moment ou à un autre, ont été répudiés, conspués, accusés par Pierre Elliott Trudeau. Six jours seulement après mon assermentation, me voici introduit dans ce club des démocrates. Avec eux, et tous les Québécois, je plaide coupable.