Féminisme viril

Plus tôt cette semaine, j’ai appris qu’existait une rapporteuse spéciale des Nations unies sur la violence contre les femmes et les filles, Reem Alsalem. J’ai aussi appris qu’elle venait de déposer un rapport recommandant que « les catégories féminines dans le sport organisé soient exclusivement réservées aux personnes de sexe biologique féminin ». Elle a calculé que ces dernières années, « plus de 600 athlètes féminines dans plus de 400 compétitions ont perdu plus de 890 médailles dans 29 sports ». Des athlètes aux corps d’hommes, mais concourant comme femmes, l’ont emporté.

Il y a les faits. Il y a le contexte. Elle écrit : « Les athlètes et les entraîneurs de sexe féminin qui s’opposent à la présence d’hommes dans leurs espaces sont réduites au silence ou contraintes à l’autocensure sous peine de perdre des opportunités sportives, des bourses d’études et des sponsors. Nombre d’entre elles sont également taxées d’intolérance et suspendues de leur équipe sportive, ou font l’objet de mesures d’éloignement, d’expulsion, de diffamation et de procédures disciplinaires injustes. »

Déposé en août, ce rapport a été rendu public le 8 octobre dernier. Compte tenu de l’intensité de la couverture ces dernières années sur cette question, et en particulier pendant les Jeux olympiques cet été, j’estime humblement que ce rapport est digne d’intérêt. J’en ai trouvé la trace dans plusieurs journaux anglophones, mais aucun média francophone québécois n’en a parlé. Aucun, sauf un. Enfin, je devrais dire « sauf une » : l’information m’est parvenue car je suis un lecteur fidèle des chroniques de Sophie Durocher dans Le Journal de Montréal.

« Mon genre n’est pas ton costume »

Vous me direz si c’est un hasard : elle lance cette semaine son livre Où sont les femmes ? L’effacement du féminin dans l’espace public (Éditions du Journal).

Elle utilise deux images pour illustrer son propos. L’une vient du passé : le faire-part envoyé par ses parents à sa naissance. On y lisait : « M. et Mme Gilles Durocher ont le plaisir de vous annoncer la naissance de leur fille, Sophie. » La mère, Pauline Perras, n’avait « pas de prénom, pas de nom de famille », écrit sa fille, donc « pas d’identité propre, disparue, effacée, donc invisibilisée ». L’autre image est actuelle : une photo, dans un métro européen, de deux personnes assises côte à côte, une drag queen et une femme portant le niqab. Donc, un homme déguisé en caricature de femme et une femme invisibilisée par une religion patriarcale.

La chroniqueuse et animatrice (je n’ose écrire « autrice », car elle déteste) note une incongruité dans le discours à la mode. Si une chanteuse blanche porte une coiffe indienne, c’est de l’appropriation culturelle. « Ma culture n’est pas ton costume », tonne-t-on. Mais dans le cas des drag queens, personne ne dit : « Mon genre n’est pas ton costume. » L’écrivaine ne souhaite interdire ni l’une ni l’autre, mais le déséquilibre est frappant. L’autre image, le niqab, est une négation de la présence du corps de la femme par les diktats d’hommes de robe.

Ce sont des symboles forts d’une partie de la réalité contemporaine occidentale. Mais d’une partie seulement. Sophie ne l’aborde pas (je l’appelle Sophie, car, transparence totale, c’est une amie), mais d’autres symboles forts attestent de la normalisation de la visibilité des femmes. Les leaders de nos deux principales centrales syndicales sont des femmes — dont une Autochtone — ; le maire de Montréal est une mairesse ; les ministres phares de François Legault sont Sonia LeBel et Geneviève Guilbault ; chez Justin Trudeau, elles s’appellent Chrystia Freeland et Anita Anand. Nous sommes à l’orée d’un point de bascule historique.

Ce n’est pas son propos, j’en conviens, et ça ne le rend pas moins pertinent. Car en parallèle de ce progrès fulgurant, des forces venues du volet masculin de la planète et prenant les atours du progressisme tentent de faire subir recul sur recul à un certain nombre d’acquis féminins durement gagnés.

Sophie tient un compte précis du nombre de fois où, par dérive intellectuelle ou par simple volonté d’être dans le vent, des organismes de l’État ou de la société civile ont voulu faire disparaître le mot « femme » du vocabulaire, ici et ailleurs, y compris les mots vagin, clitoris, même sein ! Au nom de l’inclusion du 0,75 % de la population qui s’auto-exclut des deux genres, il faudrait biffer les mentions de l’existence de la moitié des 99,25 % restants. Un peu comme si on interdisait à Justin Trudeau de dire « Canadiens, Canadiennes », car il est certain qu’il y a toujours un ou deux touristes dans l’auditoire. Elle note par exemple qu’il ne sera plus possible de suivre l’évolution du nombre de femmes au Collège des médecins, car leurs questionnaires ont changé pour donner, non deux choix de genre, mais 14 (14 !).

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Une poignée d’insurgés

On pourrait lui répliquer que plusieurs des cas locaux et recensés ont été battus en brèche à cause de la réaction provoquée dans l’espace public par des femmes (et des hommes) qui réprouvent ces dérives. Justement. Si ces réactions existent, c’est que Sophie Durocher et quelques autres se sont donné le rôle de dire non. De faire de la « pédagogie de combat », selon l’expression de l’admirable Française Caroline Fourest, ou du « féminisme viril », selon celle de Sophie.

Ces interventions portent leurs fruits. Je me hasarde à penser qu’en Occident, ces dérives auront connu leur apogée entre 2020 et 2023 — et qu’elles sont désormais sinon en retrait, ou du moins sur la défensive. C’est davantage le cas au Québec qu’ailleurs, ce coin de continent que j’aime appeler la République du bon sens. Martine Biron a été prompte à refuser que le mot « femme » disparaisse du Code civil. Elle a été appuyée même par Québec solidaire. C’est un signe. Le refus d’accepter que les Montréalaises soient représentées par une femme voilée dans une image d’accueil à l’hôtel de ville s’est rendu à Valérie Plante, qui y a donné droit. C’en est un autre.

Ces victoires ne sont pas arrivées seules. Il a fallu qu’à la manière de Sophie Durocher, des citoyens s’insurgent contre ce qui s’installait comme une nouvelle façon d’être, présentée comme moderne et inclusive, alors que leur effet combiné, voulu ou non, réduisait l’espace que les femmes avaient acquis. Pour mener ce combat, il fallait accepter d’être exclu, pendant cet instant où la bêtise semblait dominante, du club des gens bien, du réseau de l’élite et du progrès.

C’est plus ardu que vous ne le pensez. On trouve moins de volontaires pour mener ces combats que de partisans du confort bien-pensant. C’est pourquoi on ne demande jamais, sur ces questions, où est Sophie Durocher ? Elle est toujours là, au front.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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Avant la béatification

Robert Bourassa avait rendu l’âme. Des funérailles nationales avaient été organisées. Mon patron Lucien Bouchard en revenait. Dans son bureau alors juché dans les hauteurs de l’immeuble d’Hydro-Québec, on lui passait l’appel d’André Bérard, président de la Banque Nationale, en déplacement en Asie. Bérard était un acteur clé du grand sommet sur l’économie qu’on préparait. Entre autres sujets, j’entendis M. Bouchard lui dire : « Il a eu une excellente semaine. » L’appel terminé, je lui demandai : « L’excellente semaine, c’était celle de Bourassa ? » Bouchard opina. « Vous vouliez dire, à part pour le décès ? »

Brian Mulroney est en train de passer une excellente semaine. On ne tarit pas d’éloges, mérités, sur ses tentatives de réintégrer le Québec dans le giron canadien, sur son opposition à l’apartheid, sur son combat gagné contre les pluies acides et sur le libre-échange canado-américain, entre autres.

Ayant participé, dans ces pages et sur les ondes, à vanter ses nombreux mérites, puis-je me permettre de conclure que son bilan était globalement positif ? Ce qui signifie qu’il ne l’était pas totalement. Les privatisations d’Air Canada et du Canadien National ont-elles vraiment été bénéfiques ? On dit beaucoup de bien de ses initiatives environnementales, mais le feu vert donné à l’expansion de l’extraction pétrolière dans l’Ouest a-t-il vraiment rendu service à la planète ?

La principale tache qui devrait apparaître au passif de Brian Mulroney concerne les droits des femmes. Deux fois il a tenté de recriminaliser l’avortement. S’il a échoué, c’est bien malgré lui.

En campagne, Mulroney s’était déclaré contre « l’avortement sur demande ». Il était élu depuis quatre ans lorsque la Cour suprême, dans la cause Morgentaler en janvier 1988, affirma sans détour que « forcer une femme, sous la menace d’une sanction criminelle, à mener le foetus à terme, à moins qu’elle ne remplisse certains critères indépendants de ses propres priorités et aspirations, est une ingérence profonde à l’égard de son corps et donc une atteinte à la sécurité de sa personne ».

On s’est habitués depuis à vivre avec la décision de la Cour comme seule boussole en matière d’avortement, mais il semblait à l’époque inconcevable que le Parlement ne balise pas la chose par une loi. Mulroney en faisait une priorité et déposa un projet qui interdisait l’avortement en fin de grossesse. Le texte fut défait par une majorité de députés composée de ceux qui jugeaient le texte trop restrictif et d’autres, surtout conservateurs, qui le trouvaient trop permissif. Mulroney revint l’année suivante avec un texte plus dur, interdisant tous les avortements sauf si le médecin traitant jugeait que la vie ou la santé de la mère était en danger. Les médecins contrevenants seraient passibles de deux ans de prison.

Cette fois, la mesure fut adoptée par la Chambre, Mulroney et ses ministres étant parmi les 140 députés ayant voté pour, 131 ayant voté contre. Ne restait que l’étape du Sénat, où une majorité favorable au projet semblait acquise. Mais Mulroney y avait entre autres nommé son ancienne ministre Pat Carney, dont les convictions pro-choix étaient bien connues. Carney se souvient d’avoir reçu avant le vote des « pressions très, très fortes » lui enjoignant, au moins, de s’abstenir. Ordre alphabétique oblige, elle fut la première représentante du Parti conservateur du Sénat à s’exprimer. Elle se leva et vota non. Contre toute attente, quelques autres sénateurs conservateurs suivirent son exemple. « Plusieurs hommes sénateurs estimaient que l’avortement était un enjeu concernant les femmes, a-t-elle raconté. Ils m’ont dit qu’ils pensaient s’abstenir, jusqu’à ce qu’ils me voient voter non. » Une fois compilé l’ensemble des votes, le président du Sénat, le sénateur conservateur Guy Charbonneau, constate l’égalité. Il a le pouvoir de la briser. Posant le geste le plus important de sa carrière, il s’abstient. Le projet de loi recriminalisant l’avortement ne s’en relèvera pas.

« Après le vote, raconte Carney, je suis retournée à mon bureau pour siroter du thé et attendre de connaître mon sort. Au cours des jours qui ont suivi, je fus démise de fonctions clés au sein de comités sénatoriaux et fus l’objet de rumeurs malveillantes. » Le signe transparent de la mauvaise humeur du premier ministre, humilié par ses propres sénateurs — et sa sénatrice.

Comment Brian Mulroney relate-t-il ce grave échec dans sa biographie de 1300 pages publiée en 2007 ? On n’y trouve que deux références à l’avortement. La première mentionne une lettre que le premier ministre d’alors Pierre Elliott Trudeau avait envoyée à l’archevêque de Toronto, le cardinal Gerald Carter, pour l’assurer qu’il n’hésiterait pas à utiliser la disposition de dérogation de la Constitution pour empêcher l’établissement d’un droit à l’avortement au Canada. La seconde indique simplement que, pendant son mandat, Mulroney a entre autres « procédé à une législation sur l’avortement ».

On comprend que le mémorialiste n’ait pas voulu attirer l’attention sur un passage aussi peu reluisant. S’il l’avait fait, il aurait pu nous apprendre ce que les documents de son Conseil des ministres allaient nous révéler en 2013 : si on juge son projet résolument anti-femmes, il a au moins eu le mérite d’avoir bloqué les pires pulsions de son ministre de la Santé, Jake Epp. Ce dernier souhaitait envoyer en taule les femmes pratiquant l’auto-avortement et prolonger à 10 ans les peines des médecins avorteurs. À sa décharge aussi : sa ministre de la Condition féminine, Barbara McDougall, et sa ministre de la Justice, Kim Campbell, étaient également, à l’époque, favorables à l’interdiction partielle de l’avortement.

Mulroney aurait aussi pu écrire qu’ayant échoué, il démontra hors de tout doute qu’il était impossible de restreindre le droit à l’avortement au Canada. Une victoire historique que les femmes lui doivent bien.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Tsunami rose

Ma précédente chronique (« La parité expliquée à ma tribu ») m’a valu un courrier abondant, y compris de lectrices. Je leur avais pourtant demandé de nous laisser entre nous, hommes. Elles ont refusé. Offrant donc la preuve de leur ambition : ne laisser aucun espace sûr (safe space) aux ex-hommes des tavernes que nous sommes. (Je blague.)

Chez les membres de la tribu masculine, certains m’ont reproché de minimiser l’ampleur de la prise de contrôle féminine en cours. Utilisant une moyenne, j’indiquais que 60 % des diplômés universitaires sont des diplômées, ce qui préfigure leur prise de contrôle des leviers du pouvoir. C’est que vous calculez les filières molles, m’a-t-on rétorqué, ces sujets d’étude qui ne débouchent sur rien de sérieux et où, oui, les garçons sont nombreux. Mais là où se forme l’élite qui compte, l’avantage féminin est d’ores et déjà écrasant.

Dans son tout nouvel et franchement fascinant ouvrage Le mythe de la parité (Bouquinbeq), le psychologue, professeur retraité de l’UQAM et depuis 40 ans spécialiste de la douance Françoys Gagné empile les statistiques. Parmi les médecins de moins de 29 ans, 72 % sont des femmes. Parmi les avocats du même âge, on compte 68 % de femmes. Sont-ce des exceptions ? Gagné a calculé que, parmi les professionnels des 46 ordres du Conseil interprofessionnel du Québec, on comptait en 1997 53 % de femmes. En 2022 : c’est 64 %. Puisque la « zone de parité » est généralement atteinte lorsque les deux sexes occupent entre 40 et 60 % d’une fonction, Gagné conclut que les femmes sont sorties de la zone par le haut et sont désormais en position majoritaire, dominante. C’est mathématique.

Dans certaines professions qui étaient déjà fortement féminines, comme chez les psychoéducateurs, on atteint le quasi-monopole, le pourcentage de femmes étant passé en 25 ans de 60 à 90 % du groupe. La progression est plus tardive mais aussi nette dans des professions plus typées masculines. Chez les architectes, les femmes sont passées de 20 à 43 %. Chez les comptables, de 30 à 47 %. Chez les notaires, de 42 à 69 %. Il n’y a aucun cas, dans les 46 ordres, où la montée des femmes n’est pas significative.

Bon, elles forment le gros de la troupe. Mais parmi les généraux ? Impossible de nier que le pouvoir masculin, économique et politique, domine, même si la présence des femmes, hier anecdotique, y est devenue habituelle. À l’Assemblée nationale, après une longue période en dents de scie, si la tendance récemment observée se maintient, l’égalité sera franchie dès l’élection de 2026, puisqu’elles sont passées de 27 % en 2014 à 46 % en 2022, la plus forte accélération de l’histoire.

L’effet générationnel

Ailleurs aussi, les signes de déploiement vers le haut de la présence féminine sont probants. Dans la fonction publique québécoise, les femmes comptaient en 2020 pour 59 % des effectifs (10 % de plus qu’en 1999). Montons l’échelle. Parmi les techniciennes : 69 % (+19 %) ; parmi les professionnels : 56 % (+22 %) ; parmi les cadres : 49 % (+28 %) ; dans la haute direction : 49 % (+16 %). Gagné a épluché aussi les statistiques fédérales. Pour la seule haute direction, les femmes sont passées de 28 % en 2000 à 48 % en 2018. Toutes ces progressions sont fulgurantes et sous-estiment la tendance puisque la proportion de femmes est plus forte au point d’entrée — les récentes recrues — qu’au point de sortie — les retraités. 

La progression est plus lente dans le privé. Chez les cadres supérieurs au Québec, les femmes ne sont encore, en 2021, que 28 % (+3 % en dix ans). Mais à l’étage inférieur, chez les futurs patrons, à la direction des services administratifs, elles sont déjà majoritaires : 54 % (+2 % en dix ans), comme à la direction des services financiers et des services aux entreprises (52 %).

Pourquoi ? L’effet générationnel. Chez les boomers, l’entrée dans la vie active se faisait déjà à parité dans l’éducation acquise au sortir de la Révolution tranquille. Plus ou moins 38 % de chacun des sexes avait terminé une formation postsecondaire. Pour les millénariaux ? L’écart s’est creusé : 45 % des hommes, 63 % des femmes. 

Nous sommes en présence, non d’une lente évolution du partage des rôles dans la société, mais d’une réelle révolution d’ampleur historique. La seule originalité de cette chronique est que, généralement, on aborde cette question en mesurant le chemin encore à parcourir dans les zones où les femmes ne sont pas paritaires. Ici, comme dans les ouvrages de Robert Lacroix et de Françoys Gagné, on mesure le chemin parcouru et en train de l’être. Dans ma chronique, j’utilisais le terme « tsunami » pour faire image. Gagné l’utilise pour décrire deux phénomènes statistiquement observables : le tsunami éducatif et le tsunami professionnel.

Les cancres et les génies

Une bioéthicienne et neuroscientifique chevronnée m’écrit pour me rassurer : « Je crois que vous faites trois erreurs : 1. Les hommes ont plus de variabilité de QI et d’aptitudes en général. Il y aurait plus de cancres hommes, mais aussi plus de génies. Il y aura donc toujours des hommes astronautes et grands scientifiques, etc. 2. Nombre d’entre eux sont des passionnés prêts à investir tout leur temps de loisirs dans des passions qui finissent par leur être avantageuses sur le marché du travail. Lire : IA, informatique en général… 3. Qu’on le veuille ou non, la plupart des femmes ont un lien plus intime avec leurs enfants et leur quotidien, et le souhaitent. »

Je veux bien. Cela signifie que, dans le nouveau monde qui émerge sous nos yeux, la force du nombre fera en sorte que le pouvoir sera principalement rose, mais que notre propension à être cancres et géniaux produira des hommes d’exception qui continueront de nous en mettre plein la vue. Un peu comme, au temps honni de l’hégémonie masculine, le faisaient Jeanne d’Arc, la Grande Catherine et Marie Curie.

J’exagère. Même un tsunami n’a, en définitive, qu’une charge limitée. Gagné postule que l’avantage féminin éducatif des millénariaux représente la nouvelle normalité. Il se déploiera dans le monde professionnel pour assurer une répartition stable de 70 % femmes/30 % hommes au début des années 2030 puis pour l’avenir prévisible.

J’écrivais mercredi que, pour résister au tsunami, il fallait imposer la parité par le haut, c’est-à-dire dans les lieux de pouvoir, comme on l’a fait pour les femmes en décrétant leur égalité dans les conseils d’administration publics et en choisissant d’appliquer cette mesure au Conseil des ministres. Mais puisque la compétence, du moins mesurée par la diplomation supérieure, sera durablement déséquilibrée en faveur des femmes, cela signifierait, au nom de la parité, de se priver des compétences pourtant plus affirmées d’une partie d’entre elles. 

Dans La sous-scolarisation des hommes et le choix de profession des femmes, Lacroix et compagnie citent les études qui démontrent que l’impact du stress des mères pendant la grosesse est plus grand sur les garçons que sur les filles, provoquant un déséquilibre cognitif dès la naissance. Ils plaident pour un meilleur accompagnement des mères pendant ces neuf mois cruciaux. Gagné plaide, lui, pour un grand chantier collectif visant à refermer les écarts à l’école, ce qui n’aurait que plus tard un impact dans la société, après une période de domination professionnelle féminine.

Ce débat aura-t-il seulement lieu ? Encore faudrait-il reconnaître que le déséquilibre existe déjà. Je prévois, comme Gagné, que les tsunamisceptiques seront légion. Puis il faudrait la volonté d’effectuer ce redressement. Ce qui se heurtera aux tsunamienthousiastes, qui affirmeront que ce changement, tardif et encore incomplet, n’est qu’un juste retour de l’histoire. Le triomphe final de la méritocratie. Un mot féminin.

La parité expliquée à ma tribu

Vous m’excuserez, mesdames les lectrices, mais j’ai un message à livrer aux membres de la gent masculine, ma tribu. Alors, je vous retrouverai lors de ma chronique de samedi. Tourlou !

Maintenant qu’on est entre nous, les gars, je peux vous le dire : vous vous y prenez comme des manches. Votre réaction de chiens de Pavlov à l’initiative de Québec solidaire d’assurer une égalité d’élus féminins et masculins démontre votre totale inconscience du tsunami qui nous attend. L’heure devrait être à la planification active du maintien de notre dignité dans un monde où nous serons, sous peu, marginalisés. Je vous vois vous cramponner à vos positions masculinistes comme si l’avenir, autant que le passé, vous appartenait. En vrai, vous avez autant de chances de succès que les ours blancs sur la calotte bientôt ex-glaciaire.

À l’heure où on se parle, près de 60 % des diplômes universitaires sont décrochés par des femmes. Ce n’est pas un plafond, mais le point où nous sommes rendus dans une tendance fortement haussière. Je ne parle pas des infirmières bachelières. Les bureaux de comptables, d’avocats et d’ingénieurs peinent à recruter des hommes dans leurs cohortes. Pourquoi ? Parce qu’ils s’entêtent à choisir leurs candidats au mérite. Les gars sont poches, c’est tout.

J’ai lu pour vous (les hommes lisent moins, c’est connu, mais je me dévoue) un livre au titre banal, mais au contenu terrifiant : La sous-scolarisation des hommes et le choix de profession des femmes. Les auteurs — l’ex-recteur Robert Lacroix, un pédopsychologue et deux économistes — se sont demandé pourquoi les garçons sont à ce point déclassés. Remontant le fil, ils ont noté ce décalage à l’université, au cégep, au secondaire, au primaire. Partout, le même constat : les gars arrivent davantage en retard, aiment moins les devoirs, sont plus négatifs envers l’école, sont moins motivés, sauf pour la castagne et les blagues salaces.

C’est la faute de l’école elle-même, non ? De toutes ces femmes maternantes, de la garderie à l’âge adulte, qui castrent la masculinité et plongent l’homme en crise de sens ? J’aimerais que cela soit si simple. Mais les auteurs creusent davantage car, en moyenne, les porteurs de pénis ont une longueur de retard sur les non-porteuses de cet appendice dès que le docteur leur donne une claque dans le dos pour les faire respirer.

Vous pensiez que tout se passait avant deux ans ? Foutaises ! Tout se passe pendant la grossesse. Cramponnez-vous et lisez ce qui suit, bande de fainéants : une flopée d’études récentes « mènent donc à une conclusion qui n’était pas évidente au départ : le développement cognitif, émotionnel et social des garçons est plus affecté que celui des filles par les perturbations de leur environnement pendant la grossesse ». Oui, si maman est stressée, a la COVID, s’enivre ou se dope, le garçon écope davantage que la fille. C’est vrai à Westmount, mais plus encore à Saint-Henri. Nous sommes des perdants cognitifs, émotionnels et sociaux au moment zéro de notre existence. Bref, nous sommes cuits.

Dans le monde d’avant, quand chaque importante décision se réglait au sabre ou au tir au poignet, notre masse corporelle nous donnait un avantage. Mais à partir du moment où la décision repose sur le vote et que les femmes ont le droit de vote, à partir du moment où la supériorité se mesure en QI et que les femmes ont accès à l’éducation, ce n’est (n’était) qu’une question de temps avant que l’avantage cognitif féminin se déploie dans toutes les structures du pouvoir. Nous sommes à une ou deux générations près, dans les démocraties, du point de bascule.

On pourrait miser sur la bienveillance présumée de nos futures dirigeantes. Ce serait prendre un grand risque. Le hasard a fait en sorte qu’un de mes travaux de maîtrise porte sur la condition des hommes dans les sociétés matriarcales primitives. Me fondant sur les seules observations de femmes anthropologues, j’ai pu observer combien les hommes y étaient dépossédés du pouvoir de décision, aliénés, querelleurs et névrosés, exactement comme les femmes de banlieue américaines des années 1950 décrites par Betty Friedan dans La femme mystifiée.

Comment ne pas craindre qu’après quelques millénaires à se faire marginaliser, déposséder, infantiliser, agresser, on ne trouvera pas parmi nos futures patronnes des partisanes du retour de balancier, question d’équilibrer les comptes de l’oppression pour un siècle ou deux. Et qu’est-ce qui les retiendra d’investir des milliards de dollars d’argent public dans la parthénogenèse ? (Vous ne savez pas ce que c’est ? Vous avez déjà perdu.)

L’ex-candidat solidaire dans Jean-Talon, désolidarisé de la parité, affirme que le patriarcat n’est pas une priorité ? Il a tout faux. Le patriarcat est dans sa phase terminale. La parité est notre seul plan B. Dans la société du pouvoir féminin qui émerge sous nos yeux, il faut en faire notre principal combat. Exiger que le principe du 50 % féminin-50 % masculin soit légalement contraignant dans les partis, chez les élus, au gouvernement, dans les conseils d’administration du privé comme du public. C’est déjà trop tard pour les inscriptions à l’université, mais tentons de l’imposer dans les facultés, au moins. Pendant que nous sommes encore majoritaires, inscrivons la parité dans nos chartes, dans la Constitution. Faisons-en un commandement de l’Église, un article de la charia, un principe du judaïsme et de la cabale.

Le pouvoir nous glisse des mains, c’est inéluctable. Nous serons chanceux d’en garder la moitié, ce sera presque inespéré. Au lieu d’invectiver Québec solidaire, saluons ces champions, que dis-je, ces idiots utiles de notre combat masculin d’arrière-garde. Faisons du principe des co-porte-parole féminin-masculin (ou cochef, mieux encore) une règle générale, une obligation, un principe sacré.

Notre place pour les siècles des siècles en dépend, bande de gnochons. Faites-le pour l’amour de nos fils. Ou au moins pour qu’ils ne nous haïssent point.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Féministicides

Mais à quelle heure et dans quelle salle a lieu mon prochain cours ? Pourquoi est-il désormais impossible de trouver cette information pratique sur le site de l’université ? Parce que nous sommes en 2023. Parce que c’est dangereux. Parce que des enragés, antiféministes, parfois nostalgiques de Marc Lépine (l’auteur de la tuerie de Polytechnique) peuvent surgir dans un cours, arme à la main. Paranoïa ? Parlez-en à Katy Fulfer.

Le 14 juin dernier, elle donnait le cours Philosophie 102 à une quarantaine d’étudiants de l’Université de Waterloo. Selon la description du cours jusque-là affichée sur le site, il s’agissait d’examiner « la construction du genre dans l’histoire de la philosophie à travers des discussions contemporaines. Qu’est-ce que le genre ? Comment “faire” le genre ? Comment pouvons-nous “défaire” le genre — et le voulons-nous ? »

C’était trop pour le jeune Geovanny Villalba-Aleman, 24 ans. À 15 h 30, il est entré dans la classe et a demandé à l’enseignante : « C’est un cours de psychologie ? » Non, a-t-elle répondu, « c’est un cours de philosophie, on parle du genre ». Elle lui a demandé de partir. Il a posé son sac, en a retiré un long couteau, l’a sorti de son étui et, avec un sourire haineux, selon un étudiant, a bondi sur la prof.

Ella a couru vers le fond de la salle. Il l’a poursuivie. Un étudiant lui a lancé une chaise, « au moins pour le blesser », a-t-il raconté. D’autres ont tenté de s’interposer. Il en a blessé deux, une jeune femme et un jeune homme, et a tenté d’en atteindre un troisième. Il a quitté la pièce et voulu se fondre dans la foule. Il connaissait bien les lieux, lui qui y avait fait son bac en physique. Les policiers l’ont facilement retrouvé. Il est notamment accusé de tentative de meurtre et de terrorisme. Les blessures étaient graves, mais non létales.

Pour les policiers et des amis interrogés par les journalistes locaux, sa motivation était claire : il visait les féministes et les gais. Le choix de la classe, et du prof, était délibéré. Pourquoi ? Des proches signalent qu’il venait d’une famille équatorienne conservatrice — il a immigré en 2018 —, qu’il avait les gais en aversion et qu’il éprouvait de la difficulté à nouer des liens sociaux. En plus, on était, en juin, en pleine célébration du Mois de la fierté gaie. Mais de là à vouloir tuer ?

On a beaucoup parlé, en France et ici, de l’assassinat de Samuel Paty, l’enseignant français mort pour avoir voulu enseigner la tolérance à la critique en montrant dans un lycée des caricatures de Mahomet, celles-là mêmes qui ont valu la mort aux rédacteurs de la revue Charlie Hebdo. On trouve ici un cas semblable, issu d’une autre forme d’intolérance extrême. Le féministicide ou, dans ce cas, la tentative de féministicide.

Les mots ont un sens. Notre décision collective d’appeler « féminicides » les assassinats de femmes ne date que de quelques années. Ce simple changement projette dans l’esprit collectif une prise de conscience. Ce qui était hier occulté, minoré, est maintenant sous la cruelle lumière du projecteur sémantique. Un premier pas.

Je n’oublierai jamais l’endroit où j’étais le matin du jeudi 7 décembre 1989, lendemain du jour où Marc Lépine a fauché la vie de 14 jeunes femmes dans une rage, non antiféminine, mais antiféministe. J’avais cours. Féminisme et communication. À l’UQAM. Mes camarades de classe étaient atterrées. Mais elles se sentaient dangereusement proches du genre de cible qu’avait cherché la veille le tueur et que pourrait encore viser, demain, un autre enragé de sa trempe.

« Vous êtes toutes des féministes », avait fameusement crié Lépine avant de tirer, laissant derrière lui une note où il fantasmait d’éliminer 19 personnalités féministes : journalistes, personnalités de l’écran, syndicalistes. S’il avait connu l’existence du cours Féminisme et communication, nous disions-nous ce matin-là, ou si un de ses émules voulait venir y sévir, que ferions-nous ?

Seul homme du groupe (nous étions cinq au premier cours, les autres avaient déserté tôt dans la session — des pleutres), je n’osais dire tout haut ce qui me passait par la tête. Ce Lépine 2 ne trouverait-il pas choquant qu’un homme trahisse son genre en se soumettant à cette infâme idéologie, semaine après semaine ? Je me demandais si, pendant l’assaut, j’aurais eu le cran d’intervenir, de m’interposer. De lancer une chaise, au moins.

La volonté de faire taire les féministes, dans les campus et ailleurs, comme la diffusion de la haine envers elles est désormais un phénomène de société inquiétant. Il existe dans les campus, certes. Et le recteur de l’Université de Waterloo, Vivek Goel, a raison d’écrire que l’agresseur a certes visé des personnes, mais « a aussi enfoncé son couteau au coeur de la valeur la plus importante des institutions académiques : la liberté académique ».

Mais il déborde les milieux universitaires. Le blogueur montréalais Jean-Claude Rochefort a incité ses 60 000 abonnés à bien préparer la célébration du « saint Marc Lépine Day », le jour de commémoration de la tuerie, en n’oubliant pas de « polir leurs carabines ». Il purge une peine d’un an de prison pour incitation à la haine.

Une jonction toxique s’opère entre la détresse sexuelle d’hommes qui n’ont pas de succès auprès des femmes, les incels pour « célibataires involontaires », la nostalgie d’une époque où les hommes dominaient, la haine des féministes et des gais.

À Toronto, il y a cinq ans, un Alek Minassian a lancé son véhicule sur un trottoir, fauchant 26 personnes, 11 mortellement. Son objectif : se venger des femmes. Il a dit espérer que son geste serait suivi par d’autres qui, comme lui, sont encore vierges, pas par choix, à 25 ans. Il est en prison pour au moins 25 ans.

Nous ne sommes donc pas à l’abri des émules de Marc Lépine. Au contraire. Ils sont plus nombreux que jamais. La vigilance, la prévention et une vraie stratégie s’imposent. Et entraînons-nous, au moins, au lancer de chaise.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

La malédiction de Jane Bond

La blague va comme ceci. On demande à un jeune couple de décrire quelle serait pour chacun la sortie romantique idéale, si les deux personnes ne se connaissaient pas l’une l’autre. L’homme répond sans hésitation : un souper et une nuit avec Gal Gadot. La femme réplique : j’ai beaucoup mieux. Pour moi, ce serait un souper, de la danse et une nuit avec Gal Gadot. Mais dans mon scénario, je jouerais mon rôle et celui de Gal Gadot !

La comédienne d’origine israélienne, révélée au monde par son incarnation de Wonder Woman, apparaît donc comme un choix idéal, et consensuel, pour accomplir une tâche jusqu’ici toujours disponible : lancer dans l’espace cinématique populaire un personnage aussi attractif et pérenne que James Bond, Ethan Hunt, dans Mission: Impossible, ou encore Indiana Jones.

Je ne sais pas pourquoi Netflix a pu penser qu’une telle franchise pourrait atteindre ce niveau de notoriété sur une plateforme en ligne, mais c’est précisément ce qu’il a tenté de faire avec Gadot dans Heart of Stone, lancé à la mi-août.

Malheureusement, le film n’affiche nullement le niveau de fraîcheur et d’originalité nécessaire pour imposer Gal comme future Jane Bond. Le film comporte à peu près le même nombre d’invraisemblances que les autres films de sa catégorie et, puisque le nombre de menaces mondiales semble limité, on ne peut lui reprocher de reprendre ce qui est devenu un cliché : quelqu’un a inventé un bidule qui peut pirater absolument tous les ordinateurs du monde, y compris militaires. Il faut donc qu’il ne tombe pas dans de mauvaises mains.

Le personnage joué par Gadot est membre d’une organisation secrète d’agents secrets chargée de veiller sur notre bien-être collectif (même idée que dans la fort bien léchée récente série Citadel sur Prime). On ne s’ennuie pas, mais on se demande pourquoi les producteurs n’ont pas prélevé une part de leur modeste budget de 68 millions $US pour embaucher des dialoguistes.

Le fait qu’on sort tout juste, cet été, de la projection du dernier Mission: Impossible — absolument épatant — agit comme de la cruauté comparative. Même avec ses incongruités, la dernière itération du James Bond avec Daniel Craig (la motivation du vilain est incompréhensible, ou alors il est fou) nous a maintenus sur un plateau supérieur.

Le flop de Gadot s’ajoute à une série de tentatives ratées d’ériger une superhéroïne au même niveau qu’un superhéros. L’an dernier, Jessica Chastain croyait avoir trouvé le bon filon : une sororité internationale. Elle incarnait l’espionne américaine aux côtés d’une Kenyane (Lupita Nyong’o), d’une Allemande (Diane Kruger) et d’une Latina (Penélope Cruz). Le film, The 355 — nom de code d’une espionne patriote pendant la révolution américaine —, fut un échec commercial malgré ses ambitions et la qualité de sa distribution. La volonté d’incorporer une espionne chinoise, Fan Bingbing, une star dans l’empire du Milieu, devait ouvrir le marché chinois. Mais n’était-il pas un peu risqué de confier aux services secrets chinois le truc qui pirate tous les ordinateurs du monde ? Aucune suite n’est prévue.

Miser sur un groupe de femmes, plutôt que sur une agente seule, avait été tenté avec la reprise au cinéma du succès télé des années 1970 Charlie’s Angels. Deux films, produits en 2000 et en 2003, notamment par la comédienne Drew Barrymore, accompagnée à l’écran par Lucy Liu et Cameron Diaz, misaient sur l’action et la comédie. Le succès a été au rendez-vous. Deux autres films étaient prévus, mais ils n’ont jamais été réalisés. Une occasion manquée.

L’actrice et productrice Elizabeth Banks a tenté de relancer la série avec une nouvelle génération d’actrices, dont Kristen Stewart, en 2019, et a complété la féminisation du groupe en remplaçant le toujours invisible patron Charlie, un homme, par Jaclyn Smith, une des agentes d’origine. L’échec commercial a fait mordre la poussière au projet. J’avais pourtant beaucoup aimé la scène d’ouverture.

On pensait bien avoir trouvé la réplique féminine à Indiana Jones avec l’introduction au cinéma de Lara Croft, du jeu vidéo Tomb Raider, incarnée par Angelina Jolie, aux mensurations adéquates pour le rôle.

Deux films, en 2001 et en 2003, des productions de bon calibre, furent des succès commerciaux, malgré un incompréhensible ratage des effets spéciaux pendant la scène finale du second film. La série aurait pu devenir emblématique, deux autres films étaient prévus… mais Jolie considéra qu’elle avait fait le tour de cet univers.

On ne la remplacerait qu’en 2018, par la Suédoise Alicia Vikander, mais il n’y eut qu’un film, et l’ambition n’était plus la même.

Dans le monde des superhéros, massivement masculin, il faut revenir à Gal Gadot pour nourrir l’espoir de faire surgir une superhéroïne. Son Wonder Woman, en 2017, fut un succès commercial et critique et, à mon avis, un délice. Mais la suite, sortie en 2020, n’arrivait pas à sa cheville et a mis la série en péril.

La perte est évaluée à 100 millions. On ne sait toujours pas s’il y aura une nouvelle tentative, du moins au grand écran. Gadot peut se consoler en se comparant au film Batgirl, réalisé au coût de 90 millions et annulé avant même sa sortie en 2022, tant les premières réactions des publics tests étaient mauvaises.

L’héroïne la plus prometteuse de ces univers est paradoxalement dénuée de pouvoirs : Black Widow, jouée par Scarlett Johansson. Le film Black Widow, sorti en 2021 avec Florence Pugh et Rachel Weisz, est une réussite non seulement pour ses époustouflantes cascades, mais aussi pour la qualité de son arc dramatique et de ses dialogues.

La scène centrale est celle où la fausse famille reconstituée d’espions russes se retrouve et tente gauchement de gérer des émotions contradictoires. On en veut davantage. Malheureusement, le personnage de Johansson insiste pour sacrifier sa vie dans Avengers. Endgame. C’est pour une bonne cause : assurer la résurrection de la moitié des êtres vivants de l’univers.

Doit-on tirer la conclusion que le genre — avec jeu de mots — n’est tout simplement pas adapté pour une femme ? Je m’y refuse. La démonstration qu’une femme peut, à l’écran comme ailleurs, faire mieux qu’un homme a été faite dès les années 1930, lorsque la danseuse Ginger Rogers a reproduit à l’identique les pas de danse de Fred Astaire, mais en robe longue, en talons hauts, et à l’envers.

L’autre mauvaise solution serait de désigner une femme pour incarner le prochain 007. Ce serait une erreur, que les producteurs ont écartée. Les héroïnes doivent se construire elles-mêmes. Et vaincre une fois pour toutes la malédiction. Tomb Raider et Black Widow ont démontré que c’était possible, sauf pour ce qui est de les inscrire dans la durée. Sinon, on en sera quitte pour une série de Barbie.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Les Américaines contre-attaquent

Certains chiens ont la mauvaise habitude de courir derrière des voitures qui passent. Dans quel but ? Que feront-ils s’ils rattrapent le véhicule ? Ont-ils une destination en tête ? Savent-ils seulement conduire ? La métaphore s’applique à merveille au Parti Républicain. Pendant un demi-siècle,  d’élection en élection, il a promis de s’en prendre au droit des femmes à l’avortement. De nomination de juge en nomination de juge, les présidents conservateurs ont patiemment meublé la Cour suprême d’une majorité disposée à  renverser la jurisprudence en vigueur depuis 1973 et qui protégeait ce droit. Ils y sont finalement parvenus, en juin 2022.

Les États dirigés par des Républicains ont immédiatement occupé le terrain, rivalisant d’audace pour limiter ou interdire ce droit. Dans 13 cas, pour le criminaliser. En Alabama, un médecin pratiquant un avortement risque la prison… à vie ! Le Texas est plus clément, avec un emprisonnement maximal de 99 ans. Les autres États se limitent à 10 ou 15 ans.  Des peines sont parfois prévues pour toute personne complice d’un avortement, y compris des amis ou parents venant en aide à une femme souhaitant une interruption de grossesse.  Puisque des femmes se déplacent dans des États voisins, où l’intervention est toujours légale, des États tentent de criminaliser des avortements pratiqués ailleurs, si la grossesse a débuté sur leur territoire !

Cette frénésie a eu un impact direct, évidemment, sur des dizaines de milliers de femmes et sur leurs droits. Elle a eu un effet secondaire, politique, considérable : la nette augmentation de la proportion d’Américains favorables au droit à l’avortement.

Le sondeur Gallup avait mesuré depuis 1998 que les Américains étaient divisés à peu près également entre les « pro-choix » et les « pro-vie ». Juste avant la décision de la Cour suprême, les pro-choix n’avaient que deux points d’avance. L’année suivante : 16 points d’avance.  Ce changement est totalement attribuable aux femmes, qui sont passées de points de vue équivalents en 2020 à un taux historiquement élevé de soutien à l’avortement en 2022 : 61% contre 33%.

Depuis un an, elles se font entendre au bureau de vote, y compris dans des États républicains. Au Kansas, puis au Kentucky, des propositions anti-avortement furent sèchement battues. Au Michigan, État-pivot, une majorité a approuvé un mesure pro-choix, ce qui devrait se faire sous peu en Ohio, où les Républicains ont si peur de perdre le vote qu’ils tentent de modifier les règles, vieilles de 111 ans, pour établir que la majorité de passage devrait passer de 50 à 60%.

Le ressac des électrices est tel que les leaders nationaux républicains, hier favorables à l’adoption d’une mesure nationale d’interdiction de l’avortement, sont désormais muets sur la question. Alors que s’engagent les préparatifs de l’élection présidentielle de 2024, ils se rendent compte que cet enjeu qui les a motivés pendant deux générations pourrait, à court terme, les enterrer.

Car la contagion pro-choix est désormais perceptible chez les électeurs indépendants, qui décident du résultat dans des courses serrées.  Pas moins de 67% d’entre eux pensent que l’avortement devrait être légal dans la plupart des cas. Pire : 36% des électeurs républicains le pensent aussi.  

Ces derniers jours, des élues républicaines ont eu le cran de faire front. En Caroline du Sud, trois  sénatrices,  appuyées par trois sénateurs républicains, ont bloqué l’adoption d’une loi anti-avortement. Simultanément au Nebraska, un législateur républicain de 80 ans, qui avait pourtant coparrainé le projet de lui, a refusé « en conscience » de continuer dans cette direction, privant son parti d’une majorité. Pourquoi ? Parce que ces mesures, a-t-il expliqué vont galvaniser le vote des femmes contre les Républicains. La preuve ? Avant la décision de la Cour suprême, il menait par 27% dans sa circonscription. Après : par seulement 5%. Sa conclusion : « Nous devons adhérer à l’avenir des droits reproductifs. » Tout un revirement.

La realpolitik électorale pousse des républicains à tenter de moduler leur approche. Selon un relevé du Washington Post, en Caroline du Sud, neuf législateurs conservateurs ont retiré leur appui à un projet voulant déclarer qu’un avortement équivalait à un homicide. Des républicains du Tennessee et du Wisconsin souhaitent ajouter des « exceptions » à l’interdiction de l’avortement, comme dans les cas de viol ou d’inceste.  On signale en Caroline du Nord, au Kansas et au Nevada des reculs et des hésitations. Ce qui n’empêche pas d’autres États, dont la Floride, d’aller de l’avant avec des mesures restrictives.

La crainte d’un ressac électoral des femmes, y compris républicaines, percole clairement dans la course présidentielle qui s’ouvre. Ron DeSantis, qui a signé la mesure restrictive que l’on sait, l’a fait la nuit et n’a offert que le moins de commentaires possible.  Le meneur, Donald Trump, à qui l’on doit la majorité anti-avortement à la Cour suprême, a senti le vent et rejette désormais tout engagement à faire voter une loi nationale contre l’interruption de grossesse. Ce qui lui a valu les foudres du groupe Susan B. Anthony Pro-Life America, affirmant que c’était « une position moralement indéfendable de la part d’un candidat présidentiel s’affichant comme pro-vie ». Nikki Haley, seule femme candidate à l’investiture républicaine, a joué ces jours derniers la carte de la lucidité. Devant le même groupe, elle a affirmé : « Les lois pro-vie qui ont été adoptées dans des États fortement républicains ne seront pas approuvées au niveau fédéral. C’est un fait, c’est tout. »

Ces rétropédalages seront-ils suffisants pour éviter l’ire des électrices ? La campagne de Joe Biden, mise sur les rails depuis une semaine, ne manque aucune occasion de définir cet enjeu comme central. Les démocrates s’engagent à faire voter une loi nationale qui rétablira le droit à l’avortement. La variable centrale de l’élection reposera donc sur la capacité des démocrates de faire de cet enjeu la question, ou une des questions, de l’urne. D’offrir ainsi aux Américaines l’occasion de reprendre le contrôle de leurs corps. Et de faire en sorte que les canins républicains, désormais au volant et après avoir enfoncé l’accélérateur, frappent le mur du refus.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

La drogue des lâches

Je ne décolère pas. J’ai d’abord lu les témoignages recueillis par ma collègue Josée Blanchette (« SHOOTER ! — La culture du viol, cul sec ! ») sur l’utilisation du GHB, la drogue du viol, dans les bars. Puis, j’ai entendu d’autres témoignages. Je connaissais le phénomène. C’est l’ampleur qui me sidère. « Je ne connais aucune fille qui ne s’est pas fait violer ou agresser, raconte une des victimes. Même chose pour le GHB. Toutes les filles l’ont vécu ou connaissent quelqu’un de proche à qui c’est arrivé. » Elles avancent un chiffre : « C’est 90 % de filles qui sont touchées. C’est pas un débat ! » Ce serait 5 % que ce serait déjà intolérable.

Mes coups de sonde confirment. C., 30 ans : « Pour avoir moi-même été droguée au GHB plusieurs fois (et parce que toutes mes amies l’ont été aussi), on sait que c’est un problème depuis une décennie. Je suis passée proche de me faire agresser une couple de fois, mais j’ai toujours eu l’avantage de traîner avec des gars, donc je suis un peu moins accessible et mieux protégée. Plusieurs amies se sont fait violer. »

V., 50 ans : « Perso, je connais deux filles qui se sont faites droguer, sans viol ou agression. Une qui s’est ramassée à l’hosto, l’autre qui s’est retrouvée à quelques coins de rue de chez elle, complètement perdue. » G., 25 ans, rapporte ne connaître personne qui s’en dise victime, même si les rumeurs abondent. Impossible, donc, de quantifier correctement le phénomène. Sa seule existence est scandaleuse.

Que faire ? « Je ne pense pas que si tu écris une chronique là-dessus, les gars vont dire : “hey, dans Le Devoir, M. Lisée a dit que c’était pas correct, alors on s’abstient” ! » C’est mon fils de 21 ans qui me parle ainsi. Comme quoi, chez nous, l’irrévérence est héréditaire. Mais il a raison. Il faut frapper extrêmement fort. Utiliser tous les leviers disponibles pour venir au secours de nos jeunes femmes et rendre ce comportement criminel, comment dire ?, imbuvable.

On me rapporte que des vidéos très bien faites sur le consentement sont montrées dans les écoles. Mais face aux racailles, aucune explication logique ne tiendra. Les messages de prévention doivent se rendre à leur niveau : en bas de la ceinture. Je testerais les slogans suivants, qui devraient être affichés là où ils ne peuvent y échapper : au-dessus des urinoirs. « Le GHB, la drogue des lâches ». Je déclinerais : « Le GHB, la drogue préférée des loosers » ; « Le GHB, pour ceux qui n’ont pas de couilles ».

Une seconde série porterait sur les conséquences de son utilisation. Pas les conséquences sur les filles… ils s’en balancent, de toute évidence. Mais sur eux. Gros plan sur un de ces jeunes mecs qui se remet d’une bonne gifle. Écrit en haut : « j’avais enfin une blonde, elle m’a claqué ». En bas : « Ella a su pour le GHB. Les filles se disent tout. »

Il y aurait aussi celle-ci, mettant en vedette un prisonnier bien baraqué et tatoué, à l’air salace, regardant droit devant. En haut, on lirait : « Avec le GHB, tu triches pour cinq minutes de sexe. » En bas : « Ensuite, tu es ma bitch pour cinq ans en dedans ! »

Versant intimidation, il y aurait aussi : « Grâce au GHB, ta photo ici ! », écrit au-dessus des photos d’arrestation — face, profil — d’accusés d’utilisation de la drogue du viol. La case du milieu laisserait place à un miroir.

La sensibilisation dans les écoles secondaires, cégeps et universités pourrait commencer par un visionnement de Promising Young Woman, où la protagoniste piège un à un les soûleurs et empoisonneurs de femmes, pour mieux les châtier. Ça leur donnera une bonne frousse (et des trucs aux filles). Il faut s’adresser aux autres jeunes hommes, les non-lâches, dont la réputation est une victime collatérale de ces comportements criminels, autrement plus graves pour les filles, évidemment. Mais leur colère doit servir de levier pour isoler, ostraciser, neutraliser les violeurs.

M., 24 ans, raconte : « Souvent les hommes crient “pas tous les hommes !” quand on parle de culture du viol. Ils ont raison. Toutefois, le nombre d’hommes dangereux et d’hommes qui ferment les yeux devant les comportements de leurs amis est assez élevé pour que, pour ma propre sécurité, je doive me méfier et agir comme si c’était bel et bien “tous les hommes”. »

Voilà comment les violeurs au GHB (et les autres) pourrissent la vie de toute la jeune faune qui aimerait flirter en paix et ne pas se tenir constamment sur ses gardes dans ces lieux où, par définition, on cherche l’insouciance et le plaisir.

D’ailleurs, ces publicités devraient être sociofinancées par un nouveau groupe, celui des gars insultés qu’on les prenne pour des lâches. Je propose : les Gars en Hostie contre les Barbares (bandits ? bâtards ? baveux ?), les GHB contre le GHB.

Le ministre de la Sécurité publique devrait toutes affaires cessantes prendre ce sujet à bras-le-corps. En faire une question nationale. Pour commencer : obliger les bars à s’équiper de caméras de sécurité dernier cri. Notre génie de l’intelligence artificielle, Yoshua Bengio, devrait produire un algorithme permettant à ces caméras de repérer tout mouvement suspect de versement de substance dans un verre, prendre le cliché et le projeter sur les écrans du bar ! Et puis, ajoute C., « me semble que les bars pourraient être mieux outillés pour nous aider, pis c’est très vrai que le staff est souvent saoul, donc ça rend ça compliqué ».

Mon fil Twitter a-t-il senti ma colère à ce sujet ? Il m’affiche un texte sur une loi au Nigeria. Les violeurs y sont chirurgicalement castrés, et toute personne qui viole un enfant fait face à la peine de mort. Doit-on faire de même ici ? Je ne le propose pas. Je me contenterais de cinq ans de castration chimique pour un premier délit. Je suis parlable pour 25 ans en cas de récidive.

Ce qui nous permettrait de poser cette dernière affiche, au-dessus des urinoirs de bars : « Le GHB ? Si la castration vous intéresse ! »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)


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L’enfer patriacal caquiste (vraiment ?)

Je retiens de mes lectures féministes des derniers jours que la Coalition avenir Québec (CAQ) défend une vision fondée sur la famille patriarcale, préférablement blanche, qu’elle se distingue par son mépris envers les bas salariés, le travail de soin et dont l’action « féministe » ne sert que les femmes occupant déjà des lieux de pouvoir.

Progressiste et féministe, je me suis demandé comment je n’avais pas moi-même constaté et dénoncé cette dérive ? Opérer un changement nécessite principalement deux ingrédients : prendre conscience de ce qui cloche, pour s’en détacher, et décrire comment un autre itinéraire est possible, pour le faire advenir. J’ai donc imaginé ce qu’aurait fait un gouvernement pro-femmes élu en 2018.

Simone de Beauvoir nous a appris qu’il n’y avait pas de libération de la femme sans indépendance économique. Mon gouvernement rêvé aurait donc agi avec force pour augmenter de façon plus importante qu’ailleurs les revenus des catégories d’emploi massivement féminines, notamment dans les soins. Les préposées aux bénéficiaires, où on trouve beaucoup de salariées issues des minorités visibles, auraient obtenu des hausses de 23 %.

On aurait conclu avec les infirmières un accord reconnu comme « historique » par leur syndicat en rehaussant jusqu’à 18 % les primes de soir et de nuit, étendant leurs responsabilités médicales et leur offrant d’autogérer leurs horaires. Pendant une pandémie, on leur aurait offert des primes de 12 000 $ à 18 000 $. On ferait aussi la guerre aux agences privées, comme le demandent les quatre principaux syndicats québécois, désormais tous, dans ce monde idéal, dirigés par des femmes.

Ce gouvernement rêvé n’oublierait pas les éducatrices en garderie, augmentant jusqu’à 18 % leur salaire. Il aurait surtout tourné le dos aux garderies privées en privilégiant partout les CPE. Au primaire et au secondaire, où l’on trouve une majorité de femmes enseignantes, il aurait rehaussé le salaire d’entrée de près de 15 % et aurait mobilisé les éducatrices scolaires pour leur prêter main-forte. Pour mener ces négociations ouvertement biaisées en faveur des femmes, ce gouvernement nommerait au Conseil du trésor une femme, oui, mais connue surtout pour ne pas se laisser intimider par les machos.

Tableau tiré d’une conférence de l’économiste Pierre Fortin

Hors du cadre de l’État, il aurait dès son arrivée annulé les hausses de tarifs de garderie du gouvernement patriarcal libéral et aurait haussé les allocations familiales, en bas de l’échelle, de 17 %. Les proches aidants — massivement des femmes — bénéficieraient aussi d’un soutien financier doublé. L’absurde décision antérieure de ne plus rembourser la procréation assistée serait annulée.

Sachant que parmi les personnes les plus pauvres, on trouve beaucoup de femmes, il aurait mené une politique économique permettant en quatre ans à 90 000 personnes de quitter l’aide sociale pour intégrer le marché du travail, soit le quart des prestataires aptes au travail.

Ce gouvernement déploierait un effort colossal — disons, un demi-milliard — contre les tares que sont les féminicides, la culture du viol et la masculinité toxique. Il réunirait un panel des meilleures femmes parlementaires et appliquerait ses recommandations unanimes pour mieux recevoir les plaintes, accompagner les plaignantes, créer un tribunal spécial en matière de violence conjugale. Il aurait attribué 100 % de la somme demandée par la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes.

Il aurait lancé une campagne de publicité contre la violence envers les femmes, du jamais vu. Il aurait fait en sorte que le ministre de la Sécurité publique — chasse gardée masculine — soit une femme et nomme une femme directrice de la Sûreté du Québec. Elle introduirait, pour protéger les victimes, des « bracelets anti-rapprochement » pour empêcher les accusés d’intimider celles-ci.

Les budgets de lutte contre le proxénétisme et la traite des femmes, réduits par le gouvernement précédent, seraient rehaussés de 20 millions par an. De nouvelles escouades seraient créées et une campagne de sensibilisation des adolescentes sur les réseaux sociaux deviendrait virale, cumulant (on peut rêver !) 14 millions de vues.

Ce gouvernement serait très attentif aux notions patriarcales véhiculées dans l’éducation et dans l’État par des forces misogynes, notamment les religions monothéistes. Il évacuerait des classes les cours présentant comme anodins les signes religieux et ferait en sorte que des employés de l’État en autorité ne portent aucun signe de mouvements ou de religions qui tiennent les femmes pour inégales, modestes ou soumises.

La personne dirigeant ce parti imposerait que la moitié de ses candidats soient des candidates, quoi qu’en disent ses militants attachés aux archaïsmes patriarcaux. Il désignerait pour une partielle cruciale une infirmière syndicaliste noire, gigantesque doigt d’honneur aux partisans du statu quo. Il nommerait aussi une Autochtone ministre, une première.

Chers lecteurs, vous sachant très allumés, je sais que vous avez dès le début compris que je résumais ici les actions prises par le gouvernement Legault, dont je suis généralement extrêmement critique. La réalité est que, sauf pour l’intermède Couillard, depuis un demi-siècle, nos gouvernements se passent le relais pour améliorer concrètement la condition des femmes.

La politique familiale introduite par Lucien Bouchard a eu un effet majeur sur l’indépendance économique des femmes, bien plus grande qu’ailleurs sur le continent.
L’effet combiné des politiques gouvernementales fait du Québec le lieu au Canada où l’écart de revenu entre les hommes et les femmes est le plus faible.

La CAQ figure en bonne place dans cette marche du progrès, d’autant qu’elle n’était nullement prédisposée à s’y investir à ce point. On peut et doit être plus exigeants encore. Mais je ne sais quelle cause on sert en déclarant qu’il y a reculs quand il y a progrès. En insultant ceux et celles, députés et ministres, qui ont depuis cinq ans concrètement rendu service aux femmes pauvres, sous-payées, violentées. Moi, je les applaudis et les encourage à faire mieux encore.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Torpille intersectionnelle

Comment faut-il s’y prendre pour transformer une cause immensément consensuelle, comme la volonté de progrès vers l’égalité des femmes, en foire d’empoigne ? Il suffit d’insister pour y insérer un concept nouveau, apparemment anodin, et exiger que tous y adhèrent, sous peine d’être suspects de n’être pas de vrais féministes, à quelques jours de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars.

Le mot du mois est « intersectionnalité », depuis que la députée solidaire Ruba Ghazal a tenté, sans succès, d’en faire reconnaître l’existence par l’Assemblée nationale. Les caquistes, qui ont refusé de consentir à la motion, sont-ils réfractaires aux mots de plus de quatre syllabes ? À première vue, on ne voit pas où est le problème, car il s’agit de reconnaître que, souvent, un malheur ne vient pas seul. On peut être triplement marginalisée parce que femme, noire et handicapée (sauf pour obtenir une chaire de recherche du Canada, car si vous présentez ces caractéristiques et détenez les diplômes requis, les universités se battront pour vous embaucher). Songez aussi aux perspectives d’emploi d’un unilingue francophone gai affichant son macaron de Greenpeace dans l’industrie du pétrole en Alberta ou encore à l’environnement hostile dans lequel devrait vivre un salarié de la CBC de Toronto blanc, conservateur, pro-vie et pro-armes à feu. Ce serait le septième cercle de l’enfer intersectionnel, si le concept ne s’appliquait pas qu’aux minorités protégées par la Charte, ce qui exclut par définition les hommes blancs.

Autre exemple, pris celui-ci pas du tout au hasard : une femme, d’origine arabe, voilée, employée de l’État québécois en situation d’autorité. Voilà qu’on s’approche d’un beau cas concret où on découvre que l’intersectionnalité n’est pas qu’un terme descriptif, un outil pourrait-on dire, mais un argument juridique détonnant.

Il fait partie de l’arsenal des opposants à la loi québécoise sur la laïcité. La Fédération des femmes du Québec (FFQ) l’utilise dans son mémoire à la Cour d’appel, notamment dans cet extrait : « L’approche intersectionnelle doit ainsi guider l’analyse que la Cour entreprend sur la portée de l’article 28 », lit-on. C’est l’article de la Charte canadienne des droits qui favorise une interprétation des droits identique aux hommes et aux femmes. C’est fameux, car la disposition de dérogation utilisée par la loi sur la laïcité pour se soustraire à la Charte ne s’applique pas à cette disposition interprétative. La Cour pourrait, selon les plaideuses, l’utiliser pour invalider l’interdiction des signes religieux. La FFQ poursuit : « Autrement, l’on risquerait de mettre en oeuvre une protection qui n’est pas inclusive et donc incomplète, en ce qu’elle autoriserait un législateur à adopter une loi dont l’effet réel est de compromettre les droits et libertés de groupes minoritaires d’un sexe. »

Puisque le groupe minoritaire d’un sexe est doublement ou triplement frappé, il devrait jouir d’une protection supplémentaire. Dans cette logique, on pourrait conclure que les femmes blanches catholiques ne pourraient pas porter de signes religieux ostentatoires à l’école, mais les musulmanes d’origine arabe, oui. Pour les Blanches converties à l’islam, on est en zone grise. Mais on peut penser que des Québécoises noires ferventes catholiques pourraient porter une croix bien visible.

Sous des allures de promotion de concepts progressistes, nous sommes donc en présence d’une stratégie concertée pour introduire ce concept dans le droit québécois — une motion de l’Assemblée nationale étant un acte du Parlement, pas aussi fort qu’une loi, mais suffisamment probant pour être cité en cour. La Cour d’appel s’intéresse à cet argument entre mille, car une des plaideuses pro-loi 21, Christiane Pelchat, m’informe que la Cour a spécifiquement interrogé les plaidants à ce sujet. Bref, c’est l’intersectionnalité féministe au service du droit des religions d’afficher au sein de l’État des symboles de soumission des femmes.

Mais ce n’est peut-être qu’un malentendu. Ruba Ghazal savait-elle que sa motion aurait cet impact juridique ? J’ai posé la question à Québec solidaire et j’attends toujours la réponse. Si elle le savait, elle s’est bien gardée d’en informer les autres parlementaires. La FFQ, elle, en était évidemment consciente et, sur son site Internet, annonce que « nous avons déposé, avec le Collectif 8 mars et Québec solidaire, une motion ». C’est novateur. J’ai été membre de l’Assemblée nationale pendant six ans et c’est la première fois que je vois un groupe externe se vanter d’avoir déposé une motion.

Force est de constater que mes amis du Parti québécois sont tombés dans le panneau, appuyant la motion par réflexe progressiste sans avoir la moindre idée de son impact juridique. (À mon avis, ils ne se méfient pas assez du Politburo de QS.) Ce n’est pas la première fois qu’ils baissent la garde, ils l’avaient fait aussi dans des motions solidaires dénonçant « l’islamophobie », un mot chargé qui cumule à la fois le sentiment antimusulman (condamnable) et toute critique de la religion musulmane. Cet amalgame sulfureux n’est pas soutenu que par les despotes iraniens, mais par la nouvelle conseillère de Justin Trudeau en islamophobie et par la conseillère de Valérie Plante en matière d’antiracisme.

Dans les deux cas — islamophobie et intersectionnalité —, la Coalition avenir Québec a appliqué les freins. Est-ce par refus instinctif de toute cette novlangue diversitaire ou parce qu’elle est consciente des pièges juridiques qu’ils contiennent ? Mes sources à la CAQ se contredisent à ce sujet.

Pour QS et les néoféministes de la FFQ, une ligne rouge a été franchie. « Le fait que la CAQ n’ait pas appuyé la motion, dit Marie-Andrée Gauthier, porte-parole du Collectif 8 mars, sera un moteur de résistance féministe. » C’est, ajoute-t-elle, de « l’aveuglement volontaire ». Et si c’était au contraire un refus de se laisser aveugler ? Un sain scepticisme face à des concepts de velours dissimulant des torpilles favorables à des religions campant précisément à l’intersection de l’obscurantisme, de l’homophobie et de la misogynie ?