Les crimes de Benoît XVI

Portrait fabriqué à l’aide de… préservatifs !

La chose se passait au Cameroun, pays pour moitié catholique, en 2009. Il s’agissait de la première visite du pape Benoît XVI en Afrique, continent où, depuis alors 10 ans, le VIH-sida était la première cause de décès. L’Organisation mondiale de la santé, les ONG, plusieurs gouvernements et l’archevêque sud-africain anglican Desmond Tutu redoublaient d’efforts pour prévenir la contagion grâce au programme AFC (abstinence, fidélité, condom). Oui, mais qu’en pensent Dieu et son représentant sur terre ? pouvaient alors se demander les quelque 160 millions d’Africains catholiques.

Historiquement, le Vatican a toujours été opposé à la contraception — et au condom —, prônant seulement les deux premiers éléments du triptyque : abstinence et fidélité. Mais alors que le nombre de morts en Afrique avait franchi les 30 millions et que l’épidémie se propageait aux femmes (61 % des personnes infectées) et aux enfants (90 % de tous les enfants infectés au monde étaient africains), fallait-il se montrer plus flexible ? Ou du moins rester muet sur le condom pour ne pas nuire aux efforts ?

Devant cette énorme responsabilité, Benoît XVI allait surprendre. Désagréablement. « On ne peut résoudre ce fléau par la distribution des préservatifs : au contraire, ils augmentent le problème », a-t-il dit. Le pape allait gauchement tenter de rectifier le tir l’année suivante en affirmant que le condom pouvait être utilisé dans des cas « exceptionnels » — chez les prostitués mâles, par exemple, pour lesquels ce serait « un premier pas vers la moralisation ». La question n’était pas là.

On ne peut évidemment quantifier le nombre de vies qui auraient pu être sauvées si le pape s’était rangé du côté de la santé publique plutôt que du côté de la version la plus rigide du dogme. Une seule chose est certaine : par sa faute, davantage de personnes furent infectées, malades, mortes prématurément, y compris des femmes et des enfants.

L’inflexibilité de Benoît XVI dans des situations où la tolérance et le pardon auraient dû prévaloir s’était peu avant illustrée au sujet de l’avortement.

Au Brésil, pays à 61 % catholique, une enfant de neuf ans plusieurs fois violée par son beau-père avait eu recours à l’avortement. L’archevêque local, ultraconservateur, réagit en excommuniant les médecins ayant pratiqué l’interruption de grossesse ainsi que la mère de l’enfant, qui avait approuvé l’intervention. Le tollé fut général, mais le Vatican approuva les excommunications au nom du « droit à la vie ». Ici encore, on peine à mesurer l’impact de cette insensibilité sur la vie de jeunes catholiques latino-américaines victimes d’agressions, mais sommées par leur Église de mener leur grossesse à terme, même dans les pires conditions.

Depuis le décès de Benoît XVI, on entend des voix charitables estimer qu’il a entamé la marche de l’Église vers la reconnaissance de sa responsabilité dans les agressions sexuelles extrêmement nombreuses perpétrées par des membres du clergé. Il est vrai qu’il fut le premier, en 2008, à se dire « profondément désolé » pour les souffrances que les victimes ont endurées. Mais le critère d’appréciation qui devrait s’appliquer ici n’est pas de savoir s’il a su commencer à gérer, en 2008, une crise devenue aiguë. Il faut plutôt se demander s’il a tout fait ce qui était en sa responsabilité pour limiter le nombre de victimes dès qu’il en a été mis au courant et dès qu’il a été en situation de pouvoir au sein de l’Église.

La réponse est un assourdissant non. Évêque de Munich de 1977 à 1982, il a, selon un rapport indépendant, couvert les actions de quatre agresseurs punis par la justice allemande, mais maintenus dans leurs fonctions pastorales par le futur pape, qui ne les a aucunement sanctionnés. Il a ainsi personnellement envoyé aux autres agresseurs un grave signal d’impunité et ignoré cette injonction de Jésus : « Si quelqu’un fait tomber dans le péché l’un de ces petits qui croient en moi, il vaut mieux qu’on lui attache une grosse pierre au cou et qu’on le jette au fond de la mer » (Matthieu 18.6).

Il est devenu ensuite l’un des personnages les plus puissants au Vatican, officiant pendant 23 ans à titre de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi et centralisant à son bureau, à compter de 2001, les dossiers d’agression sexuelle.

Il ne fait rétrospectivement aucun doute qu’il fut longtemps à ce poste l’un des principaux rouages de la plus grande opération de camouflage de crimes sexuels de l’ère moderne. Cette action se déployait, on le sait, par le refus de dénoncer aux forces policières les agresseurs — 4 % des membres du clergé catholique, estime-t-on —, par la pratique de muter les agresseurs d’une paroisse à une autre sans évidemment en informer les fidèles. Pendant des décennies, particulièrement celles où Joseph Ratzinger fut aux affaires, la réponse du Vatican fut de nier, de minimiser, de camoufler.

Devant l’ampleur grandissante du scandale et talonné par l’ONU, Ratzinger se mit à sévir tardivement, au tournant de 2010, expulsant près de 400 prêtres en deux ans. Même pape, il a continué à minimiser la responsabilité du Vatican, blâmant plutôt les Églises nationales, voire les effets du concile Vatican II, plutôt que la complicité de toute la hiérarchie. Sa gestion de la crise n’a pas satisfait les enquêteurs de l’ONU, qui ont conclu en 2019 que, notamment sous sa gouverne, se déroulait au Vatican une « action apparemment systémique de camouflage (cover-up) et d’obstruction à la mise en responsabilité des abuseurs ».

Il est encore impossible de calculer le nombre de victimes contemporaines, mais un récent rapport officiel faisait état de 330 000 victimes en France seulement. Ratzinger, devenu Benoît XVI, n’est évidemment pas seul en cause, loin de là. Un groupe de survivants avait réclamé en 2013 à la Cour pénale internationale (CPI) d’intenter contre lui et d’autres responsables catholiques un procès de crime contre l’humanité pour avoir « toléré et permis la dissimulation systématique et généralisée des viols et des crimes sexuels commis contre des enfants dans le monde ». La CPI a décliné la demande. C’est dommage. On aurait pu ainsi aller au fond des choses. En avoir le coeur net.

Mais puisque le moment est venu de faire le bilan de son action à lui, comment ne pas conclure que non seulement un saint homme, mais simplement un homme bon — ou, comme le dit notre droit civil, « un bon père de famille » —, informé que se déroulaient sous sa responsabilité d’innommables crimes visant des dizaines de milliers d’enfants — voire un seul —, aurait remué ciel et terre, dès le matin de son premier jour à l’ouvrage, pour que cela cesse ? Pas lui. Il s’est plutôt réfugié, selon les mots de Matthias Katsch, représentant des survivants allemands des sévices, derrière un « édifice de mensonges ».

Quel avenir pour les Iraniennes dévoilées ?

Il n’y a pas à proprement parler — enfin, que l’on sache — une internationale des despotes. On n’enseigne dans aucune université comment devenir dictateur et le rester. Les tyrans n’en sont pas moins très attentifs aux leçons de l’histoire. Tous ont été traumatisés par l’expérience soviétique. Mikhaïl Gorbatchev ne souhaitait qu’insuffler davantage d’initiative dans un modèle économique médiocre. Politiquement, il acceptait tout au plus de permettre aux citoyens de critiquer non seulement Staline, mais également, pourquoi pas, son prédécesseur Lénine.

Mais face au grand vent de la liberté, il est risqué d’entrouvrir une porte. Il s’en faut peu pour que le souffle devienne bourrasque, puis tempête. Bientôt, tout l’édifice est emporté. La flexibilité minimaliste de Gorbatchev a conduit à la chute du communisme, au démantèlement de l’empire, à sa propre destitution.

Le pouvoir chinois, en particulier, a saisi l’ampleur du risque et, au lendemain des manifestations de Tian’anmen, a jugé qu’il ne fallait jamais donner de l’espoir aux assoiffés de liberté. Mieux vaut, pour asseoir le pouvoir absolu, les laisser mourir de soif, au propre comme au figuré.

En Afghanistan, les talibans viennent de resserrer les boulons pour faire disparaître, entre autres, les derniers espaces de liberté disponibles aux femmes. Vous ne les trouverez plus en emploi ni dans les parcs, jardins, salles de sport ou bains publics. Aucune jeune fille ne peut dépasser désormais le cap de l’école primaire. Cette plongée dans l’obscurantisme coïncide avec la révolte des Iraniennes. Leur mouvement est contagieux. En Afghanistan même, des manifestations sporadiques de femmes solidaires ont été, évidemment, réprimées.

Il n’a pas échappé aux talibans que la révolution islamique iranienne avait pris un énorme risque en permettant aux femmes de vaquer à leurs occupations, pour peu qu’elles cachent correctement leurs cheveux. C’est ainsi que, malgré les mollahs, l’éducation secondaire et universitaire leur est restée ouverte, que des femmes sont devenues médecins, cadres d’entreprises, enseignantes, chercheuses. Libres dans leur tête, sinon au-dessus.

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Les théocrates iraniens paient cette erreur historique depuis un mois. Comme l’explique dans Libération le sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar, la révolte est passée par trois étapes, en cercles concentriques. La première fut celle des femmes, horrifiées par la mort d’une d’entre elles, emprisonnée pour avoir mal mis son hidjab. Elles furent soutenues par des hommes, beaucoup de jeunes. À cette phase portée par le cri « femmes, vie, liberté », a suivi une seconde autour du slogan « mort au dictateur ». La jeunesse, y compris adolescente, est descendue dans la rue, et la contestation a gagné les régions du Kurdistan et du Balouchistan. Là, les revendications autonomistes se conjuguent à la demande de liberté.

La troisième phase, en cours, est celle des grèves mobilisant des Iraniens plus âgés. Les fermetures des bazars, tenus par des microentrepreneurs, sont aussi emblématiques, ayant précédé historiquement les changements de régimes iraniens. La tradition musulmane d’accompagner un défunt au 40e jour du deuil produit aussi un effet de calendrier qui structure la colère dans le temps, le régime ayant pour l’instant fait plus de 416 morts, dont 51 mineurs, selon l’ONG Iran Human Rights. Sans compter les 15 000 personnes arrêtées — certaines spécifiquement accusées « d’inimitié envers Dieu » —, les confessions arrachées sous la torture et montrées à la télévision d’État.

Le dialogue est évidemment impossible. Toute réforme est écartée par des dirigeants qui croient avoir été choisis par Dieu pour appliquer son courroux. Le pouvoir ne connaît qu’une riposte possible : la répression. Elle a fonctionné contre les révoltes précédentes, nombreuses au cours du dernier quart de siècle. Jamais cependant une jonction si forte n’était advenue entre les femmes, des jeunes et des plus vieux, des régions.

Un régime dictatorial ne peut s’effondrer que par la force. Il y a deux cas de figure. Une partie de l’appareil militaire peut estimer le pouvoir incapable de maintenir l’ordre, et décider de le renverser (comme en Égypte), et en faire ensuite ce qu’il veut. Les ayatollahs iraniens ont cependant créé leur propre milice, les Gardiens de la révolution, qui, comme leur nom l’indique, ne gardent pas le pays ou le peuple, mais la révolution islamique. Ces gardiens sont présents au sein des forces policières et militaires régulières pour s’assurer de leur loyauté envers le régime.

Le second cas de figure est celui où une partie des policiers et soldats, et quelques gradés, font défection et se joignent au mouvement, devenant son bras armé. C’est ainsi que Lénine a réussi sa révolution. Dans ce scénario, il est possible que les Kurdes d’Irak, qui furent le fer de lance de la guerre contre le groupe État islamique, viennent à la rescousse des Kurdes d’Iran. (L’Iran a d’ailleurs fait une frappe dans le Kurdistan irakien récemment). Les femmes kurdes ont été particulièrement héroïques dans le combat contre Daech. Il y aurait une symbolique forte à les voir combattre les misogynes iraniens.

Si ce bras armé de la révolution gagne quelques batailles, le conflit va s’internationaliser. Des islamistes voudront venir au secours des mollahs, mais pas tous. L’Arabie saoudite serait heureuse de voir son ennemi iranien s’embourber dans un conflit interne. Les Syriens, et les Russes, pourraient choisir de soutenir l’allié iranien, qui a aussi tissé des liens avec la Chine ces dernières années.

Y aurait-il, aussi, des brigades internationales féminines venant au secours des soeurs iraniennes ? Comme le Dr Norman Bethune partant de Montréal avec la brigade Mackenzie-Papineau pour soutenir les républicains pendant la guerre civile espagnole ? La question est ouverte.

Mais à moins que le régime réussisse à broyer cette révolte dans le sang, nous serons devant un cas d’espèce. Une première vraie révolution portée par des femmes, pour leur liberté et leur égalité, cheveux au vent.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Versions numériques et AudioLivres disponibles

Réplique: Le jeu des erreurs de Frédéric Bérard

Frédéric Bérard m’a rendu un grand service ce mercredi en regroupant dans un seul article la plupart des faussetés et demi-vérités qui circulent sur mon compte au sujet de la laïcité (Lisée, Kaboul et St-Jérôme). Les lecteurs de Métro méritant mieux, je corrige la copie du chroniqueur.

VRAI : Il écrit : « avant que le débat sur le voile ne soit élevé au rang d’obsession médiatico-politique, le chroniqueur écrivait: « Le voile? Franchement, je m’y suis habitué et ce qu’on met sur sa tête ne devrait pas soulever l’ire nationale. »» C’était il y a 15 ans, avant qu’on discute spécifiquement des signes religieux dans l’État.  C’est en 2010, à l’occasion d’une pétition lancée par le grand Guy Rocher, que je me suis rangé au principe que les employés de l’État ne devaient afficher aucune conviction. Je m’en suis alors expliqué sur mon blogue, toujours en ligne et n’ai jamais changé d’avis depuis.

FAUX : J’aurais erré, écrit-il, en « associant fallacieusement Alexandre Cloutier à Adil Charkaoui » pendant la course au leadership de 2016. La réalité est que l’Imam toxique a écrit sur sa page Facebook le bien qu’il pensait d’Alexandre et le mal qu’il pensait de moi. Un journaliste a attiré mon attention sur ce fait, désagréable. Attaqué frontalement par l’équipe Cloutier au sujet de la laïcité, j’ai répliqué en attirant l’attention sur ce fait. J’ai aussi précisé qu’évidemment, Alexandre n’avait jamais voulu de cet appui gênant, mais l’Imam a récidivé.

FAUX : Bérard me décrit « accusant son rival d’avoir souhaité une «bonne fin de ramadan à [ses] amis musulmans». Cette citation n’existe pas. J’ai écrit au contraire au sujet des fêtes religieuses qu’il « n’est pas interdit de les souligner mais, à mon humble avis, il est préférable que l’État ne s’en mêle pas. Ce serait, en tout cas, ma pratique comme chef. » Signaler systématiquement les fêtes religieuses contribue, il me semble, à définir les communautés par la religion, plutôt que par leurs autres attributs.

FAUX : Le chroniqueur me cite ayant dit : «en Afrique, les AK47 sous les burqas, c’est avéré là». Il prétend qu’il n’y a « aucun cas recensé, ici comme ailleurs ». En fait, les cas sont à ce point recensés que plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, victimes d’attentats terroristes ainsi commis, ont interdit le voile intégral, ce que Google lui aurait facilement appris (lire ici). J’avais aussi écrit qu’il n’était qu’une question de temps avant qu’on vive une situation semblable chez nous. Mais en Amérique du Nord, l’usage criminel, (par des bandits, pas des dévots), du voile intégral fut relevé au Canada dans un meurtre, une tentative de meurtre, un vol, et aux États-Unis par plusieurs vols (le plus récent ici) et un enlèvement/agression sexuelle d’une fillette à Philadelphie.

FAUX. Il déclare ceci : « en feu lors d’une activité partisane péquiste, le politicien-scorpion hurle au micro, à répétition: « Y a des hidjabs partout… ça suffit! », enjoignant à la foule de se joindre à lui.» La vidéo existe. On n’y voit ni répétition ni hurlement. Ma position est que les éducatrices en garderies subventionnées ne devraient porter aucun signe, religieux ou autre. Dans les garderies à Montréal, le signe le plus visible – en fait le seul signe de conviction perceptible – est un symbole qui signifie spécifiquement modestie et soumission des femmes, exactement le contraire de ce que l’on veut enseigner à nos enfants.

FAUX : Bérard m’accuse de ne pas voir que l’analogie entre l’Arabie Saoudite et Montréal est « nulle, absurde et non avenue ». Samedi dans Le Devoir, j’ai écrit que « La situation est évidemment complètement différente à Montréal, où le voile, selon une intervenante interrogée dans ces pages, peut être un symbole féministe. Je n’en doute pas. »

FAUX : Bérard affirme au sujet du voile le « caractère volontaire du port en question chez la femme du Québec » et que « les illustrations, tristes et délétères, issues d’autres coins du globe n’ont aucune chance de résonance, ici. » Aucune chance ? L’an dernier, un père montréalais d’origine algérienne reconnu coupable d’avoir voulu tuer ses quatre filles car elles souhaitaient « s’habiller comme des québécoises ». Un écho de l’assassinat de trois jeunes Montréalaises (et de leur belle-mère) en 2009 par leurs parents d’origine afghane, les Shafia, mécontents des comportements insuffisamment islamiques de leurs filles. Bérard devrait avoir honte d’ignorer l’existence du voile contraint à Montréal, même s’il est, on l’espère, minoritaire.

Finalement Frédéric, homme sympathique pour lequel je n’ai aucune animosité, attaque mon honnêteté intellectuelle en prétendant que je suis trop « intelligent et cultivé pour (sincèrement) croire » à mes arguments laïques. Je ne lui rends pas la pareille. J’estime au contraire que, malgré son intelligence, Frédéric voit (sincèrement) comme une preuve de modernité et d’ouverture la normalisation dans des publicités gouvernementales de symboles de religions indubitablement inégalitaires, misogynes et homophobes, perçues par plusieurs québécoises, y compris d’origine arabe, comme les étendards de l’oppression.

Petite semaine (intégral)

La Commission canadienne des droits choisit une petite fille voilée comme symbole des droits et libertés. (Et la photo est tirée d’une manif anti loi 21.)

Comment a été votre semaine ? Tranquille ? Moi aussi. Enfin presque. J’étais en vacandes à la plage à Old Orchard avec mes filles et j’ai momentanément mis de côté le roman que je lisais (Mille Secrets, Mille Dangers, d’Alain Farrah, très bon) pour fureter un instant sur Twitter. J’y ai vu que HEC a choisi de montrer une jeune femme voilée pour promouvoir une maîtrise conjointe avec l’Algérie.

Dans l’univers publicitaire canadien, la femme voilée est désormais la norme lorsqu’on veut affirmer diversité et ouverture. Le gouvernement canadien le fait systématiquement. Même dans une récente pub à la gloire des vétérans, une silhouette sur quatre était celle d’une femme strictement voilée. Le quart des vétéranes canadiennes étaient voilés ? Je l’apprends. C’est bizarre puisque les musulmans représentent tout au plus 4% de la population canadienne, donc les musulmanes 2%, les voilées moins de 1%.

La vogue s’étend au secteur privé, y compris au Québec, Une lectrice m’écrit: « je suis graphiste, et il m’arrive de me faire demander d’ajouter de la « diversité » dans des rapports annuels sur lesquels je travaille. Souvent, on veut des musulmans. Je tente ma chance, et je propose des femmes à la peau un peu plus foncée, mais sans voile. Cela ne passe pas, malgré que je dise à mon client qu’il s’agit d’une musulmane non voilée. » 

C’est au point où, à part le rare turban Sikh, le voile musulman est la seule conviction affichée dans ces pubs. On ne voit aucun anarchiste, aucun écologiste, aucun athée, aucun partisan des gaz bitumineux, voire des  Maples Leafs de Toronto, de Raël ou de la religion majoritaire des canadiens, le protestantisme, ou de la minoritaire, les anti-vax. Seul Allah a droit à son affichage, à même nos impôts.

Il m’arrive de dénoncer cette prime à l’Islam sur Twitter lorsque je la vois passer. (Remarquez, je ferais de même si on montrait un Curé dans une pub de Santé Canada, mais ils se font rares.) Mais je n’avais encore jamais vu une institution québécoise francophone tomber dans ce panneau. Que des Algériennes voilées fassent une maîtrise à HEC, bravo. Qu’on en voie dans une photo de classe, certes. Mais qu’une institution laïque, scientifique, vouée à l’égalité des sexes, choisisse sciemment une femme voilée pour se représenter, non. La jeune femme existe, je lui souhaite beaucoup de succès. Elle n’est pas en cause. HEC l’est.

HEC: un facteur aggravant

C’est répréhensible en soi. L’Institution est laïque, elle n’a à normaliser dans ses pubs aucune conviction, politique ou religieuse. Le facteur aggravant en l’espèce est que la pub soit destinée à l’Algérie, où l’imposition du voile par les intégristes a laissé des traces. Parlez-en à Leila Lesbet, enseignante et féministe québécoise qui a quitté son Algérie natale en 2002 lorsque les intégristes l’ont menacée de mort. Elle dénonce « l’ignorance abyssale » de HEC face à l’histoire algérienne récente. « Des milliers de femmes, de jeunes filles et d’adolescentes ont été violées, tuées, égorgées, éventrées, mutilées de la façon la plus barbare qui soit et c’est ce symbole, dont nous gardons les stigmates à jamais et qui fait partie nos plus douloureux cauchemars, qui a été choisi par HEC Montréal.  » Cette « décennie noire » s’est terminée en 2002 et le voile n’est pas légalement obligatoire en Algérie. Mais il y a trois ans, 10 jeunes algériennes se sont suicidées, ne laissant qu’un message: au lieu d’une corde pour se pendre, elles avaient utilisé leurs hijabs. Cela a lancé un mouvement, « les prisonnières du hijab », des femmes affirmant que la pression pour son port est omniprésente, emprisonnante.

Un enseignant de HEC me fait parvenir ce témoignage:

J’enseigne depuis plus de 6 ans en Algérie dans les villes d’Alger, d’Oran et de Sétif et je peux dire que la majorité de mes étudiantes du niveau BAA ne portent pas de hijab. Ce qui n’est pas évident en Algérie.

J’ai créé une académie (Académie Evidencia) qui offre des formations professionnelles (MBA Corporate) en Algérie et plusieurs de nos participantes ne portent pas le hijab, surtout provenant du monde des affaires.

Après avoir donné plus de 200 cours à HEC dans différents programmes à plus de 9 000 étudiant(e)s, je peux compter sur les doigts de mes deux mains, le nombre d’étudiantes qui portaient un hijab. Par contre, j’ai eu des centaines d’étudiantes musulmanes qui ne le portaient pas. Je ne vois donc pas le but de faire un lien entre nos étudiantes musulmanes et le fait de porter un hijab.

Contrairement à la situation algérienne, à Montréal le voile, selon une intervenante interrogée par Le Devoir, peut être « un symbole féministe ». Je n’en doute pas un instant. Des femmes peuvent porter le voile pour se distinguer, pour fuir l’hypersexualisation, pour faire un pied de nez à  l’Occident, à François Legault, à leur famille non pratiquante, parce qu’elles trouvent ça beau, pratique, ou plus simplement parce qu’elles sont dévotes. Tous les cas de figure existent. Y compris celui du père montréalais d’origine algérienne reconnu coupable l’an dernier d’avoir voulu tuer ses quatre filles car elles souhaitaient « s’habiller comme des québécoises ». Ce despote domestique était d’avis que le voile signifiait, comme le disent les Imam, modestie et soumission. Un écho de l’assassinat de trois jeunes Montréalaises (et de leur belle-mère) en 2009 par leurs parents d’origine afghane, les Shafia, mécontents des comportements de leurs filles. Bref, le voile choisi — féministe ou religieux — et le voile contraint — y compris violemment — cohabitent à Montréal. On entend des professionnelles en hijab nous dire combien elles sont libres et heureuses de le porter. La raison pour laquelle celles qui le portent contre leur gré ne sont pas citées dans les médias est évidemment parce qu’elles craignent les représailles de leurs tourmenteurs.

Mon estimée collègue Pascale Navarro estime que chaque fois qu’on soulève cette question, ce sont les femmes qui trinquent. Elle n’a pas tort. Mais si on ne dit rien alors qu’on assiste à la généralisation du voile dans des publicités gouvernementales (et privées), ne donnons-nous pas aux intégristes des outils supplémentaires ? En faisant une norme publicitaire de la musulmane voilée ne mettons-nous pas l’épaule à la roue du voile contraint ? Ne permettons-nous pas à l’Imam, au père ou au grand frère de dire aux musulmanes: tu vois, même la CBC, même la Banque, même HEC disent que c’est bien, le voile !

Disponible en versions numériques et AudioLivres.

Un tweet, une nouvelle, des insultes

Alors, bon, comme je vous le disais, j’étais en vacances et j’ai écrit un tweet. Un excellent quotidien montréalais a décidé d’en faire une nouvelle. Cela m’a un peu étonné, mais, bon, pourquoi pas ? Mon tweet a ainsi été vu 300 000 fois. Non, mais, rendez-vous compte: c’est autant que les cotes d’écoute de L’île de l’amour.

Quoi d’autre ? Ah oui, j’ai été insulté par quatre plumes du quotidien La Presse. Pas contredit, ce serait normal. Mais insulté. C’est beaucoup. D’abord, Yves Boisvert a affirmé dans un gazouillis que ma position « subodore l’opportunisme politique ». D’ordinaire champion de la présomption d’innocence pense que je ne crois pas vraiment ce que je dis. Comme j’aime débattre mais pas insulter, j’ai répondu que je lui reconnaissais « le droit de choisir d’être mesquin ». Suis-je allé trop loin ?

Sa collègue Rima Elkouri a eu la bonne idée de consacrer une chronique à la jeune femme sur la photo de HEC ; elle est super sympathique. Rima m’a aussi mis en contradiction avec une citation de mon livre Nous de 2007 où je me disais non préoccupé par la présence du voile ; c’est de bonne guerre. C’est en 2010, à l’occasion d’une pétition lancée par le grand Guy Rocher, que je me suis rangé au principe que les employés de l’État ne devaient afficher aucune conviction. Je m’en suis alors expliqué sur mon blogue, toujours en ligne.

Maniant l’ironie, Rima m’a écrit : « Votre féminisme m’émeut. » J’ai répondu que son « absence de compassion pour les femmes victimes du voile contraint en Algérie et à Montréal me désole ». Elle a attiré mon attention sur le livre, La liberté n’est pas un crime (disponible ici), qu’elle a coécrit pour dénoncer le voile contraint en Iran ; je l’en ai félicitée. Mais elle m’a accusé « d’instrumentaliser » les femmes voilées ; je n’ai pas compris en quoi je les instrumentalisais davantage qu’elle, puisqu’on écrit tous les deux sur le sujet.

Puis, le chroniqueur Marc Cassivi m’a aussi accusé « d’opportunisme ». Détail amusant: il ne m’a pas nommé, mais a parlé de « s’enliser ». C’est comme un jeu de mots, voyez-vous ? Mais je passe l’éponge car il est le conjoint de Rima et on sait que la solidarité du couple nous pousse parfois à surréagir. Parlez-en à Will Smith !

Le quatrième est un collaborateur régulier du grand journal de la rue Saint-Jacques : Jocelyn Maclure. Homme brillant, il dirige une chaire de philosophie à McGill. Lui m’a traité d’islamophobe ; je lui ai demandé s’il comprenait que c’était un synonyme de raciste et qu’il qualifiait ainsi quelqu’un qui a simplement un point de vue sur la laïcité différent du sien. Il ne s’est pas rétracté. Remarquez, je prends la chose avec philosophie.

Je vous raconte tout ça parce que je lis tous ces gens avec intérêt et suis d’accord avec leurs écrits, selon les signatures, entre, disons, 51 et 95% du temps. En particulier lorsqu’ils dénoncent la montée de l’invective sur les réseaux sociaux.

Ah, j’oubliais. Le député fédéral de Rosemont et no 2 du NPD, Alexandre Boulerice, m’a demandé dans un gazouillis si j’étais parano, ou catho. Il m’a appris qu’il avait apostasié. Je lui ai confié que j’étais athée. Puis il s’est étonné que j’affirme que les religions ne sont pas fondées sur la science. Il semblait en douter, en tout cas dans le cas de l’Islam. Pour finir, je lui ai demandé ce qu’il pensait de deux publicités canadiennes récentes, dont une de la Commission des droits, qui montrent de façon positive des fillettes voilées. J’ai posé la même question à Rima.

J’attends leurs réponse. Je comprends que ça demande réflexion. Tiens, j’ai une idée. Le sept septembre se tiendra à Montréal le lancement du livre « Lever le voile » de Yasmine Mohammed, la canadienne forcée de porter le voile intégral par son mari et qui dirige maintenant un réseau de femmes libérées du voile contraint, y compris chez nous, « Forgotten Feminists ». Ce lancement serait une chouette occasion pour qu’Alexandre, Yves, Jocelyn et Rima viennent célébrer avec moi le courage de ces femmes et qu’on en profite pour définir une position commune sur l’opportunité de montrer des petites filles voilées dans des pubs gouvernementales. Je suis certain qu’on peut s’entendre.

Marc: tu peux venir aussi.

(Une version plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)


Le sabre et le goupillon

Jusqu’ici, la lutte pour l’inclusion marchait sur la pointe des pieds lorsqu’il s’agissait des religions. Le groupe consultatif de la ministre de la Défense nationale sur le racisme systémique et la discrimination vient de faire voler ce tabou en éclats avec une radicalité stupéfiante ! Le rapport est long de 131 pages, mais un graphique suffit à faire sa démonstration principale. Les groupes minoritaires sont tous sous-représentés au point d’entrée dans l’armée, mais plus les militaires montent en grade, moins on trouve de femmes et de gens de couleur. Sachant que la compétence et la bravoure se moquent de la pigmentation de la peau ou de la disposition des chromosomes, rien ne peut expliquer que les promotions soient, en moyenne et à travers le temps, si inégalement réparties.

La nouveauté se cache dans la section portant sur l’aumônerie. Car subsiste dans l’armée un service d’accompagnement spirituel et religieux, comme au temps où, dans les syndicats catholiques québécois, il y avait un confesseur attitré aux âmes ouvrières. Le rôle des aumôniers est ainsi défini : ils sont « chargés de favoriser la prise en charge spirituelle, religieuse et pastorale des membres des Forces armées et de leurs familles ».

C’est moins bénin qu’il n’y paraît, soulignent les auteurs, car « la religion peut être une source de souffrance et de traumatisme générationnel. C’est particulièrement vrai pour de nombreux membres lesbiennes, gais, bisexuels, transgenres, queers et bispirituels de la société canadienne. De plus, les peuples autochtones ont subi des traumatismes générationnels inimaginables et ont été victimes d’un génocide aux mains de chefs religieux chrétiens, par le biais d’initiatives telles que les programmes de pensionnats et d’externats autochtones ».

Le passé religieux est en effet assez lourd. Mais il y a aussi le présent. Les auteurs visent cette cible : « Actuellement, certains aumôniers représentent une religion organisée ou sont affiliés à une religion organisée dont les croyances ne cadrent pas avec celles prônant un milieu de travail diversifié et inclusif. » En effet, « l’exclusion des femmes de la prêtrise par certaines églises enfreint les principes d’égalité et de justice sociale, tout comme les notions sexistes ancrées dans leurs dogmes religieux. En outre, certaines religions ont des principes stricts exigeant la conversion de ceux et celles qu’elles considèrent comme des “païens” ou “païennes” ou qui appartiennent à des religions polythéistes ».

Diantre ! On croirait lire le rapport écrit par le Conseil du statut de la femme du Québec en 2011 qui proposait l’interdiction des signes religieux au sein de l’État. Que faire de cette pénétrante lucidité ? Le président français Georges Clemenceau avait dénoncé en son temps « l’alliance du sabre et du goupillon » pour décrire les rapports trop étroits entre l’État armé (le sabre) et l’Église, le goupillon étant l’arrosoir d’eau bénite utilisé pendant les messes. Les auteurs ont une petite idée de la façon de régler ce problème : « Si l’Équipe de la Défense rejette la discrimination fondée sur le sexe, la discrimination anti-Autochtones et la discrimination racisée dans tous les autres domaines et qu’elle s’efforce d’éliminer les obstacles systémiques à l’emploi des personnes marginalisées, elle ne doit pas permettre l’embauche de représentants d’organisations qui marginalisent certaines personnes […] »

Cela semble un peu raide, non ? Les opposants à la loi 21 ne cessent de souligner que des gens qui adhèrent à des religions misogynes ou homophobes sont, individuellement, beaucoup plus ouverts. Le comité ne mange pas de ce pain-là : les aumôniers de ces religions ne peuvent être embauchés même s’ils « se dissocient des politiques de la religion qu’ils ont choisie ». Voyez ? Même si un catholique, un juif ou un musulman se prétend beaucoup plus cool que ce qu’affirme le pape, le grand rabbin ou l’ayatollah, ce n’est pas une excuse. Il représente une religion non inclusive, fin de la discussion ! Rendu là, ne faudrait-il pas tout simplement séparer l’Église et l’État, le sabre et le goupillon, offrir aux militaires un conseiller éthique ou psychologique laïque et, pour la religion, lui dire de la pratiquer à ses heures, en privé ? Il paraît qu’il y a un terme pour ça : la laïcité. Le rapport ne va pas jusque-là. Il ne faut plus embaucher des gens affiliés aux grandes religions, certes, mais il faut sélectionner à la place ceux qui représentent « de nombreuses croyances, y compris des formes de spiritualité au-delà des croyances abrahamiques », c’est-à-dire chrétiennes, juives et musulmanes.

On aimerait connaître la liste de ces croyances, mais la seule indication donnée concerne les « gardiens et gardiennes du savoir autochtone ». Mais pour les embaucher, il faut lever un obstacle important. Les autres candidats à l’aumônerie devaient détenir une maîtrise pour accéder à leur fonction. Le rapport propose qu’on donne une équivalence scolaire aux gardiens du savoir des Premiers Peuples. On en aura besoin en grand nombre, car tout un segment du texte est consacré à cette question du respect des pratiques autochtones : « Les programmes destinés aux peuples autochtones ressemblent presque à un effort pour les “faire entrer” afin qu’ils et qu’elles puissent ensuite être assimilés au moule militaire traditionnel sans autre considération pour leur diversité culturelle. Très peu d’efforts sont faits pour promouvoir l’accès aux médicaments traditionnels autochtones ou aux pratiques spirituelles telles que les cérémonies de purification par la fumée. »

Les membres du groupe consultatif ont donné l’exemple en ouvrant chacune de leurs rencontres hebdomadaires par un rituel autochtone évoquant notamment « notre Frère aîné le Soleil, nos Grands-pères les êtres du tonnerre, notre Grand-mère la Lune ». L’absence de figure stellaire non binaire ne semble pas, ici, avoir posé problème.

Donc, pour résumer, on comprend qu’en matière de séparation du sabre et du goupillon, il faut exclure toutes les religions qui y sont actuellement représentées, mais faire une place centrale à la spiritualité autochtone. Bienvenue dans l’ère du sabre et du bâton de purification.


(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

The anti-feminist ad of March 8

By Jean-François Lisée
Le Devoir

Last week, as we marked International Women’s Day, how could we not reflect on the regression that has unfolded before our eyes since the departure of US forces from Afghanistan in September? You can blame the action of the allies, including Canada, all you want, but our presence will have at least given the Afghan women two decades of freedom. Since then, the Taliban forbid them to go out alone, run businesses, walk with their hair in the wind. In the neighboring Islamic Republic of Iran, the past year has been one of bravado. Regularly, social networks show us Iranian women removing their veil at the risk of being arrested by the guards of the local obscurantist prudishness. On the networks, the hashtags #ForcedHijab, accusatory, and #FreeFromHijab, liberator, have gained momentum, as well as #LetUsTalk, aimed at western muslim women.

Une des images utilisées pour la campagne du 8 mars 2018

What would these women have thought when they saw the official advertisement released last week by the Canadian Ministry of Women and Gender Equality? We see five women accompanied by the slogan « Feminine inspiration », one of whom wears the Islamic veil. Note: not just any veil. Not the one, colored, worn by activists and from which come out rebellious locks which attest, precisely, to a touch of impertinence. No. The stricter veil, with the headband that ensures that not a hair sticks out. The one preferred by rigorous imams.

In short, the Canadian ministry specializing in women’s rights, on the day we celebrate global women’s struggles, affirms that a strictly veiled woman represents « Feminine inspiration ». Invited by Le Devoir to comment on this ad, professor and feminist activist Nadia El-Mabrouk, of Tunisian origin, angrily states: « At a time when Afghan women have all their rights withdrawn and are condemned to circulate under a veil black, this pro-veil propaganda is indecent. »

A Canadian who embodies feminine inspiration is Yasmine Mohammed. Forced to wear the hijab at age 9, then forced into marriage at age 20, she now had to wear the niqab. She left her husband when he wanted to inflict genital mutilation on their daughter. This took place not in Baghdad, but in Vancouver. She now hosts the site Free Hearts, Free Minds, which helps women who are trying to leave a forced Islamic practice, in the world and in the country. “Leaving Islam, she writes, is punishable by death in 12 Muslim countries. In addition to state repression, apostatized people in the Muslim world risk social isolation, violence, imprisonment, torture, denial and murder”. Mohammed, author of the book Unveiled. How Western Liberals Empower Radical Islam, which describes her own experience, promotes Forgotten Feminists, women of diverse backgrounds, but especially Muslims, who have broken free from religious patriarchy and who testify to their journey.

The constrained veil

In March 2021, a Montrealer was convicted of beating his four daughters, who refused to wear the veil. He threatened to kill them if they did not obey. An echo of the assassination of three young Montrealers (and their mother-in-law) in 2009 by their parents of Afghan origin, the Shafias, unhappy with the behavior of their daughters. In the continuum that goes from these cases, certainly extreme but local and contemporary, to perfectly free and autonomous women who choose to wear the veil proudly without the slightest constraint, there is a whole space difficult to gauge.

Dr. Sherif Emil, director of pediatric surgery at the Montreal Children’s Hospital, opened a small window into this reality this December. He was taken to task for having protested in a professional outlet against the use of a photo showing a child wearing a hijab. « Do not use an instrument of oppression as a symbol of diversity, » he wrote, before being showered with insults and threats.

Contrite, he then explained that he wanted to relay the experience of a doctor colleague who was forced to wear the hijab from childhood and who described to him « how this caused psychological suffering in her which lasted until adulthood « . Since the beginning of this controversy, Dr. Emil has received countless testimonials from women telling him their stories. All of these Canadian women, he writes, “cannot speak out publicly because they fear personal or professional reprisals.” This simple fact, he adds, “should trouble many.”

Since this dynamic of the forced veil exists in Quebec and in Canada, what should we think of the propensity of government and businesses — and last month, of the Federation of Canadian Municipalities — to choose the image of the veiled woman as the symbol par excellence of diversity ? This choice reinforces patriarchal Muslim narratives by stereotyping the good Muslim woman as a veiled Muslim and by marginalizing those who wants to free themselves from this religious norm.

A discriminatory choice

It also discriminates against other religious faiths. The third of Canadians who are non-believers can recognize themselves among the other people represented, the veiled woman being rarely alone. But two-thirds of Canadians claiming a religious attachment must note that the only religion on display is not that of Jesus, Yahweh or the supreme Sikh guru, but that of Allah. What did he do to obtain this precedence?

Religious-minded listeners to the CBC Newsworld are experiencing the same problem. At prime time, a veiled journalist explains their daily life to them. They will look in vain for a presenter displaying the majority religion, Christian, or other faiths. There is obviously a remedy to this problem of fairness: neutrality. A concept that seems to be in sharp decline in English Canada.

How to conclude? I asked Yasmine Mohammed for her reaction to the March 8 Canadian anti-feminist ad. Here is his response: “I am so tired, Jean-François. For me, it’s so personal. I do not know what to say. It breaks my heart. »

What is the real proportion of Canadian women veterans having worn the veil so far ? Probably not 25%
Canadian Tire, March 2022. The message: a good muslim family is a veiled family, including children !

La pub antiféministe du 8 mars (intégral)

La semaine dernière, au moment de souligner la Journée internationale des droits des femmes, comment pouvions-nous ne pas songer à la régression qui s’est déroulée sous nos yeux depuis le départ des forces américaines d’Afghanistan en septembre ? On reprochera ce qu’on voudra à l’action des alliés, dont le Canada, mais notre présence aura au moins donné aux Afghanes deux décennies de liberté. Depuis, la chape de plomb islamiste leur interdit de sortir seules, de diriger des entreprises, de marcher la chevelure au vent. Dans la république islamique voisine d’Iran, l’année écoulée fut celle de la bravade. Régulièrement, les réseaux sociaux nous montrent des Iraniennes enlevant leur voile au risque d’être arrêtées par les gardiens de la pudibonderie obscurantiste locale. Sur les réseaux, les mots-clics #ForcedHijab, dénonciateur, et #FreeFromHijab, libérateur, ont pris de l’ampleur, ainsi que celui #LetUsTalk, qui vise aussi les musulmanes d’Occident.

Qu’auraient pensé ces femmes en voyant la publicité officielle diffusée la semaine dernière par le ministère canadien Femmes et Égalité des genres ? On y voit cinq femmes accompagnées du slogan « L’inspiration au féminin », dont une porte le voile islamique. Notez : pas n’importe quel voile. Pas celui, coloré, que portent des militantes et d’où sortent des mèches rebelles qui attestent, justement, d’une touche d’impertinence. Non. Le voile plus strict, avec le bandeau qui fait en sorte que pas un cheveu ne dépasse. Celui que préfèrent les imams rigoristes.

Une des images utilisées pour la campagne du 8 mars 2018

Bref, le ministère canadien spécialisé dans les droits des femmes, le jour où on célèbre les combats féminins planétaires, affirme qu’une femme voilée au cube représente « L’inspiration au féminin ». Invitée par Le Devoir à commenter cette pub, la professeure et militante féministe Nadia El-Mabrouk, d’origine tunisienne, lance avec colère : « À l’heure où les Afghanes se voient retirer tous leurs droits et sont condamnées à circuler sous un voile noir, cette propagande pro-voile est indécente. »

Une Canadienne qui incarne l’inspiration au féminin est Yasmine Mohammed. Forcée de porter le hidjab à 9 ans, puis mariée de force à 20 ans, elle devait désormais porter le niqab. Elle a quitté son mari lorsqu’il a voulu infliger à leur fille une mutilation génitale. Cela s’est déroulé non pas à Bagdad, mais à Vancouver. Elle anime désormais le site Free Hearts, Free Minds, qui vient en aide aux femmes qui tentent de quitter une pratique islamique contrainte, dans le monde et au pays. « Quitter l’islam, écrit-elle, est passible de mort dans 12 pays musulmans. En plus de la répression de l’État, les apostasiées dans le monde musulman risquent l’isolement social, la violence, l’emprisonnement, la torture, le reniement et le meurtre. » Mohammed, a écrit le livre Unveiled. How Western Liberals Empower Radical Islam, qui décrit sa propre expérience, fait la promotion des Féministes oubliées, des femmes d’origines diverses, mais surtout musulmanes, qui se sont libérées du patriarcat religieux et qui témoignent de leur parcours.

Le voile contraint

En mars 2021, un Montréalais a été condamné pour avoir battu ses quatre filles, qui refusaient de porter le voile. Il menaçait de les tuer si elles n’obéissaient pas. Un écho de l’assassinat de trois jeunes Montréalaises (et de leur belle-mère) en 2009 par leurs parents d’origine afghane, les Shafia, mécontents des comportements de leurs filles. Dans le continuum qui va de ces cas extrêmes, certes, mais locaux et contemporains, jusqu’aux femmes parfaitement libres et autonomes qui choisissent de porter fièrement le voile sans la moindre contrainte, il y a tout un espace difficile à jauger.

Le Dr Sherif Emil, directeur du service de chirurgie pédiatrique à l’Hôpital de Montréal pour enfants, a ouvert une petite fenêtre sur cette réalité en décembre. Il fut pris à partie pour avoir protesté dans un journal professionnel contre l’utilisation par celui-ci d’une photo montrant une enfant portant un hidjab. « N’utilisez pas un instrument d’oppression comme symbole de diversité », a-t-il écrit, avant de subir une pluie d’insultes et de menaces.

Contrit, il a ensuite expliqué avoir voulu relayer le vécu d’une collègue médecin qui a été forcée à porter le hidjab dès l’enfance et qui lui a décrit « comment cela a provoqué chez elle une souffrance psychologique qui a duré jusqu’à l’âge adulte ». Depuis le début de cette controverse, le Dr Emil dit avoir reçu un nombre incalculable de témoignages de femmes lui confiant leur histoire. Toutes ces Canadiennes, écrit-il, « ne peuvent s’exprimer publiquement, car elles craignent des représailles personnelles ou professionnelles ». Ce simple fait, ajoute-t-il, « devrait en troubler plusieurs ».

L’image d’une enfant en hijab a d’ailleurs été employée par la Commission canadienne des droits de la personne en 2018. Le droit des enfants de ne pas se faire imposer de tels signes ne semble pas avoir été considéré par la commission dans ce choix, ni les récits de femmes musulmanes affirmant avoir mal vécu cette imposition.

Le choix de l’image est intéressant car, comme me l’indique l’alertinternaute Roger Pelletier, la photo a été prise pendant une manifestation contre la loi sur la laïcité, comme on peut le voir ici.

Puisque cette dynamique du voile contraint existe au Québec et au Canada, que penser de la propension du gouvernement et des entreprises — et le mois dernier, de la Fédération canadienne des municipalités — à choisir l’image de la femme voilée comme symbole par excellence de la diversité ? Ce choix renforce le discours patriarcal musulman en stéréotypant la bonne musulmane en musulmane voilée et en marginalisant la musulmane voulant se libérer de cette consigne religieuse.

La publicité de la Fédération canadienne des municipalités. Contrairement à beaucoup d’autres messages de la Fédération, celui-ci n’apparaît pas sur son fil twitter francophone.

Un choix discriminatoire

Il discrimine aussi les autres fois religieuses. Le tiers des Canadiens qui sont non croyants peuvent se reconnaître parmi les autres personnes représentées, la femme voilée étant rarement seule. Mais les deux tiers des Canadiens (et Canadiennes) affirmant un attachement religieux doivent constater que la seule religion en vitrine n’est ni celle de Jésus, de Yahvé ou du gourou suprême sikh, mais celle d’Allah. Qu’a-t-il fait pour obtenir une telle préséance ?

Les auditeurs croyants de la chaîne d’information continue de la CBC vivent le même problème. À heure de grande écoute, une journaliste voilée leur explique leur quotidien. Ils chercheront en vain un présentateur affichant la religion majoritaire, chrétienne, ou les autres fois. Il y a évidemment un remède à ce problème d’équité : la neutralité. Un concept qui semble en net recul au Canada anglais.

Dans un échange de courriel avec la responsable des médias au ministère canadien des droits des femmes, j’ai voulu savoir si l’opportunité d’utiliser une femme voilée pour le 8 mars l’année de la régression afghane avait pesé sur la décision. On m’a poliment répondu que la politique était de représenter le plus fidèlement possible dans ces pubs la diversité canadienne. Motus, donc, sur l’Afghanistan ou l’Iran. J’ai ensuite voulu savoir sur quelles données se fondait le ministère pour déterminer qu’une femme sur cinq devait être représentée avec un hijab. La réponse a le mérite de la franchise: « data was not used to inform the selection process » (des données n’ont pas utilisé pour alimenter le processus de sélection).

L’alerteinternaute Lise Samson s’était déjà inquiétée de la surreprésentation des femmes voilées, notamment dans cette pub portant sur les vétérans:

Il serait en effet intéressant de savoir combien de femmes strictement voilées font partie des vétérans au Canada ? Une sur quatre ? Ce serait surpenant. Mme Samson a interrogé le bureau de son député fédéral, le ministre Jean-Yves Duclos. La réponse est très éclairante et cite des données: 3,2 % de la population canadienne disent pratiquer l’Islam. On est donc assez loin du 25% représenté dans la publicité, mais le bureau de M. Duclos ne se pose pas la question de savoir quelle est la proportion de femmes musulmanes qui porte le voile, et le voile strict ? Non. La position canadienne est claire: musulmane = musulmane strictement voilée. En fait, c’est la même position que celle des gouvernements d’Afghanistan, d’Iran et d’Arabie Saoudite.

Comment conclure ? J’ai demandé à Yasmine Mohammed sa réaction à la publicité antiféministe canadienne du 8 mars. Voici sa réponse : « Je suis si fatiguée, Jean-François. Pour moi, c’est tellement personnel. Je ne sais pas quoi dire. Cela me brise le cœur. »

(Une version plus courte de ce texte a d’abord été publiée dans Le Devoir.)

Autre exemple de la surreprésentation des femmes en hijab dans les pubs fédérales.
Via Cynthia Roxane Angel.

Lecture complémentaire suggérée: Ce texte très fouillé de deux musulmanes s’élevant contre la montée de l’obligation du hijab (y compris pour prier aux mosquées, ce qui n’était pas le cas auparavant), dans le Washington Post en 2015.

Également le texte plus récent de Charlie Hebdo: #LetUsTalk : le ras-le-bol des femmes sans voile.


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L’âme existe, le juge l’a dit ! (version intégrale)

Comme Napoléon, le juge Blanchard tire ses certitudes de Dieu.

Pendant des millénaires, philosophes et théologiens ont épuisé les ressources de la rhétorique pour tenter de démontrer l’existence de l’âme humaine. Ils n’ont jamais atteint de certitude. L’absence de l’âme étant inconcevable, sa présence doit être arrachée au néant par la seule puissance de la déduction.

Ces débats n’ont plus lieu d’être. Le jugement rendu mardi par le juge Marc-André Blanchard, de la Cour supérieure du Québec, pourra être brandi dans tous les débats théologiques à venir. L’âme humaine existe. La preuve : son existence constitue un des fondements du droit canadien.

(Une version légèrement écourtée de ce texte a été publié dans Le Devoir.)

Le juge devait déterminer si l’on pouvait demander à une personne religieuse salariée de l’État de retirer ses signes religieux pendant ses heures de travail. Au paragraphe [1098], la lumière jaillit. La réponse est non, car « cette violation » atteindrait « l’âme ou l’essence même de cette personne ». Bigre.

Ailleurs dans le jugement, le magistrat est très tatillon sur la qualité de la preuve qui lui est présentée. Par exemple, il trouve peu convaincants les témoignages et les arguments sur l’effet que pourrait avoir sur des enfants la présence de signes religieux représentant, par exemple, la modestie et la soumission des femmes, portées par des figures d’autorité qui ont pour mission de servir d’exemple à la jeunesse. Même si une enseignante porte la burqa, symbole suprême de l’oppression des femmes, les jeunes n’en tireront selon lui aucun enseignement.

(Le texte se poursuit après la pub.)

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Qu’en est-il de la qualité de la preuve sur l’existence de l’âme, nécessaire pour conclure qu’elle serait violée par la Loi sur la laïcité de l’État ? Malheureusement, sur 346 pages, on ne trouve pas le début du commencement d’un indice, d’une trace, voire d’un faisceau de présomptions sur lesquelles il s’appuie pour en décréter l’existence. Il la déclare réelle, lui donne vie et corps, par fiat. C’est quand même lui le juge, que diable !

Non content de proclamer son existence, il la connaît suffisamment pour nous dire ce qu’elle n’est pas. Des rustres ont eu l’outrecuidance d’affirmer devant lui que, puisqu’il est interdit aux employés de l’État de porter au travail des signes témoignant de leurs convictions politiques, sociales ou syndicales, l’interdiction devrait s’étendre aussi aux signes de conviction religieuse.

Que nenni ! Certes, admet-il, l’interdiction de ces autres signes viole la liberté d’expression du salarié, mais il ne s’agit pas là d’un droit fondamental qu’il sied de protéger. Pourquoi ? Parce que « cette violation n’atteint pas l’âme ou l’essence même de cette personne ». Vous avez consacré votre existence au féminisme, à l’écologie, à l’indépendance ? Sachez que votre vocation, même si certains de vos proches vous trouvent obsédés par elle, n’a nullement percolé jusqu’à votre âme ou votre essence. Cela n’a même pas laissé d’empreinte, contrairement à la religion, écrit le juge, sur « l’un des fondements mêmes de l’être ». L’enseignante qui s’est convertie à l’islam la semaine dernière, ou qui n’a jamais porté le hidjab mais s’en coiffe spécifiquement pour contester une loi de la CAQ, elle, doit être vue comme fondamentalement imbue, dans son essence spirituelle, par cet objet sacré dont elle est désormais indissociable. Le juge Blanchard le sait, car il détient les clés de l’âme, de l’essence, des fondements des êtres.

Un Dieu intolérant ou miséricordieux ?

Des audacieux lui ont dit que, sur le continent qui a inventé le concept même des droits de l’homme, l’Europe, des magistrats aussi studieux que lui avaient tiré des conclusions complètement inverses. Que le port de signes religieux n’est pas un droit fondamental. Les Belges ont même inventé un mot pour interdire l’affichage « convictionnelle » dans lequel ils mettent à égalité le macaron syndical ou la croix de Jésus. C’est qu’ils n’ont pas été frappés, comme notre juge, par la révélation de l’existence de l’âme.

Depuis plus d’un siècle en France, chrétiens, juifs et musulmans employés de l’État retirent leurs signes religieux avant d’entrer au travail et les remettent à la sortie. Malgré la vigilance constante de milliers de curés, de rabbins et d’imams, Dieu n’a, en 116 ans, donné aucune indication qu’il était mécontent de cet arrangement. On n’a signalé de sa part aucun refus d’entrée au paradis pour ses ouailles qui se sont pliées à la règle républicaine.

Il semble que Dieu serait moins clément de ce côté-ci de l’Atlantique. L’obligation faite aux croyants québécois de retirer leurs signes entraînerait, écrit le juge, « une conséquence cruelle qui déshumanise les personnes visées ». Oui, car elles ne pourraient ainsi agir « en fonction de leur âme et conscience, en l’occurrence leurs croyances ». Ici, le juge postule que les croyances de ces salariés les obligent absolument à porter ces signes, sous peine de… de quoi exactement ? De la réprobation de leur Dieu. En matière de respect de la croyance religieuse, si on ne tient pas pour avéré que Dieu réprouve un comportement, il n’y a pas de dilemme.

Porteur de vérités venant de l’invisible, l’honorable Marc-André Blanchard aurait pu éviter toute cette cruauté déshumanisante en proclamant aussi que Dieu est infiniment bon et infiniment miséricordieux. Qu’il ne tiendra donc nullement rigueur à ses enfants qui acceptent les normes sociales. Le magistrat aurait pu mobiliser saint Paul, qui implorait ainsi les Romains : « Que chacun soit soumis aux autorités supérieures, car il n’y a d’autorité qu’en dépendance de Dieu, […] si bien qu’en se dressant contre l’autorité, on est contre l’ordre des choses établi par Dieu, et en prenant cette position, on attire sur soi le jugement. » Il avait tout prévu, saint Paul, y compris le jugement.

De la nécessité d’un jugement Blanchard II

Mais le juge prend la direction inverse. Prétendant interpréter la constitution, il impose des vues exactement contraires à celles des constituants les plus récents. En 1998, des personnes à ne jamais inviter à la même soirée, Lucien Bouchard et Jean Chrétien, Pauline Marois et Stéphane Dion, ont modifié la constitution canadienne pour mettre fin aux commissions scolaires catholiques et protestantes du Québec et les remplacer par des structures laïques, les commissions scolaires linguistiques. Des commissions non-religieuses.

Notre juge ne capte aucun signal laïc dans cette décision pourtant récente. Brûlant d’une foi ardente dans l’importance du religieux dans la société, il accepte avec enthousiasme la volonté de commissions scolaires anglophones « d’engager et promouvoir des personnes portant des signes religieux parce qu’elles considèrent que cela participe à promouvoir et à refléter la diversité culturelle de la population ».

Le paragraphe suivant mérite d’être cité en entier, car il nous ouvre un univers de plaisirs pour les décennies à venir:

« Sans crainte de se tromper, le Tribunal peut affirmer que le bon sens, qui fait partie de l’attirail judiciaire, permet de conclure que l’absence systématique dans un espace social de personnes auxquelles une autre, partageant les mêmes caractéristiques, peut s’identifier constitue à la fois un obstacle dans la reconnaissance sociale de la valeur de ces caractéristiques, tout autant qu’un facteur de marginalisation pour tout individu qui visa à obtenir cette reconnaissance. »

Bon sang mais c’est bien sûr ! Le corps enseignant, le personnel de soutien même, de chaque école doit être représentatif des caractéristiques des élèves. Dans ce cas, il ne suffit pas de permettre aux enseignants de porter des signes religieux. Il ne suffit pas de le promouvoir. Car il est certain, comme le soulignait l’an dernier Guy Rocher, que les chrétiens s’affichent beaucoup moins, cette décennie-ci, que les musulmans ou les sikhs. Les élèves catholiques et protestants seront donc en danger de marginalisation, de non reconnaissance. Et qu’en est-il de la proportion grandissante d’enfants dont les parents sont athées ? On sent tout de suite leur malaise de ne pas se reconnaître parmi le kaléidoscope de signes religieux qui passera devant eux. Je ne vois qu’une solution, pour un jugement Blanchard II : imposer des quotas de signes religieux et athées dans le corps enseignant qui fluctueront avec l’évolution de la pratique religieuse ou athée dans la région où l’école est située. (Évidemment, je déconne !)

Le fait est que, si on retire la foi du jugement Blanchard, tout son édifice juridique s’écroule. La présomption de l’existence de l’âme et des représailles d’un Dieu intolérant, le postulat aveugle que chaque porteur d’un signe religieux y est spirituellement attaché et le refus de reconnaître la profondeur de convictions autres que religieuses sont, tous, des actes de foi du juge. Nous ne sommes pas dans le droit, nous sommes dans le dogme. Face au dogme, il n’y a qu’un remède : la laïcité.


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Une bonne semaine pour l’Islam (version intégrale)

La semaine a été bonne pour les organisations de promotion de l’Islam et pour leurs idées. Un peu moins bonne, cependant, pour nos concitoyennes musulmanes non-pratiquantes. Moins bonne encore pour les partisans de la laïcité.

Le hasard du calendrier a regroupé trois nominations. À Montréal, une ex-porte-parole du Conseil canadien des Musulmans a été nommée commissaire anti-raciste. À Ottawa, l’ancien président de la Fédération Canado-Arabe est devenu ministre des Transports. À Toronto, une journaliste musulmane voilée animera une émission d’affaires publiques pancanadienne.

(Une version plus courte de ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir. Les paragraphes supplémentaires sont en italiques)

Ces nominations attestent de la capacité de notre société à intégrer, y compris dans des postes de grande responsabilité, des personnes qui ont des qualités et un parcours méritoire et qui sont issus d’une minorité religieuse. L’affiliation religieuse, ou l’athéisme, des personnes choisies n’est en rien problématique. Le lien de deux d’entre eux avec des lobbies communautaires et religieux, l’affichage religieux d’une troisième, appellent cependant des questions légitimes.

Le Bloc Québécois a été lapidé pour avoir écrit que le nouveau ministre des Transport Omar Alghabra avait été lié « au mouvement islamique ». J’aurais lancé des pierres aussi si le Bloc avait écrit « islamiste » donc anti-démocratique. Cependant islamique étant un synonyme de musulman et M. Alghabra ayant dirigé un organisme voué à la défense des Canadiens musulmans, ce n’est qu’un constat. Pourquoi faudrait-il que ce soit un tabou ? (Je note cependant que le ministre a choisi de ne pas mentionner son passage à la Fédération dans ses sites internets principaux, qui détaillent cependant ses autres emplois et fonctions.)

Mais je suis de ceux qui croient que le chef du Bloc aurait du formuler ses questions détaillées dès le premier jour, plutôt que de rester vague à l’origine, puis de ne préciser ses inquiétudes que par la suite. Car questions il y a, mais seulement pour ceux qui s’intéressent aux faits.

De bonnes questions pour M. Alghabra

Que la Fédération que dirigeait M. Alghabra, représentant non seulement les musulmans (la moitié des arabes du Canada le sont) mais l’ensemble des minorités arabes, ait des positions pro-palestiniennes et anti-israéliennes ne surprend personne. Une fois député, M. Alghabra a d’ailleurs refusé de voter avec ses collègues libéraux une motion dénonçant le boycott d’Israël. La communauté juive est très remontée contre ce boycott, qu’elle juge antisémite, mais il me semble que chacun a le droit de boycotter ce qu’il veut. (Je me suis exprimé sur ce sujet ici et ici.) La Fédération s’est surtout régulièrement portée à la défense d’un groupe à proprement dit islamiste, le Hamas, qui dirige Gaza de façon dictatoriale et qui est voué à la destruction d’Israël. Le groupe est à bon droit considéré comme terroriste par plusieurs nations, dont le Canada. En entrevue, M. Alghabra a manifesté pour ce groupe une mansuétude qui mérite clarification.

Puis il y a la question de savoir si M. Alghabra était favorable, en 2005, à une proposition du gouvernement ontarien voulant que les conflits familiaux entre musulmans puissent être légalement réglés en fonction des principes de la Charia, la loi islamique. Selon le Globe and Mail, le ministre a confirmé avoir donné une entrevue en arabe à ce sujet à l’époque où il déclarait ceci:

« Malheureusement, une majorité des musulmans [canadiens] sont restés muets pendant le processus de cette loi et ont abandonné le champ de bataille à une minorité dissidente [de musulmans] qui s’est exprimée de façon plus forte. Avec pour résultat que le plan a été un échec. Le problème n’était pas la position des autres [non-musulmans] contre les musulmans, mais c’était que nous étions divisés entre nous et désunis dans nos propres rangs. »

On ne peux que conclure de cette lecture que M. Alghabra était favorable à l’utilisation de la Charia pour la médiation familiale en Ontario et est déçu de l’échec du projet. Il affirme pourtant le contraire au Globe and Mail: Il ne dit pas avoir changé sa position depuis, ce qui serait parfaitement louable. Il affirme ne l’avoir jamais eue, ce qui est problématique. 

(Le texte se poursuit après la pub.)

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Mme Manaï et les amagames

La nouvelle commissaire chargée d’endiguer le racisme à Montréal, Bochra Manaï, fut aussi, pendant un an, porte-parole du Conseil des Musulmans du Québec. Elle affirmait cette semaine n’avoir pas su que son organisme souhaitait permettre aux parents musulmans d’exempter leurs enfants des cours de musique ou d’éducation physique. Elle avait plus clairement saisi la position de son employeur au sujet la loi québécoise sur la laïcité et s’en était fait un puissant porte-voix.

Une des tâches qui l’attend est la lutte contre les amalgames. En effet, la pensée raciste accuse tout un peuple des travers de certains individus. Nos amis juifs ont été particulièrement servis : Karl Marx et Rotchild étant tous deux juifs, les racistes ont accusé tous les juifs de contrôler le capitalisme et de vouloir, simultanément, le remplacer par le bolchévisme! L’amalgame anti-musulman est aussi condamnable : certains terroristes étant musulmans, pensent les racistes, ils sont tous dangereux.

Je donne un autre exemple, au hasard. Un individu de Québec ayant tué six Musulmans, un terroriste, en Nouvelle-Zélande, l’a cité parmi ses modèles. Si quelqu’un disait : « Le Québec est devenu une référence pour les suprémacistes extrémistes du monde entier », n’y aurait-il pas là un amalgame odieux entre un seul criminel et tout le Québec ? C’est très exactement ce qu’a fait Mme Manaï dans un discours de 2019 dénonçant la loi sur la laïcité, mettant sous le même chapeau l’auteur d’une tuerie, les suprémacistes, tout le Québec et la volonté majoritaire de séparer concrètement les religions et l’État. N’est-ce pas digne de la médaille d’or de l’amalgame ? Ajoutons que cinq fois cette semaine on lui a demandé si elle estimait que la loi 21 était raciste. Cinq fois elle a refusé de répondre.

Naïf, j’ai toujours pensé que la lutte au racisme supposait une capacité d’écoute envers l’autre, de respect, même en cas de désaccord. Force est de constater que Mme Manaï n’a pas montré dans le débat sur la laïcité une once de respect pour des musulmanes et des nord-africaines québécoises qui exprimaient un désaccord. Elle a entre autres écrit:

« Je me souviendrai de toutes ces femmes, pseudo-intellectuelles assurément exotiques, qui se sont lancées dans une guerre islamophobe dont elles seront autant responsables que les tenants de cette stratégie laïcarde qui a transformé le lien social en option. Non, Djemila [Benhabib], Leila [Lesbet], Rakia [Fourati] et les autres, n’ont pas seulement été des instruments utiles, elles sont les vectrices de cette distance, de ce fossé créé entre les Québécois. En se proclamant savantes, représentantes, salvatrices d’un Québec soi-disant aux mains des «soldates islamistes», elles ont participé à précipiter les Québécois dans une chasse aux musulmans.»

Bref, nous ne sommes pas en présence d’une personne qui estime que des gens peuvent avoir des désaccord avec elle tout en étant respectables.

Un collègue commentateur notait avec justesse que le Conseil municipal de Montréal avait unanimement voté une motion contre la loi 21. L’embauche d’une commissaire qui partage ce rejet tomberait donc sous le sens. Le problème ici est la non-représentativité du Conseil de ville sur cette question. Environ 60% des Montréalais sont favorables à la loi sur la laïcité. (En fait, 56% l’auraient voulu encore plus stricte.) Voilà des gens dont la parole n’est pas relayée au gouvernement de leur ville. Avis aux futurs candidats.

J’ai pris la peine de lire les autres blogues produits par Mme Manaï ces dernières années sur le site du Huffington Post. J’ai été en particulier troublé par sa réflexion sur l’islamophobie. Comme beaucoup de Québécois, je crois à la liberté de religion et à la liberté de critiquer les religions. Notre critique collective du catholicisme a occupé notre dialogue national depuis 50 ans et les scandales de pédophilie éclaboussant le clergé et le Vatican semblent sans fin.

Comme plusieurs critiques du concept d’islamophobie, je souligne qu’il est utilisé, en particulier par les tyrans iraniens et saoudiens, pour étouffer toute critique de l’Islam, jugée blasphématoire.

Je me serais attendue de Mme Manaï qu’elle reconnaisse cette distinction et accepte que l’Islam, comme les autres religions, peut être (doit être?) soumise à la critique. Mais voici ce que je lis:

« Toutes les définitions de l’islamophobie comme racisme, donc phénomène structurel pouvant être institutionnalisé, montrent que c’est un procédé qui se concrétise dans les relations sociales. Dans le discours public, le terme [islamophobie] est déconstruit par certains acteurs qui le nient parce qu’ils le présentent comme une manipulation qui nie la possibilité de critiquer l’Islam comme religion. Ces propos reviennent à ne pas comprendre le phénomène comme une discrimination collective mais comme une liberté d’expression individuelle. Ainsi, les détracteurs du terme islamophobie évoquent l’idée qu’il est possible de «critiquer» l’Islam, sans pour autant «détester» les musulmans. Or, cette hostilité qui s’exprime à l’encontre de l’Islam comme religion semble directement liée au rejet des musulmans eux-mêmes. L’amalgame se fait pourtant de lui-même.»

Bref, dans la vision qu’a Mme Manaï, il est impossible de critiquer l’Islam sans détester les musulmans. Critiquer l’Islam est donc, en soi, de l’islamophobie donc, en soi, du racisme. Pourtant, nous avons critiqué le catholicisme jusqu’à plus soif tout en aimant des catholiques. À moins que nous n’ayons été auto-racistes pendant tout ce temps.

J’ai aussi lu un texte écrit au lendemain de la tuerie de Charlie Hebdo. Mme Manaï s’y livre à une critique très sentie des échecs répétés de l’intégration par la France des populations musulmanes et de l’aliénation maintes fois documentée de sa jeunesse. Elle conclut que l’attentat est « l’échec de la France. C’est l’échec de son histoire et de ses Lumières.» Cependant elle ne dit pas un mot de l’idéologie islamiste répandue et financée par l’Arabie Saoudite et l’Iran qui appelle au meurtre ceux qui dessinent des caricatures du prophète. Elle ne semble pas penser que cette variable est digne de mention ou fait partie du problème.

Chouette ! À la CBC, les journalistes peuvent désormais afficher leurs convictions !

Finalement, la nomination de l’animatrice voilée Ginella Massa à une émission d’heure de grande écoute à la chaîne d’information continue de la CBC est évidemment une grande première pour la liberté : celle d’afficher ses convictions. Jusqu’à maintenant, les présentateurs s’astreignaient à une apparence totale de neutralité. (Apparence, oui, car évidemment ils ont des convictions.) Ils y voyaient une marque de respect envers les téléspectateurs qui ont des opinions variées et parfois furieusement contradictoires. Bernard Derome et les autres se font une gloire qu’après des décennies à l’antenne, personne ne peut dire s’ils sont de droite ou de gauche, fédéralistes ou souverainistes, croyants ou athées. C’était la norme jusqu’à la semaine dernière. CBC n’aurait pas laissé un présentateur afficher son engagement pour Greenpeace, le pétrole ou encore son appui à un parti politique.

Le multiculturalisme canadien impose une hiérarchie des convictions : religieuse, oui; les autres : non. On comprend donc qu’on pourrait voir demain un présentateur affichant un crucifix ou une kippa. Mais si un athée souhaite faire connaitre au public son absence de foi ? Mystère.

Chaque personne que Mme Massa va interviewer détiendra immédiatement quelques informations : 1) Elle croit en Dieu. Si ce n’est pas votre cas, sachez qu’elle est en désaccord avec vous; 2) Elle croit, comme les membres de chaque grande religion monothéiste, que son Dieu est le seul vrai Dieu. Si vous en avez un autre, elle est en désaccord avec l’existence même de votre Dieu; 3) Elle ne croit pas que la laïcité requiert des personnes en autorité, du moins en information, un devoir de réserve vestimentaire. Si vous pensez le contraire, elle estime que vous avez tort.

L’affichage d’une conviction par une personne qui devrait être neutre suscite des questions chez son interlocuteur. L’intervieweur qui porte une croix est-il contre l’avortement, comme le clergé catholique, ou est-il un modéré ? Le présentateur à la kippa soutient-il la politique israélienne de colonisation de la Palestine ou fait-il partie de la minorité qui s’y oppose ? Ce sont des questions qui ne devraient même pas traverser la tête d’un participant à une émission de télé nationale, ou d’un manifestant devant un policier. (Ce serait vrai aussi pour l’affichage politique. Le porteur du macaron péquiste serait-il un tenant de la Charte ? D’un référendum rapide ? Était-il pro-Lisée ou pro-Cloutier ?)

La présence télévisuelle de Mme Massa a une autre conséquence. La majorité des musulmanes du pays ne portent pas le Hijab. Dans beaucoup de mosquées, dans les quartiers à prédominance musulmane et dans plusieurs familles orthodoxes, elles résistent à une pression ambiante vers le conformisme vestimentaire religieux. La CBC vient de donner aux orthodoxes un argument fort. La télévision d’État dit que c’est bien, le Hijab. Que ce signe de soumission à Dieu et de modestie féminine incarne, en fait, le progrès et la modernité. La CBC offre une pub quotidienne à l’Islam voilé. Elle rend un peu plus ardue la vie des musulmanes qui résistent.


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Laïcité: La Cour est pleine… de trudeauistes

Les plaidoiries sont terminées dans le procès intenté contre la loi sur la laïcité. Grâce à la franchise du juge Marc-André Blanchard, on sait déjà que la cause est pour moitié entendue. Il s’agit de savoir d’abord si, en vertu du droit canadien, la loi viole des droits et est discriminatoire. Si c’est le cas, il faut ensuite décider s’il faut permettre à l’Assemblée nationale d’appliquer la loi quand même, ayant fait usage de la clause dérogatoire, prévue tout exprès pour que les élus affirment leur volonté d’agir sans devoir se soumettre à l’opinion d’un juge.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Il en a une opinion, le juge. Avant même d’avoir entendu les plaidoyers favorables à la loi, il a confié n’avoir « aucun doute qu’il y a des droits fondamentaux qui sont violés ».

L’historien Frédéric Bastien a aussitôt dégainé son code déontologique pour mettre en cause l’impartialité du juge dans l’affaire. Bonne chance. Car le système est idéologiquement bien rodé. Alors juge en chef de la Cour d’appel, Michel Robert avait authentifié en 2005 un secret de polichinelle : aucun souverainiste ne pouvait accéder au statut de juge puisque, a-t-il expliqué, « ils n’adhèrent pas au système canadien ». Purger des listes de candidature tout juriste soupçonné d’accointance péquiste ne fait pas qu’exclure les séparatistes. Elle retire de la magistrature les personnes plus ouvertes aux arguments favorisant la laïcité, les droits collectifs ou l’impératif de protection du français. Sachant que les juges peuvent toujours trouver dans la loi et la jurisprudence des arguments au soutien de leurs biais, cela crée un fossé grandissant entre des courants de pensée parfois prédominants au Québec et les dogmes trudeauistes.

Discriminatoire, pourquoi ?

Revenons sur le fond. En quoi la loi 21 serait-elle discriminatoire ? Réponse : parce que dans la société québécoise de 2020, son application aura un effet disproportionné sur des femmes musulmanes qui font le choix de porter leurs signes religieux au travail. Combien sont-elles ? Pour ce qu’on en sait, à peine une ou deux dizaines. Mais pourquoi l’effet est-il disproportionné sur celles-ci, plutôt que sur les pratiquants d’autres religions ?

(le texte se poursuit après la pub)

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Le juge Blanchard et les opposants à la loi semblent vivre hors du temps. Si cette loi avait été appliquée en 1968, les répercussions auraient été massives sur tous les prêtres, pères, frères et sœurs œuvrant dans l’éducation québécoise. Disproportionné aussi envers les enseignants chrétiens portant autour du cou des croix en quantité. La raison pour laquelle ce n’est plus le cas est que la majorité chrétienne a intégré l’idée que l’État devait être un espace laïc. Loin d’être discriminatoire, la loi 21 vient étendre à toutes les religions une norme jusqu’ici réservée aux chrétiens.

À chacun son malaise

On fait grand cas du malaise que la loi provoque chez certaines musulmanes pratiquantes (les deux tiers des musulmans québécois ne sont pas pratiquants). Mais que dire du malaise alors ressenti par les chrétiens auxquels on a montré la porte des écoles et des hôpitaux pendant la Révolution tranquille ? La religion catholique était certes étouffante et misogyne. Elle était néanmoins constituée de femmes et d’hommes pour la plupart sincères et dévoués. Il est difficile de concevoir aujourd’hui l’ampleur du désarroi, du sentiment de rejet qu’ils ont ressenti, de mise au rancart de ce qui avait été, jusque-là, leur raison d’être.

Le malaise des femmes musulmanes voilées qui sont au centre du débat mérite notre empathie, c’est certain. Mais qu’en est-il des autres ? La majorité des Québécois, et en particulier les femmes québécoises, qui ont mené le combat contre le contrôle catholique de leurs choix et de leurs corps, voient dans le retour des signes religieux une régression, donc un retour du religieux et de ses symboles misogynes dans des services publics qui en avaient été libérés.

Et n’est-il pas frappant d’entendre un grand nombre de Québécoises venues d’Afrique du Nord intervenir dans le débat pour, non seulement appuyer la loi, mais demander qu’elle aille plus loin encore ? Pourquoi leur parole et parfois leur angoisse face à la normalisation dans l’État de signes religieux qu’elles estiment misogynes et qui leur rappelle l’oppression dont les femmes sont victimes dans leurs pays d’origine serait-elle de moindre valeur ?

On connaît bien le biais du juge Blanchard. C’est celui de la survalorisation des droits religieux au détriment de tous les autres. Une hiérarchie des convictions. Qu’il soit interdit aux employés de l’État d’afficher leurs convictions politiques, sociales, environnementales n’est pas, dans cet univers politico-juridique, une atteinte à leur liberté et à leur identité. Les convictions religieuses, même obscurantistes et contraires aux valeurs que l’État souhaite protéger et transmettre (égalité des sexes, primat de la science sur les superstitions), devraient l’emporter sur tout le reste. Cette bizarre certitude, récusée par les juges européens, constitue une des boussoles du droit trudeauiste.

Attendre du juge Blanchard, ensuite de ses collègues de la Cour d’appel, puis de la Cour suprême autre chose qu’une condamnation morale, pétrie de prétention, de notre histoire, de nos convictions et de notre combat contre l’arbitraire religieux serait faire preuve d’une grande naïveté.


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