Les déchireurs

Vous êtes au courant ? L’état des relations Québec-Canada n’est pas au beau fixe. « Dans les dernières décennies, le gouvernement fédéral a souvent agi unilatéralement, tantôt pour imposer ses volontés dans des champs de compétence provinciale, tantôt pour diminuer son financement aux provinces », nous apprend un document officiel.

C’est vrai ça. Juste pendant les toutes dernières années, Ottawa a refusé de rétablir son financement historique en santé, ce qui limite la capacité des provinces de bien pourvoir à leurs besoins. Mais de l’autre main, Ottawa a créé de toutes pièces ses propres programmes en santé. Il a décidé d’utiliser son superpouvoir, appelé « pouvoir de dépenser », pour rendre gratuits l’insuline pour les diabétiques, la contraception pour les femmes ainsi que les soins dentaires pour les aînés et les démunis.

Que de bonnes idées, sauf pour deux microbémols. D’abord, si le Québec et les autres provinces n’avaient pas jusqu’ici cru utile de développer ces programmes, c’est qu’ils ont d’autres priorités. Par exemple : réduire le nombre d’heures que passent les aînés sur des civières avant d’être soignés. En lisant un document un peu désuet qui s’appelle la Constitution, on pensait que ces choix déchirants sur quels services couvrir ou non revenaient aux provinces, pas au gouvernement fédéral.

Le second bémol est le suivant. Une des raisons pour lesquelles le Québec ne rembourse pas la totalité des soins dentaires et des médicaments est qu’il n’a pas les revenus nécessaires pour payer toutes ces factures. Si Ottawa décide de compenser ce manque, c’est parce qu’il a les sous, pensez-vous ? Même pas. Le fédéral est aussi, sinon plus, endetté que les provinces. Il décide donc d’être généreux avec nous, mais à même notre carte de crédit collective.

On connaît la chanson : Ottawa décide de venir se mêler de nos affaires, mais puisque nous sommes les prestataires de services, il faut quand même qu’on signe une entente. C’est comme ça en habitation, en infrastructures, et tout le reste.

La beauté du programme de soins dentaires concocté par Ottawa est qu’il n’a nullement besoin d’entente avec Québec pour s’appliquer. Via une compagnie d’assurances privée qui a obtenu le contrat fédéral, Ottawa rembourse directement les dentistes privés affiliés au programme. Les aînés québécois, attirés — on le comprend — par la perspective de soins dentaires à bas coûts, sont allés cogner à la porte des dentistes qui oeuvrent dans nos établissements publics, par exemple les CHSLD et les cliniques communautaires. Mais puisque ces derniers sont employés par l’État québécois, ils avaient la directive de ne pas embarquer dans ce stratagème. Scandale !

Un homme qui tient beaucoup à la condition dentaire des aînés, le député de Rosemont aux Communes, le néodémocrate Alexandre Boulerice, a monté le ton : « Ça prend une méchante gang de sans-coeur pour être capable de punir des gens, de faire mal à des gens comme ça, qui, autrement, auraient le droit d’avoir accès au dentiste ! » Je décode : la méchante gang de sans-coeur est, en l’espèce, les membres du gouvernement de la Coalition avenir Québec. Vlan : dans les dents !

Le sans-coeur-en-chef dans cette affaire, Christian Dubé, ministre de la Santé, a immédiatement réagi. Il a cédé. Et a donné aux dentistes salariés de l’État l’ordre immédiat de se conformer aux désirs de M. Boulerice, par ailleurs chef adjoint du Nouveau Parti démocratique (NPD). Oui, car c’est son parti qui a imposé à Ottawa la chouette idée de s’ingérer dans la compétence provinciale de la santé. Informé pendant le processus que la santé était de compétence québécoise, son chef, Jagmeet Singh, n’y est pas allé avec le dos de la fraise : « Est-ce que les aînés parlent de champs de compétence ou est-ce qu’ils disent : “je veux traiter mes dents, ça coûte trop cher et je ne peux pas” ? » Il a ajouté, mordant : « Dans ce cas précis, [le gouvernement Legault et Québec solidaire] ne sont pas liés à la réalité de la population du Québec. » Le NPD, lui, l’est. C’est en tout cas ce que lui dit son caucus du Québec, unanime. Ils sont un.

Boulerice a d’ailleurs intimé Trudeau de « rappeler le Québec à l’ordre ». Il voulait dire « aux ordres », donc aux ordres du souverain fédéral. Celui qui sait, celui qui décide, celui qui donne des ordres. « Province », au fond, signifie « vaincus ».

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Je reviens au document que je vous citais au début de cette chronique. Je l’ai trouvé sur le site du député Boulerice. On y lit entre autres ceci : « Une entente qui n’obtient pas le consentement du Québec n’est pas une entente du tout : c’est une mésentente. »

On y lit aussi : « Le Québec a simplement besoin d’assurances que le gouvernement fédéral va respecter les processus et politiques [pris] par le Québec. » Voilà une idée, qu’elle est bonne ! Encore : « Il est clair que des garanties données au Québec quant à l’asymétrie et quant au respect des juridictions provinciales pourraient considérablement contribuer à favoriser une plus grande coopération. » Que de sagesse ! « Une reconnaissance formelle et un respect pour le Québec pourraient contribuer à réduire les méfiances. » On ne saurait mieux dire.

Ces citations proviennent d’un monde révolu. Celui où le NPD, dans un bref moment de lucidité en 2005, en adoptant cette Déclaration de Sherbrooke, jugeait opportun de respecter la différence québécoise et, plus fondamentalement, le principe de division des pouvoirs inhérent à toute fédération qui se respecte. C’est une constante dans la politique canadienne : les seuls vrais fédéralistes sont les Québécois. Sans eux, le pays aurait été unitaire. Le respect du fédéralisme est donc consubstantiel au respect de la différence québécoise.

Le NPD et son ex-allié libéral fédéral n’en ont rien à cirer du fédéralisme et de la différence québécoise. Jagmeet Singh se pose en champion des déchirures. En proposant des politiques fédérales qu’il souhaite imposer au Québec, insultes en prime, il a déchiré la Déclaration de Sherbrooke. Il a ensuite déchiré l’entente qui le liait à Justin Trudeau, sans même l’aviser par téléphone qu’il allait procéder de la sorte.

La Déclaration disait pourtant vrai. L’irrespect pour le Québec provoque la mésentente. Et nourrit la méfiance. Lorsque le Québec sera enfin souverain, on pourra, dans un futur musée de l’indépendance, afficher dans un hall de la grande déchirure le portrait de ceux qui nous ont poussés vers la sortie. On y verra en bonne place celui de Jagmeet Singh avec, en mortaise, le profil du dernier spécimen de Neodemocratinus quebecensus, Alexandre Boulerice.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Petite semaine (intégral)

La Commission canadienne des droits choisit une petite fille voilée comme symbole des droits et libertés. (Et la photo est tirée d’une manif anti loi 21.)

Comment a été votre semaine ? Tranquille ? Moi aussi. Enfin presque. J’étais en vacandes à la plage à Old Orchard avec mes filles et j’ai momentanément mis de côté le roman que je lisais (Mille Secrets, Mille Dangers, d’Alain Farrah, très bon) pour fureter un instant sur Twitter. J’y ai vu que HEC a choisi de montrer une jeune femme voilée pour promouvoir une maîtrise conjointe avec l’Algérie.

Dans l’univers publicitaire canadien, la femme voilée est désormais la norme lorsqu’on veut affirmer diversité et ouverture. Le gouvernement canadien le fait systématiquement. Même dans une récente pub à la gloire des vétérans, une silhouette sur quatre était celle d’une femme strictement voilée. Le quart des vétéranes canadiennes étaient voilés ? Je l’apprends. C’est bizarre puisque les musulmans représentent tout au plus 4% de la population canadienne, donc les musulmanes 2%, les voilées moins de 1%.

La vogue s’étend au secteur privé, y compris au Québec, Une lectrice m’écrit: « je suis graphiste, et il m’arrive de me faire demander d’ajouter de la « diversité » dans des rapports annuels sur lesquels je travaille. Souvent, on veut des musulmans. Je tente ma chance, et je propose des femmes à la peau un peu plus foncée, mais sans voile. Cela ne passe pas, malgré que je dise à mon client qu’il s’agit d’une musulmane non voilée. » 

C’est au point où, à part le rare turban Sikh, le voile musulman est la seule conviction affichée dans ces pubs. On ne voit aucun anarchiste, aucun écologiste, aucun athée, aucun partisan des gaz bitumineux, voire des  Maples Leafs de Toronto, de Raël ou de la religion majoritaire des canadiens, le protestantisme, ou de la minoritaire, les anti-vax. Seul Allah a droit à son affichage, à même nos impôts.

Il m’arrive de dénoncer cette prime à l’Islam sur Twitter lorsque je la vois passer. (Remarquez, je ferais de même si on montrait un Curé dans une pub de Santé Canada, mais ils se font rares.) Mais je n’avais encore jamais vu une institution québécoise francophone tomber dans ce panneau. Que des Algériennes voilées fassent une maîtrise à HEC, bravo. Qu’on en voie dans une photo de classe, certes. Mais qu’une institution laïque, scientifique, vouée à l’égalité des sexes, choisisse sciemment une femme voilée pour se représenter, non. La jeune femme existe, je lui souhaite beaucoup de succès. Elle n’est pas en cause. HEC l’est.

HEC: un facteur aggravant

C’est répréhensible en soi. L’Institution est laïque, elle n’a à normaliser dans ses pubs aucune conviction, politique ou religieuse. Le facteur aggravant en l’espèce est que la pub soit destinée à l’Algérie, où l’imposition du voile par les intégristes a laissé des traces. Parlez-en à Leila Lesbet, enseignante et féministe québécoise qui a quitté son Algérie natale en 2002 lorsque les intégristes l’ont menacée de mort. Elle dénonce « l’ignorance abyssale » de HEC face à l’histoire algérienne récente. « Des milliers de femmes, de jeunes filles et d’adolescentes ont été violées, tuées, égorgées, éventrées, mutilées de la façon la plus barbare qui soit et c’est ce symbole, dont nous gardons les stigmates à jamais et qui fait partie nos plus douloureux cauchemars, qui a été choisi par HEC Montréal.  » Cette « décennie noire » s’est terminée en 2002 et le voile n’est pas légalement obligatoire en Algérie. Mais il y a trois ans, 10 jeunes algériennes se sont suicidées, ne laissant qu’un message: au lieu d’une corde pour se pendre, elles avaient utilisé leurs hijabs. Cela a lancé un mouvement, « les prisonnières du hijab », des femmes affirmant que la pression pour son port est omniprésente, emprisonnante.

Un enseignant de HEC me fait parvenir ce témoignage:

J’enseigne depuis plus de 6 ans en Algérie dans les villes d’Alger, d’Oran et de Sétif et je peux dire que la majorité de mes étudiantes du niveau BAA ne portent pas de hijab. Ce qui n’est pas évident en Algérie.

J’ai créé une académie (Académie Evidencia) qui offre des formations professionnelles (MBA Corporate) en Algérie et plusieurs de nos participantes ne portent pas le hijab, surtout provenant du monde des affaires.

Après avoir donné plus de 200 cours à HEC dans différents programmes à plus de 9 000 étudiant(e)s, je peux compter sur les doigts de mes deux mains, le nombre d’étudiantes qui portaient un hijab. Par contre, j’ai eu des centaines d’étudiantes musulmanes qui ne le portaient pas. Je ne vois donc pas le but de faire un lien entre nos étudiantes musulmanes et le fait de porter un hijab.

Contrairement à la situation algérienne, à Montréal le voile, selon une intervenante interrogée par Le Devoir, peut être « un symbole féministe ». Je n’en doute pas un instant. Des femmes peuvent porter le voile pour se distinguer, pour fuir l’hypersexualisation, pour faire un pied de nez à  l’Occident, à François Legault, à leur famille non pratiquante, parce qu’elles trouvent ça beau, pratique, ou plus simplement parce qu’elles sont dévotes. Tous les cas de figure existent. Y compris celui du père montréalais d’origine algérienne reconnu coupable l’an dernier d’avoir voulu tuer ses quatre filles car elles souhaitaient « s’habiller comme des québécoises ». Ce despote domestique était d’avis que le voile signifiait, comme le disent les Imam, modestie et soumission. Un écho de l’assassinat de trois jeunes Montréalaises (et de leur belle-mère) en 2009 par leurs parents d’origine afghane, les Shafia, mécontents des comportements de leurs filles. Bref, le voile choisi — féministe ou religieux — et le voile contraint — y compris violemment — cohabitent à Montréal. On entend des professionnelles en hijab nous dire combien elles sont libres et heureuses de le porter. La raison pour laquelle celles qui le portent contre leur gré ne sont pas citées dans les médias est évidemment parce qu’elles craignent les représailles de leurs tourmenteurs.

Mon estimée collègue Pascale Navarro estime que chaque fois qu’on soulève cette question, ce sont les femmes qui trinquent. Elle n’a pas tort. Mais si on ne dit rien alors qu’on assiste à la généralisation du voile dans des publicités gouvernementales (et privées), ne donnons-nous pas aux intégristes des outils supplémentaires ? En faisant une norme publicitaire de la musulmane voilée ne mettons-nous pas l’épaule à la roue du voile contraint ? Ne permettons-nous pas à l’Imam, au père ou au grand frère de dire aux musulmanes: tu vois, même la CBC, même la Banque, même HEC disent que c’est bien, le voile !

Disponible en versions numériques et AudioLivres.

Un tweet, une nouvelle, des insultes

Alors, bon, comme je vous le disais, j’étais en vacances et j’ai écrit un tweet. Un excellent quotidien montréalais a décidé d’en faire une nouvelle. Cela m’a un peu étonné, mais, bon, pourquoi pas ? Mon tweet a ainsi été vu 300 000 fois. Non, mais, rendez-vous compte: c’est autant que les cotes d’écoute de L’île de l’amour.

Quoi d’autre ? Ah oui, j’ai été insulté par quatre plumes du quotidien La Presse. Pas contredit, ce serait normal. Mais insulté. C’est beaucoup. D’abord, Yves Boisvert a affirmé dans un gazouillis que ma position « subodore l’opportunisme politique ». D’ordinaire champion de la présomption d’innocence pense que je ne crois pas vraiment ce que je dis. Comme j’aime débattre mais pas insulter, j’ai répondu que je lui reconnaissais « le droit de choisir d’être mesquin ». Suis-je allé trop loin ?

Sa collègue Rima Elkouri a eu la bonne idée de consacrer une chronique à la jeune femme sur la photo de HEC ; elle est super sympathique. Rima m’a aussi mis en contradiction avec une citation de mon livre Nous de 2007 où je me disais non préoccupé par la présence du voile ; c’est de bonne guerre. C’est en 2010, à l’occasion d’une pétition lancée par le grand Guy Rocher, que je me suis rangé au principe que les employés de l’État ne devaient afficher aucune conviction. Je m’en suis alors expliqué sur mon blogue, toujours en ligne.

Maniant l’ironie, Rima m’a écrit : « Votre féminisme m’émeut. » J’ai répondu que son « absence de compassion pour les femmes victimes du voile contraint en Algérie et à Montréal me désole ». Elle a attiré mon attention sur le livre, La liberté n’est pas un crime (disponible ici), qu’elle a coécrit pour dénoncer le voile contraint en Iran ; je l’en ai félicitée. Mais elle m’a accusé « d’instrumentaliser » les femmes voilées ; je n’ai pas compris en quoi je les instrumentalisais davantage qu’elle, puisqu’on écrit tous les deux sur le sujet.

Puis, le chroniqueur Marc Cassivi m’a aussi accusé « d’opportunisme ». Détail amusant: il ne m’a pas nommé, mais a parlé de « s’enliser ». C’est comme un jeu de mots, voyez-vous ? Mais je passe l’éponge car il est le conjoint de Rima et on sait que la solidarité du couple nous pousse parfois à surréagir. Parlez-en à Will Smith !

Le quatrième est un collaborateur régulier du grand journal de la rue Saint-Jacques : Jocelyn Maclure. Homme brillant, il dirige une chaire de philosophie à McGill. Lui m’a traité d’islamophobe ; je lui ai demandé s’il comprenait que c’était un synonyme de raciste et qu’il qualifiait ainsi quelqu’un qui a simplement un point de vue sur la laïcité différent du sien. Il ne s’est pas rétracté. Remarquez, je prends la chose avec philosophie.

Je vous raconte tout ça parce que je lis tous ces gens avec intérêt et suis d’accord avec leurs écrits, selon les signatures, entre, disons, 51 et 95% du temps. En particulier lorsqu’ils dénoncent la montée de l’invective sur les réseaux sociaux.

Ah, j’oubliais. Le député fédéral de Rosemont et no 2 du NPD, Alexandre Boulerice, m’a demandé dans un gazouillis si j’étais parano, ou catho. Il m’a appris qu’il avait apostasié. Je lui ai confié que j’étais athée. Puis il s’est étonné que j’affirme que les religions ne sont pas fondées sur la science. Il semblait en douter, en tout cas dans le cas de l’Islam. Pour finir, je lui ai demandé ce qu’il pensait de deux publicités canadiennes récentes, dont une de la Commission des droits, qui montrent de façon positive des fillettes voilées. J’ai posé la même question à Rima.

J’attends leurs réponse. Je comprends que ça demande réflexion. Tiens, j’ai une idée. Le sept septembre se tiendra à Montréal le lancement du livre « Lever le voile » de Yasmine Mohammed, la canadienne forcée de porter le voile intégral par son mari et qui dirige maintenant un réseau de femmes libérées du voile contraint, y compris chez nous, « Forgotten Feminists ». Ce lancement serait une chouette occasion pour qu’Alexandre, Yves, Jocelyn et Rima viennent célébrer avec moi le courage de ces femmes et qu’on en profite pour définir une position commune sur l’opportunité de montrer des petites filles voilées dans des pubs gouvernementales. Je suis certain qu’on peut s’entendre.

Marc: tu peux venir aussi.

(Une version plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)


Français : Orwell hante Ottawa

Dans le roman-phare de George Orwell, 1984, le citoyen Winston a un doute. Il entend que son pays, l’Oceania, est depuis toujours l’alliée de l’Estasia dans une guerre contre l’Eurasia. Mais Winston a la certitude d’avoir précédemment entendu son gouvernement lui dire le contraire. Qu’il était l’allié de l’Eurasia dans sa guerre contre l’Estasia. Mais puisque toutes les archives ont été modifiées, il ne peut en faire la démonstration.

La députée libérale fédérale de Saint-Laurent, Emmanuella Lambropoulos, est le Winston du Parti libéral du Canada. Pierre Trudeau avait dit de la loi 101 qu’elle conduirait le Québec « à l’âge des ténèbres». Mme Lambropoulos est certaine d’avoir entendu Justin Trudeau affirmer qu’un renforcement de la loi 101 équivaudrait « à punir les Québécois francophones qui veulent que leurs enfants développent une capacité en anglais». Elle jurerait avoir vu son actuel leader parlementaire, Pablo Rodriguez, accuser les séparatistes de vouloir « tracer des barrières sur la base de la langue, sur la base de la culture, sur la base de la couleur » lorsqu’ils ont voulu conditionner la citoyenneté à une connaissance du français au Québec.

(Une version légèrement écourtée de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Normal, alors, que Mme Lambropoulos ait traité dans un tweet les péquistes de « racistes » et que personne au PLC ne l’ait semoncé, surtout pas la présidente du PLC au Québec qui jugeait dans son propre tweet, comme tout le monde au PLC, la loi 101 comme « oppressive».

La réplique de Big Brother

Même une écoute attentive du discours du trône du 23 septembre n’aurait pas permis à la députée d’entrevoir l’ampleur de la secousse à venir. Le texte annonce pour la première fois que le Canada doit faire la promotion du français au Québec. Mais nulle part n’est mentionnée la loi 101, ni surtout une expression qu’il faudrait désormais considérer comme sacrée: « le déclin du français ».

C’est pourquoi la députée pensait être respectueuse de la ligne du parti lorsqu’elle a mis en cause, sous la forme interrogative et entre guillemets aériens, le « mythe du déclin ». La question était posée au Commissaire aux langues, Raymond Théberge, qui semblait aussi continuer à vivre dans le monde d’avant. Il n’a pas utilisé le mot déclin pendant l’ensemble de son témoignage et fut incapable d’en faire la démonstration.

Et il faut dire, à la décharge de la députée, que le courant était fort. Selon un sondage de 2018, 66% des Anglo-québécois, qui forment l’essentiel de son électorat et de celui de ses collègues libéraux de Montréal, affirmaient que le français n’avait aucunement besoin de protection. Au contraire, insistaient 62% d’entre eux, c’est l’anglais qui était menacé au Québec.

Puis, Big Brother s’est abattu sur Mme Lambropoulos. Mélanie Joly, qui n’avait rien trouvé à redire lorsque Pablo Rodriguez s’acharnait sur le Bloc, se découvrait « stupéfaite » qu’une députée d’un comté du West-Island puisse mettre en cause cette vérité de tout temps admise au PLC que le français est en déclin au Québec. D’ailleurs, dans une opération orwellienne typique, les comptes Twitter et Facebook des élus et apparatchiks libéraux fédéraux furent l’objet d’une purge de premier ordre. Des excuses ont été dictées aux fautifs (ici, aux fautives) sans qu’on soit complètement convaincus de leur sincérité.

La zizanie en vue ?

Mon collègue chroniqueur du Devoir, Konrad Yakabuski, nous informait ce samedi qu’en «faisant les yeux doux aux électeurs francophones du Québec, M. Trudeau risque de susciter une révolte au sein de son propre caucus. Pour certains députés libéraux anglophones, l’idée de céder du terrain sur un principe aussi fondamental que celui de la dualité linguistique ne passe tout simplement pas.» La dualité étant la politique mettant sur le même pied la minorité anglophone du Québec et les minorités francophones hors-Québec, un dogme fondateur du trudeauisme. Yakabuski note au sujet des milliers d’ex-Montréalais qui ont fui vers Toronto après l’adoption de la loi 101 : «pour eux, l’appui de M. Trudeau à la loi 101 ne constitue rien de moins qu’une trahison.»

Orwell s’est également invité au Parti conservateur. Là non plus, on n’avait jamais entendu un responsable national parler du « déclin » du français ou de la nécessité pour Ottawa de soutenir le français au Québec. Dans un discours étonnant, le nouveau chef Erin O’Toole est allé plus loin que n’importe quel leader fédéraliste du Canada – et du Québec – en utilisant comme argument clé la minorisation des francophones de langue maternelle sur l’île de Montréal. Il a aussi directement mis en cause l’équivalence fautive entre les deux minorités, l’anglophone baignant dans un continent partageant sa langue, la francophone, non.

Certes, M. O’Toole aurait pu ne pas tenter de nous faire croire que John A. Macdonald était francophile, lui qui a ordonné la pendaison de Riel et traité tous les francophones de « chiens ».  Pour le reste, O’Toole semble annoncer même une adhésion aux demandes du Québec en immigration que ses prédécesseurs ont toujours rejetées.

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Le monde d’avant de Jack Layton

Nous serions dans une situation inédite à Ottawa où l’opposition, majoritaire, pourrait forcer les libéraux à adopter les mesures promues depuis des années par le Bloc et réclamées par la CAQ, si ce n’était de la volte-face, orwellienne aussi, du NPD.

Jack Layton. Sur la citoyenneté, le NPD lui tourne le dos.

Dans le monde d’avant, Jack Layton appuyait l’idée de conditionner la citoyenneté canadienne au Québec à une connaissance du français.

(Précisons: il ne s’agit pas ici de connaître le français au point d’entrée, ce qui est un autre débat. Non, il s’agit de faire en sorte que ceux qui sont résidents permanents au Québec depuis 4 ans et qui demandent leur citoyenneté, soient tenus de passer un examen de français. En ce moment, ils peuvent choisir entre un examen de français ou d’anglais.)

Dans le monde d’après, le NPD estime qu’il s’agit d’une «approche qui divise et qui exclut les nouveaux arrivants». La déclaration, écrite, ne provient pas du député néo-démocrate Matthew Greene, qui a pris l’habitude d’accuser les députés du Bloc d’être des « suprémacistes blancs ». Non, elle vient du seul député restant du parti au Québec, Alexandre Boulerice. Lors d’un débat en chambre cette semaine, M. Boulerice a d’ailleurs tout fait pour minimiser l’existence d’un quelconque déclin du français au Québec, reprenant mot à mot les arguments jovialistes avancés jusqu’à récemment par Jean Charest ou Philippe Couillard.

Refusant désormais une approche asymétrique  pour l’obtention de la citoyenneté canadienne au Québec, le NPD a cependant omis de purger ses archives. On retrouve toujours en ligne sa déclaration ‘Déclaration de Sherbrooke’ de 2005 affirmant que «le NPD croit qu’un fédéralisme asymétrique est la meilleure façon de conjuguer l’État fédéral canadien avec la réalité du caractère national du Québec.»

Heureusement, au Québec dont la devise est « Je me souviens», il nous reste un peu de mémoire. Nous jugerons les partis fédéraux ni à leurs retournements, ni à leurs discours ou promesses, mais à leurs actes. Nous ne serons les Winston de personne.

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