Macron: ingérence et indifférence (Version intégrale)

On doit reconnaître au président français, Emmanuel Macron, un talent hors-normes : il sait se rendre impopulaire. Si les deux élections présidentielles qui l’ont porté et maintenu au pouvoir avaient été des référendums sur ses qualités à lui, il aurait mordu la poussière. Il n’est président que parce que les Français l’estimaient moins dommageable à leur pays que la seule autre option disponible en fin de parcours: Marine Le Pen. En 2022, il avait fédéré, contre elle, 59 % des voix. Qu’a-t-il fait de ce tremplin ? À l’élection législative qu’il a lui-même provoquée, en juin pour obtenir une « clarification », il l’a obtenue : seulement 23% des électeurs ont appuyé son parti.

Il n’avait posé aucun geste, depuis qu’il occupe cette fonction, qui puisse le rendre impopulaire auprès des nationalistes québécois. Il nous avait même envoyé, en mars dernier, un premier ministre, Gabriel Attal, qui avait su montrer à la fois l’importance qu’il accordait au Canada, pays de l’Otan et du G7, et le biais favorable, institutionnel et historique, de son pays envers le cas québécois. À Ottawa, aux côtés de Justin Trudeau, il avait déclaré son appui à la politique de la « non ingérence et de la non indifférence » avec aplomb et sérénité. Le minutage de sa présence en terre fédérale et québécoise était, également, conforme au jeu d’équilibre construit au cours des décennies.

En quelques heures, Emmanuel Macron allait démontrer, par ses paroles et par ses gestes, qu’il n’a rien à cirer de cet équilibre. Il faut savoir gré au collègue Louis Blouin, de Radio-Canada, de lui avoir posé toutes les questions qui comptent, avec des relances de bon aloi.

Des paroles

L’entrevue accordée par le président, lorsqu’on l’écoute dans son intégralité, se déroule comme le parcours de l’éléphant dans le magasin de porcelaine.

Blouin lui demande d’abord, sur la question du français, s’il est d’accord avec le gouvernement québécois qui, dans le contexte nord-américain, prend des mesures contraignantes, sur l’affichage ou sur les inscriptions aux institutions anglophones.

Pas question, répond le président, de se mêler des décisions que prennent souverainement chaque gouvernement. Donc : neutralité stricte. Bien.

Blouin l’interroge ensuite sur la fragilité de son avenir politique, à lui et à Justin Trudeau. Là, le président des Français sort de sa neutralité pour, essentiellement, appeler les Canadiens à voter pour son ami : « j’ai beaucoup d’estime et de respect et de l’amitié pour votre premier ministre et pour tout ce qu’il a fait pour le Canada et moi je crois que le chemin qui est le sien, qu’il vous a proposé et que vous avez validé à plusieurs élections est le bon, c’est-à-dire celui d’une économie ouverte, dynamique, innovante et qui va vers la décarbonation. » Voilà un homme qui parle franchement. On sait à quoi s’en tenir. Pierre Poilièvre aussi.

Le journaliste-à-lunettes cherche ensuite à trouver une clarté semblable au sujet de la non-ingérence et de la non-indifférence.  Macron, d’abord, pense qu’il va s’en tirer en patinant. Blouin le relance en lui faisant remarquer que ses prédécesseurs n’avaient pas eu cette réticence.

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Réponse : « C’est bien que des prédécesseurs aient fait cela, mais ai-je besoin de le faire aujourd’hui ? En vérité, dans un contexte politique qui n’aura échappé à personne je n’ai pas envie d’interférer dans votre contexte politique national, justement par respect et par estime et je pense que le rôle du président Français dans un moment où les esprits s’embrasent, ce n’est pas de venir rajouter de la complexité ou de l’émotion. »

Voilà qui est intéressant. Donc, lorsque tout est calme, on peut afficher son « non indifférence » envers le Québec. Mais quand ça chauffe, alors, non, on ne va pas s’en mêler.  N’est-ce pas justement dans ces moments qu’on teste la valeur de ses vrais amis ?

Mais peut-être qu’Emmanuel Macron n’est pas, justement, un vrai ami du Québec. Blouin lui a demandé, dans sa question, s’il n’était pas, comme Sarkozy (qui, doit on le mentionner, est un conseiller fréquent de son successeur) franchement favorable à l’unité canadienne.

« Pas du tout » répond d’abord Macron. « Moi, je ne suis pas là pour donner aux Canadiens des leçons et leur dire pour quoi je serais ». Ah. On respire. Mais pas longtemps. Le rôle du président, dit-il ensuite en nous donnant une leçon en en nous disant pour quoi il est, est « de dire, au fond, vous avez un modèle qui est le fruit de l’histoire. Il y a toujours une tension constructive. Dans ces tensions, il y a toujours quelque chose de fécond, et la France, elle regarde avec beaucoup – oui – d’amitié, d’affection et aussi de fascination le Canada ». Le rôle du président, ajoute-t-il, « c’est d’expliquer que si chacun s’y retrouve, c’est une bonne solution, dans un monde percuté dans les guerres. »

Oh là là. On n’est effectivement plus du tout dans la non ingérence et la non indifférence. On est carrément dans l’ingérence et dans l’indifférence. Emmanuel Macron vient de nous faire une pub pour le fédéralisme. Il vient de dire à François Legault que le Canada, ce pays des « tensions fécondes », « c’est une bonne solution » car il constate, lui, que « chacun s’y retrouve ».

Des gestes

On aura évidemment remarqué que sa visite éclair aura été complètement dominée par son volet fédéral. Macron n’est évidemment pas responsable de la volonté d’Ottawa de marginaliser le Québec. De source française, on m’informe que le vœu d’origine de l’équipe Trudeau était que Marcon ne mette tout simplement pas les pieds au Québec. Il a refusé. Bien. Ce qui montre qu’il avait le choix, en dernière instance, et qu’il aurait pu imposer, comme ses prédécesseurs, sa volonté : une fois le volet fédéral terminé, on va au Québec – et la plupart du temps à Québec – en montrant ainsi de façon tangible son amitié et son respect.

Mais l’équipe Trudeau, et ce bien avant que Legault ne réclame son renversement par le Bloc, a déterré une vielle tactique de l’ère de Jean Chrétien qui fait de Montréal une ville fédérale. L’invité étranger est accueilli dans la capitale fédérale, Ottawa, puis on lui organise un dîner d’État dans la métropole fédérale, Montréal.  Voyez comme c’est pratique ? On est au Québec ! Reste à inviter les provinciaux à une rencontre en tête-à-tête dans un hôtel et leur réserver quelques places au dîner, et le tour est joué ! (Ne leur envoyer l’invitation que pendant la nuit est une innovation de Trudeau, je ne me souviens pas que Chrétien soit allé si bas.)

Évidemment, ça ne fonctionne que si l’invité accepte de tomber dans ce panneau. Emmanuel Macron a été parfaitement informé par ses diplomates de la signification de chacun de ces choix. Il a décidé d’afficher clairement son indifférence envers le Québec et son ingérence, pro-Trudeau et pro-fédérale, dans nos affaires internes.

Il a, aussi, fait le choix de se mettre en porte-à-faux avec plusieurs acteurs de la vie politique française. Son ancien premier ministre, Gabriel Attal, candidat à la prochaine présidentielle, pourrait décider de le contredire sur ce point. Son actuel premier ministre, Michel Barnier, un gaulliste qui garde un souvenir ému du discours du balcon, pourrait cette semaine même, lors de sa rencontre avec François Legault, jouer une note détonante. Les chefs des deux partis d’opposition à l’Assemblée nationale, à gauche Jean-Luc Mélenchon et à droite Marine Le Pen, sont également au diapason du discours d’Attal, et non de celui de Macron. Ce sujet n’est évidemment pas au-dessus de la pile de leurs préoccupations, loin de là. Mais si Macron cherchait un sujet d’isolement politique de plus, il vient de le trouver.

Realpolitik

J’entends les railleurs affirmer que toutes ces questions n’ont pas la moindre importance et ne sont que l’expression de frustrations provinciales. Les grandes personnes, elles, comme Macron et Trudeau, ancrent leurs positions dans le réel.

Il est vrai qu’autour de la table du G7 et de l’OTAN, c’est avec le Canada que le président français travaille. À l’époque de Brian Mulroney ou de Jean Chrétien,  on aurait admis que leurs voix pesaient, lorsqu’il était question de bâtir des alliances. Mais peut-il sérieusement nous affirmer que Justin Trudeau est d’une quelconque utilité face à Joe Biden ou à Vladimir Poutine ?

Parlons-en, du réel. Lorsque le président français regarde froidement les chiffres, il sait qu’en matière d’investissement, l’essentiel de l’investissement canadien en France est québécois, et que l’essentiel de l’investissement français au Canada est au Québec. En matière de commerce, l’essentiel des ventes françaises au Canada va au Québec, et l’essentiel des ventes canadiennes en France viennent du Québec. En matière de tourisme, l’essentiel des touristes canadiens en France sont Québécois, et que l’essentiel des touristes français au Canada vont au Québec. Le même constat s’impose en éducation, en recherche, sociale et scientifique.

Je terminerai avec une anecdote. Préparant en 1994 le voyage qu’allait faire Jacques Parizeau à Paris, j’avais demandé à Pierre Bourgault de préparer la portion historique du discours qui serait prononcé à l’Assemblée nationale française. Il me remit sa copie, impeccable. Mais il y avait ce passage, que je ne pouvais utiliser, vous aller voir pourquoi, mais qui ne manquait pas de vérité.

Je cite de mémoire : « On a trop dit que la France avait abandonné le Québec au moment de la conquête. Elle était occupée à plusieurs conflits simultanés et on peut comprendre les difficiles décisions prises à l’époque.  Mais si demain les Québécois décidaient de se donner un pays, et que la France n’était pas à ses côtés en ce moment crucial, on ne le dirait jamais assez ! »

Emmanuel Macron a choisi son camp. C’est son droit. Baigner dans l’impopularité lui sied bien. Pour le Québec, ce n’est qu’un bref mauvais moment à passer.

(Une version courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir et dans Le Figaro.)

Les accents gaulliens de Gabriel Attal

Les parlementaires québécois suivaient avec attention, jeudi, le discours du premier ministre français. Les mots choisis étaient forts, offrant aux liens franco-québécois une couleur d’éternité, de jeunesse éternellement renouvelée. Il se passa quelque chose lorsque l’invité d’honneur déclara ce qui suit : « Certains pensaient sans doute que le français avait pour vocation à disparaître de la carte de l’Amérique du Nord. Ils ne connaissaient pas les Québécois… »

Il ne put finir sa phrase tant les parlementaires exprimèrent spontanément, et bruyamment, leur accord. On n’en parle jamais, mais tapi au fond de la conscience québécoise se cache le sentiment profond d’être des rescapés de l’histoire, des évadés de la disparition, des survivants. Il suffit que quelqu’un nous le rappelle pour que jaillisse une fierté venue du fond des temps.

De Gaulle avait soulevé une foule de 10 000 personnes réunie à la grande place d’Expo 67 en usant de mots semblables, sur le risque de défaite définitive auquel ont fait face les habitants de la Nouvelle-France, une fois soldée la conquête anglaise. « On pourrait croire que ce passé ayant été marqué d’une telle douleur, Montréal aurait perdu son âme française dans le doute et dans l’effacement, a-t-il dit. Miracle ! Il n’en a rien été. »

L’amitié de la France, la fraternité, le commerce et tout ça, c’est bien, c’est bien. Mais il y a mieux. Beaucoup mieux. Avant de Gaulle, aucun chef d’État étranger n’avait démontré autant d’égard envers les représentants des Canadiens français — Jean Lesage, Daniel Johnson — que lui. Sa venue au Québec en 1967 représentait pour les francophones, au complexe d’infériorité patent, économiquement dominés, linguistiquement opprimés, politiquement marginalisés, l’inédite reconnaissance, par un géant de l’histoire, de leur valeur.

À Québec, puis tout le long du Chemin du Roy, il a vanté à chaque discours la résilience canadienne-française — « une persévérance inouïe », disait-il — à travers deux siècles d’isolement. De Gaulle venait dire aux Québécois qu’il reconnaissait non seulement la force dont ils avaient fait preuve dans l’histoire, mais l’éclat de leur renaissance, depuis le début des années 1960. Il allait jusqu’à leur dire que, si la France voulait se tenir aux côtés de ce nouveau Québec, c’est aussi qu’elle avait besoin de lui, de sa modernité, de sa jeunesse, de son énergie, pour construire de concert un avenir francophone commun. Bref, le général offrait aux Québécois ce dont ils étaient le plus assoiffés : le respect.

Le discours de Gabriel Attal a repris ces thèmes, vantant en particulier la jeunesse québécoise, le sang des jeunes soldats, notamment du 22e Régiment, versé pour contribuer, deux fois, à sauver la France. Du respect, et de la reconnaissance. Voilà encore, pour les Québécois de 2024, des denrées rares.

Ce serait déjà beaucoup. Mais il y a aussi, plus rare encore, la contrition. Lorsqu’avec « Vive le Québec libre ! », de Gaulle a commis, du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, une des plus grandes ingérences dans la vie d’un pays allié de l’histoire des démocraties, il en était à sa troisième visite. Il était d’abord venu après la libération, en 1944, puis en 1960, juste avant l’élection qui allait porter au pouvoir les révolutionnaires tranquilles.

Ce séjour l’emmena devant le monument des plaines d’Abraham qui commémore le combat de 1759, celui qui fera qu’on ne parle plus de la Nouvelle-France qu’au passé. Alors que le grand Charles tenait la pose pendant les discours d’usage, revenant sur le récit des combats, son aide de camp, François Flohic, entendit l’aide de camp du lieutenant-gouverneur du Québec, le colonel Martin, lui glisser à l’oreille : « C’est alors que vous autres, maudits Français, vous nous avez abandonnés ! » Flohic, sonné, relata peu après l’anecdote à son président.

Il ne le prend pas mal, car il partage cet avis. « Louis XV avait bien les moyens d’envoyer d’autres troupes après la mort de Montcalm, pour permettre à Lévis de l’emporter sur les Anglais, confia-t-il à un diplomate en juillet 1967. Il a eu la légèreté de céder à la dérision de la Cour, qui se moquait, comme Voltaire, de “quelques arpents de neige vers le Canada”. Il a abandonné nos soixante mille colons à leur sort. C’est une action peu honorable, il fallait l’effacer. »

Gabriel Attal a entamé son discours en évoquant Cartier et Champlain. Prisonnier de la chronologie, il ne pouvait éviter ce moment douloureux. Il le fit en citant René Lévesque, qui parla « de deux siècles où se construisit un fossé d’ignorance et de méconnaissance ». Attal a enchaîné : « Une éclipse, de deux siècles. Une éclipse coupable. » La beauté de cette prise de culpabilité tient au fait qu’elle n’était ni attendue ni nécessaire. Donc, généreuse. Une vieille querelle, une vieille rancoeur, oubliée en 2024, mais toujours vivace en 1967. Le maire Jean Drapeau avait fait preuve d’un cran surhumain en répliquant à de Gaulle, le surlendemain de son envolée du balcon : « Nous avons appris à vivre seuls pendant deux cents ans d’abandon. » Il rappela que, dans l’élite française, le sort du peuple québécois « n’a jamais fait, jusqu’à vous, Monsieur le Président, l’objet d’un intérêt particulier ». Donc, « il n’y a pas de gratitude à souligner envers les gouvernements français successifs ». Dur.

Les vérités ont donc toutes été dites il y a bientôt 60 ans. Il fallait au plus jeune premier ministre de l’histoire de la République française — à ses conseillers et à ses scribes — une profondeur de vue, une volonté d’aller au fond des choses, une connaissance fine, peut-être, de la psyché québécoise, pour choisir d’insérer dans un discours par ailleurs très moderne ces balises historiques qui ont peu à voir avec les transactions, contrats ou bonnes manières, et tout à voir avec l’ancrage historique qui font que deux nations ont forgé ensemble, à travers drames, déchirements et raccommodements, une relation d’une épaisseur telle qu’elle permet à M. Attal d’annoncer que « rien ni personne ne pourra la rompre », car cette éclipse ancienne, « je le crois très profondément, jamais ne se reproduira ». Le Général serait fier de lui.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)