Dans les épisodes précédents, nous avons vu comment l’opinion avait évolué pendant la campagne, autour des questions référendaires et d’intégrité, nous avons tenté de suivre les électeurs passant du PQ aux autres partis ainsi que les motivations sur les enjeux et avons examiné l’hypothèse d’un PLQ accroché durablement au pouvoir.
Mais deux analyses publiées ces derniers jours révèlent qu’un fait majeur de l’élection tient, non au succès du PLQ d’attirer de nouveaux électeurs, mais essentiellement à l’incapacité du PQ à garder ses électeurs francophones de 2012.
Il y a dans ce phénomène deux explications: le transfert de voix du PQ vers la CAQ et QS, et, sans doute plus important, la chute de la participation au vote.
Au global, il y a eu aux urnes le 7 avril 130 000 personnes de moins qu’en 2012. Mais ce chiffre cache une variation plus forte et plus intéressante: la participation a augmenté chez les non-francophones et a baissé chez les francophones.
Des non-francophones aussi mobilisés qu’au référendum
Dans son texte de ce samedi dans La Presse, Le vote, la Charte, nous et les autres, la sociologue de l’UdeM Claire Durand utilise les résultats électoraux pour tirer cette conclusion:
les non-francophones se sont mobilisés plus fortement dans cette élection que dans toutes les élections qui ont eu lieu depuis le référendum de 1995. De plus, leur vote est redevenu très homogène.
En 2012, ils avaient voté PLQ à hauteur de 73%. En 2014, leur vote pro-libéral fut de 93% ! Il n’y a aucun doute que l’effet combiné de la crainte référendaire et de la Charte ont propulsé le vote non-francophone à ce niveau record. Dans les château-forts libéraux, cela s’est traduit par une hausse des majorités. Cela n’a pas d’impact sur le résultat de l’élection, car ces circonscriptions étaient déjà libérales.
Mais cela a aussi contribué à la défaite de péquistes dans trois comtés linguistiquement mixtes. Durand:
Le PQ a perdu trois circonscriptions au PLQ dans la région de Montréal, soit Crémazie, Laval-des-Rapides et Sainte-Rose. Toutes ces circonscriptions se caractérisent par la présence d’une forte proportion de personnes de langue maternelle autre que française, soit 26% dans Sainte-Rose, 30% dans Laval-des-Rapides et 32% dans Crémazie. Dans ces circonscriptions, la participation a diminué moins que dans l’ensemble de la province et, dans Laval-des-Rapides et Sainte-Rose, la proportion de votes pour le PLQ a augmenté plus que dans l’ensemble du Québec.
Il y a donc, dans le 41% de vote libéral et dans les victoires montréalaises, un élément exceptionnel de mobilisation. C’est bon à savoir.
Mais le déplacement de ce vote non-francophone, pour spectaculaire qu’il soit, n’a eu qu’un impact à la marge sur la défaite du 7 avril. Le vrai impact se trouve dans le comportement du vote francophone.
Des péquistes qui font l’élection buissonnière
Sur son blogue de L’actualité, Alec Castonguay, dans Les péquistes à la maison, les fédéralistes motivés, démontre froidement que le Parti québécois a perdu l’essentiel de ses batailles dans des comtés francophones, non pas parce que ses adversaires ont augmenté leur vote, mais pour la simple raison que ses propres électeurs péquistes de 2012 ne se sont pas présentés aux urnes.
Ainsi, écrit Castonguay:
Le PLQ a soutiré Sherbrooke et Saint-François au PQ, même s’il a obtenu moins de votes qu’en 2012.
Sur les 8 comtés enlevés au PQ par la CAQ, le parti de François Legault a obtenu moins de voix qu’en 2012 dans… 7 circonscriptions !
Ce tableau montre une partie du phénomène: c’est en perdant des votes que le PQ est passé en-dessous de ses opposants libéraux ou caquistes (sauf Saint-Jean resté péquiste).
J’ai poussé un peu plus loin l’analyse comparative 2012/2014 pour constater qu’en effet, les seuls cas où le PLQ et la CAQ ont battu le PQ en obtenant davantage de voix que le candidat péquiste n’en avait eu en 2012 sont Abitibi-Est, Crémazie, Laval-des-Rapides, Roberval et Sainte-Rose. Il n’y a cependant pas augmentation de la participation.
Dans les trois cas montréalais, l’hypothèse plausible est que la baisse de participation des électeurs francophones péquistes a été surcompensée par la mobilisation des électeurs non-francophones libéraux.
Mais dans 19 des 21 autres circonscriptions autres perdues par le Parti québécois, le candidat gagnant a eu moins de voix que le péquiste n’en avait eues en 2012. Et dans 20 de ces 21 cas (sauf Ungava), le taux de participation a chuté.
Dans ces 20 cas l’élément central semble être la baisse de la participation. L’évasion des électeurs péquistes. On le constate en calculant le nombre d’électeurs disparus entre 2012 et 2014, puis en soustrayant la marge de victoire du candidat ayant battu le péquiste sortant.
Si le résultat est négatif, cela signifie que la victoire du caquiste et du libéral est partiellement attribuable à du transfert de vote péquiste vers eux. Si le résultat est zéro, il faudrait théoriquement que tous les abstentionnistes aient été d’ex-péquistes, ce qui est absurde. Mais plus le solde est élevé, plus la probabilité que la défection des électeurs péquistes ait été le facteur déterminant dans l’issue du vote.
Voici le palmarès:
Négatif:
Dubuc (-960),
Abitibi-Est (-810),
Iles-de-la-Madeleine (-643),
Argenteuil (-175),
Positif:
Charlevoix (+59),
Rouyn-Noranda (+496),
Mirabel (+716),
Sainte-Marie-Saint-Jacques (+859),
Saint-Maurice (+1158),
Saint-François (+1285),
Champlain (+1308),
Repentigny (+1729),
Chambly (+1807),
Johnson (+1879),
Sherbrooke (+1935),
Iberville (+2002),
Sainte-Hyacinthe (+2601),
Deux-Montagnes (+2677),
Masson (+2768),
Borduas (+3816).
C’est convainquant. La disparition de voix péquiste est plus importante, dans la défaite, que le départ de péquistes vers d’autres partis.
Notons que dans Gouin, Françoise David a presque doublé sa majorité, à 9 000 voix, mais en n’augmentant que de 700 son nombre d’électeurs. C’est le PQ qui a reculé.
Qu’en conclure ?
Pas la Charte. Établissons d’abord que la Charte n’est pas en cause. Les sondages du début d’année indiquaient clairement qu’au-delà de 85% des électeurs péquistes du moment (donc 85% de 43% des francophones aux intentions de vote péquistes en janvier) y étaient favorables, en particulier pour la disposition sur l’interdiction des signes religieux. Même en postulant que la totalité des 15% qui y étaient opposés ou tièdes ont quitté le bercail péquiste (alors que seuls 4% s’en disaient « totalement défavorables »), il est impossible de lui attribuer la chute de vote observée.
Pas le pétrole. On a vu aussi que les questions d’environnement (Anticosti, Enbridge) n’ont eu un impact que sur 3% de l’électorat francophone. Il ne faut pas chercher là.
Localement, le Plan Nord. L’hypothèse de mon collègue Pascal Bérubé est que le Plan Nord a joué dans les gains libéraux au nord du Québec: Abitibi-Est, Dubuc, Ungava, Rouyn-Noranda. Là, la chute du cours des métaux vécue pendant les 18 mois péquistes a donné du carburant aux Libéraux accusant le PQ d’être la cause de ces maux. Assez pour déprimer une partie de l’électorat péquiste. C’est plausible.
Globalement, le référendum. Au niveau national, on sait par d’autres recoupements que, sur les 40% d’électeurs se disant favorables à la souveraineté, environ le tiers se sont prononcés contre la tenue d’un référendum dans les sondages de la campagne (comme dans presque tous les sondages depuis 1997). Il peut y avoir là un double mouvement: des électeurs péquistes de 2012 réfractaires au référendum ont choisi de rester chez eux plutôt que d’aller à un autre parti; des électeurs péquistes pressés d’avoir un référendum mais déçus de la tournure des événements pendant la campagne ont décidé aussi de rester chez eux. Il est impossible de quantifier ces mouvements, mais on peut penser que le vote ON aurait augmenté si cette motivation était forte, mais le vote ON a régressé.
Anecdotiquement, on sait par le pointage que des électeurs péquistes de 2012 étaient mécontents de la non-abolition totale de la taxe santé, de la tenue d’élections alors qu’il y avait une loi sur les élections à date fixe, de l’arrivée de PKP (surtout chez les syndicalistes). Difficile de déterminer, dans tout cela, le principal du secondaire.
Cependant rien n’est statique, dans cette campagne. Lorsqu’on observe le film de la campagne, on note un décrochage important de l’intention de vote péquiste, s’accentuant avec le temps:

Source: Ah les sondages ! Claire Durand. (Cliquez pour agrandir) Les lignes verticales représentent l’arrivée de PKP, puis chacun des débats.
Évidemment, le sondeur ne nous dit pas combien décident de ne pas aller voter, il ne fait que suivre les variations des intentions de vote.
La certitude d’une victoire libérale. Nous étions plusieurs à penser que l’imminence d’une victoire libérale allait servir de coup de fouet au rassemblement derrière le PQ, seul à pouvoir empêcher ce retour. Mais l’analyste Pierre-Alain Cotnoir, du Groupe de recherche sur l’opinion publique, qui sonde pour le PQ depuis des années et pendant la campagne, croit que l’effet fut inverse:
Une partie de l’explication du désistement d’une portion significative d’électeurs péquistes d’aller voter, c’est que pour eux les jeux étaient faits. Ils pensaient que l’élection du PLQ était inévitable dans la dernière portion de la campagne.
Depuis des années, Pierre-Alain segmente les électeurs entre fédéralistes, centristes et souverainistes. Il constate ce qui suit:
Les péquistes les plus politisés, les plus souverainistes et les plus convaincus sont restés au PQ. Mais les électeurs centristes, moins politisés et, même lorsqu’ils se disent souverainistes, moins fermes dans cette conviction, sentant la victoire libérale inévitable, se sont désolidarisés de leur vote de 2012 et ont, soit décidé de ne pas voter, soit migré vers la CAQ en fin de campagne.
Or Pierre-Alain constate une réduction du nombre de souverainiste et une augmentation du nombre de centristes ces dernières années, donc une fragilisation du bassin d’électeurs potentiels péquistes (on y reviendra en détails dans un autre billet).
Théorie générale. Si on veut fabriquer une théorie générale on pourrait avancer l’hypothèse suivante:,les autres éléments cités plus haut – refus référendaire, mécontentement sur les promesses, goût du Plan Nord – auraient entamé le départ des centristes de leur intention de vote péquiste d’origine, provoquant une victoire annoncée du PLQ dans les sondages, elle-même accélérant le décrochage, dirigeant une partie des décrochés vers l’abstention, l’autre partie vers François Legault qui a offert une excellente fin de campagne.
Le bon côté des choses
Mais si on tient à voir le bon côté des choses — et, oui, on y tient énormément — on peut conclure de l’analyse à ce jour que:
1. Il y a eu assez peu de départs du PQ pour le PLQ — sauf sans doute dans Roberval, de Philippe Couillard et dans des circonscriptions du Nord;
2. La force de mobilisation des autres partis est moins importante qu’on pouvait le penser au premier coup d’œil. C’est la démobilisation péquiste qui a joué;
3. Les électeurs péquistes ont migré soit dans l’abstentionnisme, soit dans des partis voisins, CAQ et QS. Ils démontrent une certaine cohérence dans leur attitude et sont donc relativement récupérables;
4. Le vote non-francophone a certes été hyper-mobilisé, mais n’a eu d’impact sur le résultat que dans trois circonscriptions.