Panne d’espoir (intégral)

Les temps sont durs pour l’espérance. Surtout à gauche. (Car l’espoir fleurit pour les trumpistes, merci beaucoup.) L’histoire se présente aux progressistes que nous sommes comme une espèce de montagne russe, alternant les périodes de progrès et de reculs. Tantôt les peuples imposent la démocratie, les femmes et les gais l’égalité, les réformistes une meilleure distribution des richesses, les écologistes une prise de conscience de la fragilité de la planète. Puis, réactionnaires et autocrates reprennent le dessus et détricotent tout ou partie du progrès réalisé.

On veut bien dire, avec Martin Luther King, que l’arc de l’histoire est long mais qu’il tend vers la justice, ajouter avec Barak Obama que c’est plus vrai encore lorsqu’on en saisit l’extrémité pour l’aider à pointer dans la bonne direction. Mais la différence avec les cycles précédents est que notre budget carbone collectif est limité et que la catastrophe nous pend au bout du nez. Nous n’avons pas beaucoup de décennies restantes pour jouer du yoyo avec le progrès humain.

« Peut-être que ça aura été ça, le genre humain, finalement » expliquait à son public Catherine Dorion, mercredi, à la première montréalaise de son spectacle Science politique 101. (Je cite de mémoire. C’était fort bien écrit.) Nous avons inventé la poésie, la musique, tant d’autres choses. Mais la politique, non, ça n’a pas marché. « On n’a pas trouvé le bon filon » pour que ça se termine bien, notre aventure. Peut-il faut-il simplement s’y faire, tirer le trait, profiter du temps qui reste, avec ceux qu’on aime.

Il y avait un peu de ça, jeudi, dans la déclaration d’adieu de Gabriel Nadeau-Dubois. Après 15 ans d’engagement politique quasi-ininterrompu, le trentenaire tire, pour l’avenir prévisible, sa révérence.

Il s’est dit usé, une façon de se dire en panne. Dans la préparation de l’annonce de son départ, rien ne l’angoissait davantage, a-t-il candidement avoué, « que cette décision personnelle soit interprétée comme un abandon. Je veux être très clair, ce n’est pas un abandon. Je quitte seulement un titre, une fonction. Tout le reste est intact. Mes valeurs, mes convictions. »

Ça sentait fort le Sigmund Freud. Car il s’agit précisément d’un abandon. Et il le sait tellement qu’il tente de se convaincre du contraire. En pleine tempête, au mitan de son mandat de co-porte-parole (obtenu avec 90% du vote en 2023),  il quitte le navire. Imaginons le capitaine du Titanic annonçant, à un kilomètre de l’iceberg, qu’il ne quitte que ses fonctions. « Mes convictions sont intactes », dirait-il, plutôt que « les femmes et les enfants d’abord ».

La barque solidaire coule, tout le monde le voit. Si l’élection avait lieu aujourd’hui, nous disent les pronostiqueurs, la moitié de l’équipage serait engloutie. Le moral est à plat au point que les matelots n’ont même pas tenté, dans Terrebonne, de maintenir leur résultat électoral antérieur de 12% du vote. Mais qu’avaient-ils d’autre à faire, exactement ? Ils ont même déserté leur pauvre candidate, forcée d’avaler le recul à 5 %, sans le soutien d’un seul des députés de la formation, ou de leur co-porte-parole Ruba Ghazal. Ailleurs en ville, François Legault et quelques ministres étaient solidaires de leur jeune candidat battu; Marc Tanguay et quelques candidats à la direction partageaient avec leur propre candidate déçue l’amère coupe du recul électoral. Les seuls en panne de solidarité furent les solidaires.

Gabriel Nadeau-Dubois était celui qui, l’an dernier, affirmait à ses militants que la relance du parti de gauche vers de nouveaux progrès passait par une sérieuse remise en question de son orientation. Sous la menace de « réfléchir à son avenir » il les enjoignait d’adopter sans broncher tous les renoncements que contenait sa « déclaration de Saguenay ». Ils l’ont écouté. Ils l’ont adopté. Il fallait ensuite, avait-il tonné, nettoyer le programme lui-même de ses archaïsmes marxisants puis renforcer l’autorité réelle des co-porte-paroles. Voilà comment on construit un parti de gouvernement.

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Pourquoi le capitaine qui avait navigué avec succès ce cap exigeant en 2024, qui avait donc plié le parti à sa volonté, déserte-t-il aujourd’hui ? La famille. Oui, oui, je vois. C’est dur à gérer, deux enfants en bas âge, mais plus encore quand votre vie professionnelle fonce dans un cul-de-sac. Vous n’avez pas le pied léger et le sourire aux lèvres.

La vérité est que GND a tiré la juste conclusion que le virage qu’il a imposé à son parti ne pourrait se traduire par de nouveaux gains. Est-ce parce qu’il juge que le pari du pragmatisme ne peut simplement pas être porté par une troupe qui ne l’est pas, ou pas assez, et où les affaires Dorion, Lessard-Therrien, Bouazzi, gâchent irrémédiablement la sauce ? Ou parce que, quoi qu’il fasse, un réel désenchantement entoure désormais le parti des Françoise David et Amir Khadir, que le momentum a changé de camp pour de bon. Peut-être, toutes ces réponses.

Pour le spectacle de Catherine Dorion – où le nom de GND n’est pas prononcé – je m’étais fait accompagner par deux de mes proches, jusqu’ici électeurs de QS. Après avoir évoqué la possibilité que nous soyons irrémédiablement condamnés à la régression, Dorion – qui habite la scène comme un poisson, l’eau – ne ménage aucun effort pour rallumer, en deuxième partie, la lueur de l’espoir. Sans vouloir rien divulgâcher, je me sens autorisé à vous dire que se joindre à Québec solidaire, ou même voter pour lui, ne fait pas partie des pistes proposées.

Il s’agit plus simplement d’être, chacun, fidèle à ses convictions et d’agir en conséquence. Elle nous fait même prêter un serment en ce sens, debout. C’est pratique : puisque c’est la finale, nous sommes dans la bonne position pour lui offrir une ovation debout. Sinon, nous serions nous levés ? Mes deux accompagnateurs, je ne crois pas. Catastrophés par le sens trumpiste que prend l’histoire, ils m’ont confié ne pas avoir trouvé dans la recette Dorion de quoi les extraire de la déprime ambiante. Il y a bien la recette GND : quitter ses fonctions dans QS tout en maintenant ses convictions intactes.

Ou peut-être y a-t-il celle qu’ont choisie les électeurs de Terrebonne.


Deux autres observations au sujet du spectacle de Dorion. J’avoue ici que j’ai un biais pour les rebelles, quels qu’ils soient. Dans la sphère québécoise du commentariat, je détonne en ayant écrit, et dit, essentiellement du bien de Catherine Dorion. Vous pouvez le constater ici (L’étoile filante de Catherine Dorion) et ici (Les rebelles et le pouvoir). J’ai adoré son livre, Les têtes brûlées, et je suis allé le dire devant plusieurs micros — y compris chez Richard Martineau — et assez longuement aux Mordus de politique. Madame Dorion en est consciente, puisque je suis allé le lui dire personnellement lors d’un Salon du livre. Pendant son spectacle, elle offre un montage assez rigolo des réactions négatives des commentateurs à son ouvrage. Elle réussit à m’y faire apparaître, en isolant un segment des Mordus ou je soulignais qu’elle « travaillait assez peu ». Je précisais: comme législatrice. Cela a sauté au montage et m’a présenté aux spectateurs comme aussi acide envers elle qu’un Mario Dumont ou qu’un Dimitri Soudas. La seule conclusion que j’en tire est celle-ci: si vous ne souhaitez pas être cité hors contexte,n’allez pas en politique.

Un moment fort du spectacle est celui où Dorion explique que son premier geste d’élu fut d’être forcée de prèter serment à la monarchie. Donc de mentir. Son parti lui explique qu’on n’a pas le choix, pour ne pas se faire accuser de faire des « enfantillages ». Elle mime alors le fait d’être jetée par terre et de recevoir des coups.

Évidemment, aucun élu n’est désormais forcé de se dédire ainsi. C’est pourquoi elle a l’élégance de dire: « Heureusement, peu après, le chef d’un autre parti a eu le cran de s’opposer à cette hypocrisie et l’a fait disparaître. Ce qui est bien la preuve que le changement est possible, quand on fait preuve de volonté. »

Non, je vous tire la pipe. Elle n’a rien dit de tel. La scénette du serment, et l’absence de référence à son abolition, plane dans la salle comme un curieux manque. Manque de franchise ? Manque de générosité ? Manque de solidarité ? Je vous laisse juge.

(Une version un peu différente et plus courte de ce texte fut publié dans Le Devoir.)

Les rebelles et le pouvoir

Parmi les jouets qu’on donne aux enfants, il y a un classique : les formes qu’il faut faire entrer dans les trous correspondants. Certains y arrivent après quelques essais. Mais il y a ceux qui s’acharnent à vouloir introduire un cylindre dans un trou carré. Les premiers se plient donc rapidement aux contraintes du réel. On estime généralement que les seconds n’ont pas compris le principe. Certains d’entre eux ne font cependant pas preuve de stupidité, mais de volontarisme : ils insistent pour plier le réel à leur volonté. Cet orifice carré finira bien par laisser passer le cylindre si on y met assez d’efforts. On ne réussit pas autrement la quadrature du cercle.

Lorsque des rebelles font leur entrée au Parlement, on assiste à un phénomène semblable. L’institution est l’orifice tout en angles droits. Il incarne la norme, la tradition, le précédent. Le rebelle n’existe que pour défier l’ordre, en repousser les limites, en arrondir les angles. Ce qui rend toujours fascinant le récit des rebelles accédant au pouvoir. Les libraires nous en offrent, cet automne et à temps pour le Salon du livre, trois spécimens.

Godin, de Jonathan Livernois (Lux). Il est devenu mythique, symbole à la fois des pieds de nez au pouvoir, de la passion amoureuse avec Pauline Julien, de la poésie du réel avec ses cantouques, de l’ouverture à l’autre dans sa circonscription de Mercier, coeur montréalais de la diversité. Pas étonnant qu’on se l’arrache, dans un jeu de souque à la corde politique, entre son Parti québécois d’origine et Québec solidaire. Livernois penche de ce dernier côté, confiant à Ruba Ghazal l’introduction de l’ouvrage.

On y trouve un Godin plus intéressant avant le pouvoir qu’une fois élu. Il fut une réelle force créatrice, tant dans ses textes qui puisent dans le parler populaire (y compris le blasphème, qui portait alors une charge scandaleuse) que dans la création d’un hebdo de gauche, Québec Presse, qu’il tenait à bout de bras. Il assurait aussi la gouverne des éditions Parti pris, qui publie entre autres Pierre Vallières, au risque de poursuites pour sédition. Prisonnier d’Octobre 1970, puis vainqueur dans l’urne contre son geôlier Robert Bourassa, Godin trimballe au surplus une gueule de charmeur en série.

René Lévesque se méfiait de ce trublion et l’a fait poireauter quatre ans sur les banquettes des députés. Voyant qu’il y faisait relativement peu de vagues, il l’a promu ministre où, à l’Immigration, il a fait preuve de générosité, et où, à la Langue française, il a arrondi les angles laissés par Camille Laurin. Ce n’est pas rien, mais on est loin du feu d’artifice réformiste. Avec Godin, le trou carré a pour l’essentiel eu raison de la rondeur de l’homme.

Les têtes brûlées, de Catherine Dorion (Lux). On ne sort pas indifférent de ce récit à fleur de peau d’une collision frontale entre une rebelle et le pouvoir. Certes, lorsqu’on veut poser des gestes antisystèmes, lorsqu’on veut choquer, il est incongru de se plaindre que le système résiste et que des gens soient outrés. Reste que l’ampleur du vortex politicomédiatique dans lequel Dorion sombre dès son entrée au Parlement dépasse ce qu’un être humain normalement constitué (même une habituée de la scène comme elle) peut raisonnablement encaisser sans flancher.

L’autrice, qui sait écrire, nous fait vivre intensément ces moments de grande douleur. L’étau se resserre lorsque les injonctions à se conformer proviennent tant de l’extérieur — les chroniqueurs, les autres partis — que de l’intérieur — la « mafia », écrit-elle, entourant Gabriel Nadeau-Dubois. Lui tente de rendre QS respectable ; Dorion, l’irrévérence même, tire à boulets oranges dans l’autre sens.

Un moment clé : après le coton ouaté, un mouvement invite à porter ce vêtement le même jour un peu partout, en signe de solidarité envers la députée et de défiance envers le conformisme. La direction de QS interdit à son personnel de le faire ou de même relayer des images des participants sur les réseaux sociaux. Dur.

Dorion aurait-elle pu, pour mener ses combats (sur la solitude, sur les dangers de la performance, sur la culture) apprendre la patience, devenir tacticienne, habile ? C’était trop lui demander. Elle est toute d’une pièce. À prendre ou à laisser. Voilà un cas où le frottement du cylindre sur le trou carré a atteint son paroxysme. Et cela a fait aussi mal au cylindre qu’au trou.

Louise Harel. Sans compromis, de Philippe Schnobb (Éditions La Presse). Leader étudiante au moment des grandes grèves de la fin des années 1960, Louise Harel s’impose comme la capitaine des pressés de la gauche indépendantiste. Constamment réélue par le foyer de la contestation péquiste, la région de Montréal-Centre, elle incarne ce que René Lévesque déteste au sein de son parti. Qu’il s’agisse d’avortement, d’appui aux causes syndicales ou de stratégie référendaire, Harel met parfois son chef, qui cherche à rester au centre, en difficulté — et par moments en minorité.

Devenue députée, elle finit par gagner sa confiance et entrer au conseil des ministres où, surtout sous Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et Bernard Landry, elle cumulera les réformes : formation en emploi, puis création d’Emploi Québec, réforme de l’aide sociale pour mieux accéder au travail, équité salariale. Autant de réelles avancées sociales dont le succès reposait sur un travail colossal, une capacité manoeuvrière de premier ordre, une connaissance des institutions et du rapport de force.

Harel, contrairement à Dorion et bien plus que Godin, a su comment user du pouvoir pour changer le réel. Quoi qu’en dise le titre de l’ouvrage, elle ne l’a pas vraiment fait « sans compromis », et sa personnalité s’y prêtait sans doute davantage. Reste qu’elle figure parmi les championnes de la quadrature du cercle.

Pour commander
Godin, Jonathan Livernois
Les têtes brulées, Catherine Dorion

Louise Harel. Sans compromis, de Philippe Schnobb

Par ailleurs, on me trouvera à ma table de signature du Salon du livre de Montréal ce vendredi de 17 h à 19 h et ce samedi de 17 h à 18 h au kiosque 1718 – Somme toute/Le Devoir.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)