Leadership: Identité : La concordance culturelle

Proposition # 6 du candidat Jean-François Lisée

« La patrie est un projet commun, une création continue de nos efforts solidaires [. . .] Être ensemble est une immense opération, une orchestration infiniment complexe, dont le chef invisible est la conviction partagée que cet ensemble existe, qu’il a un sens à travers l’histoire, qu’il nous faut y être attentifs afin qu’il ne se relâche pas […] Le plus grave désastre qui puisse menacer un peuple n’est pas l’anéantissement militaire, c’est l’indifférence de ses membres à la forme de son avenir. »
Citation de Pierre Emmanuel, choisie par Camille Laurin et Fernand Dumont pour ouvrir leur Politique québécoise de développement culturel, en 1978
***

‘‘There is no core identity, no mainstream in Canada. There are shared values — openness, respect, compassion, willingness to work hard, to be there for each other, to search for equality and justice. Those qualities are what make us the first postnational state.’’

Traduction : Il n’y a pas d’identité fondamentale, pas de courant dominant, au Canada. Il y a des valeurs partagées – ouverture, compassion, la volonté de travailler fort, d’être là l’un pour l’autre, de chercher l’égalité et la justice. Ces qualités sont ce qui fait de nous le premier État post-national. 

Justin Trudeau, New York Times Magazine, décembre 2015

Le Québec est dans une situation unique. Un peuple minoritaire sur un continent anglo-américan dont la survie et le dynamisme sont un défi lancé à l’histoire.

La proposition que je dévoile aujourd’hui vise à donner la charpente de ma vision pour la cohésion du Québec de demain (la Concordance culturelle) la méthode pour y parvenir (l’Assemblée constituante) et le texte fondateur qui l’enchâssera (la Constitution interne du Québec).

Le contexte continental

Notre voisin du Sud pratique une politique de « Melting pot » qui vise sans inhibition à assimiler dans le grand tout américain chaque vague d’immigration. (Il faut dire que les millions de Canadiens français ont été plus longs que les autres à se fondre dans le grand tout !). Le Québec est cependant dans un pays, le Canada, qui pratique la politique exactement contraire à celle des États-Unis. Loin de vouloir assimiler ses citoyens dans un grand tout chargé d’histoire, de symboles et de mythes, le Canada s’affiche comme la terre multiculturelle par excellence. Là où chacun reste soi.

Ce principe est enchâssé dans la constitution du pays, une loi en dicte les paramètres, un ministère y consacre son activité et ses budgets, les tribunaux y soumettent les lois.

Avec une efficacité telle que le premier ministre du moment, Justin Trudeau, puisse affirmer que le pays est désormais « post-national ». C’est-à-dire qu’il ne constitue plus une nation, donc qu’il n’est plus une communauté construite autour d’un parcours historique, d’une existence culturelle et linguistique, de pratiques forgées par un tronc commun d’individus sur plusieurs générations. Non, Justin Trudeau le dit fièrement au plus grand quotidien américain : « il n’y a pas d’identité fondamentale, de tronc commun au Canada ».

Les Québécois, leurs intellectuels, leurs élus, ont beaucoup cherché à dessiner leur propre définition du vivre-ensemble, ni assimilationniste à l’américaine, ni multiculturaliste à la canadienne. Cet effort de bonne foi a conduit à l’approche actuelle dite de « l’interculturalisme »[1]. Ses défenseurs insistent pour l’investir de différences importantes par rapport à sa version canadienne. Ses détracteurs estiment qu’en pratique, sinon en théorie, le résultat n’est pas significativement différent.

D’autant que le Québec faisant toujours partie du Canada, une politique d’intégration québécoise cherchant l’équilibre entre la culture du néo-Québécois et celle du tronc commun de la nation d’accueil, se heurte au pouvoir d’attraction considérable d’une politique fédérale qui affirme que le tronc commun n’existe pas et que la nation elle-même n’existe plus.

J’estime qu’il est temps de tracer une trajectoire beaucoup plus affirmée : la Concordance culturelle, soit la volonté clairement exprimée par la nation qu’elle souhaite de et pour tous ses citoyens un cheminement commun vers des éléments qui constituent les piliers de son identité nationale.

Concorder, mais vers quel tronc commun  ?

Pour trouver ces éléments, il faut puiser dans la réalité du tronc commun des traits distinctifs qui, soit, relèvent de l’évidence, soit, ont marqué notre société et ont une portée civique universelle.

L’évidence :

Le Québec forme une nation sur son territoire et s’exprime démocratiquement par les élus de son Assemblée nationale, célèbre son existence notamment lors de sa Fête nationale ;

Le Québec a une langue officielle et commune, le français, et tous les habitants de son territoire ont vocation à l’apprendre, la connaître, la partager ;

Le Québec s’est incarné dans une production culturelle principalement francophone riche et multiforme qui exprime à la fois ses origines, son évolution et ses métissages, et plus largement un esprit créatif qui déborde sur d’autres domaines. Il coule de source que tous ses citoyens puissent connaître les éléments essentiels de cette culture commune et  contribuer à son enrichissement ;

Le Québec est le résultat d’un passé qui a produit un récit historique singulier, toujours en devenir. La connaissance de ce récit, la participation aux débats incessants entourant ses hauts et ses bas, font partie de l’expérience d’une citoyenneté québécoise commune.

Et comme l’écrivait très justement le sociologue Gérard Bouchard :

« Cette dimension [de la mémoire] n’est pas restreinte aux Québécois d’origine canadienne-française. Dans sa singularité même, elle est porteuse d’enseignements à caractère universel. Notre passé a quelque chose d’important à dire à tous les Québécois. Il y a deux conditions à respecter : a) ne pas l’amputer, b) ne pas verser dans l’endoctrinement. »

La portée civique universelle :

Le Québec n’est pas le seul lieu où l’égalité entre femmes et hommes est un acquis précieux (et encore incomplet). Mais à cause de notre histoire, ce désir d’égalité est exprimé intensément et fait partie de notre identité fondamentale ;

Le Québec n’est pas le seul lieu où se pratique l’entraide et la concertation, le partage de la richesse, la coopération et l’économie sociale. Mais force est de constater que notre statut de minorité a fait de ces approches de décision et d’action un trait fort ;

Le Québec n’est pas le seul lieu où le pouvoir religieux a fait place à un État et une société de plus en plus laïcs. Mais la rapidité du changement enregistré depuis 1960 et la volonté manifeste de la nation de faire des pas supplémentaires en cette direction en font une caractéristique centrale de notre identité moderne.

Le Québec n’est pas le seul lieu où la quête de justice sociale se déploie. Mais la marche d’une population francophone qui, avant la Révolution tranquille, était sous-payée et socialement déclassée vers une société moderne d’une grande mobilité sociale et exigeante pour viser l’équité sous toutes ses formes font de cette quête un trait saillant de notre vie collective.

Le Québec n’est pas le seul lieu où la volonté démocratique est présente. Mais des Patriotes qui font voter dans tous les villages les 92 résolutions réclamant davantage de démocratie, en passant par l’obtention du gouvernement responsable, jusqu’aux lois sur la démocratie de René Lévesque et Robert Burns, des avancées récentes et des débats persistants sur la recherche d’un mode de scrutin encore plus équitable, notre engagement pour la démocratie est indissociable de ce que nous sommes.

La Concordance culturelle, un principe structurant

Premier ministre, j’adopterai une vision plus claire de l’intégration basée sur le concept de « Concordance culturelle ».

La définition stricte de Concordance, selon le Larousse, est « un rapport de conformité entre deux ou plusieurs choses: accord, correspondance, analogie ». On vise donc une mise en commun, un objectif commun qui n’est pas une fusion mais une rencontre, vers un objectif défini, celui du tronc commun. Dans concordance il y a aussi « concorde », donc l’idée d’une relation amicale, conviviale, apaisée.

Cette idée n’est pas complètement nouvelle. Elle s’appuie sur les travaux réalisés sous le premier gouvernement de René Lévesque par Fernand Dumont, sous la direction de Camille Laurin. Sous le terme « Convergence culturelle », elle fut esquissée dans le livre blanc sur la Politique de développement culturel[2], publié en 1978 dans la foulée de l’adoption de la Charte de la langue française. En voici quelques extraits, encore très actuels:

« Une «culture de convergence»: l’expression n’est pas une métaphore commode ni une formule de rhétorique. Elle veut indiquer un axe fondamental d’une politique de développement propre au Québec dans sa réalité concrète, soucieuse de diversité comme de cohérence. […]

Si le français doit être la langue commune au Québec, comme on semble le reconnaître partout, on doit en admettre les conséquences pour la culture. Non pas, répétons-le patiemment, parce que la culture de tradition française devrait abolir les autres sur notre territoire, mais parce que, comme pour la langue, elle devrait servir de foyer de convergence pour les diverses communautés qui continueront par ailleurs de manifester ici leur présence et leurs valeurs propres[3]. »

La tentative d’implantation de la politique fut abandonnée par Gérald Godin quelques années plus tard. Dans le contexte socio-culturel alors tendu – suite à l’application d’une Charte de la langue française qui n’avait pas que des amis, et dans la foulée de l’intense et polarisante période référendaire puis du rapatriement imposé de la constitution canadienne – la Convergence culturelle fut mal accueillie.

C’est donc à dessein que je ne reprends pas cette expression, non pour en rejeter l’intuition d’origine, mais d’abord pour m’extraire de cette expérience alors non concluante, ensuite et surtout pour investir la Concordance d’un contenu plus adapté au Québec d’aujourd’hui et à l’évolution des débats.

D’autant que depuis cette époque, le Québec a changé. L’idée forte voulant que le Québec forme une « nation au sein du Canada » a été adoptée par la Chambre des communes en 2006 – même si l’opinion publique canadienne la récuse massivement dans les enquêtes d’opinion. Au sein des frontières du Québec, la connaissance du français et le sentiment d’appartenance au Québec sont beaucoup plus forts qu’ils ne l’étaient en 1978 et en 1980, y compris dans la minorité anglophone et parmi les Québécois d’adoption. Le terrain est donc mieux préparé, il me semble, pour changer, en douceur, la donne.

Contrairement au multiculturalisme et plus fermement que l’interculturalisme, la Concordance culturelle telle que je l’entrevois propose que les néo-Québécois d’hier, d’aujourd’hui et de demain soient invités à cheminer vers le tronc commun auquel ils se sont ajoutés en franchissant nos portes. L’assimilation ? La Concordance n’a ni à l’encourager ni à la décourager. Chaque citoyen et chaque génération effectue son parcours identitaire comme il ou elle l’entend.

Mais la Concordance récuse la notion voulant que le Québec soit une mosaïque de pôles culturels équivalents qui vivent en permanence côte à côte en échangeant idées et cultures. Elle respecte la richesse de la diversité, oui, mais crée les conditions de la concordance, en direction du tronc commun bâti ici par l’histoire.

Elle n’est pas non plus un processus symétrique entre l’arrivant et la société d’accueil. Elle rompt avec la proposition voulant que le néo-québécois et la société d’accueil aient à faire un effort équivalent l’un envers l’autre. Dans le modèle de la Concordance, le néo-Québécois s’inscrit dans un processus d’intégration et de Concordance alors que la société d’accueil, elle, a le devoir de créer des conditions favorables à cette intégration. Ce devoir doit être affirmé clairement dans les textes et respecté dans les faits. Dans cet esprit, la Concordance est un processus graduel à long terme impliquant des ajustements et conduisant à des enrichissements réciproques.

Des groupes historiquement constitués, dans et à côté de la nation

Le Québec de la Concordance culturelle reconnaît bien évidemment la présence sur son territoire de groupes historiquement constitués au parcours singulier.

Il s’agit d’une part des peuples autochtones dont, depuis René Lévesque, le Québec reconnaît l’existence comme nations. Ces nations et la nôtre partagent un territoire, s’accompagnent, interagissent, s’influencent par de multiples échanges culturels et personnels. Ces nations n’ont pas pour destin de se concorder avec la nation québécoise au sens strict de la politique publique décrite ici. Elles ont leurs identités propres.

La minorité historique anglophone constitue, elle, une société distincte au sein de la nation québécoise. Elle participe de la politique de Concordance culturelle, elle en partage des traits historiques et culturels, mais elle préserve aussi des caractéristiques propres, des institutions, des droits, un destin singulier et permanent au sein de la nation québécoise.

Il existe au Québec de nombreuses organisations représentant ce qu’il est convenu d’appeler les « communautés culturelles ». Elles sont évidemment bienvenues et font partie de la société, de son histoire, de son tissu, de son foisonnement culturel. Elles ont laissé des marqueurs forts dans notre vie collective. Qu’on songe aux Irlandais ayant creusé le Canal Lachine et qui rassemblent largement les Québécois le jour de la Saint-Patrick, à la communauté juive dont l’enracinement chez nous se confond avec nos origines, à la riche histoire du Chinatown, pour ne nommer que ces trois exemples parmi les plus saillants.

Leur existence est couverte par la liberté d’association, de culte, de manifestation, elles ont accès et aux programmes gouvernementaux de soutiens divers et de valorisation lorsqu’elles en satisfont les critères. Si elles le désirent, les organisations des communautés peuvent être des vecteurs, des facilitateurs, de concordance. Mais elles ont une existence et une autonomie propre et n’ont pas à être embrigadées dans quelque politique que ce soit.

Les outils de la Concordance culturelle :
Une constituante, une constitution, une loi, une politique

Comme l’a fait le Canada avec le multiculturalisme, le Québec doit user de plusieurs outils pour faire de la Concordance une réalité. Le plus important sera d’en consacrer le principe dans un texte fondateur, qui reconnaîtra également le rôle central dans notre vie collective de la Charte de la langue française et de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne.

Je propose ainsi de créer, au début du mandat qui s’enclenchera en octobre 2018, une commission parlementaire spéciale portant le nom d’« Assemblée constituante ». Cette assemblée sera composée d’individus représentatifs du Québec ayant pour mandat de proposer à l’Assemblée nationale une constitution interne du Québec.

Cette Commission parlementaire élargie sera composée, sur le canevas de la Commission Bélanger-Campeau de 1990, de façon la plus consensuelle possible entre les partis représentés à l’Assemblée nationale, dans un esprit de bonne représentation de la diversité québécoise.

Elle procèdera à des consultations, nationales et régionales, avant de faire son rapport. Son objet ne portera pas sur le statut politique du Québec (fédéralisme ou souveraineté) ou sur la forme de ses institutions (monarchie ou république). Elle aura mandat de proposer à la Nation les éléments qui constituent ses points de Concordance, à l’intérieur de son statut politique actuel. Notre objectif sera de faire adopter cette constitution par plus d’un parti représenté à l’Assemblée nationale.

Il appartiendrait à un gouvernement ayant obtenu, à l’élection de 2022, un mandat de conduire le Québec à la souveraineté de faire les pas supplémentaires.

Il en découlera, comme pour le multiculturalisme canadien, l’adoption d’une loi sur la Concordance culturelle et la publication d’une politique dotée d’un plan stratégique pluriannuel et de budgets adéquats.

Quels pas de plus sur les éléments de la Concordance ?

Ma proposition vise ici à établir un principe structurant pour le Québec d’aujourd’hui et de demain et pour tous les Québécois. Un principe qui guidera, ensuite, l’action de chaque gouvernement qui l’adaptera selon l’évolution, les priorités, voire les virages, de la société québécoise.

D’ici peu, je proposerai sur chacun des éléments constitutifs de la Concordance les pas supplémentaires que le gouvernement du Parti québécois que je dirigerais voudrait réaliser pendant le mandat allant de 2018 à 2022 :

  • au sujet de la protection et de la promotion de la langue française;
  • au sujet de la promotion de la culture québécoise;
  • au sujet d’une meilleure transmission du récit historique québécois;
  • au sujet des progrès à accomplir en matière de laïcité et d’accommodements religieux;
  • au sujet des pas à franchir pour davantage d’égalité entre femmes et hommes;
  • au sujet de la culture d’entraide et de concertation, mise à mal par le gouvernement actuel, et qu’il faut reconstruire en fonction de la réalité d’aujourd’hui et des défis de demain.

[1] On demandera de préciser en quoi la « concordance culturelle » se distingue de l’interculturalisme. La définition la plus « officielle » de ce dernier se trouve dans la Politique d’immigration, de participation et d’inclusion du gouvernement, de novembre 2015 (p. 35): « L’interculturalisme reconnaît et valorise une conception plurielle et dynamique de l’identité québécoise, une langue publique commune, le français, le respect des droits et libertés de la personne et la lutte contre la discrimination, une éthique du dialogue et de la médiation ainsi qu’une conception de l’intégration basée sur l’engagement partagé entre la société et les personnes immigrantes. Il reconnaît aussi l’importance des rapprochements interculturels et de la pleine participation des Québécoises et Québécois de toutes origines. » Cette définition n’inclut ni l’existence d’une culture québécoise majoritaire ni le caractère asymétrique de l’intégration. Notons que parmi les définitions non officielles, celle de Gérard Bouchard insiste sur la reconnaissance d’une majorité francophone.

[2] La rédaction du document fut confiée  à Fernand Dumont. Le contenu fut élaboré et discuté au cours d’une période d’échanges formels et informels au sein d’une petite équipe composée  de Camille Laurin, inspirateur et porteur officiel du document,  Fernand Dumont, Guy Rocher et Henri Laberge, alors chef de cabinet de Camille Laurin.

[3] Plus récemment, le concept a fait l’objet d’un intéressant texte du juriste Guillaume Rousseau, « Pour une loi-cadre sur le convergence culturelle » dans Micheline Labelle, Jean-René Milot et Sabine Choquet, Actes du colloque interdisciplinaire et international d’étudiants et de nouveaux chercheurs, Montréal, Les Cahiers de la CRIEC, 2014, 79 à 95.

Vous êtes plutôt d’accord ?
Joignez-vous à ma campagne

Voici les propositions que j’ai mise de l’avant
depuis mon entrée dans la campagne, le 16 mai dernier.

Proposition #1: Chasser les libéraux. Réussir l’indépendance. Dans cet ordre.

Proposition #2: Immigration : Le chemin du succès

Proposition #3: Santé : Gel de l’enveloppe de rémunération des médecins

Proposition #4: Inégalités sociales : Un Québec riche de son équité

Proposition #5: Sièges sociaux : Miser sur la Caisse de dépôt et le développement régional

Proposition #6: Identité : La concordance culturelle

Proposition #7: Priorité PME : Moins de paperasse, plus d’entrepreneuriat

Proposition #8: Laïcité – une approche résolue et responsable

Proposition #9: Compte à rebours 2022 !

Proposition #10: Anticosti – Enfin sortir des faux-fuyants !

Proposition #11: Incarner la laïcité et l’ouverture

Proposition #12: Le pipeline Énergie Est: Pourquoi il faut dire Non et Non !

Proposition #13 : Pour un processus d’évaluation et de consultation « digne du 21e siècle »

Proposition #14 : Développement régional : rétablir les budgets et reconstruire les outils de développement dans le respect des régions

Proposition # 21: Pour une vraie culture de la culture au Québec

Proposition # 22: 8 propositions pour oser réussir la Métropole

Proposition # 23: L’information, un service essentiel

Temps durs pour le multiculturalisme canadien

Heureux hasard du calendrier, vendredi.

En une du Devoir, un professeur d’université de Toronto, Paul Grayson, affirme que le Canada aurait besoin d’une Charte des valeurs à la québécoise. Extrait:

Selon M. Grayson, le Québec a raison de vouloir se doter d’un mécanisme de règlement des demandes d’accommodement, comme le prévoit le projet du ministre Drainville, ainsi que d’interdire le port des signes religieux. « Je vois le besoin d’une très, très stricte séparation entre l’État et l’Église. Il ne devrait pas y avoir une intrusion du sacré dans le laïque. »

Quand on lui soumet que l’initiative de Québec a parfois été présentée dans le reste du Canada comme une velléité à caractère raciste, M. Grayson estime qu’il y a plus d’appuis qu’on le croit. « Ce sont les élites qui parlent. Beaucoup de gens à qui je parle pensent que les Québécois ont de bonnes idées quand ils voient les excès. Le prix à payer pour restreindre l’intrusion des croyances religieuses dans la sphère publique est peut-être qu’il faut interdire le port du crucifix. Si c’est le prix à payer pour que tout le monde soit traité également, soit. Je ne vois pas le problème. »

En matinée, le New York Times met en ligne mon texte qui traite de la Charte québécoise, dans le contexte plus large du rejet du multiculturalisme en Europe et de son déclin au sein du Canada.

Qu’en est-il au juste ?

J’avais creusé la question en octobre 2010 dans une série de trois articles portant sur l’Europe et le Canada. Les voici, en rafale:

1. Europe: le double échec du multiculturalisme

La chancelière allemande n’y est pas allée avec le dos de la main morte. Angela Merkel, conservatrice, vient d’annoncer que la politique de « Multikulti, le concept selon lequel nous vivons des vies parallèles et en sommes heureux a échoué complètement ».

Mme Merkel a ainsi heurté un énorme tabou, dans l’Allemagne moderne où la tolérance à l’autre a été vue comme le prix à payer pour, disons, un passé excessif en sens inverse. Ces derniers jours, un sondage a illustré le pourrissement du climat: le tiers des Allemands affirment que les immigrants sont des fraudeurs de l’aide sociale. Ambiance.

La chancelière, qui est en période pré-électorale, a décidé de lever le ton. La société allemande a un comportement humaniste, hérité de la chrétienté, et « ceux qui n’acceptent pas ça sont au mauvais endroit ici ». Et, de toute façons, les immigrants qui vivent en Allemagne doivent s’adapter et apprendre l’Allemand « immédiatement ».

Le revirement allemand sur la question multiculturelle n’est que le dernier épisode d’un effondrement de ce concept en Europe. Le précédent domino à tomber fut la Grande-Bretagne, où les travaillistes, hier grands promoteurs du concept, ont entrepris depuis trois ans un virage mettant en avant le concept de « British first ».

Même toi, Gordon ?

Gordon Brown relayait ainsi en novembre dernier le sentiment palpable dans une large part de l’opinion britannique:

«Je connais des gens inquiets du fait que l’immigration fragilise leurs salaires et les perspectives d’emplois de leurs enfants, et ils s’inquiètent aussi de savoir s’ils vont trouver un logement décent pour leur famille.»

«Ils veulent être sûrs que le système est à la fois sévère et juste. Ils veulent être sûrs que les nouveaux arrivants dans le pays accepteront leurs obligations (…): obéir à toutes les lois, parler anglais est important, payer leurs impôts».

Malheureusement, le reflux du multiculturalisme et de ses excès s’opère, non dans une discussion éclairée dont l’objectif doit viser une politique publique mieux à même d’assurer le succès de l’intégration des nouveaux arrivants, mais dans une sale ambiance de refus de l’autre, de montée des préjugés et de stigmatisation des minorités. Les politiques honteuses de la France de Sarkozy et de l’Italie de Berlusconi face aux Roms en sont l’exemple extrême, mais non unique.

Un recul mondial

Dans un très intéressant texte, publié en janvier et présentant une défense argumentée du multiculturalisme canadien pour le compte du gouvernement fédéral, l’éminent intellectuel canadien Will Kimlicka admet que le concept subit un « recul mondial » depuis 2006. Il en fait la synthèse qui suit, que je cite largement :

Dans la plupart des autres pays du monde, il existe une perception généralisée stipulant que le multiculturalisme a « échoué » et qu’il est temps de « prendre un recul » à l’égard du multiculturalisme, qui a été poussé « trop loin ».

L’exemple le plus frappant de ce recul du multiculturalisme nous est probablement fourni par les Pays‑Bas. Cet État a adopté l’ensemble de politiques de multiculturalisme le plus ambitieux de l’Europe de l’Ouest au cours des années 1980. À partir des années 1990, toutefois, on a commencé à réduire la portée de ces politiques, pour les abandonner presque complètement au cours des années 2000. Le multiculturalisme aux Pays‑Bas a été remplacé par des politiques sévères et coercitives d’« intégration civique », lesquelles (selon les opposants, du moins) ressemblent tout à fait à l’ancienne assimilation.

Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui considèrent l’exemple néerlandais comme le prototype de « l’échec du multiculturalisme ». D’autres pays européens le citent pour justifier un recul de leurs propres politiques de multiculturalisme, ou pour ne pas adopter de telles politiques. C’est le cas, par exemple, en Grande-Bretagne, où le New Labour a largement abandonné son engagement à l’égard du multiculturalisme.

De plus, plusieurs pays européens qui avaient un jour envisagé le multiculturalisme suivent maintenant le modèle néerlandais, adoptant des politiques d’« intégration civique » coercitive – par exemple, l’Autriche et l’Allemagne. Et tandis que ce recul est le plus fort en Europe, on constate une tendance similaire en Australie […].

Ce contrecoup et ce recul mondiaux sont aujourd’hui si répandus que même les organismes intergouvernementaux internationaux qui avaient déjà promu le multiculturalisme s’en dégagent désormais. Par exemple, le Conseil de l’Europe a récemment déclaré que le multiculturalisme est simplement l’envers de l’assimilation, une affirmation qui est également fondée sur l’hypothèse d’une opposition irréconciliable entre la majorité et la minorité, menant à [traduction] « une ségrégation communautaire et une incompréhension mutuelle ».

Dans ce débat européen, le multiculturalisme est tenu responsable de toutes sortes de maux. En particulier, on affirme que le multiculturalisme a favorisé :
*la ghettoïsation résidentielle et l’isolement social des immigrants;
*l’accroissement des stéréotypes et, par conséquent, des préjugés et de la discrimination entre les groupes ethniques;
*le radicalisme politique, en particulier chez les jeunes musulmans;
*la perpétuation de pratiques d’intolérance entre les groupes d’immigrants, qui a souvent pour effet de restreindre les droits et les libertés des filles et des femmes.

Selon les opposants, ces problèmes s’aggravent depuis les années 1980, mais on n’en a pas tenu compte en raison de l’idéologie naïve et, en fait, pernicieuse, du multiculturalisme, qui tenait pour acquis qu’il était en quelque sorte « naturel » que la société soit divisée en groupes ethniques distincts et déconnectés, chacun avec ses propres espaces territoriaux, valeurs politiques et traditions culturelles. En conséquence, les sociétés européennes [traduction] « se dirigeaient en somnambules vers la ségrégation », ce qui a mené à une crise ethnique.

Les citoyens se félicitaient eux‑mêmes pour leur attitude de « vivre et laisser vivre » à l’égard des immigrants, tout en ne tenant pas compte des niveaux croissants de ségrégation et de marginalisation.

Voilà, en bref, le récit dominant au sujet du multiculturalisme en Europe. On dit avoir fait l’essai du multiculturalisme et avoir échoué, avec de graves conséquences sociales. Aujourd’hui, le multiculturalisme est répudié, à la fois par des pays et par des organismes paneuropéens.

Le seul remède maintenant consiste à insister pour que les nouveaux arrivants accordent la priorité à leur nouvelle identité nationale par opposition à leur identité ethnique ou confessionnelle d’origine – ils doivent accepter d’être « Néerlandais d’abord », du moins dans la vie publique, et renoncer à leurs revendications d’accommodements institutionnels ou d’expression politique de leurs identités ethniques. Pour qu’elles puissent être le moindrement préservées, les identités ethniques doivent s’exprimer uniquement dans la sphère privée, sans fournir de fondement aux revendications politiques de multiculturalisme.

Kimlicka estime que les Européens font fausse route et attribuent à tort au multiculturalisme des problèmes qui sont également apparus dans des pays, comme la France, qui ont eu une politique non-multiculturelle.

Les deux victimes du multiculturalisme

C’est possible. Mais quoi qu’on puisse penser de la qualité intrinsèque des politiques multiculturelles (que Kimlicka défend avec brio), on doit constater qu’après des décennies d’application, elles sont rejetées par les majorités européennes. Lorsqu’on veut promouvoir une forme de vivre-ensemble, son rejet par la majorité n’est-il pas, en soi, la preuve de son échec ?

L’écrasement du multiculturalisme européen n’est pas une bonne nouvelle. Les majorités s’estiment victimes de la naïveté des élites face à la difficulté de l’intégration, surtout des musulmans. Les minorités ethniques sont victimes du retour de balancier et de l’intolérance qui se faufile — non, qui triomphe — dans son sillage.

Ce concept aura donc été un double échec. Son incapacité à réussir son enracinement durable dans les consciences collectives d’une part, et d’autre part sa disparition trop brusque pour donner lieu à un nouvel équilibre intégrateur, respectueux des uns et des autres.

2. Le multicul au Canada: au point de bascule ?

canadaCela se passait à Los Angeles, au printemps 2009. Le Consul général du Canada avait rassemblé à sa table plusieurs personnalités californiennes autour d’un Premier ministre d’une province de l’Ouest que je ne puis nommer. J’étais de passage, en promotion des écoles internationales d’été du Cérium, et je fus invité.

Un Californien aborda avec le PM canadien la question de l’immigration. « Nous, ici, on a des tas de problèmes avec les immigrants mexicains, dit-il. Mais vous, au Canada, vous semblez avoir trouvé la formule qui marche. Pouvez-vous nous donner des conseils. »

Nous étions en pleine crise des accommodements au Québec et, ayant entendu souvent des représentants canadiens de par le monde, je m’attendais à la cassette habituelle des exploits multiculturels de notre beau grand pays, phare post-moderne de l’univers. Eh non. Le PM eut la franchise que permettent l’éloignement et l’anonymat.

« Ce n’est pas aussi rose que vous le pensez. Les problèmes d’intégration sont très réels partout au Canada. Il y a un mécontentement que je sens grandir dans la population. Il n’en faudrait pas beaucoup pour que les braises s’enflamment. » Le Californien était très déçu. Pas moi.

J’avais encore à l’esprit un article de La Presse qui avait démontré qu’il y n’avait pas plus de plaintes de discrimination raciale au Québec qu’en Ontario (même si nous n’avons pas de leçons à donner pour l’embauche des minorités, loin s’en faut). La seule grande différence entre le Québec et l’Ontario: ici, on en parle !

Du moins, c’était vrai. Car la prédiction du PM de l’Ouest est en train de se réaliser. Dans le Globe and Mail de ce mardi, la chroniqueuse Margaret Wente écrivait ce qui suit au sujet des cas allemands et canadiens:

Comme les Canadiens, les Allemands ont été inondés de propagande officielle célébrant les joies de la diversité ethnique. Dans les deux pays, le fait d’exprimer des doutes au sujet de la politique d’immigration était socialement verboten. Comme l’explique la journaliste allemande Sabine Beppler-Spahl dans le magazine en ligne Spiked!, « être ‘pro-immigration’ ou ‘pro-multiculturalisme’ en Allemagne aujourd’hui est l’équivalent d’un statut social, une façon de prouver que vous êtes culturellement raffiné et cosmopolites, contrairement aux classes populaires incultes et racistes. »

L’histoire et la composition de l’immigration au Canada sont résolument différentes de la situation allemande. Mais notre point de bascule est aussi sur le point d’arriver. Et lorsqu’il arrivera, il n’y aura pas de retour possible.

La date du point de bascule

Ce point de bascule pourrait avoir une date: le lundi 25 octobre prochain. C’est la date où l’une des villes les plus cosmopolites du monde, la plus importante au Canada, Toronto, pourrait élire un maire très nettement post-multiculturel: Rob Ford. (La course est très serrée.)

Il est ouvertement critique de la politique d’immigration canadienne, juge que le pays a suffisamment d’immigrants et a voulu déclarer Toronto une « zone libre de réfugiés » pour refuser d’accueillir les Tamouls réfugiés en Colombie-Britannique. Comme l’indique ma collègue Chantal Hébert, ces déclarations très un-canadian ont fait monter sa cote de popularité.

Ford surfe sur un retour de balancier défavorable aux immigrants qu’on n’aurait pas cru possible dans le Canada multiculturel il y a quelques années à peine. Je vous ai parlé récemment des sondages réalisés en juillet et en septembre par la firme Angus Reid sur les attitudes des Canadiens et des Américains face à l’immigration.

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Angus Reid perçoit un durcissement de l’opinion canadienne face à l’immigration ces dernières années. La moitié des répondants, notamment, souhaitent que les réfugiés Tamouls soient déportés et retournés au Sri Lanka !

 

 

Un révélateur, la burka

En avril dernier, les éditorialistes bien-pensants du Canada anglais ont fondu sur le Québec pour la décision du gouvernement Charest d’interdire le port du voile intégral dans les services publics.

Angus Reid a la bonne idée de faire un sondage qui démontre, comme prévu, que l’immense majorité des Québécois y sont favorables. Mais il révèle aussi, ce qui est surprenant, que des majorités existent également au Canada anglais pour cette interdiction:

Manitoba, Saskatchewan: 65%
Colombie-Britannique: 70%
Maritimes: 73%
Ontario: 77%
Alberta: 82%
Québec: 83%

Un autre sondeur, ayant obtenu des résultats similaires, a avoué que lui et son équipe avaient été très surpris de ces réactions. « On est au Canada, on n’interdit rien ici » a-t-il commenté.

Étrangement, dès la publication de ce sondage, le chef du parti qui a inventé le multiculturalisme, Michael Ignatieff du PLC, s’est découvert une tolérance nouvelle pour l’approche québécoise !

Ces mouvements de mauvaise humeur de l’opinion canadienne envers l’immigration, les réfugiés et les cas comme la burka n’épuisent évidemment pas le débat sur le multiculturalisme et n’en annoncent pas le décès. Mais elles sont symptomatiques d’un ras-le-bol palpable.

Or le déclin du multiculturalisme n’est pas seulement perceptible chez les Rednecks et les intolérants des classes inférieures « incultes et racistes », mais dans toute l’opinion canadienne.

Il est aussi perceptible dans la haute société canadienne. Chez des intellectuels et même, chez les juges. Ce que nous verrons dans notre épisode de demain…

3. Le multiculturalisme, en recul dans l’élite canadienne

biss1Le titre de l’éditorial du Globe and Mail de vendredi dernier était éloquent: « Biffez le mot ‘multiculturalisme’ du vocabulaire national« . Non, les penseurs du journal de l’intelligentsia canadienne ne veulent pas tourner le dos au concept qui définit la politique de citoyenneté du pays depuis 40 ans. Mais ils admettent que son label, le mot, est à ce point discrédité qu’il faudrait en changer.

Un peu comme nos penseurs québécois ont inventé le mot « interculturalisme » pour ne pas utiliser le terme, honni au Québec, de l’invention trudeauiste. Certes, l’artifice est faible: mon collègue de l’UdeM Daniel Weinstock a déclaré publiquement que c’était essentiellement la même chose et Charles Taylor, le jour de la sortie du rapport portant pour moitié son nom, expliquait à la CBC que « l’interculturalisme, c’est le multiculturalisme avec un ajustement » (with a twist), cet ajustement étant le fait français au Québec.

Reste que l’éditorial du Globe est symptomatique. Lorsqu’une idée, ou une marque de commerce, est en déclin, on commence par en changer l’intitulé. (Et les éditorialistes du Globe écrivaient ce jeudi que le problème du Multikulti en Allemagne est que les Allemands n’avaient pas bien appliqué les préceptes de sa variante canadienne.)

Il y a toujours eu, dans la classe intellectuelle canadienne, des voix s’opposant au multiculturalisme. Le plus connu est évidemment l’auteur Neil Bissoondath, qui a pris racine au Québec.

Le problème des enclaves ethniques

Mais parmi les voix influentes qui pèsent dans le débat, on compte celle du sondeur et analyste (et ex-conseiller de Mulroney) Allan Gregg. Dans le magazine torontois Walrus, Gregg a lancé un gros pavé dans la mare du multicul en 2006 dans l’article intitulé : « Crise d’identité : le multiculturalisme : un rêve du vingtième siècle devient une énigme du vingt et unième siècle »

On y lisait notamment cet argument souvent repris par les critiques canadiens du concept:

Alors que les visiteurs sont souvent ébahis par le mélange multiculturel visible sur les rues de nos villes, on perçoit de manière croissante les fractures s’installer dans la mosaïque canadienne, et les groupes ethniques pratiquer l’auto-ségrégation.

En 1981, Statistique Canada avait répertorié six ‘enclaves ethniques’ au pays, c’est-à-dire des communautés dont plus de 30% des membres viennent d’une minorité visible. Vingt ans plus tard, Statistiques Canada a identifié dans rapport sur les « Quartiers de minorités visibles à Toronto, Montréal et Vancouver » une explosion du nombre de ces enclaves, à 254.

D’autres auteurs notent également que si le multiculturalisme pouvait fonctionner pour les cohortes précédentes d’immigration, essentiellement européennes, les nouvelles cohortes de minorités visibles, notamment sud-asiatiques, s’intègrent beaucoup moins facilement et ont tendance à rester dans les enclaves ethniques après la seconde génération, ce qui est préoccupant.

Les échecs européens du multiculturalisme ont un impact sur la nature du débat canadien et alimentent une angoisse palpable, chez deux Canadiens sur trois, quant à l’intégration des minorités visibles.

Dans son rapport du début 2010 pour le gouvernement fédéral, l’intellectuel pro-multiculturalisme Will Kimlicka admet que le concept-clé de l’édifice social canadien est désormais sur la défensive:

C’est ce thème – la situation européenne présageant de l’avenir du Canada – qui a dominé le débat public sur le multiculturalisme au Canada au cours des dernières années. De nombreux commentateurs sont convaincus que le Canada suit la route tracée par l’Europe et surveillent donc constamment la situation dans l’espoir de relever une preuve, aussi mince soit-elle, qu’on retrouve au Canada la même ségrégation qu’en Europe, le même isolement, les mêmes préjugés et la même polarisation.

Kimlicka estime que ces critiques font fausse route et il argumente avec force. Mais la situation politique n’est plus celle des Trudeau et Mulroney, les grands promoteurs de la politique multicul. Au contraire, le gouvernement Harper semble de plus en plus tiède envers cette politique et, bien qu’il fasse une cour active aux groupes ethniques pour bâtir sa propre coalition de conservateurs économiques et sociaux, ses politiques en matière d’immigration et de réfugiés relaient le malaise grandissant de l’encore majorité blanche du pays.

Le recul du multicul, côté cour

Les tribunaux canadiens ont été, au fil des ans, les grands promoteurs du multiculturalisme. Dans l’affaire du Kirpan de 2006, la Cour Suprême a probablement exprimé avec le plus de vigueur le primat de la différence — le droit de porter une arme blanche, inoffensive mais religieusement symbolique, dans une école publique où toutes ces armes sont prohibées — sur les règles communes d’une société laïque.

Une récente décision du plus haut tribunal ontarien posant le principe général que les musulmanes peuvent témoigner avec un voile intégral est l’exemple le plus récent — et le plus extrême — de cette tendance.

Cependant, comme l’indique le mémoire déposé ce mardi (pdf) par les signataires du Manifeste pour un Québec laïque (transparence totale: j’ai signé le manifeste), des brèches commencent à apparaître dans la carapace multiculturelle juridique.

D’abord en 2007, la Cour a rejeté les prétentions d’un citoyen juif dans une affaire de divorce. La décision affirme la validité de règles et de valeurs communes face aux différences d’origines religieuses:

le droit à la protection des différences ne signifie pas que ces différences restent toujours prépondérantes. Celles‐ci ne sont pas toutes compatibles avec les valeurs canadiennes fondamentales et par conséquent, les obstacles à leur expression ne sont pas tous arbitraires.

La Cour suprême devient plus hardie en 2009. Contrairement à tous les tribunaux inférieurs — qui suivaient la jurisprudence antérieure — la Cour validé la législation de l’Alberta imposant la photographie obligatoire sur les permis de conduire, même pour les membres d’une communauté religieuse s’y opposant.

La Cour a tiré cette conclusion, surprenante à deux égards. Lisons d’abord:

Étant donné les multiples facettes de la vie quotidienne qui sont touchées par la religion et la coexistence dans notre société de nombreuses religions différentes auxquelles se rattachent toute une variété de rites et de pratiques, il est inévitable que certaines pratiques religieuses soient incompatibles avec les lois et la réglementation d’application générale.

La Cour ajoute:

la Charte garantit la liberté de religion, mais ne protège pas les fidèles contre tous les coûts accessoires à la pratique religieuse. Plusieurs pratiques religieuses entraînent des coûts dont la société juge raisonnable qu’ils soient supportés par les fidèles.

Surprenant, donc, parce que la Cour affirme maintenant le primat de règles sociales communes sur la liberté religieuse. Elle indique clairement qu’il appartient aux citoyens qui choisissent une pratique religieuse exigeante de s’accommoder des règles communes, et non l’inverse. C’est la signification des mots « coûts … supportés par les fidèles ».

Surprenant finalement, parce qu’on n’avait pas lu autant de gros bon sens dans un jugement canadien sur ce sujet depuis, disons, 1986, quand le juge Dickson avait écrit, au sujet de l’existence du dimanche comme jour général de repos : « Notre société est collectivement dans l’impossibilité de répudier son histoire, y compris l’héritage chrétien de la majorité.»

Ces décisions, surtout les deux les plus récentes, indiquent que sans toutefois rejeter le concept de multiculturalisme — la Cour ne le peut pas, ce concept est constitutionnel — les juges commencent à intégrer et à traduire en termes juridiques le ressac provoqué par une approche jusqu’ici jusqu’au-boutiste de la valorisation des différences.

Le multiculturalisme canadien n’est pas mort. Mais il n’est plus triomphant. Ni dans l’opinion, ni dans l’intelligentsia, ni au gouvernement, ni même dans les hautes sphères du droit.

Pour le Québec, c’est une bonne nouvelle. Cela signifie que, demain, un gouvernement du Parti québécois qui voudrait redéfinir concrètement et juridiquement une identité et une citoyenneté québécoise laïque se heurterait à une résistance moins déterminée du Rest-of-Canada.

Pour le Rest-of-Canada, cependant, l’avenir est périlleux. Reste à voir si la redéfinition de ce fondement du vivre-ensemble canadien se fera via une transition douce vers un nouveau point d’équilibre ou dans un repli plus brusque générateur de tensions.

*  *  *

Il y a peu à ajouter à ces textes écrits il y a deux ans. Sauf que Rob Ford a été élu, pour le plus grand courroux de Toronto, que le refus du multiculturalisme a été encore plus affirmé par le premier ministre britannique David Cameron, que la popularité de la Charte québécoise est plus forte au Canada anglais que chez les Anglo-Québécois.

De mon point de vue, la Charte québécoise est une des bonnes réponses au refus du multiculturalisme. Elle doit être additionnée de politiques visant le succès des parcours d’immigration au Québec — ce que fait la réforme avancée par Diane de Courcy — par le recul du chômage chez les minorités visibles et l’augmentation de leur représentation dans la société. C’est une tâche de moyen terme mais, enfin, on a commencé !

Journal du ministre: Dans les coulisses du NYTimes

Cher Journal,

Ce n’est vraiment pas de la tarte de placer un article dans le New York Times. Je l’avais fait une fois lorsque j’étais correspondant à Washington et le processus de révision avait été assez simple: une éditrice, quelques appels, quelques corrections mineures, puis bonjour la visite.

Mais au XXIe siècle, pas la même chanson.

Cela commence évidemment le 12 novembre, lorsque le NYT publie un texte du journaliste québécois Martin Patriquin décrivant le projet de charte des valeurs comme une régression sociale digne du Tea Party américain.

Nous demandons le droit de répliquer et je prépare, avec Bernard Drainville, une réplique en bonne et due forme. On nous explique au NYT qu’il n’y a pas de réplique possible, car le texte de Patriquin a subi le processus de révision et de vérification. On peut tout au plus écrire une brève lettre qui émet une opinion, sans être une réplique.

C’est le bref texte, Quebec’s Jefferson moment, publié le 20 novembre. (Ici avec traduction.)

Évidemment, le texte de Patriquin comporte de nombreuses faussetés, comme l’a très bien recensé Stéphane Gobeil dans son billet A beau médire qui vient de loin. J’ai fait valoir plusieurs de ces inexactitudes à un des responsable du quotidien Newyorkais qui a tenu son bout avec zèle mais a proposé que je produise un autre texte, aussi long que celui de Patriquin. Il avait noté dans notre texte d’origine la référence au déclin du multiculturalisme et a suggéré de faire de cet aspect l’angle principal du nouveau texte. Très bien.

Quelques jours plus tard, je ponds une nouvelle version, qu’on retrouve, disons, à 90% dans le texte publié vendredi dernier. J’ajoute une liste de liens pour vérification des faits sur chaque point.

Pas de nouvelles pendant quelques temps puis, le 4 décembre, on m’indique que le texte est accepté. Le 16, on me dit que le travail est commencé. Le 17, alors que je suis en mission économique en Europe, je reçois une version annotée du texte qui me demande, en une vingtaine de questions, de donner des explications sur l’histoire démo-linguistique du Québec et de Montréal, sur la constitution canadienne et son application au Québec, les termes de la clause sur le multiculturalisme, l’État du débat en France, les arguments et contre-arguments sur la Charte, la position des Musulmans.

On me dit que c’est pressé car ils veulent publier avant Noël.

De 950 mots — la limite permise — je ne vois pas comment on peut tout faire ça si on en ajoute 2000 ! Après un moment de découragement, en fin d’une journée remplie de rencontres à Rome, je m’accroche à mon Ipad, fais chauffer le Wi-fi et réponds à toutes les questions.

Le 19 et le 20, entre deux achats de cadeaux, je suis sur le téléphone à expliquer encore des détails et des nuances, puis on m’annonce que le tout sera reporté après les fêtes. Bien, on peut respirer un peu.

Pour la première fois depuis mon élection, je décide de donner un numéro d’urgence au bureau mais de ne pas regarder courriels et messages jusqu’à mon retour le 6 janvier.

C’est ainsi que je manque les courriels du 3 et 4 qui m’annoncent la publication imminente et réclament d’urgence mon approbation pour les révisions. Je les découvre à l’aéroport (notre avion est retardé de 24 heures qu’on passe en famille dans la chic salle d’attente de Varadéro) et m’empresse de relire le texte.

Il est revenu à 950 mots mais beaucoup de nuances ont sauté, quelques informations que j’estime essentielles ont disparu et plusieurs glissements de sens ont été introduits.

La partie de ping-pong journalistique commence. Je comprends qu’on m’a fait parvenir la 8e version interne de mon texte et qu’en plus du très aimable correcteur que j’ai au bout de l’internet, 7 autres personnes sont impliquées dans la révision et l’approbation.

Nous ferons encore 4 versions. Des corrections que je propose se perdent, des ajouts apparaissent, des permutations de paragraphe viennent et reviennent. Un membre du club des 7 demande de préciser ceci, d’ajouter telle explication. On travaille en particulier sur les signes du déclin du multiculturalisme au Canada anglais et sur la différence entre les Anglo-Montréalais, plus réfractaires, et les Anglos hors-Québec, plus enthousiastes. Des paragraphes sont commandés, écrits, approuvés puis… coupés faute de place !

J’essaie d’enlever le mot `national` pour désigner `fédéral`. Il revient ailleurs dans le texte. In extremis, il faut réexpliquer la différence entre hijab et niqab.

Alors que dans les premières étapes on insistait pour que je sois très factuel et très explicatif des positions des uns et des autres, dans la dernière étape on me rappelle que c’est un texte d’opinion et que je dois être clair sur ma position ! (soupirs…)

C’est au téléphone, dans le stationnement de l’épicerie où on fait les courses du retour, mercredi soir dernier, qu’on ajuste les derniers mots.

Une correction se perd: j’avais noté l’interdiction pour les citoyens québécois d’interagir avec l’État à visage couvert, le texte dit que cette interdiction s’applique aux seuls employés de l’État. Bon. Rien n’est parfait.

Qu’en est-il du titre ? J’ai proposé depuis le début: At multiculturalism’s deathbed: The Québec Charter of values. (Au chevet du multiculturalisme mourant: La Charte des valeurs du Québec)

Le début du texte porte sur la mort du multiculturalisme en Europe, la fin parle de son déclin au Canada, ça me semble approprié. Mais les titres sont, toujours, la prérogative des éditeurs et une membre décisionnelle du club des 7 estime que le texte est trop équilibré pour un titre aussi fort. Elle préfère le très timide: Multiculturalism at the crossroads : The Québec Case (Le multiculturalisme à la croisée des chemins: Le cas du Québec).

D’où ma surprise de voir le texte en ligne vendredi matin avec le titre: Québec’s Last Stand, modifié plus tard dans la journée par Québec’s Latest Stand. Cela n’aurait pas été, disons, parmi mes 50 premiers choix.

Mais l’essentiel est dit. Je voulais inscrire la démarche gouvernementale québécoise dans deux contextes: 1) le contexte occidental de remise en cause du multiculturalisme; 2) le contexte d’innovation de politique publique québécois sur tous les plans.

Aux lecteurs de juger si la mission est accomplie.

Jean-François

Le multiculturalisme, en recul dans l’élite canadienne

biss1Le titre de l’éditorial du Globe and Mail de vendredi dernier était éloquent: « Biffez le mot ‘multiculturalisme’ du vocabulaire national« . Non, les penseurs du journal de l’intelligentsia canadienne ne veulent pas tourner le dos au concept qui définit la politique de citoyenneté du pays depuis 40 ans. Mais ils admettent que son label, le mot, est à ce point discrédité qu’il faudrait en changer.

Un peu comme nos penseurs québécois ont inventé le mot « interculturalisme » pour ne pas utiliser le terme, honni au Québec, de l’invention trudeauiste. Certes, l’artifice est faible: mon collègue de l’UdeM Daniel Weinstock a déclaré publiquement que c’était essentiellement la même chose et Charles Taylor, le jour de la sortie du rapport portant pour moitié son nom, expliquait à la CBC que « l’interculturalisme, c’est le multiculturalisme avec un ajustement » (with a twist), cet ajustement étant le fait français au Québec.

Reste que l’éditorial du Globe est symptomatique. Lorsqu’une idée, ou une marque de commerce, est en déclin, on commence par en changer l’intitulé. (Et les éditorialistes du Globe écrivaient ce jeudi que le problème du Multikulti en Allemagne est que les Allemands n’avaient pas bien appliqué les préceptes de sa variante canadienne.)

Il y a toujours eu, dans la classe intellectuelle canadienne, des voix s’opposant au multiculturalisme. Le plus connu est évidemment l’auteur Neil Bissoondath, qui a pris racine au Québec.

Le problème des enclaves ethniques

Mais parmi les voix influentes qui pèsent dans le débat, on compte celle du sondeur et analyste (et ex-conseiller de Mulroney) Allan Gregg. Dans le magazine torontois Walrus, Gregg a lancé un gros pavé dans la mare du multicul en 2006 dans l’article intitulé : « Crise d’identité : le multiculturalisme : un rêve du vingtième siècle devient une énigme du vingt et unième siècle »

On y lisait notamment cet argument souvent repris par les critiques canadiens du concept:

Alors que les visiteurs sont souvent ébahis par le mélange multiculturel visible sur les rues de nos villes, on perçoit de manière croissante les fractures s’installer dans la mosaïque canadienne, et les groupes ethniques pratiquer l’auto-ségrégation.

En 1981, Statistique Canada avait répertorié six ‘enclaves ethniques’ au pays, c’est-à-dire des communautés dont plus de 30% des membres viennent d’une minorité visible. Vingt ans plus tard, Statistiques Canada a identifié dans rapport sur les « Quartiers de minorités visibles à Toronto, Montréal et Vancouver » une explosion du nombre de ces enclaves, à 254.

D’autres auteurs notent également que si le multiculturalisme pouvait fonctionner pour les cohortes précédentes d’immigration, essentiellement européennes, les nouvelles cohortes de minorités visibles, notamment sud-asiatiques, s’intègrent beaucoup moins facilement et ont tendance à rester dans les enclaves ethniques après la seconde génération, ce qui est préoccupant.

Les échecs européens du multiculturalisme ont un impact sur la nature du débat canadien et alimentent une angoisse palpable, chez deux Canadiens sur trois, quant à l’intégration des minorités visibles.

Dans son rapport du début 2010 pour le gouvernement fédéral, l’intellectuel pro-multiculturalisme Will Kimlicka admet que le concept-clé de l’édifice social canadien est désormais sur la défensive:

C’est ce thème – la situation européenne présageant de l’avenir du Canada – qui a dominé le débat public sur le multiculturalisme au Canada au cours des dernières années. De nombreux commentateurs sont convaincus que le Canada suit la route tracée par l’Europe et surveillent donc constamment la situation dans l’espoir de relever une preuve, aussi mince soit-elle, qu’on retrouve au Canada la même ségrégation qu’en Europe, le même isolement, les mêmes préjugés et la même polarisation.

Kimlicka estime que ces critiques font fausse route et il argumente avec force. Mais la situation politique n’est plus celle des Trudeau et Mulroney, les grands promoteurs de la politique multicul. Au contraire, le gouvernement Harper semble de plus en plus tiède envers cette politique et, bien qu’il fasse une cour active aux groupes ethniques pour bâtir sa propre coalition de conservateurs économiques et sociaux, ses politiques en matière d’immigration et de réfugiés relaient le malaise grandissant de l’encore majorité blanche du pays.

Le recul du multicul, côté cour

Les tribunaux canadiens ont été, au fil des ans, les grands promoteurs du multiculturalisme. Dans l’affaire du Kirpan de 2006, la Cour Suprême a probablement exprimé avec le plus de vigueur le primat de la différence — le droit de porter une arme blanche, inoffensive mais religieusement symbolique, dans une école publique où toutes ces armes sont prohibées — sur les règles communes d’une société laïque.

Une récente décision du plus haut tribunal ontarien posant le principe général que les musulmanes peuvent témoigner avec un voile intégral est l’exemple le plus récent — et le plus extrême — de cette tendance.

Cependant, comme l’indique le mémoire déposé ce mardi (pdf) par les signataires du Manifeste pour un Québec laïque (transparence totale: j’ai signé le manifeste), des brèches commencent à apparaître dans la carapace multiculturelle juridique.

D’abord en 2007, la Cour a rejeté les prétentions d’un citoyen juif dans une affaire de divorce. La décision affirme la validité de règles et de valeurs communes face aux différences d’origines religieuses:

le droit à la protection des différences ne signifie pas que ces différences restent toujours prépondérantes. Celles‐ci ne sont pas toutes compatibles avec les valeurs canadiennes fondamentales et par conséquent, les obstacles à leur expression ne sont pas tous arbitraires.

La Cour suprême devient plus hardie en 2009. Contrairement à tous les tribunaux inférieurs — qui suivaient la jurisprudence antérieure — la Cour validé la législation de l’Alberta imposant la photographie obligatoire sur les permis de conduire, même pour les membres d’une communauté religieuse s’y opposant.

La Cour a tiré cette conclusion, surprenante à deux égards. Lisons d’abord:

Étant donné les multiples facettes de la vie quotidienne qui sont touchées par la religion et la coexistence dans notre société de nombreuses religions différentes auxquelles se rattachent toute une variété de rites et de pratiques, il est inévitable que certaines pratiques religieuses soient incompatibles avec les lois et la réglementation d’application générale.

La Cour ajoute:

la Charte garantit la liberté de religion, mais ne protège pas les fidèles contre tous les coûts accessoires à la pratique religieuse.  Plusieurs pratiques religieuses entraînent des coûts dont la société juge raisonnable qu’ils soient supportés par les fidèles.

Surprenant, donc, parce que la Cour affirme maintenant le primat de règles sociales communes sur la liberté religieuse. Elle indique clairement qu’il appartient aux citoyens qui choisissent une pratique religieuse exigeante de s’accomoder des règles communes, et non l’inverse. C’est la signification des mots « coûts … supportés par les fidèles ».

Surprenant finalement, parce qu’on n’avait pas lu autant de gros bon sens dans un jugement canadien sur ce sujet depuis, disons, 1986, quand le juge Dickson avait écrit, au sujet de l’existence du dimanche comme jour général de repos : « Notre société est collectivement dans l’impossibilité de répudier son histoire, y compris l’héritage chrétien de la majorité.»

Ces décisions, surtout les deux les plus récentes, indiquent que sans toutefois rejeter le concept de multiculturalisme — la Cour ne le peut pas, ce concept est constitutionnel — les juges commencent à intégrer et à traduire en termes juridiques le ressac provoqué par une approche jusqu’ici jusqu’au-boutiste de la valorisation des différences.

Le multiculturalisme canadien n’est pas mort. Mais il n’est plus triomphant. Ni dans l’opinion, ni dans l’intelligentsia, ni au gouvernement, ni même dans les hautes sphères du droit.

Pour le Québec, c’est une bonne nouvelle. Cela signifie que, demain, un gouvernement du Parti québécois qui voudrait redéfinir concrètement et juridiquement une identité et une citoyenneté québécoise laïque se heurterait à une résistance moins déterminée du Rest-of-Canada.

Pour le Rest-of-Canada, cependant, l’avenir est périlleux. Reste à voir si la redéfinition de ce fondement du vivre-ensemble canadien se fera via une transition douce vers un nouveau point d’équilibre ou dans un repli plus brusque générateur de tensions.

*   *   *

Textes précédents:

Europe: le double échec du multiculturalisme

Le multicul au Canada: au point de bascule ?

Le multicul au Canada: au point de bascule ?

canadaCela se passait à Los Angeles, au printemps 2009. Le Consul général du Canada avait rassemblé à sa table plusieurs personnalités californiennes autour d’un Premier ministre d’une province de l’Ouest que je ne puis nommer. J’étais de passage, en promotion des écoles internationales d’été du Cérium, et je fus invité.

Un Californien aborda avec le PM canadien la question de l’immigration. « Nous, ici, on a des tas de problèmes avec les immigrants mexicains, dit-il. Mais vous, au Canada, vous semblez avoir trouvé la formule qui marche. Pouvez-vous nous donner des conseils. »

Nous étions en pleine crise des accommodements au Québec et, ayant entendu souvent des représentants canadiens de par le monde, je m’attendais à la cassette habituelle des exploits multiculturels de notre beau grand pays, phare post-moderne de l’univers. Eh non. Le PM eut la franchise que permettent l’éloignement et l’anonymat.

« Ce n’est pas aussi rose que vous le pensez. Les problèmes d’intégration sont très réels partout au Canada. Il y a un mécontentement que je sens grandir dans la population. Il n’en faudrait pas beaucoup pour que les braises s’enflamment. » Le Californien était très déçu. Pas moi.

J’avais encore à l’esprit un article de La Presse qui avait démontré qu’il y n’avait pas plus de plaintes de discrimination raciale au Québec qu’en Ontario (même si nous n’avons pas de leçons à donner pour l’embauche des minorités, loin s’en faut). La seule grande différence entre le Québec et l’Ontario: ici, on en parle !

Du moins, c’était vrai. Car la prédiction du PM de l’Ouest est en train de se réaliser. Dans le Globe and Mail de ce mardi, la chroniqueuse Margaret Wente écrivait ce qui suit au sujet des cas allemands et canadiens:

Comme les Canadiens, les Allemands ont été inondés de propagande officielle célébrant les joies de la diversité ethnique. Dans les deux pays, le fait d’exprimer des doutes au sujet de la politique d’immigration était socialement verboten. Comme l’explique la journaliste allemande Sabine Beppler-Spahl dans le magazine en ligne Spiked!, « être ‘pro-immigration’ ou ‘pro-multiculturalisme’ en Allemagne aujourd’hui est l’équivalent d’un statut social, une façon de prouver que vous êtes culturellement raffiné et cosmopolites, contrairement aux classes populaires incultes et racistes. »

L’histoire et la composition de l’immigration au Canada sont résolument différentes de la situation allemande. Mais notre point de bascule est aussi sur le point d’arriver. Et lorsqu’il arrivera, il n’y aura pas de retour possible.

La date du point de bascule

Ce point de bascule pourrait avoir une date: le lundi 25 octobre prochain. C’est la date où l’une des villes les plus cosmopolites du monde, la plus importante au Canada, Toronto, pourrait élire un maire très nettement post-multiculturel: Rob Ford. (La course est très serrée.)

Il est ouvertement critique de la politique d’immigration canadienne, juge que le pays a suffisamment d’immigrants et a voulu déclarer Toronto une « zone libre de réfugiés » pour refuser d’accueillir les Tamouls réfugiés en Colombie-Britannique. Comme l’indique ma collègue Chantal Hébert, ces déclarations très un-canadian ont fait monter sa cote de popularité.

Ford surfe sur un retour de balancier défavorable aux immigrants qu’on n’aurait pas cru possible dans le Canada multiculturel il y a quelques années à peine. Je vous ai parlé récemment des sondages réalisés en juillet et en septembre par la firme Angus Reid sur les attitudes des Canadiens et des Américains face à l’immigration.

graph8

Angus Reid perçoit un durcissement de l’opinion canadienne face à l’immigration ces dernières années. La moitié des répondants, notamment, souhaitent que les réfugiés Tamouls soient déportés et retournés au Sri Lanka !

Un révélateur, la burka

En avril dernier, les éditorialistes bien-pensants du Canada anglais ont fondu sur le Québec pour la décision du gouvernement Charest d’interdire le port du voile intégral dans les services publics.

Angus Reid a la bonne idée de faire un sondage qui démontre, comme prévu, que l’immense majorité des Québécois y sont favorables. Mais il révèle aussi, ce qui est surprenant, que des majorités existent également au Canada anglais pour cette interdiction:

Manitoba, Saskatchewan: 65%
Colombie-Britannique: 70%
Maritimes: 73%
Ontario: 77%
Alberta: 82%
Québec: 83%

Un autre sondeur, ayant obtenu des résultats similaires, a avoué que lui et son équipe avaient été très surpris de ces réactions. « On est au Canada, on n’interdit rien ici » a-t-il commenté.

Étrangement, dès la publication de ce sondage, le chef du parti qui a inventé le multiculturalisme, Michael Ignatieff du PLC, s’est découvert une tolérance nouvelle pour l’approche québécoise !

Ces mouvements de mauvaise humeur de l’opinion canadienne envers l’immigration, les réfugiés et les cas comme la burka n’épuisent évidemment pas le débat sur le multiculturalisme et n’en annoncent pas le décès. Mais elles sont symptomatiques d’un ras-le-bol palpable.

Or le déclin du multiculturalisme n’est pas seulement perceptible  chez les Rednecks et les intolérants des classes inférieures « incultes et racistes », mais dans toute l’opinion canadienne.

Il est aussi perceptible dans la haute société canadienne. Chez des intellectuels et même, chez les juges.  Ce que nous verrons dans notre épisode de demain…

Hier: Europe – le double échec du multiculturalisme

Europe: le double échec du multiculturalisme

La chancelière allemande n’y est pas allée avec le dos de la main morte. Angela Merkel, conservatrice, vient d’annoncer que la politique de « Multikulti, le concept selon lequel nous vivons des vies parallèles et en sommes heureux a échoué complètement ».

Mme Merkel a ainsi heurté un énorme tabou, dans l’Allemagne moderne où la tolérance à l’autre a été vue comme le prix à payer pour, disons, un passé excessif en sens inverse. Ces derniers jours, un sondage a illustré le pourrissement du climat: le tiers des Allemands affirment que  les immigrants sont des fraudeurs de l’aide sociale. Ambiance.

La chancelière, qui est en période pré-électorale, a décidé de lever le ton. La société allemande a un comportement humaniste, hérité de la chrétienté, et « ceux qui n’acceptent pas ça sont au mauvais endroit ici ». Et, de toutes façons, les immigrants qui vivent en Allemagne doivent s’adapter et apprendre l’Allemand « immédiatement ».

Le revirement allemand sur la question multiculturelle n’est que le dernier épisode d’un effondrement de ce concept en Europe. Le précédent domino à tomber fut la Grande-Bretagne, où les travaillistes, hier grands promoteurs du concept, ont entrepris depuis trois an un virage mettant en avant le concept de « British first ».

Même toi, Gordon ?

Gordon Brown relayait ainsi en novembre dernier le sentiment palpable dans une large part de l’opinion britannique:

«Je connais des gens inquiets du fait que l’immigration fragilise leurs salaires et les perspectives d’emplois de leurs enfants, et ils s’inquiètent aussi de savoir s’ils vont trouver un logement décent pour leur famille.»

«Ils veulent être sûrs que le système est à la fois sévère et juste. Ils veulent être sûrs que les nouveaux arrivants dans le pays accepteront leurs obligations (…): obéir à toutes les lois, parler anglais est important, payer leurs impôts»

Malheureusement, le reflux du multiculturalisme et de ses excès s’opère, non dans une discussion éclairée dont l’objectif doit viser une politique publique mieux à même d’assurer le succès de l’intégration des nouveaux arrivants, mais dans une sale ambiance de refus de l’autre, de montée des préjugés et de stigmatisation des minorités. Les politiques honteuses de la France de Sarkozy et de l’Italie de Berlusconi face aux Roms en sont l’exemple extrême, mais non unique.

Un recul mondial

Dans un très intéressant texte, publié en janvier et présentant une défense argumentée du multiculturalisme canadien pour le compte du gouvernement fédéral, l’éminent intellectuel canadien Will Kimlicka admet que le concept subit un « recul mondial » depuis 2006. Il en fait la synthèse qui suit, que je cite largement :

Dans la plupart des autres pays du monde, il existe une perception généralisée stipulant que le multiculturalisme a « échoué » et qu’il est temps de « prendre un recul » à l’égard du multiculturalisme, qui a été poussé « trop loin ».

L’exemple le plus frappant de ce recul du multiculturalisme nous est probablement fourni par les Pays‑Bas. Cet État a adopté l’ensemble de politiques de multiculturalisme le plus ambitieux de l’Europe de l’Ouest au cours des années 1980. À partir des années 1990, toutefois, on a commencé à réduire la portée de ces politiques, pour les abandonner presque complètement au cours des années 2000. Le multiculturalisme aux Pays‑Bas a été remplacé par des politiques sévères et coercitives d’« intégration civique », lesquelles (selon les opposants, du moins) ressemblent tout à fait à l’ancienne assimilation.

Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui considèrent l’exemple néerlandais comme le prototype de « l’échec du multiculturalisme ». D’autres pays européens le citent pour justifier un recul de leurs propres politiques de multiculturalisme, ou pour ne pas adopter de telles politiques. C’est le cas, par exemple, en Grande-Bretagne, où le New Labour a largement abandonné son engagement à l’égard du multiculturalisme.

De plus, plusieurs pays européens qui avaient un jour envisagé le multiculturalisme suivent maintenant le modèle néerlandais, adoptant des politiques d’« intégration civique » coercitive – par exemple, l’Autriche et l’Allemagne. Et tandis que ce recul est le plus fort en Europe, on constate une tendance similaire en Australie […].

Ce contrecoup et ce recul mondiaux sont aujourd’hui si répandus que même les organismes intergouvernementaux internationaux qui avaient déjà promu le multiculturalisme s’en dégagent désormais. Par exemple, le Conseil de l’Europe a récemment déclaré que le multiculturalisme est simplement l’envers de l’assimilation, une affirmation qui est également fondée sur l’hypothèse d’une opposition irréconciliable entre la majorité et la minorité, menant à [traduction] « une ségrégation communautaire et une incompréhension mutuelle ».

Dans ce débat européen, le multiculturalisme est tenu responsable de toutes sortes de maux. En particulier, on affirme que le multiculturalisme a favorisé :
*la ghettoïsation résidentielle et l’isolement social des immigrants;
*l’accroissement des stéréotypes et, par conséquent, des préjugés et de la discrimination entre les groupes ethniques;
*le radicalisme politique, en particulier chez les jeunes musulmans;
*la perpétuation de pratiques d’intolérance entre les groupes d’immigrants, qui a souvent pour effet de restreindre les droits et les libertés des filles et des femmes.

Selon les opposants, ces problèmes s’aggravent depuis les années 1980, mais on n’en a pas tenu compte en raison de l’idéologie naïve et, en fait, pernicieuse, du multiculturalisme, qui tenait pour acquis qu’il était en quelque sorte « naturel » que la société soit divisée en groupes ethniques distincts et déconnectés, chacun avec ses propres espaces territoriaux, valeurs politiques et traditions culturelles. En conséquence, les sociétés européennes [traduction] « se dirigeaient en somnambules vers la ségrégation », ce qui a mené à une crise ethnique.

Les citoyens se félicitaient eux‑mêmes pour leur attitude de « vivre et laisser vivre » à l’égard des immigrants, tout en ne tenant pas compte des niveaux croissants de ségrégation et de marginalisation.

Voilà, en bref, le récit dominant au sujet du multiculturalisme en Europe. On dit avoir fait l’essai du multiculturalisme et avoir échoué, avec de graves conséquences sociales. Aujourd’hui, le multiculturalisme est répudié, à la fois par des pays et par des organismes paneuropéens.

Le seul remède maintenant consiste à insister pour que les nouveaux arrivants accordent la priorité à leur nouvelle identité nationale par opposition à leur identité ethnique ou confessionnelle d’origine – ils doivent accepter d’être « Néerlandais d’abord », du moins dans la vie publique, et renoncer à leurs revendications d’accommodements institutionnels ou d’expression politique de leurs identités ethniques. Pour qu’elles puissent être le moindrement préservées, les identités ethniques doivent s’exprimer uniquement dans la sphère privée, sans fournir de fondement aux revendications politiques de multiculturalisme.

Kimlicka estime que les Européens font fausse route et attribuent à tort au multiculturalisme des problèmes qui sont également apparus dans des pays, comme la France, qui ont eu une politique non-multiculturelle.

Les deux victimes du multiculturalisme

C’est possible. Mais quoi qu’on puisse penser de la qualité intrinsèque des politiques multiculturelles (que Kimlicka défend avec brio), on doit constater qu’après des décennies d’application, elles sont rejetées par les majorités européennes. Lorsqu’on veut promouvoir une forme de vivre-ensemble, son rejet par la majorité n’est-il pas, en soi, la preuve de son échec ?

L’écrasement du multiculturalisme européen n’est pas une bonne nouvelle. Les majorités s’estiment victimes de la naïveté des élites face à la difficulté de l’intégration, surtout des musulmans. Les minorités ethniques sont victimes du retour de balancier et de l’intolérance qui se faufile — non, qui triomphe — dans son sillage.

Ce concept aura donc été un double échec. Son incapacité à réussir son enracinement durable dans les consciences collectives d’une part, et d’autre part sa disparition trop brusque pour donner lieu à un nouvel équilibre intégrateur, respectueux des uns et des autres.

Demain: le Canada anglais a-t-il eu son quota de multiculturalisme ?