Guy Rocher ose utiliser le « M word »: MAJORITÉ (texte)

On pensait que tout avait été dit, dans le débat sur les signes religieux. Mais voilà que se présente à la barre l’aîné des intellectuels québécois. Du haut de ses 95 ans, Guy Rocher vire le débat à l’envers, utilise une toute autre grille, prononce des mots tabou. Il ose.


Avis: ceci est le texte d’une balado hebdomadaire Lisée101.  Ces textes sont publiés huit jours après qu’ils aient été rendus disponibles aux abonnés de la balado.
Prenez huit jours d’avance,
abonnez-vous  ici !


L’inégalité de la visibilité religieuse pose problème

On avait beaucoup entendu les critiques de l’interdiction des signes se plaindre de l’inégalité de traitement. Le signes catholiques, disaient-ils, ne sont pas  »ostentatoires ». On ne voit plus guère que des petites croix discrètes autour des cous. Donc en proscrivant les signes, c’est l’Islam qu’on vise, avec son voile visible. Cette volonté est donc discriminatoire, car elle a plus d’impact sur les religions « visibles ».

Guy Rocher prend l’exact contre-pied de l’argument.

Il indique justement que  »les religions ne sont pas égales entre elles. Certaines ont plus de pouvoir politique que d’autres, certaines sont financièrement plus riches que d’autres, certaines ont plus d’exigences que d’autres à l’endroit de leurs adhérents, et, oui, certaines sont plus « visibles » que d’autres. Ainsi, ajoute-t-il,, le Catholicisme a toujours été plus « visible » que le Protestantisme, de nature plus discret. Aujourd’hui, l’Islam et les Juifs hassidiques sont maintenant plus visibles que les Catholiques, devenus discrets. »

Rocher en tire la conclusion que de permettre le port des signes en éducation ouvrirait la porte à une inégalité de la visibilité des religions dans l’école. Et que donc les religions moins visibles, comme le catholicisme aujourd’hui ou, encore davantage, l’absence de religion, l’athéisme, seraient défavorisés par rapport aux religions visibles, notamment l’Islam.

Dans son témoignage il a déclaré : « si on accepte que des enseignants et des directeurs d’école portent des signes religieux, on offre l’occasion à une religion d’être plus présente que d’autres ». On consacre donc l’inégalité des religions dans l’école, ce qui est l’exact contraire de l’objectif de neutralité religieuse de l’État.

L’intérêt dans cette position est qu’elle ne reproche pas à une religion son choix d’être plus ou moins visible. Les cathos, rappelle Rocher, étaient plus visibles avant,  » avec les soutanes, les cornettes, les crucifix ». Ils le sont moins maintenant. Ils pourraient changer d’avis demain, on ne le sait pas. De même, les musulmanes portaient très peu le voile il y a trente ans. Elles le portent maintenant. Cela pourrait changer à l’avenir. Ces variations appartiennent aux religions.

L’État lui, a un devoir de neutralité. Il est donc un rempart contre ces variations. Il ne doit pas subir la vague de visibilité actuelle de telle ou telle religion. La meilleure façon d’empêcher, à l’école, l’inégalité de l’affichage est de ne pas avoir d’affichage du tout.

Le « M » word: Majorité

L’ensemble du débat fut jusqu’ici axé sur la valeur des droits individuels d’afficher ses convictions. On s’interroge beaucoup sur l’impact du projet de loi sur les minorités religieuses. La mairesse Valérie Plante, qui a eu le mérite d’affirmer qu’elle appliquerait la loi si adoptée, a même parlé de la  »peur » que le projet soulevait en elle pour la cohésion sociale.

Guy Rocher, lui, a osé parler d’une inquiétude complètement inverse. Il a même poussé l’audace jusqu’à parler de  »la majorité », grande absente des débats. Jusqu’à maintenant la majorité était, osons le dire, en déficit de visibilité.

 »Je serais bien inquiet pour l’avenir, a dit Guy Rocher, que ce projet de loi ne soit pas adopté. Je serais inquiet pour les rapports entre la majorité au Québec et les minorités. Et entre les minorités entre elles. » D’autant qu’il prévoit pour les 50 prochaines années une augmentation de la fragmentation religieuse dans le monde et au Québec, pas sa diminution.

Il fait le constat que la majorité des Québécois n’appartiennent pas aux minorités religieuses. Or pour s’assurer que les relations entre la majorité et les minorités religieuses soient « équitables et paisibles » dit-il, il convient d’éviter qu’à l’école, « une religion soit plus favorisée qu’une autre, par sa visibilité, sa présence ou autrement ».

L’interdiction des signes, conclut-il, est la seule façon d’assurer l’égalité de la foi — ou de l’absence de foi — dans l’école.

Guy Rocher a le mérite de poser la question crûment: l’augmentation prévisible dans l’État et en particulier l’école des signes extérieurs de la religion la plus visible — l’Islam — va créer une situation d’inégalité religieuse qui sera source de tensions.

« Si ce principe n’est pas adopté, il n’est plus possible de considérer nos institutions scolaires comme religieusement neutres. Diverses croyances auraient la complète liberté de s’y afficher, voire s’affronter. L’avenir apparaît alors fait d’incertitudes ».

C’est une évidence. Mais il fallait avoir le cran de le dire.

Le principe de précaution

Avec toute la diplomatie dont il est capable, Guy Rocher a mis au tapis l’argument de Gérard Bouchard voulant qu’il n’y avait aucune preuve que les signes religieux dans une classe ait une influence réelle sur les élèves.

D’abord, a dit Rocher qui a enseigné pendant des décennies, « j’ai toujours pensé qu’en tant que professeur, j’ai eu de l’influence ». Ensuite, il a fait état de sa propre expérience, de l’époque où le catholicisme était très visible. « Quand j’étais au collège et que tous les professeurs portaient des soutanes et que parfois je me demandais si Dieu existait ou si l’enfer existait, je pensais à ces hommes qui manifestaient leur foi en Dieu et en enfer par tous les signes qu’ils portaient. »

Il s’est aussi interrogé sur la réaction d’un élève dont les parents sont témoins de Jéhovah ou Mormons qui voit dans son école des enseignants qui affichent leur foi en l’Islam, mais pas en la foi de ses parents. Cela introduit, selon Rocher, « une contradiction grave » face à l’impératif de neutralité de l’État.

À la demande de Gérard Bouchard pour des études scientifiques, Rocher répond par le principe de précaution. Dans l’incertitude, dit-il, s’il y en a encore, il faut protéger l’école, les élèves et les parents.

Un témoignage essentiel

L’intervention de Guy Rocher dans notre grand débat national est inestimable. Comme Gérard Bouchard ou Charles Taylor, il porte avec lui la crédibilité de l’expérience et de la recherche. Contrairement à eux, il met sur la table non seulement une vie d’intellectuel, mais celle d’un acteur central de deux de nos transformations les plus durables, la construction d’un système d’éducation public laïc, puis l’adoption de la Charte de la langue française.

Il a donc côtoyé à la fois les idées et le réel. Transformé notre façon de penser et d’agir.

C’est sans doute ce qui lui donne la lucidité voulue pour remettre debout le débat sur la laïcité. Debout sur le pilier qu’il n’aurait jamais du quitter: celui de l’égalité, condition indispensable à des relations équitables et paisibles entre les minorités religieuses et celle qu’il a savamment réintroduit dans le débat:  la majorité.


 

Abonnez-vous et ayez immédiatement accès à ma nouvelle balado:

Laïcité:  Comment répondre aux arguments de la gauche 

En voici un extrait:

 

 

Le rapport Bouchard-Taylor ne passerait pas le test de Gérard Bouchard


Avis: ceci est le texte de ma balado de la semaine. Vous pouvez l’écouter ici ou le télécharger et l’écouter plus tard !

Télécharger

Pour vous abonner, c’est ici.


Gérard Bouchard était à son meilleur, mercredi, à la commission parlementaire sur la laïcité. Il a fait sa présentation sans notes, avec précision et humour.

Puis il a établi le test auquel le projet de loi échoue. Celui du « motif supérieur ».

Il est normal de restreindre un droit s’il y a un motif supérieur, explique-t-il. Il donne l’exemple des sikhs qui, travaillant au Port de Montréal, sont obligés d’enlever leur turban pour mettre le casque de (motif supérieur) sécurité. Ou de la loi 101 qui interdit à la majorité des parents d’envoyer leurs enfants à l’école anglaise. Le motif supérieur est l’avenir du français au Québec.

Mais quel est le motif pour empêcher les enseignants d’afficher leurs convictions ? Endoctrinement des élèves ? Traumatisme causé chez certains élèves ? Obstacles posés à l’exercice pédagogique ? Impact négatif sur le climat de travail ?

« Si jamais un seul de ces éléments était prouvé, a lancé M. Bouchard, personnellement je vous le dit tout de suite je serais tenté d’approuver votre projet de loi. »

Mais voilà, il n’y a aucune preuve. « Cette disposition, dit-il, n’est appuyé sur aucune donnée rigoureuse, aucune étude, donc ça me pose problème. »

Le problème avec cet argument

Il y a un gros problème avec cet argument: il discrédite le rapport Bouchard-Taylor lui-même.

Quelle preuve, donnée ou étude avaient-ils en mains pour interdire les signes religieux chez les juges et policiers ? Aucune. Rien. Zilch. Comment justifient-ils alors de restreindre le droit au port de signes chez ces personnes ? Quelle « motif supérieur » invoquent-ils ?

Ils ne se fondent que sur deux choses.

Des arguments de principe. Et (cramponnez-vous) des sondages !

Voici la totalité de l’argument avancé sur les juges et les policiers:

« Le cas des juges est probablement celui qui est le plus complexe et le plus difficile à trancher. Les parties en cause dans un procès, en particulier l’intimé qui est susceptible d’être sanctionné, doivent impérativement pouvoir présumer de l’impartialité du juge. Est-ce qu’un intimé musulman pourrait présumer de l’impartialité d’un juge juif portant une kippa ou d’un juge hindou affichant un tilak ?

Le droit à un procès équitable fait partie des droits juridiques fondamentaux reconnus aux citoyens. Or on peut arguer qu’il n’est pas nécessaire d’interdire les signes pour rendre ce droit effectif. Un juge doit en effet d’abord évaluer s’il est apte à entendre une cause. S’il a des doutes quant à sa capacité de présider un procès de façon impartiale, il a le devoir de se récuser.

De même, le cas des policiers, qui exercent eux aussi un pouvoir de sanction, est également difficile à trancher. D’une part, on peut prétendre que l’interdiction des signes religieux est, dans certains contextes, une nécessité fonctionnelle à l’accomplissement des tâches du policier. En contrepartie, il faudrait aussi prendre en considération l’hypothèse selon laquelle une force policière risque de gagner plus facilement la confiance d’une population diversifiée si elle-même est diversifiée et inclusive. »

Voilà, vous venez de lire la totalité du raisonnement. Pas un seul cas concret n’est évoqué, pas une seule recherche mentionnée. Rien. Que des arguments. Il y a du pour et il y a du contre. Il faut donc trancher. Voici comment le fait le rapport:

« Quelle position convient-il donc d’adopter face à ces considérations contradictoires ? Nous croyons qu’une majorité de Québécois admettent qu’une interdiction uniforme s’appliquant à tous les employés de l’État, quelle que soit la nature de leur poste, est abusive, mais tiennent à ce que ceux et celles qui occupent des postes qui incarnent au plus haut point la nécessaire neutralité de l’État, comme les juges ou le président de l’Assemblée nationale par exemple, s’imposent une forme de devoir de réserve quant à l’expression de leurs convictions religieuses. »

Vous n’avez pas la berlue. Les commissaires utilisent les sondages pour les aider à trancher. Mais où ont-ils vu qu’une majorité de Québécois sont favorables à l’interdiction pour les juges et gardiens de prison mais pas pour les enseignants où les autres employés de l’État ? Malheureusement, le rapport, qui cite abondamment plusieurs sondages, ne le dit pas. C’est dommage. Donc, même lorsqu’il s’appuyait sur l’opinion des Québécois, le Gérard Bouchard de 2008 ne fournissait aucune donnée. Qu’en dirait le Gérard Bouchard de 2019 ?

Mais la suite du rapport est aussi intéressante:

La séparation entre l’Église et l’État doit s’incarner, selon plusieurs, dans certains symboles, en l’occurrence dans l’apparence des agents qui occupent des postes qui représentent de façon tangible les différents pouvoirs de l’État. Cette attente nous apparaît raisonnable.

 

Voyez, ils disent répondre à « une attente », donc à une volonté populaire. Pas à des études ou des cas précis. Ils continuent:

En soupesant toutes ces considérations, nous croyons que l’imposition d’un devoir de réserve à cette gamme limitée de postes représente le meilleur équilibre pour la société québécoise d’aujourd’hui.

Ils admettent, là, répondre à la conjoncture comme elle se présente au moment de la publication du rapport, il y a 11 ans, en 2008. Oui mais, si l’attente change ? Les auteurs abordent cette question:

Telle est notre conclusion. Nous admettons que l’on peut y arriver en suivant différents types d’argumentation. Par exemple, on peut considérer que cette proposition est la plus appropriée dans le contexte actuel de la société québécoise, étant bien entendu que ce contexte peut changer avec le temps. Ou alors, on peut également soutenir que la proposition revêt un caractère plus permanent, qui déborde le contexte actuel dans la mesure où elle incarne le principe de la séparation de l’État et des Églises. »

Bref, leur recommandation, fondée sur des arguments, et non sur des données, et sur une attente qui peut changer dans le temps, peut être conjoncturelle ou permanente. Ils n’en sont pas certains.

Ce qui est certain, c’est que cette recommandation échoue lamentablement au test posé par Gérard Bouchard cette semaine à la commission.

Le test de la commission

Mais si on utilise, plutôt que ce test, la logique que les commissaires ont employé pour arriver à leur recommandation, on est en terrain plus sûr.

D’abord, peut-on poser un jugement raisonnable allant dans le sens d’une interdiction plus large des signes religieux ? Il y a de bons arguments pour et de bons arguments contre, mais on peut penser ainsi.

Ensuite, quelle est l’attente de la majorité des Québécois ? Elle est claire et constante depuis au moins 2013: la majorité des Québécois favorisent l’interdiction des signes religieux pour tous les employés de l’État sans exception.

Et sur les enseignants, leur opinion est encore plus claire, selon, entre plusieurs autres, un Crop de novembre dernier:

Qu’en conclure ?

D’abord que le rapport Bouchard-Taylor n’a pas fondé ses recommandations sur des études mais sur des arguments et des attentes. Avec raison.

L’intensité avec laquelle une société décide d’avoir moins ou davantage de laïcité n’est pas une donnée scientifique mais un jugement porté par des principes et des attentes.

Ces principes et ces attentes suffisent à justifier la justesse de la proposition minimaliste du rapport de 2008 comme elles justifient les propositions du projet de loi actuellement sous étude et les propositions d’amendement du Parti Québécois.

Face aux deux commissaires, nous sommes en présence, finalement, de deux personnes qui ont changé d’avis, comme c’est leur droit. Charles Taylor a changé d’avis sur le principe même de l’interdiction. Gérard Bouchard a changé d’avis sur la méthode à employer pour décider de l’ampleur de l’interdiction.

Cela n’enlève rien à la qualité de ces personnes. Mais cela nous enseigne qu’ils n’ont pas la science infuse, que leurs opinions ne sont pas plus fondées que d’autres opinions bien argumentées. Ils ne sont plus sur le piédestal que le gouvernement Charest leur avait érigé en 2008. Ils sont, avec nous, sur le plancher de l’argumentation. Ils y sont les bienvenus.

 


Abonnez-vous et ayez immédiatement accès à ma nouvelle balado:

Enfance: L’insondable sans-gêne des Libéraux

Pour obtenir le livre applaudi par la critique, en version imprimée, audio ou numérique, allez sur laboitealisee.com ou cliquez sur l’image ci-haut et obtenez mon dernier ouvrage, avec une réduction de 10% et une dédicace personna-lisée 😉

 

Leadership: Identité : La concordance culturelle

Proposition # 6 du candidat Jean-François Lisée

« La patrie est un projet commun, une création continue de nos efforts solidaires [. . .] Être ensemble est une immense opération, une orchestration infiniment complexe, dont le chef invisible est la conviction partagée que cet ensemble existe, qu’il a un sens à travers l’histoire, qu’il nous faut y être attentifs afin qu’il ne se relâche pas […] Le plus grave désastre qui puisse menacer un peuple n’est pas l’anéantissement militaire, c’est l’indifférence de ses membres à la forme de son avenir. »
Citation de Pierre Emmanuel, choisie par Camille Laurin et Fernand Dumont pour ouvrir leur Politique québécoise de développement culturel, en 1978
***

‘‘There is no core identity, no mainstream in Canada. There are shared values — openness, respect, compassion, willingness to work hard, to be there for each other, to search for equality and justice. Those qualities are what make us the first postnational state.’’

Traduction : Il n’y a pas d’identité fondamentale, pas de courant dominant, au Canada. Il y a des valeurs partagées – ouverture, compassion, la volonté de travailler fort, d’être là l’un pour l’autre, de chercher l’égalité et la justice. Ces qualités sont ce qui fait de nous le premier État post-national. 

Justin Trudeau, New York Times Magazine, décembre 2015

Le Québec est dans une situation unique. Un peuple minoritaire sur un continent anglo-américan dont la survie et le dynamisme sont un défi lancé à l’histoire.

La proposition que je dévoile aujourd’hui vise à donner la charpente de ma vision pour la cohésion du Québec de demain (la Concordance culturelle) la méthode pour y parvenir (l’Assemblée constituante) et le texte fondateur qui l’enchâssera (la Constitution interne du Québec).

Le contexte continental

Notre voisin du Sud pratique une politique de « Melting pot » qui vise sans inhibition à assimiler dans le grand tout américain chaque vague d’immigration. (Il faut dire que les millions de Canadiens français ont été plus longs que les autres à se fondre dans le grand tout !). Le Québec est cependant dans un pays, le Canada, qui pratique la politique exactement contraire à celle des États-Unis. Loin de vouloir assimiler ses citoyens dans un grand tout chargé d’histoire, de symboles et de mythes, le Canada s’affiche comme la terre multiculturelle par excellence. Là où chacun reste soi.

Ce principe est enchâssé dans la constitution du pays, une loi en dicte les paramètres, un ministère y consacre son activité et ses budgets, les tribunaux y soumettent les lois.

Avec une efficacité telle que le premier ministre du moment, Justin Trudeau, puisse affirmer que le pays est désormais « post-national ». C’est-à-dire qu’il ne constitue plus une nation, donc qu’il n’est plus une communauté construite autour d’un parcours historique, d’une existence culturelle et linguistique, de pratiques forgées par un tronc commun d’individus sur plusieurs générations. Non, Justin Trudeau le dit fièrement au plus grand quotidien américain : « il n’y a pas d’identité fondamentale, de tronc commun au Canada ».

Les Québécois, leurs intellectuels, leurs élus, ont beaucoup cherché à dessiner leur propre définition du vivre-ensemble, ni assimilationniste à l’américaine, ni multiculturaliste à la canadienne. Cet effort de bonne foi a conduit à l’approche actuelle dite de « l’interculturalisme »[1]. Ses défenseurs insistent pour l’investir de différences importantes par rapport à sa version canadienne. Ses détracteurs estiment qu’en pratique, sinon en théorie, le résultat n’est pas significativement différent.

D’autant que le Québec faisant toujours partie du Canada, une politique d’intégration québécoise cherchant l’équilibre entre la culture du néo-Québécois et celle du tronc commun de la nation d’accueil, se heurte au pouvoir d’attraction considérable d’une politique fédérale qui affirme que le tronc commun n’existe pas et que la nation elle-même n’existe plus.

J’estime qu’il est temps de tracer une trajectoire beaucoup plus affirmée : la Concordance culturelle, soit la volonté clairement exprimée par la nation qu’elle souhaite de et pour tous ses citoyens un cheminement commun vers des éléments qui constituent les piliers de son identité nationale.

Concorder, mais vers quel tronc commun  ?

Pour trouver ces éléments, il faut puiser dans la réalité du tronc commun des traits distinctifs qui, soit, relèvent de l’évidence, soit, ont marqué notre société et ont une portée civique universelle.

L’évidence :

Le Québec forme une nation sur son territoire et s’exprime démocratiquement par les élus de son Assemblée nationale, célèbre son existence notamment lors de sa Fête nationale ;

Le Québec a une langue officielle et commune, le français, et tous les habitants de son territoire ont vocation à l’apprendre, la connaître, la partager ;

Le Québec s’est incarné dans une production culturelle principalement francophone riche et multiforme qui exprime à la fois ses origines, son évolution et ses métissages, et plus largement un esprit créatif qui déborde sur d’autres domaines. Il coule de source que tous ses citoyens puissent connaître les éléments essentiels de cette culture commune et  contribuer à son enrichissement ;

Le Québec est le résultat d’un passé qui a produit un récit historique singulier, toujours en devenir. La connaissance de ce récit, la participation aux débats incessants entourant ses hauts et ses bas, font partie de l’expérience d’une citoyenneté québécoise commune.

Et comme l’écrivait très justement le sociologue Gérard Bouchard :

« Cette dimension [de la mémoire] n’est pas restreinte aux Québécois d’origine canadienne-française. Dans sa singularité même, elle est porteuse d’enseignements à caractère universel. Notre passé a quelque chose d’important à dire à tous les Québécois. Il y a deux conditions à respecter : a) ne pas l’amputer, b) ne pas verser dans l’endoctrinement. »

La portée civique universelle :

Le Québec n’est pas le seul lieu où l’égalité entre femmes et hommes est un acquis précieux (et encore incomplet). Mais à cause de notre histoire, ce désir d’égalité est exprimé intensément et fait partie de notre identité fondamentale ;

Le Québec n’est pas le seul lieu où se pratique l’entraide et la concertation, le partage de la richesse, la coopération et l’économie sociale. Mais force est de constater que notre statut de minorité a fait de ces approches de décision et d’action un trait fort ;

Le Québec n’est pas le seul lieu où le pouvoir religieux a fait place à un État et une société de plus en plus laïcs. Mais la rapidité du changement enregistré depuis 1960 et la volonté manifeste de la nation de faire des pas supplémentaires en cette direction en font une caractéristique centrale de notre identité moderne.

Le Québec n’est pas le seul lieu où la quête de justice sociale se déploie. Mais la marche d’une population francophone qui, avant la Révolution tranquille, était sous-payée et socialement déclassée vers une société moderne d’une grande mobilité sociale et exigeante pour viser l’équité sous toutes ses formes font de cette quête un trait saillant de notre vie collective.

Le Québec n’est pas le seul lieu où la volonté démocratique est présente. Mais des Patriotes qui font voter dans tous les villages les 92 résolutions réclamant davantage de démocratie, en passant par l’obtention du gouvernement responsable, jusqu’aux lois sur la démocratie de René Lévesque et Robert Burns, des avancées récentes et des débats persistants sur la recherche d’un mode de scrutin encore plus équitable, notre engagement pour la démocratie est indissociable de ce que nous sommes.

La Concordance culturelle, un principe structurant

Premier ministre, j’adopterai une vision plus claire de l’intégration basée sur le concept de « Concordance culturelle ».

La définition stricte de Concordance, selon le Larousse, est « un rapport de conformité entre deux ou plusieurs choses: accord, correspondance, analogie ». On vise donc une mise en commun, un objectif commun qui n’est pas une fusion mais une rencontre, vers un objectif défini, celui du tronc commun. Dans concordance il y a aussi « concorde », donc l’idée d’une relation amicale, conviviale, apaisée.

Cette idée n’est pas complètement nouvelle. Elle s’appuie sur les travaux réalisés sous le premier gouvernement de René Lévesque par Fernand Dumont, sous la direction de Camille Laurin. Sous le terme « Convergence culturelle », elle fut esquissée dans le livre blanc sur la Politique de développement culturel[2], publié en 1978 dans la foulée de l’adoption de la Charte de la langue française. En voici quelques extraits, encore très actuels:

« Une «culture de convergence»: l’expression n’est pas une métaphore commode ni une formule de rhétorique. Elle veut indiquer un axe fondamental d’une politique de développement propre au Québec dans sa réalité concrète, soucieuse de diversité comme de cohérence. […]

Si le français doit être la langue commune au Québec, comme on semble le reconnaître partout, on doit en admettre les conséquences pour la culture. Non pas, répétons-le patiemment, parce que la culture de tradition française devrait abolir les autres sur notre territoire, mais parce que, comme pour la langue, elle devrait servir de foyer de convergence pour les diverses communautés qui continueront par ailleurs de manifester ici leur présence et leurs valeurs propres[3]. »

La tentative d’implantation de la politique fut abandonnée par Gérald Godin quelques années plus tard. Dans le contexte socio-culturel alors tendu – suite à l’application d’une Charte de la langue française qui n’avait pas que des amis, et dans la foulée de l’intense et polarisante période référendaire puis du rapatriement imposé de la constitution canadienne – la Convergence culturelle fut mal accueillie.

C’est donc à dessein que je ne reprends pas cette expression, non pour en rejeter l’intuition d’origine, mais d’abord pour m’extraire de cette expérience alors non concluante, ensuite et surtout pour investir la Concordance d’un contenu plus adapté au Québec d’aujourd’hui et à l’évolution des débats.

D’autant que depuis cette époque, le Québec a changé. L’idée forte voulant que le Québec forme une « nation au sein du Canada » a été adoptée par la Chambre des communes en 2006 – même si l’opinion publique canadienne la récuse massivement dans les enquêtes d’opinion. Au sein des frontières du Québec, la connaissance du français et le sentiment d’appartenance au Québec sont beaucoup plus forts qu’ils ne l’étaient en 1978 et en 1980, y compris dans la minorité anglophone et parmi les Québécois d’adoption. Le terrain est donc mieux préparé, il me semble, pour changer, en douceur, la donne.

Contrairement au multiculturalisme et plus fermement que l’interculturalisme, la Concordance culturelle telle que je l’entrevois propose que les néo-Québécois d’hier, d’aujourd’hui et de demain soient invités à cheminer vers le tronc commun auquel ils se sont ajoutés en franchissant nos portes. L’assimilation ? La Concordance n’a ni à l’encourager ni à la décourager. Chaque citoyen et chaque génération effectue son parcours identitaire comme il ou elle l’entend.

Mais la Concordance récuse la notion voulant que le Québec soit une mosaïque de pôles culturels équivalents qui vivent en permanence côte à côte en échangeant idées et cultures. Elle respecte la richesse de la diversité, oui, mais crée les conditions de la concordance, en direction du tronc commun bâti ici par l’histoire.

Elle n’est pas non plus un processus symétrique entre l’arrivant et la société d’accueil. Elle rompt avec la proposition voulant que le néo-québécois et la société d’accueil aient à faire un effort équivalent l’un envers l’autre. Dans le modèle de la Concordance, le néo-Québécois s’inscrit dans un processus d’intégration et de Concordance alors que la société d’accueil, elle, a le devoir de créer des conditions favorables à cette intégration. Ce devoir doit être affirmé clairement dans les textes et respecté dans les faits. Dans cet esprit, la Concordance est un processus graduel à long terme impliquant des ajustements et conduisant à des enrichissements réciproques.

Des groupes historiquement constitués, dans et à côté de la nation

Le Québec de la Concordance culturelle reconnaît bien évidemment la présence sur son territoire de groupes historiquement constitués au parcours singulier.

Il s’agit d’une part des peuples autochtones dont, depuis René Lévesque, le Québec reconnaît l’existence comme nations. Ces nations et la nôtre partagent un territoire, s’accompagnent, interagissent, s’influencent par de multiples échanges culturels et personnels. Ces nations n’ont pas pour destin de se concorder avec la nation québécoise au sens strict de la politique publique décrite ici. Elles ont leurs identités propres.

La minorité historique anglophone constitue, elle, une société distincte au sein de la nation québécoise. Elle participe de la politique de Concordance culturelle, elle en partage des traits historiques et culturels, mais elle préserve aussi des caractéristiques propres, des institutions, des droits, un destin singulier et permanent au sein de la nation québécoise.

Il existe au Québec de nombreuses organisations représentant ce qu’il est convenu d’appeler les « communautés culturelles ». Elles sont évidemment bienvenues et font partie de la société, de son histoire, de son tissu, de son foisonnement culturel. Elles ont laissé des marqueurs forts dans notre vie collective. Qu’on songe aux Irlandais ayant creusé le Canal Lachine et qui rassemblent largement les Québécois le jour de la Saint-Patrick, à la communauté juive dont l’enracinement chez nous se confond avec nos origines, à la riche histoire du Chinatown, pour ne nommer que ces trois exemples parmi les plus saillants.

Leur existence est couverte par la liberté d’association, de culte, de manifestation, elles ont accès et aux programmes gouvernementaux de soutiens divers et de valorisation lorsqu’elles en satisfont les critères. Si elles le désirent, les organisations des communautés peuvent être des vecteurs, des facilitateurs, de concordance. Mais elles ont une existence et une autonomie propre et n’ont pas à être embrigadées dans quelque politique que ce soit.

Les outils de la Concordance culturelle :
Une constituante, une constitution, une loi, une politique

Comme l’a fait le Canada avec le multiculturalisme, le Québec doit user de plusieurs outils pour faire de la Concordance une réalité. Le plus important sera d’en consacrer le principe dans un texte fondateur, qui reconnaîtra également le rôle central dans notre vie collective de la Charte de la langue française et de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne.

Je propose ainsi de créer, au début du mandat qui s’enclenchera en octobre 2018, une commission parlementaire spéciale portant le nom d’« Assemblée constituante ». Cette assemblée sera composée d’individus représentatifs du Québec ayant pour mandat de proposer à l’Assemblée nationale une constitution interne du Québec.

Cette Commission parlementaire élargie sera composée, sur le canevas de la Commission Bélanger-Campeau de 1990, de façon la plus consensuelle possible entre les partis représentés à l’Assemblée nationale, dans un esprit de bonne représentation de la diversité québécoise.

Elle procèdera à des consultations, nationales et régionales, avant de faire son rapport. Son objet ne portera pas sur le statut politique du Québec (fédéralisme ou souveraineté) ou sur la forme de ses institutions (monarchie ou république). Elle aura mandat de proposer à la Nation les éléments qui constituent ses points de Concordance, à l’intérieur de son statut politique actuel. Notre objectif sera de faire adopter cette constitution par plus d’un parti représenté à l’Assemblée nationale.

Il appartiendrait à un gouvernement ayant obtenu, à l’élection de 2022, un mandat de conduire le Québec à la souveraineté de faire les pas supplémentaires.

Il en découlera, comme pour le multiculturalisme canadien, l’adoption d’une loi sur la Concordance culturelle et la publication d’une politique dotée d’un plan stratégique pluriannuel et de budgets adéquats.

Quels pas de plus sur les éléments de la Concordance ?

Ma proposition vise ici à établir un principe structurant pour le Québec d’aujourd’hui et de demain et pour tous les Québécois. Un principe qui guidera, ensuite, l’action de chaque gouvernement qui l’adaptera selon l’évolution, les priorités, voire les virages, de la société québécoise.

D’ici peu, je proposerai sur chacun des éléments constitutifs de la Concordance les pas supplémentaires que le gouvernement du Parti québécois que je dirigerais voudrait réaliser pendant le mandat allant de 2018 à 2022 :

  • au sujet de la protection et de la promotion de la langue française;
  • au sujet de la promotion de la culture québécoise;
  • au sujet d’une meilleure transmission du récit historique québécois;
  • au sujet des progrès à accomplir en matière de laïcité et d’accommodements religieux;
  • au sujet des pas à franchir pour davantage d’égalité entre femmes et hommes;
  • au sujet de la culture d’entraide et de concertation, mise à mal par le gouvernement actuel, et qu’il faut reconstruire en fonction de la réalité d’aujourd’hui et des défis de demain.

[1] On demandera de préciser en quoi la « concordance culturelle » se distingue de l’interculturalisme. La définition la plus « officielle » de ce dernier se trouve dans la Politique d’immigration, de participation et d’inclusion du gouvernement, de novembre 2015 (p. 35): « L’interculturalisme reconnaît et valorise une conception plurielle et dynamique de l’identité québécoise, une langue publique commune, le français, le respect des droits et libertés de la personne et la lutte contre la discrimination, une éthique du dialogue et de la médiation ainsi qu’une conception de l’intégration basée sur l’engagement partagé entre la société et les personnes immigrantes. Il reconnaît aussi l’importance des rapprochements interculturels et de la pleine participation des Québécoises et Québécois de toutes origines. » Cette définition n’inclut ni l’existence d’une culture québécoise majoritaire ni le caractère asymétrique de l’intégration. Notons que parmi les définitions non officielles, celle de Gérard Bouchard insiste sur la reconnaissance d’une majorité francophone.

[2] La rédaction du document fut confiée  à Fernand Dumont. Le contenu fut élaboré et discuté au cours d’une période d’échanges formels et informels au sein d’une petite équipe composée  de Camille Laurin, inspirateur et porteur officiel du document,  Fernand Dumont, Guy Rocher et Henri Laberge, alors chef de cabinet de Camille Laurin.

[3] Plus récemment, le concept a fait l’objet d’un intéressant texte du juriste Guillaume Rousseau, « Pour une loi-cadre sur le convergence culturelle » dans Micheline Labelle, Jean-René Milot et Sabine Choquet, Actes du colloque interdisciplinaire et international d’étudiants et de nouveaux chercheurs, Montréal, Les Cahiers de la CRIEC, 2014, 79 à 95.

Vous êtes plutôt d’accord ?
Joignez-vous à ma campagne

Voici les propositions que j’ai mise de l’avant
depuis mon entrée dans la campagne, le 16 mai dernier.

Proposition #1: Chasser les libéraux. Réussir l’indépendance. Dans cet ordre.

Proposition #2: Immigration : Le chemin du succès

Proposition #3: Santé : Gel de l’enveloppe de rémunération des médecins

Proposition #4: Inégalités sociales : Un Québec riche de son équité

Proposition #5: Sièges sociaux : Miser sur la Caisse de dépôt et le développement régional

Proposition #6: Identité : La concordance culturelle

Proposition #7: Priorité PME : Moins de paperasse, plus d’entrepreneuriat

Proposition #8: Laïcité – une approche résolue et responsable

Proposition #9: Compte à rebours 2022 !

Proposition #10: Anticosti – Enfin sortir des faux-fuyants !

Proposition #11: Incarner la laïcité et l’ouverture

Proposition #12: Le pipeline Énergie Est: Pourquoi il faut dire Non et Non !

Proposition #13 : Pour un processus d’évaluation et de consultation « digne du 21e siècle »

Proposition #14 : Développement régional : rétablir les budgets et reconstruire les outils de développement dans le respect des régions

Proposition # 21: Pour une vraie culture de la culture au Québec

Proposition # 22: 8 propositions pour oser réussir la Métropole

Proposition # 23: L’information, un service essentiel

Les yeux au beurre noir de Taylor/Bouchard/Charest

bouchard

Ils n’y sont pas allés avec le dos de la main morte, les Québécois, dans le sondage de ce matin de La Presse. (Accommodements: les Québécois disent Non!). 68% croient que le Québec accorde trop d’accommodements, 81% sont contre le fait qu’on puisse, pour des motifs religieux, refuser de se faire servir par une femme fonctionnaire et 90% refusent la ségrégation dans les piscine des écoles.

Ils résument leur sentiment avec un coup direct entre les deux oreilles des commissaires et du premier ministre qui les a nommés: 72% croient que le rapport Bouchard-Taylor n’a rien clarifié. Anecdote: Gérard Bouchard avait choisi le moment de ma comparution devant sa commission, en décembre 2007,  pour tirer pour la première fois publiquement son sentiment. « Peut-être avons-nous eu tort d’ameuter tout le Québec » a-t-il dit, ajoutant que, tout bien considéré, ‘il n’y avait pas de problème réel sur les accommodements, seulement de fausses perceptions qu’il fallait dissiper.  Alors que 70% des Québécois, dont une proportion équivalente de non-francophones, affirmaient le contraire aux sondeurs, cela m’a semblé, disons, un peu osé.

J’ai compris que ce n’était pas un lapsus lorsqu’un membre du groupe d’expert de la Commission m’a ensuite révélé qu’il y eut un moment où Bouchard et Taylor trouvaient que les choses allaient si bien qu’ils n’avaient aucune recommandation à faire.  L’hypothèse fut envisagée, puis écartée, par peur du ridicule.  Résultat:  la Commission a conclu que le Québec avait besoin d’une grande séance de pédagogie sur « l’interculturalisme ». Jean Charest a eu assez d’intelligence pour ne pas s’embarquer dans cette galère qui signifiait une campagne pour dire aux Québécois qu’ils n’étaient pas assez gentils avec le principe des accommodements. Adoptant une posture à-la-Bourassa (l’attentisme), Charest s’est tourné vers le crucifix de l’Assemblée Nationale pour prier le petit Jésus de faire en sorte que le dossier disparaisse de lui-même.

Je sais qu’il est inconvenant, dans un débat, de dire: je vous l’avais bien dit. Je vais donc être inconvenant. Dans mon texte Les malades imaginaires, publié au lendemain de la publication du rapport, j’y allais de cette prédiction:

L’intelligence des commissaires est indiscutable. C’est pourquoi de simples mortels se sont massés devant eux, forçant des prolongations, exprimant de mille manières un appel : imaginez pour nous des façons de réaffirmer les repères dans lesquels nous pourrions nous reconnaître et accueillir les autres. C’est non. MM. Bouchard et Taylor n’ont pas essayé. Ils n’ont pas voulu. […] La déception est à la hauteur des attentes [des Québécois]. L’absence de remède ne fera rien contre la résurgence du malaise, dès le prochain accommodement controversé venu – et il viendra.

Nous y sommes. Non seulement au point de départ, mais à un point où les Québécois se sentent floués par la Commission qui devait les comprendre et les accompagner dans une vraie résolution du problème. Bref, c’est pire.

Photo : Jacques Boissinot / PC

Les malades imaginaires

(Voici l’article que j’avais publié dans La Presse au lendemain de la publication du très décevant rapport Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, en 2008.)

Pour les commissaires Bouchard et Taylor, il n’y a pas de doute. Le patient – qu’ils désignent comme les « Québécois d’ascendance canadienne-française » ou plus inclusivement « le noyau francophone » — se croit malade. Ils savent pourquoi il se croit malade. Leur malaise, expliquent-ils, vient de leur situation minoritaire en Amérique du nord, d’une histoire difficile, d’un chambardement de leurs repères depuis la Révolution tranquille. Leur trouble fut alimenté ces trois dernières années par une peur irraisonnée de l’autre, fondée sur des faits exagérés devenues fausses perceptions. Jouant de malchance, le mal fut avivé par des faits nouveaux sur le recul de la proportion de francophones à Montréal dont il serait, je cite, « prématuré » de s’inquiéter. Voici un cas où le principe de précaution ne s’applique pas. Attendons l’irrémédiable.

MM. Bouchard et Taylor savent donc pourquoi une majorité de francophones (à plus de 70% et parfois une majorité de non-francophones) ont exprimé, dans les sondages et devant eux, une vive inquiétude quant au principe même de certains accommodements et un sentiment de perte de contrôle identitaire.

Que les citoyens inquiets se rassurent donc. Ils ont été entendus. C’est simplement, jugent les commissaires, qu’ils ont tort d’être inquiets. MM Bouchard et Taylor expliquent (déplorent ?) qu’il y aura toujours cette « tension » provenant des canadiens-français. C’est comme ça. On n’y peut rien. Ils sont (je dirais Nous sommes) génétiquement hypocondriaques.

L’intelligence supérieure et la capacité conceptuelle des deux commissaires sont indiscutables. C’est sans doute pourquoi de simples mortels ont rempli les salles et forcé des prolongations dans les régions et à Montréal, exprimant de mille manières un appel : imaginez pour nous des façons de réaffirmer les repères collectifs dans lesquels nous pourrions nous reconnaître et accueillir les autres.

C’est non. MM. Bouchard et Taylor n’ont pas essayé. Ils n’ont pas voulu. Ce n’est pas leur tasse de thé. Chers lecteurs, je vous propose un test simple. Voyez la définition suivante : L’identité québécoise se définit par les valeurs, le cheminement et les repères historiques de la majorité canadienne-française et plus largement francophone, auxquelles s’ajoutent et se combinent les apports anglophones, autochtones et celles de toute la diversité qui vit en son sein. Si vous êtes grosso modo d’accord avec cette phrase – et j’ai la conviction que l’immense majorité des Québécois de toutes origines le sont – vous êtes en désaccord avec MM Bouchard et Taylor.

Le libre-marché identitaire

Dans leur rapport, ils dénoncent explicitement toute volonté de mettre le noyau francophone en quelque position centrale. Hiérarchie, prédominance, prééminence, centre de convergence, tout cela est honni, dénoncé comme « une forme d’assimilation douce à la culture canadienne-française ». Au contraire, dans leur modèle identitaire, écrivent-ils, ceux qui convergent sont « à parité entre eux ». Mis à part le français langue commune, rien de formel de doit donner un supplément d’énergie à la majorité francophone. Canadiens-français, sikhs et juifs hassidiques sont des acteurs égaux du libre-marché identitaire auquel on nous convie. Le noyau francophone détient l’avantage du nombre, cela devra – et aurait du – lui suffire.

Attention : la lecture de la citation suivante du rapport peut nécessiter l’ingestion préalable de caféine. « La promotion de valeurs communes ne doit en aucun cas porter atteinte à la nécessaire diversité des individus et des groupes. Ce qu’il faut avoir à l’esprit, ce sont quelques valeurs historisées qui recoupent les expériences singulières des principaux acteurs collectifs ou groupes ethniques. » N’ayez crainte, je traduis. En clair, s’il fallait qu’on veuille inscrire dans un texte les valeurs qui nous ressemblent, il faudrait en exclure celles qui ne sont pas partagées par les autres groupes. Pas étonnant que les commissaires nous mettent en garde contre toute volonté de coucher des valeurs communes québécoises sur papier, car le plus petit dénominateur commun est leur règle. Les chartes, le droit froid, leur suffisent donc amplement.

La chasse aux crucifix

Ce simple décodage montre à quel point le rapport énonce l’exact contraire de ce que la plupart des Québécois attendaient d’eux : une façon ouverte, moderne, conciliante d’affirmer la spécificité québécoise et d’en établir des repères. Même Jean Charest l’a compris, lui qui a immédiatement dégainé sa déclaration ministérielle pour proposer au moins des demi-mesures dont le rapport ne fait aucune mention et les enrober dans un discours identitaire québécois introuvable dans le texte de ses commissaires.

Ce n’est donc pas par surdité mais par volonté d’aller à contre-courant de la majorité québécoise que MM. Bouchard et Taylor ont jugé le moment superbement choisi de faire la chasse aux crucifix. Qu’on me comprenne bien : je ne suis pas loin, sur le principe, de penser comme eux. Cette croix est dans un lieu de pouvoir — celle du Mont Royal est un énorme bibelot, il y a une différence. Le déplacement du crucifix de l’Assemblée nationale dans le musée du Parlement me semble envisageable le jour où les Québécois auraient (auront ?) des assises identitaires telles que ce symbole perde de sa valeur. Mais jamais je n’aurais songé que les commissaires soient à ce point déconnectés du sentiment populaire qu’ils puissent dire simultanément aux Québécois 1) qu’il n’est pas question qu’on les réconforte en leur offrant les repères qu’ils demandent ; 2) qu’ils peuvent se passer des quelques symboles qu’ils détiennent encore.

Le Nous dénaturé

Pas étonnant que les commissaires soient allergiques au Nous, qu’ils dénaturent brièvement dans le rapport. Selon eux, on peut nommer le « noyau francophone » en le regardant de l’extérieur, mais les membres du noyau ne devraient pas se nommer en disant Nous et en dialoguant avec les autres Nous – qui eux se nomment sans inhibition. La démarche du Nous est donc contraire à celle proposée par les commissaires. Elle propose d’affirmer les valeurs communes des Québécois en prenant soin de faire en sorte que la majorité s’y reconnaisse (prédominance du français, patrimoine historique et culturel québécois, égalité des sexes, laïcité des institutions) et que la diversité et les futurs immigrants puissent y adhérer. Elle part du principe que toute politique inclusive est vouée à l’échec si elle dévalorise – comme le fait le rapport – les contributions et responsabilités centrales de la majorité, pire encore si elle la culpabilise, ce qui est clairement le cas, quoiqu’en dise M. Bouchard, qui reproche à ses concitoyens leur « braquage identitaire » et leur récent flirt avec le « dérapage ».

Plutôt qu’une « vigoureuse campagne sur l’interculturalisme », prioritaire selon le rapport, l’approche du Nous propose d’inscrire ces repères dans des textes fondateurs – une constitution, la charte québécoise des droits – pour baliser les décisions à venir des législateurs et des juges. Elle veut incarner ces repères dans une institution qui les rendent concrètes – une citoyenneté interne, exactement aussi inclusive et exigeante que les citoyennetés de toutes les nations démocratiques détenant pourtant, elles, des socles identitaires plus forts que le nôtre1.

Le rapport fait état d’un grand nombre de sondages mais reste étrangement silencieux sur celui révélant que les Québécois appuient massivement cette approche (63% pour la constitution, 72% pour la citoyenneté, dont 54% de non francophones). Voici pourtant le genre de gestes forts, refondateurs, structurants, qui peuvent donner aux Québécois le supplément d’identité qu’ils attendaient des commissaires. La déception est à la hauteur de leurs attentes. L’absence de remède ne fera rien contre la résurgence du malaise, dès le prochain accommodement controversé venu – et il viendra, le rapport signalant clairement que la voie est libre. En choisissant de tourner le dos à la volonté québécoise majoritaire, les commissaires la renvoie, avec son malaise, vers le seul recours possible : le champ électoral. La où même les malades imaginaires ont droit de vote.

———————–

M. Lisée était conseiller de Pauline Marois lorsqu’elle a présenté son projet de loi sur l’identité. Il est l’auteur de « Nous », publié chez Boréal.

(Version intégrale d’une opinion d’abord publiée dans La Presse, du 27 mai 2008)