À la rescousse de l’Été des Indiens (intégral)

C’est la faute des chutes du Niagara. La géologie ayant posé ce gigantesque obstacle sur sa route, René-Robert Cavelier de La Salle et ses hommes durent rebrousser chemin. Ils pensaient canoter vers la Chine, ses soies  et ses épices, mais revinrent bredouilles sur les terres de leur Seigneurie de Côte Sainte-Sulpice. Par dérision, les habitants les surnommaient « les Chinois » et leurs terres, « Lachine ».

Il serait aisé de trouver un activiste sino-canadien pour se plaindre de cette utilisation sarcastique du nom de son pays d’origine. Pour dénoncer, non seulement cette appropriation de l’empire du milieu par des colons français, le manque de respect flagrant envers une nation qui n’y est pour rien. Il faudrait lui répondre qu’on comprend parfaitement son point de vue, qu’on respecte sa sensibilité, mais que le nom de la ville de Lachine fait partie de notre héritage historique à plusieurs niveaux. La volonté de découverte qui habitait nos ancêtres, d’abord. Leur légendaire sens de l’humour, ensuite. Devoir expliquer l’anecdote à chaque génération de Montréalais témoigne de la présence du passé dans notre tissu urbain. Changer le nom de Lachine, ou d’ailleurs du Paté Chinois (qu’on a importé du Maine, pas de Shanghaï), ce serait enlever de la saveur à l’héritage qu’on se transmet.

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C’est évidemment pire pour les Indiens. Le mot incarne la méprise de Christophe Colomb, de Cartier, Champlain et les autres, croyant découvrir sur nos côtes le pays des Maharadjas. Il est parfaitement opportun qu’après avoir gauchement tenté de concilier l’erreur avec la géographie, en les rebaptisant Amérindiens, les premiers habitants aient revendiqué une identité intrinsèque en préférant Premières nations ou autochtones.  Cela commande le respect. Mais la rémanence de la méprise dans le vocabulaire, comme dans Blé d’Inde et Été des Indiens, appartient à notre culture davantage qu’à la leur, puisqu’elle découle de l’incapacité de nos navigateurs à savoir où ils étaient.

Et savez vous que le mot Dinde et ses amis dindon et dindonneau viennent de Poule d’Inde, autre héritage de la grande méprise, comme d’ailleurs cochon d’Inde, qui n’est pas un cochon et qui ne vient pas d’Inde !

Chaque automne qui passe voit s’effacer un peu plus, dans nos gazettes et sur nos ondes, la belle expression, au profit de l’insipide « redoux ».  D’abord il n’existe aucune organisation autochtone qui ait réclamé cet effacement. Il s’agit d’une pure autocensure préventive que rien ne justifie. Quand bien même on nous le demandait, je plaiderais pour son maintien. L’expression renvoie à une ère où nos ancêtres étaient très attentifs à la connaissance qu’avaient les autochtones du lieu, de la faune et de la flore, du cycle des saisons.  Nous étions, sur cette terre nouvelle pour nous, ancienne pour eux, leurs élèves. Qu’à chaque automne et pour l’éternité, quand nos enfants nous demandent la signification de l’expression, on leur dise ça, est un témoignage renouvelé d’estime et d’humilité. Et puis, essayer d’imaginer Joe Dassin chanter ceci : « On ira où tu voudras, quand tu voudras / Et l’on s’aimera encore, lorsque l’amour sera mort / Toute la vie sera pareille à ce matin / Aux couleurs du redoux. » Voyez, la cause est entendue !

J’en profite pour m’attrister du changement de nom de l’équipe de foot de McGill. Ils s’appelaient Redmen parce que le fondateur de l’institution, James McGill, était écossais et avait les cheveux roux. Mais l’usage a trouvé beaucoup plus fort symboliquement d’associer le nom aux autochtones. L’équipe voulait s’inspirer des redoutables guerriers que furent les premières nations, notamment les Iroquois. Leur courage, leur intelligence tactique (ils ont inventé la guérilla), leur esprit de corps, voilà ce que le mot Redmen signifait. En 2017, un de nos meilleurs cinéastes, François Girard, en a fait l’apothéose de son film historique sur Montréal, Hochelaga, Terre des âmes. Dans la scène finale, la totalité de la diversité montréalaise est représentée dans l’équipe des Redmen – et dans les gradins – incarnant l’hommage rendu par tous les habitants du lieu à l’héritage autochtone. L’année suivante, la vague woke allait rendre caduc le nom, l’hommage et le film en rebaptisant l’équipe Redbirds. Combien de batailles ils ont gagné, les oiseaux rouges, dites-moi ?

On me signale que dans les écoles, on n’ose plus demander aux enfants de « s’asseoir en indiens », une posture qui avait frappé Chateaubriand lors de son passage chez les autochtones. On préfère dire « en tailleur ». Fini aussi l’idée de se mettre « en file indienne », pourtant hérité de leur technique de déplacement pendant les batailles, pour minimiser leur empreinte et tromper l’ennemi. Et qui dit encore « traîne sauvage » alors qu’on peut bien décider que c’est la traîne qui l’est !

(Traumavertissement : mots en « n » imminents). La commission de toponymie a décidé en 2015 de gommer du territoire les onze endroits où les mots nègre ou nigger étaient utilisés, parfois pour marquer la présence des premiers noirs établis chez nous, ou pour rappeler des événements les impliquant. Près de Shawinigan, le « Lac à Ti-Nègre » est devenu « Lac Honoré-Gélinas ». On le comprend car Ti-Nègre était le surnom de Gélinas, dont le teint était basané. Malheureusement, les noms des 10 autres lieux sont disparus à jamais. On m’informe que ces « lieux auparavant désignés par ces toponymes étaient des entités mineures et ne servent plus de repère de nos jours. C’est pourquoi la Commission n’a pas donné des noms de remplacement pour tous les lieux visés, après consultation des milieux concernés. »

Il est évidemment convenu de ne plus utiliser ces termes pour désigner nos concitoyens noirs, puisque c’est leur vœu. Mais la trace laissée dans l’histoire appartient à un autre registre, sauf si son utilisation du terme était volontairement dégradante. (Les Espagnols ont des villes qui s’appellent Matamoros, qui signifie Tuer des Arabes.  Là, voyez-vous, un changement s’imposerait.)

Disparu le nom « Nigger Rock », près de la frontière américaine, où des esclaves noirs, alors ainsi désignés, ont été enterrés. La Ligue des Noirs du Québec, qui organise une visite à chaque année, n’etait pas favorable aux changements de noms. « Pour les remplacer par quoi ? », demandait son directeur, Dan Philip. On aurait pu au moins le renommer « Repos des esclaves », non ? Finies les « Rapides des nègres » à Bouchette en Outaouais. On pense que le nom rappelle un couple noir, ou un draveur noir, décédé dans les rapides. On aurait pu les renommer « Rapides des amoureux noirs », non ? J’estime pour ma part tragique que, par excès de zèle, on efface du territoire des témoignages de leur existence.

Comme chef du PQ en 2017 j’ai dû rabrouer le doyen de l’Assemblée, François Gendron, membre de mon caucus, qui avait dit devant des étudiants que, lorsqu’il était jeune, « on travaillait comme des nègres ». Avec le recul j’ai un doute. Cette expression, datée, n’est-elle pas issue de notre mémoire collective que les noirs travaillaient extrêmement fort ? N’incarne-t-elle pas l’exact contraire du préjugé raciste qui les accuse d’indolence ? Sa disparition du langage courant ne fait-elle pas disparaître une reconnaissance positive de leur labeur ? Certes, vous ne me verrez pas défendre l’expression « plan de nègre » qui signifiait une combine foireuse, vouée à l’échec, peut-être illégale. Là, bon débarras.

Je concluerai en parlant du « p’tit juif » que j’étais aux yeux de mon père. Il m’affublait de ce surnom chaque fois qu’il s’avisait que je venais de faire quelque chose d’intelligent, d’étonnant, d’astucieux. Je n’avais, dans le Thetford Mines des années 1960, qu’un seul autre repère au sujet des juifs. Les Romains avaient crucifié Jésus en plantant sur sa croix l’inscription INRI, Roi des Juifs. (Malgré une éducation catholique je n’avais jamais entendu dire que les juifs étaient coupables de l’exécution de Jésus.) Donc, mon calcul était simple. Jésus était juif, et si on était intelligent, on l’était aussi.  Lorsque, adolescent, je fus confronté à une remarque antisémite je me suis dit : penser du mal des juifs ? Ils sont malades !

Mon argument est le suivant. L’excès de rectitude politique, le nettoyage ethnique qu’on impose à notre langue et à nos lieux n’arrache-t-il pas de notre jardin mémoriel non seulement les mauvaise herbes, mais les jolies fleurs de notre passé commun.

(Une version plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

1 réflexion sur « À la rescousse de l’Été des Indiens (intégral) »

  1. Exact… tellement ça, M. Lisée !
    Au fond, c’est encore un procédé tellement contre-productif pour les minorités qui, de cette façon, disparaissent encore plus, notamment à travers les particularités de LEUR histoire !! (éliminer sans discernement toutes ces références historico-culturelles, témoins de leur présence, de leur existence, de leur génie, de leur résistance, de leurs souffrances, des injustices subies, etc. les rend pareils à toute autre, gommant ainsi la réelle et saine diversité des cultures); un procédé qui profite bien davantage à la pensée dominante des « bien-pensants » (entendre ici le pouvoir anglais et son hypocrite multiculturalisme actuel qui se débarrasse « subtilement » de toute allusion à leur passé gênant… tout en uniformisant tacitement sous leur culture dominante, toutes les autres, dans la langueur du temps qui passe…) qu’à ceux que ce passé concerne directement (Autochtones, Noirs et autres minorités bafouées… dont la canadienne-française).

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