La Fête nationale des Pas Pires

Puisque notre histoire ne fut pas, du moins pas seulement, une épopée des plus brillants exploits, nous avons adopté une façon de nous exprimer qui interdit la suffisance. Nos réalisations sont pas pires, nos paysages, pas mal, les filles, pas laides (et on ne leur ferait pas mal). Dans un bel esprit d’équilibre, nos échecs, de même, sont pas fameux et pour accomplir une job passable, ça prend pas la tête à Papineau.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Le superlatif est donc suspect dès qu’il s’agit de se mesurer ou de se comparer. J’entendais l’humoriste Mehdi Bousaidan noter très justement que les citoyens des États-Unis se désignent « Américains » avec l’arrogance tranquille de ceux qui s’approprient le nom d’un continent sans le consentement de leurs voisins. Les Français, eux, refuseraient de troquer leur désignation nationale par le mot « Européen » car, certainement, ils jugeraient que cela leur enlèverait de la valeur. Ici, nous nous appelions les Canadiens (plus exactement canayens) jusqu’à ce que nos voisins adoptent notre appellation. Ils étaient des Anglais et jusqu’en 1947 les seuls passeports disponibles au Canada étaient britanniques. Bons joueurs, nous nous sommes repliés sur le mot Québécois sans broncher, mais sans changer le nom de notre équipe de hockey, ce qui introduit une joyeuse équivoque, surtout le jour de la Fête nationale. Prenez aussi le mot « colon ». Vrai, jusqu’aux années 1950 ce mot était, du moins dans la bouche de Duplessis et des élites cléricales, un compliment, voire une vocation. Ces temps-ci, l’utiliser pour désigner votre interlocuteur dans une conversation serait  – comment dire ? –  pas fameux.

Une partie du débat en cours dans les pages de cet auguste journal, et dans d’autres, tourne d’ailleurs autour d’une question, non de valeur comparée, mais de souffrance comparée: qui sont, sur notre territoire, les véritables prétendants à la palme historique de la victime ? Les autochtones, les noirs ou les francophones ? Je ne tranche pas, je constate.

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Moi qui suis grand lecteur de sondages, je voudrais simplement vous offrir pour ces lendemains de Fête nationale, chers lecteurs, quelques raisons supplémentaires de vous trouver « pas pires » sur les trois grandes lignes de fracture de l’année : le racisme, la question autochtone et la pandémie.

Sachez qu’Angus Reid vient de mesurer que pas moins de 9% des Québécois estiment que « certaines races sont supérieures à d’autres ». C’est précisément la définition du racisme. Alors, pas fameux. Mais au Canada, cette réponse de, disons, « colons », est donnée par 12% des répondants. Pire : chez les membres des minorités visibles, ils sont 18%, soit le double des Québécois, à penser que certaines races sont supérieures. (Mémo à Angus : la prochaine fois, demandez-leur de préciser quelle race ils désignent ainsi. La leur ou celle des autres ?)

Ce résultat paradoxal renvoit à un sondage Ekos de 2019 où on apprenait que 30% des Québécois estimaient qu’il y avait trop de membres de minorités visibles parmi les immigrants. Pas fameux. Mais ce niveau montait à 46% en Ontario, 56% en Alberta. Et, tenez-vous bien, chez les  membres des minorités visibles, 43% estimaient que, parmi les immigrants, il y avait trop de, ben, de gens comme eux ! Bref, les Québécois étaient moins regardants sur la couleur de peau que les Canadiens et que les citoyens de couleur eux-mêmes. Pas mal.

Un dernier mot sur la question raciale. On savait que les crimes haineux étaient plus nombreux en Ontario qu’au Québec en 2019, dernier rapport disponible. Le rapport annuel du Service de police de Montréal vient de nous apprendre qu’en 2020, soit la première année de mise en application de la loi sur la laïcité, le nombre de crimes haineux liés à la religion fut en baisse de 23%, le nombre d’incidents haineux liés à la religion en baisse de 48%. Pas mal pantoute. Vous me direz, avec la pandémie, on avait moins d’occasions de se croiser, donc de se détester. Pourtant, ils avaient aussi une pandémie à Toronto et là, selon le rapport annuel du Service de police, les crimes et incidents de haine religieuse ont augmenté de 77%. Surement encore un coup de la loi 21 !

Sur la question autochtone, Environnics vient de nous apprendre que, comme les autres Canadiens, 43% des Québécois pensent que le gouvernement n’en a pas fait assez pour assurer une véritable réconciliation. Mais il y a des résistants. Ceux qui trouvent qu’on est allé trop loin, qu’on a été trop généreux avec eux. Au Québec, 13% le pensent. C’est pas fameux. Au Canada : 20%. C’est terrible.

Il est aussi intéressant de noter comment s’imbrique le sentiment anti-religieux des Québécois dans la question des pensionnats. Léger a demandé qui était responsable de ce désastre : le gouvernement fédéral ou l’église ? Évidemment, la réponse est : les deux. Mais le sondeur a forcé ses répondants à choisir. Les deux tiers des Canadiens ont pointé l’église. Les Québécois encore davantage : 69%. D’ailleurs, plus on a de la mémoire, plus on condamne l’église, à 76% chez les plus de 55 ans. Les Québécois disent d’ailleurs avoir davantage honte, à 86%, que la moyenne canadienne, élevée, de 80%.

La troisième grande question de l’année est évidemment la pandémie. On n’a qu’à rappeler le nombre de morts en CHSLD de la première vague pour montrer comment les Québécois ont été moins que pas fameux. En fait, nous avons été parmi les cancres de la planète. Pourtant, nous nous sommes ressaisis. Avec un approvisionnement en vaccin égal à celui du Canada et inférieur à celui des USA, la mobilisation québécoise pour les vaccins nous a permis de dépasser nos voisins et a fait de nous des champions mondiaux, avec 80% de la population de plus de 12 ans immunisée au moins une fois. Pas pire pantoute. En fait, presque aussi bon qu’une Coupe Stanley !


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Pensionnats: après la douleur et la honte, quoi?

On leur doit 60 ans. Six décennies pendant lesquelles le système des pensionnats au Québec a non seulement contribué à la tentative pancanadienne de génocide culturel des Autochtones, mais a aussi miné la capacité des Premières Nations à établir leur propre tradition d’éducation. On a peine à mesurer l’ampleur de la cicatrice, qui court depuis l’établissement du premier pensionnat au Québec, la Résidence Couture, à la baie James, en 1931, jusqu’à la fermeture du dernier, à Mashteuiatsh, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, en 1991. Toutes les initiatives de découverte de la vérité et de réparation des victimes directes et indirectes sont nécessaires et bienvenues.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Mais la douleur et la honte ne suffisent pas. Se tournant vers l’avenir, cette génération-ci de Québécois doit se demander, non comment expier des péchés commis hier au nom d’idéologies racistes, coloniales et religieuses que nous réprouvons, mais comment être à la hauteur de notre propre exigence d’ériger aujourd’hui une société où chacun a un réel accès à l’égalité et à l’épanouissement.

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« Une des séquelles les plus profondes et dévastatrices des pensionnats a été leur impact sur la réussite scolaire et économique des Autochtones », peut-on lire dans le rapport de la Commission Vérité et Réconciliation. Car non seulement les pensionnats ont-ils déraciné et maltraité des dizaines de milliers de jeunes Autochtones, ils ont aussi lamentablement échoué à les éduquer. À génération comparable, les Autochtones ayant suivi des études à l’extérieur du réseau des pensionnats ont atteint des niveaux d’études de loin supérieurs à celui des pensionnés.

Tous les villages et les quartiers du Québec savent l’importance que revêt l’école dans la vie communautaire. À preuve, les mobilisations pour sauver les dernières écoles de village. Lieu d’apprentissage et de socialisation, oui, mais lieu de rencontre et d’échanges entre parents et avec le corps enseignant. Lieu des fêtes, des spectacles, des graduations. De décennie en décennie, l’équipement comme la connaissance s’accumulent et se transmettent. Avoir privé les nations autochtones de la capacité de construire ce patrimoine collectif, en extrayant l’éducation du cœur de leur vie, a laissé un vide que les investissements plus récents prendront des décennies à combler.

Combler l’écart ne suffit pas

Parmi ses « appels à l’action » de 2015, la Commission a sommé Ottawa de « combler l’écart » ainsi créé entre les Autochtones et les autres citoyens. Elle constatait que, même au moment de produire son rapport il y a six ans, les sommes disponibles par élève autochtone étaient nettement inférieures à celles accordées aux autres élèves. L’écart, donc, continuait à se creuser.

Interpellé à sept reprises depuis 2016, le Tribunal canadien des droits de la personne a, chaque fois, indiqué que les services en éducation fournis par Ottawa aux jeunes Autochtones restent inférieurs à la moyenne canadienne. Les trois derniers budgets fédéraux ont certes été plus généreux. Mais ils visent officiellement à assurer à ces enfants un financement de base « comparable » à celui des autres Canadiens.

Ça ne suffit pas. En plus des sommes et de l’action fédérale en cours, j’appelle les Québécois et leur gouvernement à poser un geste supplémentaire fort, à la hauteur de la tâche. Pendant 60 ans, l’éducation autochtone a été minée, sabotée. Pendant les 60 ans à venir, elle doit être enrichie, propulsée. Je propose que pendant les 60 ans à venir, la somme moyenne allouée à chaque enfant autochtone du Québec pour son éducation soit le double de la moyenne québécoise. Petite enfance, garderies, du primaire au doctorat, du mentorat aux écoles professionnelles, dans le cadre d’ententes avec les Premières Nations et gérées par elles, l’investissement québécois en éducation autochtone doit être l’équivalent de l’élan que nous nous sommes donné en éducation pendant notre Révolution tranquille — qui aurait dû être aussi la leur.

Je ne dis pas qu’il faudra 60 ans pour combler l’écart. En fait, j’espère que ce sera beaucoup plus court. Tant mieux si, une fois l’écart comblé, il reste à ce réinvestissement une ou deux décennies pour que la diplomation autochtone dépasse la moyenne. Ce serait une belle revanche sur l’histoire.

L’Australie, aux prises avec le même passé honteux que le nôtre, avait fixé en 2008 des objectifs de rattrapage partiel, en éducation (aussi en santé et en justice), sur 10 ans. Des rapports annuels ont été produits pour mesurer les progrès, et parfois des reculs. La lenteur à atteindre les objectifs a conduit le gouvernement australien à réévaluer et à renforcer son aide, l’été dernier, pour remettre ce travail sur les rails. Rien de tel n’existe au Canada ou au Québec. J’estime que l’œuvre collective de réinvestissement dans l’avenir des nations autochtones du Québec suppose un travail similaire, de fixation en commun d’objectifs exigeants et stimulants d’augmentation générale de la qualité de vie et de l’accès à l’éducation de chaque jeune Autochtone vivant au Québec.

Nous avons raison d’avoir honte de certains aspects de notre passé. Notre meilleure réponse est de nous donner les moyens d’être fiers de notre avenir.


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Lire: Le ministre péquiste de la langue, celui de la démocratie, celui des autochtones

Cette semaine, mon opinion sur des ouvrages portant sur trois ministres clés de l’histoire péquiste, Camille Laurin et Robert Burns pour la période Lévesque, Guy Chevrette pour la période Parizeau-Bouchard.

Une recommandation ferme

9782764602614Je dois dire que je n’ai lu que l’an dernier l’excellent ouvrage consacré en 2003 au père de la loi 101, Camille Laurin, par Jean-Claude Picard.

L’homme debout est une biographie forte et sincère sur le parcours public et privé d’un homme de grand talent. Toute la première partie nous fait découvrir sa considérable contribution à la modernisation de la psychiatrie québécoise — sa sortie du Moyen-Âge.

Ensuite, son rapport compliqué avec René Lévesque et son combat d’une ambition imprévue pour la langue, puis pour la politique culturelle et la réforme de l’éducation, montrent que Laurin disposait d’une carrure et d’une envergure considérables.

Ses drames personnels ne font qu’ajouter à l’attachement qu’on lui porte, lorsqu’on referme la dernière page.

Je mets ce livre dans ma catégorie NPLCLALUTDMC. (Ne pas lire ce livre aurait laissé un trou dans ma culture.)

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Esprit de Robert Burns, es-tu là ?

9782895833215Y a-t-il un bon livre à écrire sur Robert Burns, le syndicaliste devenu leader parlementaire de la petite équipe de députés du PQ à l’Assemblée nationale en 1970, puis ministre responsable de la révolution démocratique imprimée par le gouvernement Lévesque en 1976 ?

On ne le saura pas tout de suite. Le livre produit par son ex-sous-ministre et infatigable défenseur de la réforme électorale André Larocque n’est pas inintéressant, mais il nous en dit bien peu sur le parcours de Burns, sauf pour nous détailler l’audace et l’excellence de ses réformes démocratiques, puis se désoler qu’il n’ait pu compléter son oeuvre. (Des raisons de santé l’ont forcé de quitter la politique en 1979, il fut ensuite juge du Tribunal du Travail. Il nous a quitté en 2014.)

Le retour du débat sur la réforme du mode de scrutin rend cependant cet ouvrage utile aux discussions qui s’engage à nouveau. Suivre l’esprit de Robert Burns sur ce chemin ne serait pas un mauvais choix.

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Le vrai, et sous-estimé, legs de Guy Chevrette

9782761932219Guy Chevrette a choisi de raconter à sa muse Shirley Bishop son histoire politique à travers le prisme de son pire moment: la façon dont il a été évincé du Conseil des ministres par Bernard Landry en janvier 2002. Les détails de cette déconvenue forment la trame du livre, dans lequel toute sa vie politique est relayée par autant de flash-backs.

C’est bien pour le lecteur, intéressé par les dessous de cette affaire, et cela charpente le récit.
C’est moins bien pour Guy Chevrette, dont la contribution considérable est marginalisée par ce choix éditorial.

J’ai connu et apprécié Guy lorsque j’étais conseiller de MM Parizeau et Bouchard. Il a fait, à mon avis, deux contributions majeures à la vie québécoise (en plus du rôle clé qu’il avait joué à la Commission Cliche sur la corruption dans l’industrie de la construction):

1. En créant les Centres locaux de développement, il a donné aux acteurs locaux un pouvoir réel sur le développement local. (Le PLQ de Couillard a démantelé cet outil original et fructueux).

2. Il est devenu ministre responsable des autochtones en septembre 1994, alors que les relations étaient au plus mal avec les Cris, les Mohawks et plusieurs autres. Il a réussi à établir un réel dialogue avec les nations, sorti les avocats de la pièce pour y faire entrer le pragmatisme et la volonté de progrès. Ses efforts ont ouvert une ère nouvelle dans les rapports avec ces nations, menant à la Paix des Braves. On lui doit une fière chandelle.

Le livre qu’il nous laisse ne le souligne pas suffisamment.

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À votre tour !

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Sortir de l’ambiguïté autochtone: une suggestion

«Je suis Innu, je suis souverainiste.» Lorsqu’il a prononcé ces mots, samedi au Conseil national du Parti québécois, le chef des Premières nations, Ghislain Picard, s’est valu des applaudissements des indépendantistes présents, ensuite un peu refroidis d’entendre qu’il parlait de la souveraineté de sa nation à lui. Ambigu jusqu’au bout, M. Picard, interrogé par les journalistes, n’a pas écarté l’idée de voter oui à un prochain référendum sur la souveraineté du Québec, affirmant: « on est pas rendu là ».

Il était important que le Parti québécois tende la main aux Premières nations en invitant M. Picard à sa tribune, et qu’il y soit bien reçu. Il était tout aussi important que l’invité d’honneur parle franchement à ses hôtes. Le dialogue peut s’ouvrir.

Mais pour aller où ? Pierre Karl Péladeau a eu raison de laisser des portes ouvertes pour la suite du dialogue car, à mon avis, il faut penser autrement. C’est une des suggestions que j’ai faites dans mon récent ouvrage Octobre 1995: Tous les espoirs, tous les chagrins, dont voici un extrait:

Reconnaître le caractère particulier de la question autochtone

Le discours traditionnel souverainiste au sujet des autochtones est double : celui du droit international et celui de la surenchère.

Du droit international, parce que les précédents et les experts sont formels : en cas de souveraineté du Québec, il y aura transfert, d’Ottawa vers Québec, du devoir fiduciaire envers les 75 000 autochtones québécois, comme il y eut transfert de Londres vers Ottawa au moment de l’indépendance formelle du Canada, en 1982. Les autochtones s’étaient opposés à ce premier transfert, allant manifester devant le Parlement britannique et le palais royal, comme ils s’y opposent dans le cas de la souveraineté.

De la surenchère, car les souverainistes québécois sont tentés de contourner la difficulté en « réglant » les problèmes autochtones avant de faire la souveraineté. Si les revendications territoriales et d’autonomie gouvernementale pouvaient être derrière nous, semblent dire les souverainistes, alors les autochtones n’auraient plus d’objection à suivre le mouvement.

Le Québec a fait des pas de géant, depuis 1995, pour régler les conflits. Guy Chevrette en fut un artisan essentiel sous Lucien Bouchard et sous Bernard Landry, ce dernier donnant le dernier coup de roue pour signer la « paix des Braves ». L’« approche commune » avec les Innus de la Côte-Nord ainsi que la reconnaissance du gouvernement des Inuits du nord du Québec sont autant de jalons importants.

Cependant, il faut admettre que les revendications autochtones constituent un inextricable écheveau emmêlé au fil des siècles. Elles ne font pas consensus chez les autochtones eux-mêmes et il faudra des décennies pour les débrouiller, si tant est qu’on y arrive un jour. Surtout, cela ne change rien à la réalité de nations autochtones dont les populations chevauchent les frontières provinciales et qui tiennent à leurs liens pancanadiens, panaméricains, voire circumpolaires.[…]

Après un oui majoritaire au Québec, un gouvernement fédéral voulant faire échouer les négociations invoquerait la volonté des autochtones de « rester canadiens  » ; les nations autochtones du Québec tiendraient des référendums, comme plusieurs l’ont fait en 1995, où ils ont exprimé ce désir à hauteur de plus de 95 %. [Ce que M. Picard n’a pas omis de rappeler aux journalistes samedi.]

Et voilà précisément où se trouve, pour Ottawa, la clé de l’échec des négociations. Le Québec refuserait, bien entendu, de morceler son territoire et aurait de solides arguments juridiques à sa disposition. Mais il perdrait le seul débat qui compte, le débat politique.

Le Québec se verrait donc dans l’obligation de faire une déclaration unilatérale d’indépendance, ce qui n’est pas son premier choix, et d’en appeler à l’opinion internationale sur la question où il serait le plus faible : celle des autochtones. Faible face au Canada, dont les représentants monteraient sur les tribunes entourés de chefs autochtones réclamant le respect de leurs droits et de leurs vœux. Faible face à l’opinion intérieure québécoise, dont 73 % jugeaient « raisonnable », en août 1999, que les nations autochtones qui le désirent puissent rester au Canada avec leurs territoires en cas de souveraineté.

Bref, irrésolue, la question autochtone constitue le principal obstacle à une transition négociée vers la souveraineté et le plus beau prétexte d’un gouvernement canadien qui voudrait faire dérailler le processus sous des allures de grand seigneur.

Penser le découplage

Je crois qu’il existe une approche à la fois respectueuse des autochtones, qui facilite le passage à la souveraineté […]. C’est l’approche du découplage des deux questions : la question de la souveraineté et la question autochtone.

Lors des résolutions de l’Assemblée nationale de 1985, le Québec a été le premier gouvernement au Canada à reconnaître l’existence des nations autochtones. Depuis, ces nations s’expriment et affirment de cent façons qu’elles refusent de voir leur sort décidé par d’autres et imposé d’en haut. Ce n’est pas tant la souveraineté du Québec qui les dérange – bien que ce soit le cas – mais le peu de cas qui est fait de leur souveraineté à elles.

C’est un peu comme si le Canada décidait de fusionner avec les États-Unis et d’y entraîner le Québec sans que nous ayons un droit de veto sur une telle initiative. Pour prendre un exemple encore plus absurde, c’est un peu comme si le Canada modifiait sa Constitution contre notre gré et sans nous consulter. Impensable.

Revenons à la question de base : puisque les autochtones du Québec forment des nations, pourquoi la décision d’une majorité de membres de la nation québécoise de devenir souverains devrait-elle modifier la situation de ces autres nations ?

Pourquoi ne pas respecter leur autonomie et leur situation particulière grâce à une formule qui reconduirait, du moins dans un avenir prévisible, le no man’s land constitutionnel dans lequel ils vivent ?

Comment ? Dans la période préréférendaire, le gouvernement québécois devrait annoncer qu’il défendra, lors des négociations avec le fédéral, une position qui établira le statu quo en matière autochtone. Autrement dit, dans un Québec souverain, le gouvernement canadien et le gouvernement québécois continueraient, comme avant, d’exercer les mêmes devoirs et les mêmes responsabilités envers les autochtones du Québec.

Cela étant dit, le gouvernement du Québec proposerait à chacune des onze nations autochtones une nouvelle alliance qui leur permettrait, au moment de leur choix, de transférer au gouvernement québécois la totalité de leurs rapports avec les gouvernements blancs. Ce serait le vœu du Québec qu’à terme, la totalité des nations effectue ce transfert. Cependant, il n’y aurait ni obligation ni calendrier.

De quoi s’agit-il ? D’abord en matière de territoire, il ne s’agit nullement des cartes folles que brandissent parfois des militants autochtones. Les grands espaces qu’ils revendiquent font référence aux territoires sur lesquels les autochtones ont des droits – de chasse, de pêche, de partage des ressources – pas tous les droits. En clair : ces régions sont sous la responsabilité québécoise quoi qu’il arrive, mais les autochtones y jouissent de droits issus de traités.

Il existe des territoires sur lesquels les autochtones sont pour ainsi dire « chez eux », même s’ils n’en ont pas la propriété, et dont ils contrôlent parfois même l’accès : les réserves et, pour ce qui est de la Baie-James et du Nord québécois, ce qu’on désigne sous l’expression « terres de catégorie 1 ». Si la totalité des nations choisissait le statu quo, cela créerait un régime particulier Canada-Québec sur une proportion équivalent à… 1 % du territoire québécois. (En détail : 792 km2 pour les réserves, 14 000 km2 pour les Cris et les Inuits et 4000 km2 en comprenant le territoire offert aux Attikameks-Montagnais dans la dernière offre québécoise. Le territoire québécois couvre 1 500 000 km2.)

Cela signifierait une présence fédérale dans les réserves et dans les terres de catégorie 1 des nations qui auraient choisi le statu quo. Bref, à l’invitation de ces nations, le Canada pourrait avoir des bureaux de poste et toute autre installation qui puisse les intéresser, y compris à Kahnawake. Le désavantage relatif de cette présence paraît bien mince ; après tout, il y aurait bien une ambassade canadienne à Québec et un consulat canadien à Montréal.

Certains de ces territoires habités et contrôlés par les autochtones seraient peut-être encore, comme aujourd’hui, « propriété canadienne », mais ils demeureraient de compétence  partagée, le rôle déjà prépondérant du gouvernement québécois continuant de se faire sentir en éducation, en santé, en gestion des ressources et tout le reste.

octobre1995

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Ce nouveau régime permettrait cependant au Québec de négocier de nouvelles ententes avec les nations intéressées, puis de les ratifier, créant ainsi un régime différent qui pourrait avoir un effet d’entraînement. À la longue, il deviendrait plus simple pour les autochtones de concentrer leurs rapports avec un seul gouvernement, celui du Québec. Mais rien ne presse[1].

L’important – l’essentiel – est d’en arriver à une position qui apporte la réponse « rien » à la question : « Qu’est-ce que la souveraineté changera pour les autochtones du Québec ? » L’enjeu est ainsi dédramatisé, retiré du jeu.

Et c’est le gouvernement du Québec qui devient porteur de cette revendication, au nom des intérêts autochtones, à la table de négociation de la souveraineté.

Il faut faire en sorte qu’en aucun cas les autochtones ne soient otages de la souveraineté. Cette phrase peut aussi se lire à l’envers.

[1]. Il y a des complications d’ordre juridique. La Constitution d’un Québec souverain devrait, pour les nations qui choisiraient le statu quo, reprendre mot à mot les garanties constitutionnelles prévues dans la loi fondamentale canadienne. De même, la nouvelle Cour suprême du Québec aurait l’obligation, pour les nations ayant choisi le statu quo, de considérer la jurisprudence canadienne actuelle et à venir comme une « référence ouverte », c’est-à-dire qu’elle s’appliquerait en droit québécois.

Et si le procureur général du Canada, fiduciaire des autochtones québécois, refusait de plaider devant les cours du Québec, les deux pays devraient inventer ensemble une instance judiciaire conjointe – peut-être un comité conjoint ad hoc constitué d’un tribunal délégué de chacune des deux cours suprêmes et se choisissant un juge en chef.

Il y aura des complications d’ordre financier. Le Canada voudra-t-il continuer à assumer ses obligations financières envers les autochtones du Québec si les Québécois ne paient plus de taxes ni d’impôts à Ottawa ? Si oui – le Canada sait que celui qui paie est celui qui décide –, tant mieux. Si non, on trouvera une formule de compensation.