Territoires non cédés, faut-il céder ? (Texte intégral)

Mes remerciements, d’abord, aux frères Molson, propriétaires du Canadien, pour avoir crevé l’abcès. En proposant gauchement d’accuser avant chaque match leurs centaines de milliers de partisans montréalais d’avoir injustement planté leurs pénates sur un territoire Mohawk non cédé, ils ont propulsé à l’avant-scène un débat qui mijotait à feu doux depuis quelques années. Faut-il vraiment, dans un geste certes ancré dans la bonne volonté, affirmer que nous sommes tous, au fond, des voleurs ?

(Une version plus courte de ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Car ce qui nous est dit, par des politiciens avant d’aborder la question du jour ou ce soir par le CH avant de lancer sur l’arène nos gladiateurs en patins, c’est que nous, l’auditoire, sommes chez quelqu’un d’autre. Que notre présence, nos logements, nos maisons, nos écoles sont situés sur un territoire que nous occupons illégalement. S’il est « non cédé », c’est qu’il appartient à quelqu’un d’autre, à une autre nation, dont le titre de propriété est tellement certain et inattaquable qu’il faut le réaffirmer à chaque occasion.

Ce n’est pas rien. La charge symbolique est lourde. Lourde pour ces nations dont les revendications les plus maximalistes sont ainsi légitimées à chaque occasion. Mais puisqu’il n’est nulle part question qu’on leur rende le territoire en question — l’île de Montréal, par exemple —, c’est comme si on avait décidé de leur rappeler de manière incessante qu’ils sont les perdants de l’histoire : « Vous ne l’avez pas cédé, mais on l’a pris et on l’occupe, pour toujours. Votre seul prix de consolation, c’est qu’on vous le remette au visage chaque semaine. »

De la frustration pour tous

N’ayant, comme la majorité des Québécois, que quelques gouttes de sang autochtone dans les veines, je ne peux substituer mon jugement à celui des membres de ces nations. Mais je suppute qu’au-delà du plaisir obtenu lorsqu’est d’abord énoncée cette reconnaissance, la répétition doit finir par paraître vide de sens, puisque rien ne vient réparer ce tort. Il me semble que, pour nos frères et sœurs autochtones, à la longue, ce rite s’apparente à une torture chinoise : on ne va jamais cesser de vous dire qu’on marche sur votre héritage.

Pour les non-Autochtones, le mantra n’est pas moins frustrant. Je n’ai pas l’impression qu’il y a une date de péremption à cette pratique fédérale, municipale et bientôt sportive. Cela signifie qu’on est partis pour une éternité à se faire dire qu’on est coupables d’usurpation, d’occupation illégale de son chez-soi. Je ne vois pas très bien en quoi cette pratique est réparatrice. Elle me semble plutôt génératrice de frustration pour tous.

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Je lis avec intérêt les débats d’experts sur la réelle ou fictive occupation autochtone de l’île de Montréal par les Iroquoiens. La notion même de « cession » de territoire n’a pas fait partie de notre histoire. Nous avons signé des traités qu’il faut respecter et actualiser. Mais je note que, par mimétisme, certains tentent de gommer la différence historique considérable entre l’attitude abjecte des conquérants anglais et espagnols envers les Premières Nations et celle, imparfaite mais exceptionnelle d’ouverture pour l’époque, de Champlain et de ses successeurs.

Le traité de la Grande Paix de Montréal, signé en 1701, n’était certes pas un traité territorial, mais il reconnaît implicitement, non seulement la légitimité de la présence des colons français sur le territoire, mais l’indispensable rôle de médiation que la Nouvelle-France a su jouer entre les nations autochtones en guerre entre elles depuis des siècles. Il s’agit d’un événement unique dans toute l’histoire américaine, dans les relations entre Européens et Autochtones. Si le prix Nobel de la paix avait existé à l’époque, les signataires du traité l’auraient obtenu. Alors pourquoi, aujourd’hui, les signatures librement consenties de 1300 délégués et de leurs chefs représentant 39 nations de l’époque ne méritent-elles pas le respect ?

Si le Canadien voulait, en début de match, donner une description factuelle de l’occupation du territoire de l’île de Montréal, voici l’inscription qu’il devrait montrer et lire, selon Guy Laflèche, professeur retraité de l’Université de Montréal et spécialiste des guerre iroquoises:

Reconnaissance territoriale de Montréal 

     Les Canadiens de Montréal souhaitent rappeler la mémoire des habitants d’Hochelaga, le premier peuple de l’île de Montréal, qui avait fait alliance avec Jacques Cartier en 1535.  Malheureusement, ils ont été détruits par la guérilla des Cinq-Nations (les Haudenosaunee, la Confédération des peuples aux maisons longues), de sorte que personne n’a pu se trouver, se rencontrer et encore moins séjourner sur l’île durant un siècle.  Rappelons à notre mémoire Paul de Maisonneuve et Jeanne Mance qui ont fondé Ville-Marie en 1642 à la demande des Algonquins, des Outaouais, des Népissings et des Hurons, pour sécuriser la longue et dangereuse route de traite commerciale qui allait du Midland à Trois-Rivières.  Il faut en profiter pour saluer les Iroquois qui ont bien voulu accepter notre hospitalité dans leurs deux villages établis sur notre territoire, Kahnawake à Montréal, en 1667, puis Kanasetake, sur l’Outaouais, en 1717. 

Laflèche m’écrit ce qui suit: « Je connais les guerres et la guérilla des Iroquois du XVIe au XVIIIe siècle.  Je dois dire que je trouve leurs actions guerrières et l’assimilation de nombreuses populations iroquoiennes (du Saint-Laurent aux Grands Lacs, du XVIe au XVIIIe siècle) admirables. » Ils ont aussi conquis et assimilé, rappelle-t-il. « L’envers, ou plutôt l’endroit, de l’épisode, c’est la destruction des villages des Hurons et de tous les sédentaires des Grands Lacs par les Iroquois ».  Il ajoute: « Ils n’ont pas été par hasard les maîtres du nord-est de l’Amérique.  En revanche, la Nouvelle-France a su leur faire face victorieusement. »

Pour lui, les « légendes urbaines de Kahnawake et de Kanesetake, aussi touchantes qu’amusantes » ne sont qu’un copier-coller local et inapproprié des « situations ségrégationnistes anglo-saxonnes, sans rapport avec la Nouvelle-France ».

À l’heure où on trouve encore des leaders politiques, dont Denis Coderre, Valérie Plante, Gabriel Nadeau-Dubois et Dominique Anglade, qui estiment que la vérité historique ne devrait pas être un obstacle au rite des territoires non-cédés, la bataille pour le respect des faits et la rigueur — menée entre autres par Paul Saint-Pierre Plamondon et le ministre responsable des autochtones Ian Lafrenière, mérite d’être souligné. Non, applaudi !

Transhumance : une exception ?

Au-delà de ces passionnants débats d’historiens, a-t-on le droit de poser une question plus fondamentale encore ? Pourquoi les quelques dizaines de milliers d’Autochtones présents sur le territoire du Québec à l’arrivée de Champlain, eux-mêmes descendants de populations asiatiques, détiendraient-ils, pour l’éternité et bien au-delà des traités signés, des droits territoriaux sur un espace quatre fois grand comme la France ? L’histoire du monde entier n’est que transhumance et brassage de populations. Tenter de redonner des droits territoriaux aux tout premiers occupants de Londres, de Rome ou de Katmandou dépasse l’entendement.

Pourquoi l’Amérique devrait être, sur la planète, l’exception ? Sur le chemin de ce qui a été non cédé, on trouve l’essentiel des peuples du monde. On trouve aussi 60 000 colons français sur les bords du Saint-Laurent qui, en 1759, lors de la Conquête, n’ont jamais accepté de céder aux Britanniques leurs champs, leurs villages, leurs villes. Ils n’ont d’ailleurs nullement été consultés quand la France a aliéné à l’Angleterre ses quelques arpents de neige. Le gouvernement canadien devrait-il donc ouvrir chaque discours prononcé au Québec en reconnaissant être sur un territoire non cédé par les habitants de la Nouvelle-France ? Je n’en fais pas une proposition.

Mais si cette nouvelle tradition, ce nouveau mantra du territoire non cédé me semble, vous l’aurez compris, contre-productif et générateur de frustrations malsaines à la fois chez les Autochtones et dans la population majoritaire, cela signifie simplement qu’il faut trouver des moyens autres, constructifs, positifs, de réparer les erreurs du passé et de bâtir notre avenir commun. Car le vivre-ensemble ne peut être fondé sur des faussetés et des ressentiments.


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La coalition « vendons les équipes aux fans » triple son membership

can-nordiques2Chers internautes, vous savez que j’ai suggéré icimême la semaine dernière que les amateurs de hockey devraient devenir propriétaires de leurs clubs — les Canadiens et les futurs Nordiques – comme c’est le cas pour des équipes de foot en Europe, aux États-Unis, et des équipes de baseball et de hockey mineur sur notre frontière sud.

Je suis heureux de rapporter que deux collègues du monde des médias ont emboité le pas à ma suggestion.

Ce samedi, dans Le Soleil, l’éditorialiste Gilbert Lavoie, avait ceci à dire:

C’est peut-être le très intello Jean-François Lisée qui a offert la solution à ce salmigondis de sport et de politique. J’aime bien Lisée pour son intelligence et sa culture, même s’il nous menait parfois en bateau lorsqu’il travaillait au cabinet du premier ministre. [Note du blogueur: cela me surprendrait, mais passons…] Selon lui, les amateurs devraient être propriétaires des équipes, comme c’est le cas pour «l’équipe de foot la plus enviée du monde, le Real Madrid, qui appartient à ses 85 000 socios». Et Lisée, de citer ensuite une dizaine de cas similaires, même aux États-Unis.

Au fond, ce n’est pas fou : ce serait peut-être plus prudent de contrôler nous-mêmes les équipes, au lieu de confier ça à quelqu’un comme Péladeau, qui risque de mettre ses joueurs en lock-out à la moindre occasion, comme il le fait pour ses journalistes… Je blague, PK, je blague!

Bon, soyons sérieux! La question qui tue, mon cher Lisée, est la suivante : quel serait le choix des amateurs propriétaires des Nordiques ou du Canadien, s’ils avaient à décider entre la Coupe Stanley et l’élimination en quarts de finale : Halak ou Hamel? Le pro ou le pure laine?

À cet appui de la ville de Québec, j’ajoute celle d’une représentante de la montréalité, Marie-France Bazzo, se disant mercredi très intéressée par cette solution à la fin de sa chronique conjointe avec Mario Dumont (La Commission Dumont Bazzo). (Aller à 6’35 »)

Une alliance Québec-Montréal serait-elle en gestation ?

Aucune nouvelle de Gary Bettman, cependant…

 

Hockey et identité (2) Argent public, oui, arnaque, non !

C’est maintenant officiel. S’il y a de l’argent public dans le futur Colisée de Québec, il sera doublement québécois: de la ville et de la province. Mais pas canadien. Harper a dit Niet. Si les électeurs de Québec veulent que leur part des impôts fédéraux servent à l’amphi et aux futurs Nordiques, une seule solution: l’indépendance du Québec.

Et la question revient: faut-il mettre des sous des contribuables dans un tel projet? L’État québécois dépense à lui seul plus de 600 millions de dollars par an pour la culture, les artistes, les musées, l’opéra. Je suis pour. La culture ne peut pas s’autofinancer. Même nos films les plus courus seraient déficitaires sans aides publiques, car notre marché est trop petit pour absorber tous les coûts.

kent-nagano-montreal-canadiens-781355-150x150L’État investit près de 260 millions dans la construction d’une nouvelle salle pour l’Orchestre symphonique de Montréal. Quelque 1 900 mélomanes pourront y prendre place. Bravo. C’est de la culture avec un grand « C ».

Mais pourquoi les 14 000 partisans des Nordiques (l’assistance moyenne à leurs matchs, à l’époque) n’ont-ils pas droit à une somme équivalente pour construire l’aréna qui pourrait faire revenir leur équipe ? Pourquoi est-il interdit d’investir dans la culture populaire avec un grand « P » — ou avec un grand « H » ou un grand « N », en l’espèce ?

Investir, oui, se faire avoir, non !

On répond ces jours-ci que la différence entre les Nordiques et l’OSM tient au profit. L’OSM n’en fait pas. PKP, lui, en fera. Certes, maisdans le reste de la culture subventionnée — cinéma, télé — les producteurs privés partent aussi avec une partie de la caisse publique.

Mais je m’emballe. Alors je me résume. Comme je l’indiquais hier:

1. Le retour à Québec des Nordiques serait un bien commun considérable pour tout le Québec
2. La prise de conscience par le Canadien de son rôle identitaire est une urgence
3. Le regain d’intérêt pour le hockey chez les jeunes québécois vaut mieux, pour les faire jouer dehors, que cent campagnes anti-obésité
4. L’utilisation, sensée, de fonds publics pour atteindre ces objectifs ne pose pas de problème de principe
4. On ne veut pas se faire avoir par les promoteurs

Je pose donc comme principe que l’investissement public dans le sport national québécois est un moyen envisageable — si on ne peut atteindre nos objectifs par d’autres moyens — mais que les Québécois doivent être collectivement présents à la fois dans la colonne investissements et dans la colonne profits.

Pour Québec, le problème réside évidemment dans la distinction faite entre l’amphithéâtre et l’équipe. Les contribuables paieraient pour l’amphi, PKP partirait avec les profits de l’équipe. Euh… pas exactement. Puisque la Caisse de dépôt possède 45% de Quebecor Média, qui auraient les droits de télédiffusion des Nordiques, une partie de l’argent imprimé reviendrait à la Caisse, donc aux Québécois.

Reste que je suis loin d’être convaincu que Québec fait la meilleure affaire possible dans ce dossier. Le chèque en blanc pour la construction de l’amphi me semble précipité et élevé.  L’arrimage entre les futurs profits et l’investissement est indirect et, compte tenu des possibilités d’échappatoires entre les filiales Quebecor, incertain.

Quoique nous différions sur plusieurs points, je reprends à mon compte les questions posées par mon collègue Pierre Duhamel, dans sa Lettre à mes amis de Québec, de vendredi:

Faut-il un amphithéâtre tout de suite pour des Jeux olympiques qui auraient lieu, en cas de miracle, en 2022, et plus plus vraisemblablement en 2034 ?

Si c’est pour une équipe de hockey et l’organisation de spectacles, en quoi serait-il déraisonnable de demander à l’entreprise qui deviendrait propriétaire de l’équipe et au promoteur qui utlisera l’équipement de devenir propriétaires, en tout ou en partie, du nouveau Colisée et de rembourser les fonds publics ?

Le maire Labeaume et le premier ministre Charest veulent distinguer le financement dans l’amphi et la venue des Nordiques. Que la ville de Québec ait un amphi digne de ce nom, c’est essentiellement son affaire et les contribuables québécois ne devraient pas contribuer de façon exceptionnelle à ce projet.

Lorsque (si) Québec devenait officiellement la ville hôte des Olympiques d’hiver, cela serait différent, et pour Québec et pour Ottawa.

Le bien commun que j’identifie comme considérable est, spécifiquement, la venue des Nordiques. Il serait envisageable, là, et là seulement, que les contribuables soient davantage impliqués. Alors, il faudrait à mon avis poser la question de l’investissement public dans l’équipe et dans son amphi, et la question du retour sur investissement public de l’équipe et de l’amphi.

Sinon, et comme c’est engagé, nous sommes dans un exemple classique de socialisation des pertes et de privatisation des profits. Donc, dans une arnaque.

Le Canadien, un market failure, une approche graduée

D’un strict point de vue d’affaires, aurait-il été préférable que les vendeuses de chez Eaton, dans les années soixante, acceptent de parler français à leurs clientes, dans un marché majoritairement francophone ? Évidemment.

De même, les majors américains se sont battus becs et ongles contre la loi québécoise les forçant à présenter le même jour au Québec des versions françaises et anglaises de leurs films. (Ils avaient menacé de retirer Star Wars de nos écrans!) Pourtant, une fois la mesure appliquée , leur part de marché a augmenté.

C’est ce qu’on appelle un market-failure, une incapacité de la main invisible du marché de reconnaître son véritable intérêt. En l’espèce, l’anglicisation du Canadien de Montréal est à la fois une insulte à son public et une idiotie pour l’entreprise.

Au moment du rachat de l’équipe par les frères Molson, on a fait grand cas de la francophilie des acheteurs. En rétrospective, on voit qu’il s’agissait d’une pure opération de communication. Et on trouve dommage que l’achat se soit fait sans l’offre de prêt du gouvernement de Québec, deux leviers qui auraient pu peser sur les orientations linguistiques de l’équipe.

Je serais cependant curieux de savoir si le Fonds de solidarité des travailleurs de la FTQ, qui est propriétaire minoritaire des Canadiens à hauteur de 50 millions $, a fait quelque représentation que ce soit au sujet des pratiques linguistiques du Canadien. (Je suis d’autant plus intéressé que je suis personnellement actionnaire du Fonds, dans mon REER.)

Je note cependant que l’autorité politique québécoise n’a jamais seulement demandé aux propriétaires et aux dirigeants du Canadien de modifier leurs politiques. Ces derniers n’ont jamais été convoqués au bureau du Premier ministre pour s’expliquer.

Je me souviens du jour de 1998 où nous avions appris que les grands magasins du Centre-ville avaient décidé d’abandonner l’affichage unilingue français pour introduire de l’anglais (avec le français prédominant). C’était leur droit. Mais Lucien Bouchard les a convoqués en fanfare à son bureau et ce mouvement a été stoppé net. Il leur a fait honte. (Il était très bon là-dessus.)

Que devrait demander Jean Charest (peut-être avec l’appui d’une motion l’Assemblée nationale) aux frères Molson ?

1. De repêcher, à compétence égale, des joueurs québécois;
2. De démontrer un effort réel pour enseigner des rudiments de français à ses joueurs et administrateurs;
3. D’établir la nette prédominance du français dans les communications à l’intérieur du Centre Bell.

Et s’ils disent non ?
Alors qu’on envisage une prise de participation de l’État québécois dans la propriété de l’équipe, genre de Golden Share (invention de Margaret Thatcher) qui donnerait au représentant de l’État voix au chapitre de manière très balisée, sur les politiques générales, y compris sur la cession de l’entreprise.

Je gage que la simple discussion de cette possibilité rendra son exécution superflue…

Voilà ce qui me semble faisable, dans l’état actuel du jeu. Il me reste encore à vous dire ce que j’estime optimal pour l’avenir de nos deux équipes.

Demain: Pourquoi pas une participation populaire ?

Hier: Hockey et Identité: Ce qui est souhaitable.

Hockey et Identité (1) ce qui est souhaitable

canadien-de-montreal-a-vendre-150x150Il existe une machine à imprimer de l’argent au bénéfice des frères Molson qui s’appelle le Canadien de Montréal.

Il existe un maire de la seconde ville au Québec qui rêve de construire un grand Colisée et d’attirer une machine à imprimer un peu moins d’argent, les Nordiques de Québec, qu’un maître de l’impression de l’argent, Pierre Karl Péladeau, tente d’ajouter à son empire.

En quoi les pouvoirs publics devraient-ils se mêler de ces entreprises capitalistes, autrement que par les aides normales prodiguées aux usines de fabrication d’allumettes ?

La question est excellente, d’autant que les magnats du hockey sont passés maîtres dans l’art de socialiser les pertes (donc d’extorquer le contribuable) et de privatiser les profits (donc de partir avec la caisse).

Pourquoi, donc, la conscience collective se fixe-t-elle avec autant d’acuité sur ces deux équipes, l’actuelle et la virtuelle ? C’est que, contrairement aux allumettes, elles constituent pour les Québécois un bien commun considérable. Une expression, parmi d’autres, mais peut-être plus rassembleuse que beaucoup d’autres, de leur identité.

Définir ce qui est souhaitable

a) Les Nordiques

Avant d’aborder les pièges financiers que nous posent les promoteurs, il faut identifier quel est ce bien commun et ce que nous voudrions qu’il devienne (ou redevienne).

Pour les plus jeunes, sachez que pendant près de 20 ans les matchs Canadien-Nordiques ponctuaient nos hivers comme autant de tempêtes du siècle. Chacun retenait son souffle. Pendant les retransmissions, les rues étaient désertes. Les billets, hors de prix.

Cela attisait la rivalité Québec-Montréal ? Pas du tout, cette rivalité gît dans le code génétique des deux villes. Mais cela la canalisait, lui offrait un exutoire. Et au moins, sur la glace, en fin de troisième période ou de prolongation, on savait clairement qui avait gagné, qui avait perdu, jusqu’à la prochaine fois.

Les Nordiques ont survécu de façon subreptice sous la forme de l’équipe fictive du National, dans l’inépuisable série de Réjean Tremblay, Lance et compte. Les tentatives pour faire revivre la vraie équipe disent aussi combien elle nous manque, comme un membre qu’on nous aurait coupé, mais que l’on sent encore, dans les moments de grande émotion.

On parle beaucoup d’identité ces temps-ci au Québec. De langue, de culture, d’efforts à déployer pour ne pas, comment dire ? dégénérationner. De respect pour le patrimoine culturel, historique, religieux du Québec. Et cela me frappe qu’on ait si peu compris combien l’existence d’une équipe de hockey dans chacune des deux grandes villes québécoises constituait, non seulement pour les gens de Québec, mais pour tous les Québécois, un élément structurant de la vie collective.

Cela tenait à la fois du divertissement, de la présence de notre sport national dans nos vies et même de l’aiguisement de notre esprit compétitif. Et du respect de notre langue.

En cas de retour des Nordiques, retrouverons-nous la magie des matchs d’autrefois ? Pas du tout. Ce sera mieux. Parce qu’avec les nouvelles règles de la LNH, les Nordiques et le Canadien pourront s’affronter en demi-finale de la Coupe Stanley. Jamais nous n’aurons vécu ce niveau d’intensité.

Jusqu’au jour dit, on en rêvera. Lorsqu’il arrivera, on sera en transe. Après, il entrera dans la légende. Divisés pendant cette étape cruciale, les Québécois (sauf quelques grincheux) s’uniront ensuite derrière le vainqueur pour la finale, contre la meilleure équipe du reste de l’Amérique. Pour donner du tonus à l’identité québécoise, la résurrection des Nordiques serait la plus belle mise au jeu.

b) Les Canadiens

Avez-vous remarqué que le départ des Nordiques a signifié le déclin du français au hockey, même au sein du Canadien ? La baisse du nombre de Québécois repêchés par la LNH et par le Canadien.

Il y a bien, comme l’a dit cette semaine Pierre Curzi et comme le dénonce régulièrement Réjean Tremblay et bien d’autres, un refus du Canadien d’assumer son rôle d’équipe montréalaise et québécoise.

L’affaire est chiffrée et entendue: il existe une discrimination dans le repêchage des joueurs francophones. Que les équipes américaines ou canadiennes anglaises exercent ce mépris (contre-productif) contre le talent québécois est une chose. Que l’équipe qui imprime son argent grâce aux billets achetés par des Québécois fasse de même est proprement inacceptable.

Sans même revenir à la pratique donnant au Canadien le premier choix au repêchage au Québec, la simple décision de choisir, à compétence égale, un francophone me paraît être le minimum exigible.

Mon estimé collègue Yves Boisvert, rétif dans sa chronique de ce samedi à l’idée de mélanger identité et hockey, affirme ce qui suit:

Le Canadien a tout de même commis deux fautes difficilement pardonnables. D’abord, ne pas être la meilleure équipe pour trouver le talent québécois. Ensuite, ne pas avoir montréalisé ses joueurs, venus de partout dans le monde. Je veux dire convaincre quelques figures de proue d’avoir la courtoisie élémentaire de parler un français fonctionnel. De montrer qu’ils savent où ils sont sur cette planète.

100 000 jeunes sur la glace

En ces temps où on se préoccupe grandement de la montée de l’obésité chez nos jeunes, j’ajoute que tout ce qui peut contribuer au maintien et à l’essor d’un sport aussi physique que le hockey est bon à prendre.

Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’au moment où le climat se réchauffe et restreint la période où on peut patiner sur les ronds de glace extérieurs (imaginez, il y a maintenant des patinoires extérieures réfrigérées à Montréal !) l’attachement à ce sport se raffermit, avec 100 000 jeunes sur la glace, plutôt que de fondre au soleil.

Le retour du couple Canadien/Nordiques, la multiplication de talents québécois, (de modèles québécois?) sur la glace, ne feraient-ils pas davantage que cent campagnes de sensibilisation pour renvoyer garçons et filles courir des rondelles plutôt que surfer les Galaxies avec Mario ?

Voilà donc ce qui est souhaitable: un retour des Nordiques, un respect réel du Canadien pour sa base majoritairement francophone et les talents québécois, un effet d’entraînement sportif pour un plus grand nombre de jeunes.

Comment y arriver sans se faire avoir.

Demain: argent public et hockey

***

(Transparence totale: J’ai auto-plagié une partie de ce billet de ma chronique Nordiques: Opération Résurrection, d’octobre 2007.)