Panne d’espoir (intégral)

Les temps sont durs pour l’espérance. Surtout à gauche. (Car l’espoir fleurit pour les trumpistes, merci beaucoup.) L’histoire se présente aux progressistes que nous sommes comme une espèce de montagne russe, alternant les périodes de progrès et de reculs. Tantôt les peuples imposent la démocratie, les femmes et les gais l’égalité, les réformistes une meilleure distribution des richesses, les écologistes une prise de conscience de la fragilité de la planète. Puis, réactionnaires et autocrates reprennent le dessus et détricotent tout ou partie du progrès réalisé.

On veut bien dire, avec Martin Luther King, que l’arc de l’histoire est long mais qu’il tend vers la justice, ajouter avec Barak Obama que c’est plus vrai encore lorsqu’on en saisit l’extrémité pour l’aider à pointer dans la bonne direction. Mais la différence avec les cycles précédents est que notre budget carbone collectif est limité et que la catastrophe nous pend au bout du nez. Nous n’avons pas beaucoup de décennies restantes pour jouer du yoyo avec le progrès humain.

« Peut-être que ça aura été ça, le genre humain, finalement » expliquait à son public Catherine Dorion, mercredi, à la première montréalaise de son spectacle Science politique 101. (Je cite de mémoire. C’était fort bien écrit.) Nous avons inventé la poésie, la musique, tant d’autres choses. Mais la politique, non, ça n’a pas marché. « On n’a pas trouvé le bon filon » pour que ça se termine bien, notre aventure. Peut-il faut-il simplement s’y faire, tirer le trait, profiter du temps qui reste, avec ceux qu’on aime.

Il y avait un peu de ça, jeudi, dans la déclaration d’adieu de Gabriel Nadeau-Dubois. Après 15 ans d’engagement politique quasi-ininterrompu, le trentenaire tire, pour l’avenir prévisible, sa révérence.

Il s’est dit usé, une façon de se dire en panne. Dans la préparation de l’annonce de son départ, rien ne l’angoissait davantage, a-t-il candidement avoué, « que cette décision personnelle soit interprétée comme un abandon. Je veux être très clair, ce n’est pas un abandon. Je quitte seulement un titre, une fonction. Tout le reste est intact. Mes valeurs, mes convictions. »

Ça sentait fort le Sigmund Freud. Car il s’agit précisément d’un abandon. Et il le sait tellement qu’il tente de se convaincre du contraire. En pleine tempête, au mitan de son mandat de co-porte-parole (obtenu avec 90% du vote en 2023),  il quitte le navire. Imaginons le capitaine du Titanic annonçant, à un kilomètre de l’iceberg, qu’il ne quitte que ses fonctions. « Mes convictions sont intactes », dirait-il, plutôt que « les femmes et les enfants d’abord ».

La barque solidaire coule, tout le monde le voit. Si l’élection avait lieu aujourd’hui, nous disent les pronostiqueurs, la moitié de l’équipage serait engloutie. Le moral est à plat au point que les matelots n’ont même pas tenté, dans Terrebonne, de maintenir leur résultat électoral antérieur de 12% du vote. Mais qu’avaient-ils d’autre à faire, exactement ? Ils ont même déserté leur pauvre candidate, forcée d’avaler le recul à 5 %, sans le soutien d’un seul des députés de la formation, ou de leur co-porte-parole Ruba Ghazal. Ailleurs en ville, François Legault et quelques ministres étaient solidaires de leur jeune candidat battu; Marc Tanguay et quelques candidats à la direction partageaient avec leur propre candidate déçue l’amère coupe du recul électoral. Les seuls en panne de solidarité furent les solidaires.

Gabriel Nadeau-Dubois était celui qui, l’an dernier, affirmait à ses militants que la relance du parti de gauche vers de nouveaux progrès passait par une sérieuse remise en question de son orientation. Sous la menace de « réfléchir à son avenir » il les enjoignait d’adopter sans broncher tous les renoncements que contenait sa « déclaration de Saguenay ». Ils l’ont écouté. Ils l’ont adopté. Il fallait ensuite, avait-il tonné, nettoyer le programme lui-même de ses archaïsmes marxisants puis renforcer l’autorité réelle des co-porte-paroles. Voilà comment on construit un parti de gouvernement.

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Pourquoi le capitaine qui avait navigué avec succès ce cap exigeant en 2024, qui avait donc plié le parti à sa volonté, déserte-t-il aujourd’hui ? La famille. Oui, oui, je vois. C’est dur à gérer, deux enfants en bas âge, mais plus encore quand votre vie professionnelle fonce dans un cul-de-sac. Vous n’avez pas le pied léger et le sourire aux lèvres.

La vérité est que GND a tiré la juste conclusion que le virage qu’il a imposé à son parti ne pourrait se traduire par de nouveaux gains. Est-ce parce qu’il juge que le pari du pragmatisme ne peut simplement pas être porté par une troupe qui ne l’est pas, ou pas assez, et où les affaires Dorion, Lessard-Therrien, Bouazzi, gâchent irrémédiablement la sauce ? Ou parce que, quoi qu’il fasse, un réel désenchantement entoure désormais le parti des Françoise David et Amir Khadir, que le momentum a changé de camp pour de bon. Peut-être, toutes ces réponses.

Pour le spectacle de Catherine Dorion – où le nom de GND n’est pas prononcé – je m’étais fait accompagner par deux de mes proches, jusqu’ici électeurs de QS. Après avoir évoqué la possibilité que nous soyons irrémédiablement condamnés à la régression, Dorion – qui habite la scène comme un poisson, l’eau – ne ménage aucun effort pour rallumer, en deuxième partie, la lueur de l’espoir. Sans vouloir rien divulgâcher, je me sens autorisé à vous dire que se joindre à Québec solidaire, ou même voter pour lui, ne fait pas partie des pistes proposées.

Il s’agit plus simplement d’être, chacun, fidèle à ses convictions et d’agir en conséquence. Elle nous fait même prêter un serment en ce sens, debout. C’est pratique : puisque c’est la finale, nous sommes dans la bonne position pour lui offrir une ovation debout. Sinon, nous serions nous levés ? Mes deux accompagnateurs, je ne crois pas. Catastrophés par le sens trumpiste que prend l’histoire, ils m’ont confié ne pas avoir trouvé dans la recette Dorion de quoi les extraire de la déprime ambiante. Il y a bien la recette GND : quitter ses fonctions dans QS tout en maintenant ses convictions intactes.

Ou peut-être y a-t-il celle qu’ont choisie les électeurs de Terrebonne.


Deux autres observations au sujet du spectacle de Dorion. J’avoue ici que j’ai un biais pour les rebelles, quels qu’ils soient. Dans la sphère québécoise du commentariat, je détonne en ayant écrit, et dit, essentiellement du bien de Catherine Dorion. Vous pouvez le constater ici (L’étoile filante de Catherine Dorion) et ici (Les rebelles et le pouvoir). J’ai adoré son livre, Les têtes brûlées, et je suis allé le dire devant plusieurs micros — y compris chez Richard Martineau — et assez longuement aux Mordus de politique. Madame Dorion en est consciente, puisque je suis allé le lui dire personnellement lors d’un Salon du livre. Pendant son spectacle, elle offre un montage assez rigolo des réactions négatives des commentateurs à son ouvrage. Elle réussit à m’y faire apparaître, en isolant un segment des Mordus ou je soulignais qu’elle « travaillait assez peu ». Je précisais: comme législatrice. Cela a sauté au montage et m’a présenté aux spectateurs comme aussi acide envers elle qu’un Mario Dumont ou qu’un Dimitri Soudas. La seule conclusion que j’en tire est celle-ci: si vous ne souhaitez pas être cité hors contexte,n’allez pas en politique.

Un moment fort du spectacle est celui où Dorion explique que son premier geste d’élu fut d’être forcée de prèter serment à la monarchie. Donc de mentir. Son parti lui explique qu’on n’a pas le choix, pour ne pas se faire accuser de faire des « enfantillages ». Elle mime alors le fait d’être jetée par terre et de recevoir des coups.

Évidemment, aucun élu n’est désormais forcé de se dédire ainsi. C’est pourquoi elle a l’élégance de dire: « Heureusement, peu après, le chef d’un autre parti a eu le cran de s’opposer à cette hypocrisie et l’a fait disparaître. Ce qui est bien la preuve que le changement est possible, quand on fait preuve de volonté. »

Non, je vous tire la pipe. Elle n’a rien dit de tel. La scénette du serment, et l’absence de référence à son abolition, plane dans la salle comme un curieux manque. Manque de franchise ? Manque de générosité ? Manque de solidarité ? Je vous laisse juge.

(Une version un peu différente et plus courte de ce texte fut publié dans Le Devoir.)

Le contre-révolutionnaire

Le destin ne vient pas vous cueillir au petit matin à votre porte pour vous conduire aux sommets. Tout au plus vous fait-il un signe ambigu, de loin, entre chien et loup, alors que vous êtes vous-mêmes dans un demi-sommeil. La chose est possible, semble-t-il dire (le destin). Pas certaine, pas probable, possible. Mais seulement si vous saignez sang et eau, faites preuve d’audace et de ruse, d’intelligence et de séduction, profitez des erreurs de vos concurrents ou de leurs problèmes conjugaux ou de santé, bref du hasard des choses, petites et grandes. Et encore, ajoute-t-il (le destin, toujours), je ne suis pas complètement certain de ce que j’en dis.

Imaginez le jeune Gabriel Nadeau-Dubois pensant capter ce signal. Pas celui de 22 ans, lyrique et pétant de l’arrogance de la jeunesse qu’on a vu le poing en l’air en 2012 sur les barricades du Printemps érable . Plutôt celui sorti de cette expérience formatrice — comme on surgit, vivant mais étrangement amoché, d’une césarienne —, mais occupé les quatre années suivantes à réfléchir.

D’abord en compulsant, aux frais de la CSN, des conventions collectives de la construction, ensuite en déversant aux micros de Radio-Canada son habile rhétorique, en faisant son bac en histoire et culture, en plongeant son cerveau dans un peu de philosophie, finalement en obtenant sa maîtrise en sociologie. Oui, il est sociologue. Le saviez-vous ?

Désencrasser le bric-à-brac

Il a 26 ans. Il est prêt à répondre au signal qu’il pense avoir reçu du destin. Il a choisi sa voie : ce sera Québec solidaire. Dans ma cuisine, il refuse ma proposition de se joindre au Parti québécois (j’en étais jadis le chef, c’est dans les archives). J’avais reconnu en lui un réformiste solide, mais nos différends sur la laïcité étaient irréductibles. Surtout, il avait dû sociologiser que mon parti n’était plus qu’un écho agonisant du passé, porteur d’un aller simple vers les sous-sols de l’histoire. Que QS était l’ascenseur qu’il fallait prendre.

Pas tel quel. Il l’avait suffisamment humé pour constater que sous des dehors novateurs, l’engin solidaire était fait d’un bric-à-brac imaginé par des boomers ayant beaucoup fréquenté la gitane à la belle époque des conflits épiques entre marxistes-léninistes et trotskistes, mais résignés depuis au constat que le prolétariat ne s’intéresserait jamais à leurs élucubrations. Avec les féministes de l’ère pré-trans, ils calculaient que, pour exister, il fallait planter leur drapeau à gauche du Parti québécois de Lucien Bouchard.

GND (c’est ma lecture) avait bien constaté que la jeunesse répondait aux sirènes du nouveau parti, mais que pour le rendre apte à dépasser la révolte et devenir un outil de pouvoir, il fallait, de suite, le désencrasser. Autrement dit, mettre les trotskistes en minorité.

Il décida donc d’aller chercher, dans un détour, un vent favorable. Alors, plutôt que de répondre immédiatement à l’appel pressant des vieux camarades et d’entrer dans le rang par la porte qu’on lui désignait, il choisit de constituer sa propre troupe, qu’il ferait entrer avec lui — et pour lui — dans le véhicule solidaire en nombre suffisant, peut-être, pour lui donner les majorités nécessaires à la rénovation dont il rêvait.

Ce fut l’aventure de « Faut se parler » : une tournée des régions, 18 assemblées populaires, 174 assemblées de cuisine, un bouquin à la clé. De quoi arroser la machine de QS d’une averse de changement. Encore aurait-il fallu que ses trois complices de la tournée donnent l’exemple en le suivant jusqu’au bout. Jean-Martin Aussant, pressé d’entrer avec lui à QS, choisit de retourner au bercail péquiste. Claire Bolduc, figure régionale majeure en Abitibi, opta pour un poste de préfète dans son coin de pays. Seule Maïtée Labrecque-Saganash accepta, mais seulement en 2022, de se joindre aux solidaires.

Faux départ

La récolte était donc fort mince lorsque GND rejoint le parti de gauche en mars 2017. Il devient député de Gouin et porte-parole masculin dans une élection contestée, mais qu’il remporte haut la main au congrès de fin 2017. Il essuie, le jour même, sa première défaite idéologique. Il avait milité pour l’ouverture de négociations avec le PQ vers la constitution d’un pacte électoral. C’était, pensait-il, le choix que ferait un parti pragmatique. Il n’était pas le seul : Amir Khadir et Andrés Fontecilla y avaient misé leur crédibilité, d’autant qu’un sondage Léger indiquait que 87 % des électeurs solidaires y étaient favorables et que cette alliance donnerait aux sociaux-démocrates-indépendantistes un gouvernement majoritaire.

GND assista, impuissant, au triomphe des intransigeants, qui rejetèrent à 75 % la simple proposition d’ouvrir des pourparlers, déchirant du même coup l’entente souverainiste transpartisane récemment négociée avec le Bloc, Option nationale et le PQ. Cette folle journée de congrès consacrait devant le nouveau venu la nette prédominance des tenants du parti de non-gouvernement. Mais dans quelle galère venait-il de s’embarquer ?

Il avait beaucoup souffert, pendant le Printemps érable, de n’être que « porte-parole » de son association. Il s’en est ouvert dans son livre, publié en 2013, Tenir tête (Lux) : « Cible de virulentes critiques et attaqué de toutes parts pour “mon” refus de condamner la violence, je traversais alors les moments les plus éprouvants de la grève, d’autant plus que la position adoptée par la coalition ne correspondait pas entièrement à la mienne. Je me suis parfois demandé si je voulais que mon visage, mon nom et ma voix soient encore longtemps associés à de tels affrontements et à leurs inévitables excès. »

Cinq ans plus tard, le voici replongé dans l’exact même dilemme, sacré « porte-parole » de gens qui, de toute évidence, crachent sur la première occasion de se retrouver dans l’antichambre du pouvoir. Il se voit contraint de porter une parole qui le désole. Qui le dégoûte ?

J’étais à ses côtés peu après lors d’un panel devant un bon millier de délégués syndicaux d’Unifor. Au micro, une syndicaliste, atterrée comme nous des coupes insensées alors imposées par un gouvernement libéral qui semblait indélogeable, nous priait d’unir nos forces pour mettre un terme à ce cauchemar. « Il y a comme un message, là », glissai-je, goguenard, à l’oreille de Gabriel. « Tu sais bien que c’est pas moi qui décide », répondit-il, agacé. Franchement, j’avais de la peine pour lui.

L’évasion

Je ne puis dire combien de couleuvres GND a dû avaler depuis, attendant son heure ou préparant sa sortie. Il a certainement gagné plusieurs batailles, dominant la campagne électorale solidaire de 2022, avec la déception pour seule récompense. N’empêche, l’appui de 90 % des délégués au dernier congrès lui a livré le carburant qu’il n’attendait plus : une position prédominante.

Lorsqu’en plus d’avoir à subir les rengaines rouillées des défroqués de Mao, il fut sommé de s’excuser d’être celui qu’il était par une comédienne punk démissionnaire de Québec, Catherine Dorion, puis par une agricultrice impatiente et démissionnaire de Rouyn-Noranda, Émilise Lessard-Therrien, sa coupe fut pleine. Le prisonnier du
Politburo a jugé venue l’heure de l’évasion.

Le contre-révolutionnaire peut enfin sortir du placard. Il veut changer la plateforme, il veut changer le programme, l’épurer de son passé gauchiste, il veut changer la structure du pouvoir, rompre avec l’utopie autogestionnaire. « Qui est le vrai chef de Québec solidaire ? » semble-t-il demander, citant vaguement quelqu’un. Et on l’entend répondre en termes parfaitement décodables : le vrai chef, ce doit être moi ! Il veut bien, pour la forme, garder le titre de co-porte-parole. À condition que sa voix soit prépondérante et qu’il s’agisse, enfin, de sa propre parole.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

L’heure venue de Québec solibéral?

« Il l’a dit ! Il l’a dit ! » C’est le jeune Robert Bourassa qui trépignait ainsi, en juillet 1967, lorsque Charles de Gaulle a lancé son « Vive le Québec libre ! » J’ai eu une réaction identique, dans mon salon lundi soir dernier, lorsque Gabriel Nadeau-Dubois a déclaré que les électeurs de Saint-Henri–Sainte-Anne venaient d’élire un « député indépendantiste ».

GND croyait peut-être satisfaire le vœu exprimé la semaine précédente par le facétieux péquiste Pascal Bérubé. Il l’avait mis au défi, lui ou son candidat, de prononcer avant la fin de la campagne le mot « indépendance », jusque-là inaudible chez les solidaires locaux. Mais les règles de cette joute exigeaient peut-être que le mot soit prononcé avant que les bureaux de vote soient fermés.

Je n’ai pas compris pourquoi les péquistes étaient si fâchés que le candidat solidaire Guillaume Cliche-Rivard ait distribué un tract unilingue anglais pendant sa campagne. René Lévesque, Jacques Parizeau et l’auteur de ces lignes ont tous produit pour le Parti québécois (PQ) quelques documents écrits ou audiovisuels en anglais. On s’assurait cependant d’une chose : y mentionner que notre parti voulait faire du Québec un pays. M. Cliche-Rivard a omis ce détail dans toutes les versions, françaises et anglaises, de ses tracts, et on me rapporte qu’il fut aphone sur son projet de séparation dans les débats des candidats (auxquels la Coalition avenir Québec [CAQ], suivant sa scandaleuse tradition, a refusé de participer).

Fallait-il en conclure que Québec solidaire (QS) a ainsi mené une « campagne plus libérale que les libéraux », comme l’a déclaré le chef péquiste ? Ce verdict, repris à TVA par l’ancien ministre libéral Gaétan Barrette, semble embêter considérablement les solidaires, bizarrement mis sur la défensive au lendemain d’une pourtant très décisive victoire en terrain ennemi.

Des journalistes pointilleux ont voulu aller au fond de cette affaire. L’indépendance, a demandé l’un d’eux mardi matin, « est-ce que c’était un thème gagnant pour vous dans cette circonscription-là ? » Le leader parlementaire solidaire, Alexandre Leduc, a joué franc jeu : « Ben. Nous, on a voulu faire une campagne positive, basée sur les enjeux, une campagne terrain. » Le seul rapport logique entre la question et la réponse est que, pour QS, l’indépendance n’est pas un enjeu, n’est pas positive, ou les deux.

À leur décharge, on ne peut les accuser d’avoir caché le drapeau québécois dans la partielle. Ils ne l’utilisent presque jamais. Contrairement au Parti libéral du Québec (PLQ), qui l’affiche même fièrement sur son logo. Plus étonnant dans Saint-Henri–Sainte-Anne a été le choix du lutrin du dernier point de presse. Le mot « Québec » avait disparu de l’affiche, au profit du seul « solidaire ».

D’où vient cette réticence à assumer non seulement son identité indépendantiste, mais son identité québécoise tout court ? Une de mes députées solidaires favorites, Ruba Ghazal, nous a éclairés sur ce point dans le récent balado de Génération Oui. Interrogée sur sa conviction indépendantiste, elle a déclaré « détester au plus haut point » le type de discours « quand on parle de la nation québécoise, quand on parle du Québec, du pays, de l’histoire ». Elle y lit « entre les lignes » une référence aux seuls « vrais » Québécois, les descendants des colons de la Nouvelle-France.

Dans une réplique cinglante, l’ex-députée et désormais porte-parole du Parti québécois Méganne Perry Melançon a conclu que Ghazal semblait être « allergique au mot “nation”, à notre volonté de nous inscrire dans une histoire, de célébrer la grande aventure québécoise sur le continent ». La victime collatérale de cette posture antinationaliste n’est-elle pas l’idée même d’indépendance ? « Pose-toi la question, a-t-elle ajouté : pourquoi n’arrivez-vous pas même à convaincre la moitié de votre propre électorat à appuyer l’indépendance ? Peut-être est-ce parce que vous calomniez une partie des indépendantistes. Parce que vous détestez leur discours. »

Le flou pas très artistique entretenu par QS sur son identité indépendantiste peut être délétère pour l’idée indépendantiste tout en étant payant pour la croissance de QS en terrain libéral.

L’ex-chef du NPD Tom Mulcair expliquait cette semaine à Qub Radio qu’il connaissait personnellement plusieurs militants néodémocrates très impliqués dans la campagne solidaire, mais qui jamais, au grand jamais, n’appuieraient la souveraineté. Ils ne croient tout simplement pas, explique-t-il, que QS soit vraiment indépendantiste.

Pourtant, il l’est, on n’a qu’à lire son programme. Il n’y est pas question de tenir un référendum sur l’indépendance, mais d’élire au suffrage universel une assemblée chargée d’adopter une constitution souverainiste, ensuite soumise au vote. Si QS forme le gouvernement, c’est peut-être que 55 % des Québécois seront dans l’intervalle devenus souverainistes. Cela signifie que 45 % des membres de l’assemblée seront fédéralistes.

C’est comme si on confiait à 100 personnes la tâche de concevoir une loi sur le droit à l’avortement et qu’on y conviait 45 délégués antiavortement. Un échec programmé. Comment QS fera-t-il pour faire surgir un consensus indépendantiste de son assemblée ? Grâce à un processus que les spécialistes versés à la fois en sciences politiques et en psychologie behaviorale désignent de l’expression un peu technique « pensée magique ». (Pour une explication plus complète de l’impossibilité de faire l’indépendance avec la méthode solidaire, voir ici.)

Voilà peut-être pourquoi des militants fédéralistes néodémocrates peuvent militer dans un parti dont la stratégie indépendantiste garantit le maintien du Québec dans le Canada.

Il est certain que le succès de QS dans un ancien château fort libéral va attirer l’attention du Politburo sur d’autres dépouilles libérales à Montréal, à Laval, à Gatineau. La descente aux enfers du PLQ va certainement pousser beaucoup de ses électeurs, notamment de jeunes non-francophones, à chercher ailleurs un nouveau logis politique qui pourrait être QS. Pour peu qu’on laisse au placard l’indépendance et le fleurdelisé, peut-être même le mot « Québec », ça peut marcher.
 


Précision: Dans la version de ce texte d’abord publiée dans Le Devoir, j’indiquais que Québec solidaire n’utilise le drapeau québécois «jamais, dans aucun événement, où que ce soit». Or QS a contacté Le Devoir pour l’assurer que Gabriel Nadeau-Dubois avait brandi le fleurdelysée dans un événement à Sherbrooke le 17 septembre 2022. Donc, l’équipe de recherche a trouvé un cas en six mois. On a donc corrigé à « presque jamais ». Mais c’est une précision qui, par l’absurde, attire davantage l’attention sur l’absence que sur la présence du drapeau québécois dans l’univers solidaire. Ayant fait mes recherches, j’ai trouvé une autre photo de GND avec notre drapeau, mais c’était avant qu’il soit à QS:

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)


Mettez ce l’histoire dans vos oreilles en cliquant ici.

Le capitalisme triomphe à Québec Solidaire (et ma réponse à Amir)

« L’idéalisme, il faut en avoir beaucoup. Surtout au début. Parce que ça réduit à la cuisson. » Ce mot d’un ami écologiste français est plein de sagesse. La cuisson, c’est le choc du réel, les contraintes de la vie politique, la force du statu quo. L’important est de garder le cap malgré les obstacles. Et de ne pas, au nom de la quête du pouvoir, renier son idéal d’origine.

(Une version de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Avec Québec solidaire, on savait à quoi s’en tenir. Le parti avait inscrit sur ses fonds baptismaux son identité anticapitaliste. La charge était nette : « Le système capitaliste produit les inégalités sociales, détruit l’environnement et renforce le sexisme et le racisme en maintenant de nombreux groupes et de nombreuses personnes dans la pauvreté. » Tout un manifeste, présenté en 2009 par Françoise David et Amir Khadir appelait à « dépasser le capitalisme » et critiquait ceux, les sociaux-démocrates, qui souhaitaient simplement le réformer ou le refonder. Ils passaient, écrivait QS, « à côté des vraies questions ».

L’actualité climatique donne raison à ce procès. L’entreprise capitaliste devant, pour attirer et retenir ses actionnaires, produire toujours davantage et offrir toujours un rendement compétitif, le système ne serait durable que si les ressources étaient infinies. Mais puisqu’elles ne le sont pas, la logique même du capitalisme nous conduit vers la déforestation, l’épuisement des ressources, la catastrophe climatique. Beaucoup de citoyens sentent qu’il y a quelque chose de vicié à la base. Un sondage d’août dernier révélait que 35% d’entre nous souhaitent « nous éloigner du capitalisme ». Seulement 25% sont réellement attachés au système. Les autres ne savent quoi penser.

La question qui tue la planète

Être conscient que le capitalisme est le problème n’est qu’un premier pas. Je l’ai moi-même franchi depuis longtemps, on peut me lire sur le sujet ici. La question qui tue (la planète, entre autres) est de savoir comment s’en débarrasser et par quoi le remplacer. Dans son programme, actualisé en 2019 et toujours en vigueur, QS avait choisi la manière forte : « Québec solidaire vise, à long terme, la socialisation des activités économiques ». Vaste programme. Cela signifie que toutes les grandes entreprises (Wal-Mart, Bell Canada, Cascades, Bombardier, etc) deviendraient propriété collective, donc soustraites au dogme de la croissance. Rassurez-vous, ajoutait QS, « une certaine place au secteur privé sera maintenue, particulièrement en ce qui a trait aux PME». Mais le programme de QS insistait spécifiquement sur la nationalisation des mines, des entreprises forestières et d »une partie du système bancaire.

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Ces choses-là prennent du temps. Ce sera, écrivaient-ils, « à long terme ». On se limitera, dans un premier mandat, à la nationalisation des CHSLD, de l’énergie renouvelable, de la nationalisation/création d’une banque d’État et, disait QS en 2018, du transport collectif interurbain.

Cette fin de semaine, les délégués de QS étaient d’ailleurs invités à se concentrer sur des engagements « réalisables en un premier mandat » ou alors qui seraient « la première étape d’un projet plus ambitieux ». Bizarrement, pas une ligne de proposition n’était consacrée au « projet plus ambitieux » d’origine : la sortie du capitalisme.

Erreur fatale

Cela n’est pas passé inaperçu, chez ceux qui ont cru et croient encore à l’identité première de leur parti. « Nous sommes de plus en plus alarmés par ce que nous croyons être une dérive importante des racines radicales de notre parti au profit d’une direction réformiste et nationaliste, écrivent les membres du Collectif Tendance Marxiste, un groupe constituant de QS. Nous pensons qu’il s’agit d’une erreur fatale qui conduit le parti dans une impasse »

Ces dernières semaines, ils ont lancé une campagne visant à « ramener QS à ses racines anticapitalistes ». Ils réécoutent en boucle et les larmes aux yeux les vieux discours où un Gabriel Nadeau-Dubois qui ne portait pas le veston et la cravate chantait les louanges de « la lutte des classes ».

À leur tentative de faire introduire dans la plateforme les dispositions du programme portant sur la nationalisation des mines et de l’industrie forestière, la députée Ruba Ghazal fut tranchante. « Oui, à Québec solidaire, on veut recourir à la nationalisation pour encourager certains secteurs — par exemple pour les CHSLD privés et le secteur des minéraux stratégiques dans certaines situations, etc. – mais pas de le faire comme ça de façon systématique », a-t-elle soutenu. Elle fut fortement appuyée au micro par Manon Massé, celle-là même qui, dans un moment d’égarement en 2018, avouait, mais en anglais seulement, être marxiste. (Karl, de sa tombe, a dû maugréer : Et tu Manon ?)

Nationaliser de façon systématique est précisément la stratégie de sortie du capitalisme prévue dans le programme solidaire. Le vote de ce week-end est donc un renoncement majeur. Les paroles de Mmes Gazal et Massé sont des copier-coller des arguments servis par Jacques Parizeau aux militants péquistes des années 1970 qui souhaitaient, comme leurs amis socialistes français d’alors, nationaliser massivement pour « rompre avec le capitalisme dans les 100 jours » de leur prise de pouvoir.

Dans un baroud d’honneur, le Collectif marxiste a tenté d’imposer, pour 2030, une cible de réduction des GES de 65%. À ce niveau, a dit très justement un militant, « ça signifie qu’on sort du cadre capitaliste et on a une économie dirigée ». La majorité des militants ont dit non.

Ce faisant, ils ont enterré la mission anticapitaliste de leur parti. Rien ne les distingue plus, fondamentalement, des sociaux-démocrates naguère honnis. Ils sont rentrés dans le rang. Ne posent plus « les vraies questions ». C’est un grand jour pour le capitalisme. Je ne dis pas que l’existence de QS, jusqu’ici, l’empêchait de dormir. Mais il peut désormais dormir plus profondément encore.

Amir me répond

Amir Khadir présentant le manifeste « Sortir du capitalisme ». Au temps d’avant.

Après la publication de ce texte dans Le Devoir, Amir Khadir y a fait référence, dans un texte qu’il a publié dans Le Journal de Montréal, intitulé Au lieu de railler Québec Solidaire.

Il débute ainsi:

Je suis habitué de voir, depuis plus de 15 ans, les élites politiques caricaturer les instances de Québec solidaire. La dernière en date : une chronique de Jean-François Lisée dans Le Devoir du 24 novembre intitulé par pure raillerie Le capitalisme triomphe chez QS.

J’avais hâte de lire la suite et de voir comment Amir, que j’estime beaucoup, allait contester ma démonstration sur l’abandon de l’idéal anti-capitaliste par son parti. J’allais être déçu. Voici le coeur de son argument:

On avait ri de moi quand j’ai proposé pour la première fois un projet de loi pour interdire l’exploitation pétrolière et gazière. Aujourd’hui, la CAQ s’apprête à mettre en place une grande partie de ce projet de loi. On nous avait aussi raillés, lorsque nous demandions que la Caisse de dépôt sorte ses billes des énergies fossiles. « Il ne faut surtout pas que la politique se mêle de la Caisse », s’offusquait-on sur les banquettes de l’Assemblée nationale. Récemment, les libéraux ont fait une annonce semblable.

Je ne vous parle même pas du catéchisme dogmatique de « l’équilibre budgétaire » que nous étions les seuls à dénoncer. Aujourd’hui, même les plus grands apôtres de l’austérité n’osent plus s’en vanter.

Le problème n’est pas que les partis politiques traditionnels copient Québec solidaire. Ces partis ont des idées assez conventionnelles sur la politique et le monde. L’agilité à innover et à bouger n’est pas leur force.

Allez voir, à aucun moment il ne revient sur ma démonstration, ni pour la commenter, ni pour la contredire. Au contraire, tout son texte démontre exactement ce que je dis: QS est fondamentalement, désormais, un parti social-démocrate, oeuvrant au sein du système capitaliste sans le remettre en cause. La preuve: ses idées sont reprises une à une par les autres partis, même les plus ouvertment pro-capitalistes, comme le PLQ et la CAQ.

Le PQ, de même, s’est fait piquer plusieurs idées par les libéraux (et désormais les Caquistes) à travers le temps, comme on peut dire au fédéral que le NPD sert d’incubateur à des idées que le Parti libéral du Canada finira par mettre en oeuvre.

En fait la seule idée que QS ne se ferait pas voler par les autres est, précisément, sa feuille de route d’origine vers la sortie du capitalisme. Amir ne la mentionne même pas, lui, le coauteur du manifeste « Sortir du capitalisme ».

On ne peut qu’en conclure qu’une chose. Ce ne sont pas que les militants de QS qui ont, majoritairement, choisi le capitalisme lors de leur congrès de novembre 2021. Amir Khadir est en phase avec eux, bénit ce renoncement de fond. On peut donc imaginer le vieux Karl maugréer aussi, Et tu Amir ?


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Comment rater la réconciliation

« Aucune bonne action ne restera impunie. » Le fantôme d’Oscar Wilde devait se bidonner ferme, ces jours derniers, en observant la valse à contretemps entre leaders blancs et autochtones du Québec et du Canada.

Pas à cause du concours de gaffes qui s’est déployé le jour de la réconciliation : Trudeau-en-vacances, Legault-le-productiviste et Coderre-remettons-Macdonald-sur-piédestal. Concours suivi d’un second, avec les mêmes participants : celui de la contrition. Je vous laisse choisir le gagnant.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Au sujet, plutôt, du mauvais sort réservé aux propositions de réconciliation. Pour le premier anniversaire du décès de Joyce Echaquan, le ministre Ian Lafrenière avait décidé de répondre positivement à une « demande claire de la famille » : donner le nom de Mme Echaquan à une nouvelle réserve de biodiversité au lac Némiscachingue, dans les Hautes-Laurentides. Le ministre avait, dit-il, reçu une lettre lui demandant de procéder rapidement. Le Conseil de la Nation Atikamekw l’a accusé sèchement de « récupération politique », affirmant que la famille avait demandé un « délai de réflexion ».

Lafrenière se demande maintenant à qui il doit demander des permissions avant d’agir, et combien de fois. Il pensait bien faire en introduisant de toute urgence dans un projet de loi existant (sur les pharmaciens) un article donnant ordre au ministère de la Justice d’accompagner les parents autochtones qui cherchent à s’informer sur le décès d’un enfant dans le système de santé. Il fut vivement rabroué par Ghislain Picard, de l’Assemblée des Premières Nations, qui fut « pris par surprise » et souhaitait un projet de loi distinct. Lafrenière voudrait bien, aussi, introduire dans la loi sur la Santé le principe de sécurisation culturelle, comme le lui demande le PQ, mais il n’arrive pas à trouver avec les chefs autochtones une formule qui ferait consensus et doute pouvoir le faire avant la fin de l’année.

L’épisode concernant Québec solidaire est plus divertissant encore. Ayant dénoncé l’empressement de Lafrenière dans les épisodes précédents, les co-porte-parole solidaires ont cru pouvoir faire mieux. Ils ont consulté leurs propres militants autochtones pour élaborer un projet de loi spécifique de protection des langues autochtones. Ils ont eu la chouette idée de tenir leur conférence de presse dans une librairie autochtone de Wendake, en banlieue de Québec, avec, bien sûr, l’aval des libraires. Le ciel leur est tombé sur la tête. Le grand chef de la nation huronne-wendate, Rémy Vincent, les a accusés d’avoir tenu l’événement sur le territoire autochtone sans son approbation. Surtout, ajoute-t-il, « seules les communautés ou les nations ont l’autorité de se prononcer sur nos langues et de façon encore plus globale sur toutes [les] questions relatives à nos cultures ». Les accusations de colonialisme et d’appropriation culturelle se sont abattues sur les malotrus Nadeau-Dubois et Massé.

(Le texte se poursuit après la pub.)

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Même des leaders blancs se mêlent de rabrouer ceux qui osent faire des propositions sans obtenir les autorisations requises. Ainsi, lorsque, revenu de son flirt avec John A. Macdonald, Denis Coderre a proposé de renommer la Place du Canada (où se trouvait la statue), « Place de la réconciliation », Valérie Plante a jugé sa proposition « malaisante » et « paternaliste », car il ne l’avait pas soumise aux autochtones.

Bonnes volontés ? Taisez-vous !

Si on devait suivre la totalité de ces injonctions, il faudrait, nous, non autochtones, cesser de proposer des avenues de réconciliation. Et j’ai un terrible aveu à vous faire, chers lecteurs. Il y a quelque temps j’ai, dans ces pages, osé une proposition. Puisque nous avons volé 60 ans d’éducation aux autochtones, qu’on fasse en sorte que, pendant les prochains 60 ans, l’investissement en éducation par enfant soit chez eux le double de la moyenne québécoise. J’ai bien écrit que cet investissement devait être fait « avec et par les nations autochtones » mais je dois admettre que je n’ai consulté aucun grand chef avant de me commettre.

Les partis qui préparent pour l’an prochain leur plateforme électorale sont donc avertis : ils ne doivent rien inclure dans leurs plateformes sans d’abord avoir obtenu les imprimaturs appropriés.

La réconciliation est bien mal partie. Que les nations autochtones exercent, chez elles, un maximum d’autodétermination, bien sûr. Que la consultation soit la règle, non l’exception, certes. On peut aussi comprendre que des propositions soient mal reçues, débattues, rejetées. Mais dialogue n’est pas monologue. Et à force de dénoncer à pleins poumons les propositions de bonne volonté des uns et des autres, on ne réussira qu’à tarir la bienveillance à la source.

Un contre-exemple

Dans ce concert de mauvaise humeur, on doit souligner à grands traits le contre-exemple donné la semaine dernière par Paul-Émile Ottawa, chef du Conseil des Atikamekw de Manawan. Assis aux côtés de la nouvelle présidente du CISSS de Lanaudière, Maryse Poupart, pour faire le bilan des nombreux gestes posés depuis son arrivée en mai, Ottawa aurait pu tout envoyer promener, car Mme Poupart refuse de prononcer les mots « racisme systémique ».

Il a choisi le pragmatisme. « Les gens de ma communauté voient une différence, un changement positif », a-t-il dit. « La confiance est en train de se rétablir. » À preuve, raconte-t-il, les parents de Joyce Echaquan se sont rendus à l’hôpital pour une consultation médicale « alors qu’il y a quelques mois, il était hors de question pour eux de mettre les pieds dans cet établissement ».

Lorsque Guy Chevrette est devenu ministre responsable du dossier autochtone, il y a de cela plus de 20 ans, son premier réflexe, dans ses rencontres avec les chefs, était de dire : « Faites sortir tous les avocats. » Il instaura une approche centrée sur les résultats — résolution de problèmes, mise en œuvre de projets — qui allait rétablir le dialogue et paver la voie, ensuite, à la paix des braves.

Si on souhaite aujourd’hui réussir la réconciliation, il faut faire sortir de la pièce les procès d’intention et les débats sémantiques. Inviter les propositions, plutôt que les condamner. Discuter, négocier, faire le tri. On comprend que les familles éprouvées, les militants, les activistes soient à cran. Mais il appartient aux chefs d’emprunter les chemins de la diplomatie et de la bienveillance, si on veut se rendre un jour à une nouvelle Grande Paix.


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Le vrai côté obscur de Jean Charest

Il n’est absolument pas impossible que Jean Charest devienne, d’ici quatre ans, premier ministre du Canada. Oui, il a présidé à une période trouble de l’histoire récente du Québec. Oui, il a déclenché des élections en cachant aux Québécois que la Caisse de dépôt venait de perdre 40 milliards de dollars et en promettant qu’il ne ferait pas de déficit malgré la crise financière de 2008, ce qui était clairement mensonger. Oui, l’immense majorité des Québécois ont jugé que son gouvernement était corrompu. Oui, il est à ce jour le suspect numéro un dans une enquête sur la corruption menée par l’UPAC.


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Tout cela est vrai et bien plus encore. N’empêche. Les parieurs seraient bien avisés de miser sur sa candidature à la direction du Parti conservateur, puis sur ses chances de déloger un Justin Trudeau affaibli par huit ans de pouvoir maladroit.

Il y a une raison, par-dessus toutes, de redouter l’avènement d’un gouvernement canadien dirigé par Jean Charest, au-delà même de ses grands talents pour le mensonge et son absence d’atomes crochus avec l’éthique. C’est le cynisme sans nom dont il a fait preuve en 2012. Il comptait sur la violence pour se faire réélire. Cela vous surprend ?

Rappelons les faits. Son gouvernement proposait d’augmenter de 82% en quelques années les droits de scolarité des étudiants. Les associations étudiantes s’y opposaient et ont déclenché un mouvement de grève massif.

Du droit nouveau

Les gouvernements précédents avaient accepté le fait qu’il y avait un cycle dans les grèves étudiantes. Elles étaient déclenchées par les étudiants les plus revendicateurs, qui dominent les assemblées générales en début de grève. Puis les étudiants plus conservateurs se mobilisaient pour faire cesser le mouvement.

Mais le gouvernement Charest a introduit l’idée complètement neuve, et très conservatrice, du « droit individuel d’étudier ». Il a encouragé les étudiants anti-grévistes, non à participer à la démocratie étudiante, mais à contester en cour l’idée même que la grève leur enlève le droit d’entrer en classe.

Jamais l’idée d’obtenir une injonction pour aller au cours n’avait été testée. Le juge Marc-André Blanchard, de la Cour supérieure, a refusé d’accorder une des premières injonctions réclamées, jugeant que le droit de grève étudiant constitue « l’exercice d’un droit constitutionnel ou quasi-constitutionnel». Cette approche aurait pu faire école et renvoyer tous les étudiants mécontents vers leurs assemblées. Mais le juge en chef de la Cour supérieure, François Rolland, a pris sur lui de s’attribuer la totalité des demandes d’injonction et de les accepter toutes, créant du droit nouveau, imposant le primat du droit individuel sur le droit collectif.

Résultat: des étudiants grévistes outrés ont défié l’injonction, tenté de bloquer l’accès aux cours. Les policiers, c’était leur rôle, ont voulu appliquer l’injonction et disperser les lignes de piquetage. L’affrontement était inévitable. De manière répétitive, sur plusieurs campus, pendant plusieurs jours, une force policière considérable a dû être déployée, causant des dommages physiques réels et une cassure profonde entre les forces de l’ordre et une partie de la relève québécoise. Les cours ont dû être suspendus.

Ce n’était pas la première fois que des grèves étudiantes provoquaient des violences. L’approbation des gestes violents par l’organisation étudiante la plus radicale, la CLASSE, et la présence plus grande qu’auparavant des anarchistes violents et du Black Bloc ont contribué à la flambée de violence de façon évidemment complètement condamnable.

Le choix de la polarisation

Cependant c’est le gouvernement Charest, appuyé par le juge en chef de la Cour supérieure, qui a créé les conditions de l’affrontement et qui avait la responsabilité de retrouver les conditions du calme. Il pouvait le faire en misant sur la négociation, le compromis et sur l’immense majorité des étudiants et de leurs partisans qui étaient non-violents.

Il a au contraire joué sur la polarisation maximale de la situation et a assimilé toutes les associations étudiantes et leurs supporters à la violence. Sa ministre Christine St-Pierre a même accusé le conteur Fred Pellerin, qui portait comme plusieurs le carré rouge, symbole de la grève, de se faire le complice de la violence.

Analyses et récits entre vos deux oreilles: cliquez sur l’image.

M. Charest a ensuite introduit une loi qu’il a dite « fondatrice », la loi 78, forçant le retour aux études à la mi-août 2012 et menaçant de sanctions délirantes les associations étudiantes, les professeurs et les directeurs d’établissements qui refuseraient de se rendre aux cours, donc de se lancer dans la mêlée, même au risque de matraques et de gaz irritants. Notons que cette loi fut votée avec l’appui de la CAQ et de François Legault.

À l’époque, la loi sur les élections à date fixe n’existait pas. Le premier ministre choisissait la date de l’élection pour maximiser ses chances de succès. M. Charest avait affirmé qu’il était « grotesque et ignoble » qu’il choisisse la période de rentrée forcée des classes pour appeler les Québécois aux urnes. C’est pourtant précisément ce qu’il a fait.

Le tréfonds de la personnalité de Jean Charest

C’est ici qu’on entre dans le tréfonds de la personnalité politique de Jean Charest. Qu’on pénètre dans son recoin le plus obscur. À cette étape de sa vie politique, 70% des Québécois se disaient insatisfaits de son gouvernement. Ni l’économie, ni les baisses d’impôts, ni le Grand Nord ne lui offrait quelque chance de salut. Pire, dans quelques mois, à l’automne 2012, la Commission Charbonneau qu’il avait été contraint de créer allait commencer à entendre des témoins qui, peut-être, allaient éclairer les citoyens sur l’ampleur de la corruption libérale. Cela pourrait être politiquement terrible.

Mais voilà : suffisamment de Québécois tenaient les étudiants responsables de la violence, plutôt que l’État, pour offrir à Charest une chance de salut. Il représentait la loi et l’ordre. Les étudiants: l’illégalité et le désordre. S’il pouvait canaliser l’élection sur ce seul sujet, il avait une chance réelle de survivre.

Encore fallait-il que la violence soit au rendez-vous, encore fraîche à la mémoire des électeurs. D’ou son calendrier électoral: mi-août rentrée des classes, refus des associations étudiantes de laisser entrer les non-grévistes, nouveaux affrontements violents entre étudiants et policiers. Avec en vedette Gabriel Nadeau-Dubois de l’association CLASSE, alors leader étudiant radical, vu le plus souvent à la télé, haranguant les foules de jeunes.

Charest avait soigneusement choisi la date de l’élection pour que ces scènes de violence se déroulent à partir du début de la campagne. Juste avant les débats où, tel un Richard Nixon des temps modernes face aux nouveaux hippies, le chef libéral se poserait comme le vengeur de la majorité silencieuse, de la loi, de l’ordre et des visages bien rasés, contre tous ces anarchistes violents arborant carrés rouges et barbes de trois jours. Sa victoire, dans ces conditions, serait son plus grand exploit en carrière.

Restait un détail: que les étudiants jouent bien sagement la partition qui était prévue pour eux dans ce drame annoncé.

Or ils ont fait preuve d’une maturité que Charest et ses stratèges n’anticipaient pas: ils sont rentrés en classe. Ils ont voté une trêve électorale. Il y en a un — le plus populaire d’entre eux — Léo Bureau-Blouin, qui s’est présenté sous les couleurs péquistes. Il a poussé au vote, plutôt que de pousser au crime. Mais, bon, on le savait modéré.

Mais il y en avait un autre, l’épouvantail favori des Libéraux, celui qu’ils adoraient détester, Nadeau-Dubois, qui a candidement annoncé qu’il se retirerait de ses fonctions, et de la scène. Il a quitté, a-t-il dit avec sagesse, « pour enlever une cible à Jean Charest ».

Privé de son scénario de rêve, Jean Charest a mordu la poussière lors de l’élection de septembre 2012. Mais sa marge de défaite était extrêmement mince, moins de 1% d’écart avec le Parti québécois vainqueur, malgré toutes les casseroles qu’il traînait. Il est pratiquement certain que si son plan avait fonctionné, si la violence avait essaimé sur les campus en août 2012 comme il le désirait, il aurait arraché sa réélection sur le dos du poivre de cayenne, du sang et des fractures de tibias.

En 2020, à huit ans de distance, on se souvient peu de ces événements. Pas parce que Jean Charest ne les a pas voulus, organisés, prémédités. Mais parce que les étudiants ont désamorcé sa bombe.

Il faut s’en souvenir. Car il montre jusqu’où Jean Charest était prêt à se rendre pour assurer sa réélection: jusqu’à l’organisation consciente, à des fins électorales, de l’affrontement violent entre les forces de l’ordre et une partie de la jeunesse québécoise.


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Comment Québec solidaire ne fera pas l’indépendance

Manon Massé, Québec SolidaireLes co-porteparoles de Québec solidaire ont encore affirmé pendant leur dernier congrès que leur parti était le seul qui s’engageait à réaliser l’indépendance pendant leur premier mandat, dans l’hypothèse où ils seraient portés au pouvoir.

Si on veut être gentil, il faut dire qu’ils exagèrent considérablement. Si on veut rester neutre, on peut dire qu’ils pratiquent la pensée magique. Si on veut être réaliste, on peut dire qu’ils prennent les électeurs pour des cruches.

Pour en venir à l’une de ces trois conclusions, on n’a qu’à lire leur programme. Nulle part n’est-il écrit qu’un gouvernement solidaire va déclarer l’indépendance du Québec pendant son premier mandat. C’est beaucoup plus compliqué, et incertain, que ça.


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QS propose, après son élection, d’organiser une nouvelle élection au suffrage universel pour élire une toute nouvelle assemblée, appelée constituante. Elle doit être représentative de la société québécoise et aura le mandat d’écrire la constitution d’un Québec indépendant.

C’est le texte de cette constitution qui sera soumis à un référendum. Si la majorité des Québécois dit Oui à cette constitution, alors on serait en route pour une déclaration d’indépendance.

Voici pourquoi ce mécanisme ne peut conduire qu’à un échec retentissant.

L’indépendance ? C’est être ou ne pas être

Il a toujours été compris qu’une fois le Québec devenu souverain, il faudrait lui écrire une constitution. La désignation d’une constituante élue, puis l’adoption de la constitution par voie référendaire, faisaient partie des avenues souvent évoquées. J’ai personnellement toujours été d’avis que la tenue de cette constituante serait un moment clé de la réconciliation des camps du Oui et du Non. La décision de faire du Québec un pays ayant été prise par une majorité référendaire, acceptée et normalisée dans les faits, après une période de calme, ce grand exercice de la constituante réunirait certains des combattants d’hier autour d’une œuvre commune, tournée vers l’avenir, réparatrice. Je n’ai pas changé d’avis.

Mais QS, et d’autres dans le mouvement souverainiste proposent maintenant la tenue d’une constituante qui aurait lieu avant la décision de faire l’indépendance. Ils affirment que les partis politiques n’auront pas le droit de présenter des candidats à la constituante, ce qui empêchera la constitution de groupes organisés au sein de l’assemblée. D’autres proposent même le tirage au sort pour contourner le problème de candidats qui seraient «plantés» par les partis fédéralistes.

Or, si la constituante est représentative de la population québécoise — c’est l’engagement de QS et des promoteurs de l’idée –, alors, dans l’état actuel de l’opinion, une majorité de ses membres sera opposée à l’indépendance. Supposons maintenant que l’évolution de l’opinion fait en sorte que les camps du Oui et du Non redeviennent en équilibre au sein de l’électorat. On trouvera toujours dans la constituante une moitié de gens opposés à ce que le Québec soit souverain. Les sondages récents nous disent qu’un Québécois sur trois est « fortement en désaccord » avec l’indépendance. Ils seraient représentés dans la constituante de QS, dans une proportion significative. Léger a déjà mesuré qu’un tiers des Québécois étaient même en faveur de la partition du Québec. Normalement, ils seront représentés dans la constituante proposée par QS, si elle est représentative.

Maintenant disponible.

Pourquoi des citoyens fortement en désaccord avec une idée participeraient-ils à la rendre plus attrayante en écrivant un texte qui lui donnerait de la crédibilité ? Lors des Commissions régionales sur l’avenir du Québec de 1994-1995, nous avions notamment soumis à la communauté anglophone des dispositions constitutionnelles qui lui permettaient de garantir ses droits dans un Québec souverain. Nous avions invité ses membres et ses organisations à en débattre et à proposer des améliorations. Parmi les 50 000 participants à l’exercice, plusieurs groupes et individus anglophones se sont présentés aux audiences. Aucun n’a offert quelque suggestion que ce soit pour améliorer notre projet, même sur les points les concernant. Aucun. Ils voulaient tout simplement exprimer leur opposition de principe à l’idée même de souveraineté.

On peut réunir tous les groupes représentatifs que l’on veut pour discuter des modalités d’une proposition dont le principe est acquis: les soins de fin de vie, le contrôle des armes à feu, la légalisation d’une drogue.

Mais il est illusoire de penser qu’une assemblée peut s’entendre sur les modalités d’un principe qui n’est pas acquis. Emmenez des pro-vie dans une assemblée délibérative dont l’objectif est de définir la légalisation de l’avortement, ils feront tout en leur pouvoir pour qu’aucun texte ne soit produit. Et les organisateurs n’auront réussi qu’une chose: démontrer l’impossibilité du consensus, donner une caisse de résonance hypermédiatisée aux opposants de l’avortement, aviver les tensions, démontrer l’échec de la démarche, donc nuire à leur cause.

Devenir indépendant, c’est poser la question de Shakespeare: Être ou ne pas être ? On veut soit l’un, soit l’autre. Il est presque indécent de demander à un citoyen québécois, fédéraliste convaincu et fier de son appartenance canadienne, de participer à une démarche dont l’objectif est de le priver de son pays, d’une part essentielle de son identité.

Donner des outils au fédéralistes

Au lendemain du référendum de 1995, j’avais proposé ces mots à Jacques Parizeau pour son premier discours depuis la défaite. Il fut prononcé lors du Conseil national qui a suivi. Extrait:

Il faut reconnaître que l’émotion exprimée par les partisans du Canada pendant la dernière semaine de campagne n’avait rien à voir avec le débat économique ou avec les structures politiques ou linguistiques. Pour les Canadiens, il s’agissait d’un sentiment beaucoup plus profond, beaucoup plus fondamental. Certains d’entre eux avaient mal physiquement. Plusieurs ont pleuré. Ils avaient mal à leur pays. Et leur pays fait partie de leur être même. Ils le sentent dans leurs tripes.

Ils nous ont donné, ces jours-là, une très grande leçon. Ils nous ont fait comprendre qu’un pays, c’est extraordinairement précieux. Avoir un pays à soi, un pays auquel on s’identifie vraiment, un pays dont on est fier… ce n’est pas une abstraction, ce n’est pas une structure, ce n’est pas l’affaire des politiciens. C’est quelque chose qu’on porte en soi. Quelque chose qui fait partie de notre être. C’est quelque chose qui nous donne un petit morceau de certitude, un petit morceau d’identité personnelle autant que collective. C’est quelque chose qui n’a pas de prix.

Il relève donc de l’absolue pensée magique de croire que, par je ne sais quel mécanisme, les représentants élus (ou tirés au sort) de l’importante portion des Québécois qui se sentent fondamentalement canadiens participeraient à l’extinction de leur identité.

Une fois élus, ils se reconnaîtraient, s’organiseraient, seraient fortement sollicités, privément et publiquement, par de puissantes organisations fédéralistes — le Parti libéral du Québec, le Parti libéral du Canada, l’État canadien, Power Corporation qui fut de la partie en 1995 — pour les encourager à faire leur devoir de Canadiens de contribuer à sauver le pays en faisant capoter la constituante.

Est-il besoin de rappeler que l’affable ex-maire de Québec, Jean Pelletier, devenu chef de cabinet du premier ministre canadien Jean Chrétien, a avoué que rien ne l’avait retenu dans sa volonté de vaincre les indépendantistes en 1995: «Quand on est en guerre, on va-tu perdre le pays à cause d’une virgule dans la loi ?» a-t-il admis. On lui aurait organisé une constituante, il s’en serait donné à cœur joie.

Il ne faut pas croire que QS est imperméable à ces arguments. Pour pouvoir intégrer ce qui restait d’Option nationale, le parti a dû modifier son programme. Avant, il proposait une constituante «ouverte», c’est-à-dire qui pourrait décider de proposer autre chose que l’indépendance. Ce qui avait conduit Amir Khadir à avouer que ce serait «l’indépendance si nécessaire, mais pas nécessairement l’indépendance». Pour obtenir l’adhésion d’ON, les solidaires ont dû accepter que la constituante soit «fermée», c’est-à-dire qu’elle ait le mandat d’écrire une constitution indépendantiste et rien d’autre. Ce qui, on l’a vu, ne garantit nullement qu’elle va y arriver.

Pendant la campagne de 2018, Manon Massé a dû admettre que la constituante pourrait réserver des surprises, y compris, si telle était la volonté des constituants, la «partition» du Québec. Et pourquoi pas, dans un élan d’inclusivité angélique, la désignation de l’anglais comme seconde langue officielle du Québec. Pour les fédéralistes présents parmi les constituants, les occasions seraient belles d’inclure des «clauses empoisonnées» dans la proposition de constitution, pour la rendre imbuvable même pour les souverainistes.

Le leçon australienne

Ce qui nous amène au second grand problème posé par la proposition de constituante. Supposons que, par miracle, tous les obstacles ont été aplanis et qu’une proposition est rédigée et présentée. Des choix auront été faits. Le Québec proposé sera soit une monarchie constitutionnelle (peu probable) soit une république et, si oui, soit à la française, à l’américaine, à l’équatorienne ou autre. Il y aura, ou non, une chambre des régions. Il y aura des principes généraux. Plus ou moins écologistes. Plus ou moins à droite ou à gauche. Plus ou moins laïcs. Des clauses garantissant des droits nouveaux aux Nations autochtones et, pourquoi pas, aux Anglo-Québécois.

Le texte doit alors être soumis à la population par référendum et il doit rassembler plus de 50 % des voix. Je n’ai pas besoin de rappeler qu’il s’agit là d’un énorme degré de difficulté.

Pour l’emporter, il faudra additionner tous les indépendantistes. Françoise David et Richard Martineau. Amir Khadir et Jacques Brassard. Ève Torres et Mathieu Bock-Côté. Les souverainistes écologistes et les climato-sceptiques. Les syndicalistes et, disons, PKP. Les traditionalistes et les avant-gardistes. Chaque choix opéré dans l’offre constitutionnelle est une occasion supplémentaire de dire non. De prendre à rebrousse poil certains des membres de la coalition souverainiste. Choisir, c’est renoncer.

Parlez-en aux Australiens. Ils souhaitaient se débarrasser de la monarchie. S’ils avaient posé la question en référendum: Souhaitez-vous que l’Australie ne soit plus une monarchie ?, la majorité était à portée de la main (51 % pour 35 % contre et 14 % d’indécis). Une fois la victoire acquise sur le principe du remplacement de la monarchie ils auraient pu, dans un deuxième temps, soumettre une ou plusieurs formules de remplacement aux électeurs.

Mais ils ont commis l’erreur de réunir… une constituante (moitié-élue, moitié-nommée). Elle a recommandé une formule de remplacement. C’est cette formule qui a été soumise au peuple par référendum en 1999. Elle a été battue, à 55 %. Un groupe anti-monarchie mais favorable à une autre formule de remplacement a fait campagne pour le Non, ce qui est considéré comme la principale cause de la défaite.

Bref, si on propose de répondre oui ou non à l’indépendance, Être ou ne pas être, il y aura un camp du Oui et un camp du Non. Les électeurs répondront, pour l’essentiel, à la question posée. Mais si on propose plutôt, d’un seul tenant, non seulement l’indépendance, mais la sorte d’indépendance, la couleur, la forme, la texture, il y aura plusieurs camps du Non. Les électeurs pourront répondre non à chacun des détails de la proposition.

L’expérience étrangère

Pas moins de 198 pays siègent désormais aux Nations unies. Combien parmi eux ont obtenu leur indépendance en utilisant le mécanisme d’une assemblée constituante élue au suffrage universel, produisant un projet de constitution ensuite soumis à un référendum ? Aucun.

C’est pourquoi, dans les négociations d’une feuille de route commune avec les autres partis indépendantistes, dont QS, et dans le but de trouver un terrain d’entente, le PQ avait accepté le compromis de réunir une constituante, mais en rejetant l’idée d’y faire entrer des fédéralistes par le suffrage universel et en prévoyant un référendum à deux volets.

Les Québécois pourraient dire Oui au principe de l’indépendance mais non à la constitution proposée s’ils ne l’aimaient pas. On pourrait donc faire l’indépendance quand même, en remettant le projet de constitution sur la table de travail.

Chacun sait maintenant que QS, dont les négociateurs avaient signé cette entente, a tout fait ensuite pour la saboter. J’ai raconté comment dans mon dernier livre.

Je suis sidéré de constater que cette fausse bonne idée fasse tant de progrès dans les rangs indépendantistes. Si j’étais conspirationniste, je dirais qu’elle est promue en sous-main par nos adversaires. Mais je crois qu’elle résulte de deux courants. Un, très sincère, qui estime à tort que la délibération publique est toujours un gage de succès. S’y additionne, au sein de Québec solidaire, un courant pas vraiment indépendantiste qui voit dans cette proposition un compromis permettant à chacun de sauver la face. Les indépendantistes solidaires pensent y trouver un moyen de se rendre à l’objectif. Les non-indépendantistes solidaires nourrissent l’espoir (fondé selon moi) que la constituante ne conduira pas à l’indépendance.

Une chose est sure. Lorsque vous entendrez un porte-parole de QS vous dire que son parti s’engage à réaliser l’indépendance dans un premier mandat, demandez-lui d’arrêter de vous prendre pour un idiot.


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Laïcité: mes échanges avec Gabriel Nadeau-Dubois et André Pratte

Il est possible d’avoir des discussions éclairantes sur Twitter, si on prend trois décisions: 1) rester toujours courtois; 2) respecter le point de vue de son interlocuteur; 3) argumenter sérieusement.

C’est ce qui s’est passé cette fin de semaine dans deux conversations avec deux critiques de l’interdiction des signes religieux, unis sur ce point, le porte-parole masculin de Québec Solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, et le Sénateur libéral (indépendant) et conseiller de Power Corporation André Pratte. Voici le fil des échanges:

QS et le voile intégral chez les agents de l’État: dans quels cas ?