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René Lévesque et Pierre Trudeau sont ensemble, à la table de leur ami Gérard Pelletier, lors qu’un soir de mai 1963, une détonation se fait entendre. Puis une seconde. Puis une troisième.
Dans cet extrait du second tome de la saga Lévesque/Trudeau, on assiste à l’irruption du Front de libération du Québec dans la vie des deux hommes. et on suit à la trace leurs réactions.
Entrer dans la jeunesse de René Lévesque et de Pierre Trudeau, c’est découvrir leurs côtés fantasques ou sombres. Voici deux extraits de mon plus récent livre — Lévesque/Trudeau. Leur jeunesse, notre histoire, publié ces jours-ci.
Trudeau, le plaisantin
Pierre Trudeau étudie à Paris en 1946. À 27 ans, il est un jeune homme sérieux et studieux, mais affiche un côté gamin qui ne le quittera jamais complètement. Un récit trouvé dans un manuscrit non publié de Roger Rolland.
Trudeau et son ami Rolland logent d’abord dans la Maison canadienne de la Cité universitaire de Paris. Ils montent un spectacle burlesque avec d’autres étudiants présents, dont le futur homme de théâtre Pierre Gascon. André Mathieu, jeune prodige québécois, assume la trame musicale. « Pour clore la soirée, raconte Rolland, Pierre et moi participâmes à une course de motos dans le grand couloir du rez-de-chaussée, attenant au salon. La pétarade de nos motos était d’autant plus infernale que le vainqueur de la course devait arriver le dernier en bout de piste. »
Ils allaient parfois « chahuter un cours à la Faculté de droit ». Il s’agissait de fabriquer de petits avions de papier auxquels ils mettaient le feu et qu’ils lançaient dans la salle de cours. « Le prof tenta bien d’intervenir, mais le désordre fut tel qu’il dut interrompre son cours et quitter la salle. » Sur leur lancée, les trublions sortent et vont acheter du talc dans une pharmacie, attendent à un arrêt d’autobus et, quand le contrôleur ouvre la porte, lui en lancent une poignée, tachant son uniforme.
« Sur l’avenue de l’Opéra, où la circulation devenait de plus en plus dense, certains arrêtaient une limousine conduite par un chauffeur et dans laquelle se trouvait une femme seule. Ils ouvraient une portière arrière, embrassaient la femme et sortaient par l’autre portière. Et la procession pouvait durer cinq ou six minutes. » Trudeau n’est pas nommé, mais on ne conçoit pas qu’il n’y ait pas participé. « Soudain, une voix cria : aux Champs-Élysées ! » À ce point de la balade, les trublions sont suffisamment nombreux pour bloquer une partie de la circulation sur cette gigantesque avenue. Les policiers interviennent, matraques brandies. Ils ordonnent à Trudeau et deux ou trois copains de circuler.
« Et pourquoi devrais-je circuler ? » répond Trudeau, refusant d’obéir. Et le voilà embarqué dans le panier à salade. Une fois au poste, Trudeau sort dernier du fourgon, serre placidement la main de l’étudiant qui l’avait précédé en lui disant : « Tu m’excuseras de ne pouvoir t’accompagner, mais j’ai un rendez-vous. » Profitant de la cohue, il s’esquive vers la bouche de métro la plus proche. Deux flics se mettent en chasse, mais, raconte Rolland, qui tient le récit de Trudeau, « au moment où ils arrivèrent sur le quai, Pierre était déjà dans un wagon et la rame s’ébranlait. Il aperçut les deux flics par la fenêtre et eut tout juste le temps de leur faire un pied de nez ».
Lévesque en rogne contre les seniors
Dans cet extrait, Lévesque a connu l’exaltation des combats dans l’Europe de la Seconde Guerre. À son retour, il est confiné à un emploi sans intérêt aux ondes courtes de Radio-Canada. « En cachette », écrit-il, car aucun de ses auditeurs ne réside au Canada. Il rage de ne pas avoir un vrai travail, à l’antenne principale de la radio. Il s’en plaint dans un texte que j’ai trouvé dans Le Clairon de Saint-Hyacinthe.
Pense-t-il, du haut de ses 24 ans, que les plus vieux font barrage à son ascension ? Sinon, pourquoi publie-t-il dans une chronique du Clairon d’octobre 1946 cette « maxime » qu’il met entre guillemets, mais dont il ne cite pas la source ? Elle est peut-être de son cru : « Pour l’homme qui est à mi-chemin de la vie, tous les jeunes sont des concurrents effrontés. Êtes-vous jeune ? Méfiez-vous toujours du type d’âge moyen : si vous faites le même métier, surtout, vous n’êtes à ses yeux qu’un successeur éventuel auquel il s’appliquera sans vergogne à couper le cou. »
À ce problème d’ascension générationnelle entravée s’ajoute la présence, à la vraie radio, d’intrus. Et Lévesque de médire d’un professeur d’université, non nommé, invité l’autre soir sur les vraies ondes. Les profs ont le droit d’y prendre la parole, précise-t-il, mais celui-là s’était « fourvoyé par mégarde » en traitant une question scientifique. « Le quart d’heure agonisa lamentablement pendant 900 secondes. L’auditeur but jusqu’à la lie la coupe des prononciations affectées, des mots décarcassés mi-nu-ti-eu-se-ment par souci du Beau Langage, et aussi des “mais” et des “faits” ouverts comme des bêlements d’agneau sous la tondeuse. »
On le confine à l’anonymat des ondes courtes, alors que pérorent sur les radios des gens qui ne devraient pas y être. Il entend s’épancher au micro « certains avocats éminents, tels politiciens prestigieux et plusieurs Révérends Pères remplis, par ailleurs, de la plus admirable onction ». Que font-ils là ? « Pourquoi, juste ciel ! Ces braves gens ne demeurent-ils au milieu de leurs troupeaux, — qui avec ses élèves, qui avec ses clients, ou ses électeurs, ou ses ouailles ? Pourquoi s’obstiner, au micro, à transformer en plaie provinciale, voire transcanadienne, leur voix inexistante ou leur impossible diction ? »
Un malheur ne venant jamais seul, Lévesque découvre l’année suivante que les ondes sont désormais profanées par une toute nouvelle engeance : le disc-jockey. « C’est au fond une grenouille qui veut se faire aussi grosse qu’un bœuf », rage-t-il. Jusqu’ici, dans les émissions musicales, l’anonyme qu’on appelait négligemment le « tourne-disque » meublait les heures creuses de la radio en présentant sobrement la plage musicale suivante. « C’était un garçon gentil et modeste, qui se contentait de dire discrètement, en quinze secondes : “La charmante Mlle Dodièze vous présente maintenant son plus récent succès”. »
Ce temps béni est révolu, car « quelque génie des studios new-yorkais, en mal d’originalité » a transformé le tourne-disque en « un personnage tout à fait incommensurable ». Il monopolise le micro, « parle, parle, parle, commente les événements, intervioue [Lévesque utilise souvent ce néologisme] les célébrités, donne aux auditeurs des conseils d’hygiène et de morale ». Insupportable.
Pire : il a appris qu’une radio privée allait bientôt diffuser un disc-jockey… directement depuis une boîte de nuit ! Le chroniqueur est consterné. « C’est là une occasion malheureusement idéale de prendre la radio en flagrant délit. Chaque fois qu’on parle de la qualité plutôt douteuse de tant d’émissions, les radiomen en effet répondent toujours : “Que voulez-vous, c’est le public qui veut ça !” »
Lévesque n’en est pas certain. « Je connais, et vous aussi, une foule de membres de ce public ; nous en sommes tous. Avez-vous réclamé l’introduction chez nous des “disc-jockeys” ? Est-ce votre frère ? Ou vos amis ? Ou moi ? » Non, il connaît les vrais coupables : « les gens de la radio n’ont pas plus de goût qu’il n’en faut ». Et ne savent manifestement pas reconnaître et dénicher le talent là où on le cache. Là où il attend. Là où il désespère.
C’est fou tout ce qu’on trouve quand on cherche quelque chose et qu’on ne trouve pas ce qu’on cherche. Depuis près de trois ans, je fouille les archives et les biographies pour alimenter un projet dont je vous parlerai en fin de chronique. Chemin faisant, je tombe sur des trucs étrangers à mon propos, mais que je brûle de partager avec vous. En voici trois.
Dalí et René Lévesque. Pendant les années 1970, le très estimé journaliste et éditeur Alain Stanké rencontre Salvador Dalí. S’avisant qu’il s’adresse à un Québécois, Dalí lui dit : « Vous connaissez sûrement ce petit monsieur, qui était ministre des Ressources naturelles chez vous, au Qvééébec, un Certain Rrrénéé Levesquez ? Il est venu me voir un jour à New York pour me demander de créer une immmmmmensssse fresque pour votre grand barrage qui s’appelait, je crois, Manic ou Manix. »
Dalí raconte s’être aussitôt mis au travail sur une maquette de cette oeuvre qui devait couvrir les grandes arches de Manic 5. Elle s’appelle, disait-il, La mort du Poisson, pour signifier que l’humanité était à la fin de l’ère du Poisson et au début de l’ère du Verseau. C’eût été, pensaient Lévesque et Dalí — selon ce dernier —, « la huitième merveille du monde ».
La Presse du 23 février 1965.
Il n’existe aucune trace de ce projet dans les archives de René Lévesque ou dans celles d’Hydro-Québec. Mais ni M. Stanké ni M. Dalí n’ont divagué. Un article de La Presse de février 1965 en fait état (en une !). J’ai tenté d’avoir une photo de la maquette de la part du musée Dalí à Figueras. J’attends la réponse, je vous tiens au courant.
L’anecdote est relatée dans un charmant ouvrage de Stanké, Émerveillements(Éditions La Presse, 2021). Je ne peux me retenir de relayer deux citations que l’auteur a mises en exergue : « Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles, mais uniquement par manque d’émerveillement » — Chesterton ; « C’est une grande preuve de médiocrité que d’admirer modérément » — Guitry.
Giscard et La Poune. Dans son jeune temps, l’alors futur président français Valéry Giscard d’Estaing était enseignant au collège Stanislas de Montréal, en 1948. Il avait rencontré les jeunes étudiants Pierre Elliott Trudeau et Gérard Pelletier. Il était allé voir (avec eux ? ce n’est pas clair) La Poune au Théâtre national. « J’étais un peu surpris, a-t-il raconté, lorsque dans ce petit théâtre j’ai vu s’avancer sur la scène votre grande comédienne La Poune et dire : “Comtesse de la Tour Fondue, faudra-t-il longtemps que je vous botte le…” »
Giscard l’a mal pris. Pas à cause de la vulgarité, mais parce qu’il a lui-même une lointaine cousine qui se nomme comtesse de la Tour Fondue. Le père Ambroise Lafortune raconte l’anecdote dans Par les chemins d’Ambroise (Leméac, 1983). Il la tient de Giscard qui, ajoute-t-il, « avait donc cru qu’on se moquait de lui, qu’on avait tramé un complot ». La Poune avait dû voir ce nom (se prêtant à la moquerie) dans le carnet mondain et raconter la même blague chaque soir.
La jeune chanteuse et Duplessis. Vous avez lu comme moi dans l’admirable Kukum(Libre expression, 2020) comment la grand-mère de l’auteur Michel Jean avait fait le pied de grue devant les bureaux de Maurice Duplessis pour se plaindre du mauvais traitement infligé aux siens dans sa réserve. Un récit moins poignant mais cocasse met en scène une chanteuse qui, dans la jeune vingtaine, au début des années 1950, souhaitait décrocher une bourse pour s’imprégner de la culture avant-gardiste parisienne et suivre des cours d’art dramatique.
Le principal distributeur de bourses au Québec à l’époque était Maurice Duplessis — qui décidait personnellement d’absolument tout. Il se trouve que le père de la chanteuse en herbe était l’arrière-petit-cousin du grand homme. La cinéaste Pascale Ferland raconte la suite dans le tout récentFigures marquantes de notre histoire, vol. 2. Lutter (Vlb, 2024) :
« Elle se rend au Parlement à Québec et se joint à une visite guidée. Apercevant la porte entrouverte du bureau du premier ministre, elle s’extirpe du groupe et se dirige vers le lieu convoité, mais un agent lui barre le chemin. [Elle] ne se laisse pas faire. Elle se met à argumenter, évoquant ses liens de parenté avec les Le Noblet Duplessis, jusqu’à ce que le premier ministre, curieux, l’invite à entrer.
En exposant les raisons de sa visite, [elle] fait rire Maurice Duplessis, au point où celui-ci lui accorde finalement une bourse de 1000 dollars [une valeur de 11 500 $ aujourd’hui]. »
Je ne vous ai pas encore dit son nom : Pauline Julien.
Un grand projet
J’en ai plein d’autres à vous raconter, mais je les garde pour mon prochain ouvrage. Et c’est ici que je dois vous annoncer, à contrecoeur, que je prends congé de vous pendant quelques mois pour m’immerger dans la recherche et la rédaction d’un passé qui me passionne et que je veux partager avec vous : l’histoire parallèle des deux plus grands hommes politiques de notre histoire récente, René Lévesque et Pierre Elliott Trudeau. Voici comment je résumerais, à grands traits, ce qui m’attire dans ce couplage détonnant, et ce que je peux déjà vous en dire.
Ils sont nés à trois ans d’intervalle et à 700 km de distance, au lendemain du premier conflit mondial. Sans se connaître, d’abord, ils ont partagé la même soif de savoir, de voyage, de dépassement. Le même goût pour l’irrévérence, pour les pieds de nez aux puissants, aux corrompus, aux repus.
Au seuil de la Révolution tranquille, ils se sont reconnus dans un combat commun contre la corruption et la médiocrité duplessiste. Ils se sont flairés, mesurés, bousculés l’un l’autre dans des années de grande intensité où il leur fallait imaginer l’avenir, le leur et celui de leur nation. Ils se sont soutenus dans les balbutiements de leur engagement politique. Ils ont ensuite conçu et incarné chacun une trajectoire de sortie de l’impasse québécoise. Cela allait les conduire à diriger la nation qu’ils incarnaient, québécoise pour l’un, canadienne pour l’autre.
Ils allaient ainsi s’opposer dans des combats entraînant des millions de personnes et marquant à jamais l’histoire de leurs contemporains. Ils sont morts à treize ans d’intervalle et à quelques kilomètres de distance, au crépuscule d’un siècle qui porte désormais leurs signatures.
J’espère vous présenter mon premier tome (ben oui, chose, il y aura plus qu’un tome !), Lévesque / Trudeau. Leur jeunesse, notre histoire (La boîte à Lisée 2025) à mon retour en avril.
Cette chronique a suscité chez quelques-uns de mes lecteurs des informations supplémentaires fort intéressantes.
Sur Dali et la Manic.
André Sirois, ancien journaliste et avocat auprès de l’ONU m’écrit:.
« J’ai connu Dali en 1968 à New York où j’allais régulièrement voir mon amie qui était journaliste à Life Magazine.
Elle avait, dans son entourage, certaines personnalités très, très connues avec lesquelles elle avait développé une amitié solide. Et, par la force des choses, j’ai connu plusieurs de ces personnalités qui venaient chez elle prendre un thé ou un verre le dimanche après-midi alors que je m’y trouvais aussi. Entre autres, Dali que je trouvais intelligent, amusant et exubérant. Toujours est-il qu’il m’a dit qu’il voulait me parler et m’a proposé de venir prendre un verre avec son assistant à l’hôtel Saint-Régis où il habitait. Il me demanda si je ne voulais pas l’aider pour un projet au Québec, un projet de murale pour la Manic. Tous les deux se mirent à me décrire le projet qu’il avait déjà envisagé, en me montrant des esquisses. Personne n’a parlé de René Lévesque et de son offre, que j’ai apprise dans votre article, mais je pouvais voir qu’ils étaient solidement documentés. D’après ce que j’ai compris, Dali avait déjà un bon début de projet. Il ne s’agissait pas d’une idée en l’air comme bien d’autres dont je l’avais entendu parler. Il m’a dit clairement qu’il s’adressait à moi parce qu’il savait que j’étais journaliste (au Devoir) et que je devais avoir des contacts et certains accès. Un peu étonné et perplexe, je leur promis de tâter le terrain et de faire mon possible.
De retour à Montréal, je m’adressai à Marcel Couture, fameux directeur des communications à Hydro-Québec, que je connaissais un peu et avec lequel j’avais de bonnes relations. Couture se montra poli et réservé. Il ne me parla pas de Lévesque ou d’une quelconque autre version de ce projet. Je le relançai à quelques reprises pour tenter de le convaincre que l’affaire était vraie et semblait sérieuse. Mais il me donnait l’impression de ne pas être convaincu de mon histoire et de ne pas oser me dire que j’étais un farfelu qui lui faisait perdre son temps. Par ailleurs, je répétai quelques fois à Dali que je faisais des démarches sans beaucoup de succès. L’autre possibilité aurait été évidemment que je fasse un article pour Le Devoir, mais Ryan ne semblait pas intéressé et je ne voulais sûrement pas risquer mon emploi et ma réputation professionnelle pour une histoire qui, il faut le reconnaître, paraissait bien farfelue. L’affaire mourut de sa belle mort.
C’est seulement, récemment, quand Alain Stanké a publié son livre que j’ai appris, avec grand plaisir, qu’il y avait au moins un autre témoin de ce projet et qu’il y avait peut-être quelque chose de plus solide que ma petite anecdote. »
Et puis: « Vous avez bien raison de vous adresser au Musée Dali, mais d’après le souvenir que j’en ai il y a plus d’un musée Dali et les archives pourraient se retrouver ailleurs, et il faudra tenir compte des nombreux vols dont les proches de Dali se sont rendus responsables. Reste donc à savoir où se trouveraient les documents concernant la Manic. Cependant, la bonne nouvelle c’est que des documents existaient: je me souviens très bien que, lors de notre première rencontre à ce sujet, l’assistant de Dali avait tout un dossier et des plans montrant le projet de Manic 5 qu’il a agités devant moi. N’étant pas ingénieur, je ne m’y suis pas vraiment intéressé, je dois dire. Ces documents pourraient donc se trouver quelque part et, avec un peu de chance, des esquisses de Dali pour ce projet. »
La Fondation Salvador Dali
J’ai interrogé la Fondation sur l’existence de cette maquette. J’ai reçu cette réponse:
Bonjour M. Lisée, merci de nous avoir contacté.
Nous avons recherché dans nos archives mais nous n’avons pas trouvé d’évidence documentaire de cette maquette. Désolées de ne pas pouvoir donner suite à votre demande.
Cordialement, Imma Parada Soler Comunicació i Protocol FUNDACIÓ GALA-SALVADOR DALÍ
Sur La comtesse de la Tour Fondue.
Geneviève de la Tour Fondue
Plusieurs m’ont écrit pour dire qu’elle a existé, à Montréal, et qu’elle signait des articles dans La Presse et dans Le Devoir. Elle a même une page wikipedia ici.
Elle était effectivement parente, cousine, de Valery Giscard d’Estaing. Ce dernier n’en a pas longtemps voulu à La Poune, Rose Ouellet.
Voici ce que m’écrit la petite-fille de Mme Ouellet, Kathleen Verdon:
Pour nourrir vos découvertes de Giscard et La Poune voici quelques éléments :
1. Dans le livre de Philippe Laframboise, La Poune, paru en 1978, on retrouve sur les deux premières pages qui précèdent la préface écrite par Gilles Latulippe : Page de gauche – « À travers un message de RUFI, suivi d’un encadré avec photo de V. Giscard d’Estaing et, à côté de la photo le texte : Valéry Giscard d’Estaing Président de la République française rend publiquement hommage à notre chère et grande Poune ! »
Page de droite – André Rufiange, « Message à La Poune, Chère Mme Ouellette, (…) Ces civilités étant faites, chère Poune, je veux en arriver à ce que je voulais vous dire : Savez-vous que vous avez été l’une des vedettes préférées de l’actuel Président de la France ? Mais oui ! Et Valéry Giscard d’Estaing ne se gêne pas pour le raconter. Alors qu’il était jeune professeur au collège Stanislas, à Montréal – il y a belle lurette – Giscard passait ses soirées les plus gaies à aller vous applaudir au National. « C’était pour moi une façon très amusante de relaxer, après les cours», écrivait récemment le Président français dans une revue parisienne dont le réalisateur Louis Arpin, de Radio-Canada, possède une copie. D’ailleurs Arpin, qui a étudié à Stanislas, est lui-même un ancien élève
2. Souvenir personnel : V. Giscard d’Estaing demande des nouvelles de La Poune lors d’un voyage officiel de Robert Bourassa à Paris. Je n’ai pas retrouvé la source, mais ma mémoire est fidèle.
2. Paris, le 14 septembre 1993. Lettre de V. Giscard d’Estaing à M. Albert Guhur. Extrait : (…) « Auriez-vous la gentillesse de lui transmettre l’expression de mon respectueux souvenir, et de mes vœux personnels à l’occasion de son 90ième anniversaire ?» (…) « PS : Je vous serais reconnaissant de bien vouloir m’envoyer l’adresse du domicile de Madame Rose Ouellette, afin que je puisse lui faire parvenir quelques fleurs de France en hommage.»
L’adolescent derrière Lévesque, c’est moi. À côté d’un jeune Bernard Descoteaux.
Il était assis juste en face de moi. Si près que nos mains posées sur la table auraient pu se toucher, s’il n’utilisait les siennes pour porter sa cigarette à ses lèvres ou pour amplifier ses arguments de ses gestes. Il avait 53 ans, j’en avais 16. J’étais du comité organisateur qui l’avait fait venir au cégep de Thetford Mines, en ce jour de 1974 ou 1975. Mes camarades, lui et moi discutions des sujets du jour. L’incroyable gabegie entourant la construction du Stade olympique. « Croyez-vous qu’il y a de la corruption là-dedans ? » lui demandai-je. Ce n’est pas impossible, répondit-il. En tout cas, ça sentait mauvais. J’étais évidemment très impressionné d’être en sa présence, mais étonné par sa simplicité. L’absence de distance. Il discutait avec nous comme si nous étions de vieux camarades, dignes de son attention. Il était parfaitement à l’aise dans cet environnement étudiant.
Puis, je commis l’irréparable. Alors que j’avais en face de moi l’homme qui allait donner une boussole à toute ma vie professionnelle, je me levai pour aller faire autre chose que je trouvais, en cet instant, plus intéressant. Je m’en confesse aujourd’hui et ne me donnerai jamais l’absolution. Dans le corridor, j’avais vu le journaliste de Radio-Canada qui suivait Lévesque. Je crois qu’il était en train de recharger, grâce à une prise électrique, la pile de son enregistreuse, en ces temps-là assez volumineuse. C’est lui que je voulais interroger. Comment organisait-il son travail ? Comment faisait-il son montage ? Comment l’envoyait-il au siège social ? Suivait-il Lévesque dans tous ses déplacements ?
À Matignon
Je n’ai vraiment eu qu’une autre réelle interaction avec Lévesque. Muette mais, à mon avis, chargée de sens. Il était en visite à Paris en 1984 et tenait une conférence de presse avec le premier ministre socialiste français Pierre Mauroy dans une grande et magnifique salle de l’hôtel Matignon. La formule d’appui de la France à la cause québécoise était connue : la non-ingérence et non-indifférence. Connue et détestée par le Canada. Or, on était loin du référendum de 1980, et aucun match revanche n’était pour l’instant envisageable. La diplomatie française, dans des moments de faiblesse, décide de couper la poire en deux en affirmant que la position de la France n’a pas changé, mais en refusant de prononcer les mots. C’était exactement l’attitude, franchement puérile, adoptée par Pierre Mauroy.
J’étais à l’époque pigiste à Paris. À mon tour de poser une question, je me suis levé et ai demandé au premier ministre français, si je me souviens bien : « Vous dites que votre position n’a pas changé, alors vous pouvez le dire : non-ingérence et non-indifférence. » Il répondit que sa position, en effet, n’avait pas changé.
Je tournai mon regard vers Lévesque, qui me fixait avec intérêt, comme curieux de savoir ce que je ferais maintenant. Décidant d’y voir un encouragement, j’enfonçai le clou :
« Monsieur Mauroy, qu’est-ce que ça coûterait de prononcer les mots, non-ingérence et non-indifférence. Ce serait clair pour tout le monde, non ? »
Mauroy répondit sur le mode : vous allez me laisser le choix de mes propos et ne pas me dicter mes réponses.
Je regardai encore Lévesque, qui, me fixant encore, haussa légèrement les épaules, l’air de dire : c’est bien essayé, fiston, mais c’est tout ce qu’on va en tirer aujourd’hui. J’ai eu l’impression de partager avec lui, en cet instant, une émotion forte : la frustration.
J’allais revivre cette frustration un matin de novembre 1987. Alors correspondant de La Presse à Washington, je reçus cette commande : « Fais le tour des réactions américaines à la mort de René Lévesque. » La tâche ne semblait ni agréable ni difficile. Il n’y a qu’un certain nombre de cognoscenti du Québec aux États-Unis, on aura vite épuisé la liste.
En Nouvelle-Angleterre, la moisson fut bonne. La gouverneure du Vermont, Madeleine May Kunin, pourtant en voyage en Italie, a fait rappeler sa secrétaire pour compatir, dit-elle, à « cette véritable tragédie ». Un ancien gouverneur du Maine a retourné mon appel pour souligner combien « René », dit-il, « faisait honneur au peuple du Québec ». Et le conseiller de Michael Dukakis, gouverneur du Massachusetts et alors aspirant président, a pris sur lui de composer sur-le-champ une petite formule de regrets où il a parlé de Lévesque comme d’une « source de fierté » pour les siens. Il était passé là deux ans auparavant. La trace était encore chaude.
Je tentai ensuite ma chance dans le Washington officiel, chez les professionnels de la politique internationale.
Premier pépin, au département d’État, chez le responsable de presse du pupitre canadien.
Qui ? Lé-what ? Can you spell it ? Who was he ?
L-é-v-e-s-q-u-e. Toute la journée, les mêmes lettres ont dû être laborieusement répétées. La même explication, patiemment donnée.
À la Maison-Blanche. « On le connaît ? » Mais oui, le président Ronald Reagan l’a même brièvement rencontré, lui a serré la main, au sommet de Québec en mars 1985. Ah bon. On vous rappellera si…
Chez le conseiller politique du sénateur Ted Kennedy, du Massachusetts, qui a dû rencontrer Lévesque une demi-douzaine de fois, même ignorance. Chez celui du sénateur de New York Patrick Moynihan (qui a aussi reçu Lévesque à l’été de 1985), c’est comme si on parlait d’un leader serbo-croate.
L’impatience me saisit. Une douleur mêlée de colère monta en moi. Avec les conseillers de trois autres sénateurs, je jouai ma meilleure carte. « Écoutez, pour le Québec, c’est l’équivalent de la mort de Martin Luther King. Votre patron le connaît, lui a parlé. De grâce, faites le message. Je serais surpris qu’il ne veuille pas au moins dire une phrase polie. »
Puis le téléphone resta tragiquement muet.
Briser un tabou
J’ai pu transcender ces frustrations en jouant, sept ans plus tard, un rôle imprévu. Devenu conseiller de Jacques Parizeau, alors fraîchement élu premier ministre, je devais écrire le premier discours qu’il allait livrer à un conseil national du Parti québécois depuis son élection. J’étais convaincu qu’il fallait envoyer un signal fort d’ouverture, d’élargissement de la coalition indépendantiste, si on voulait avoir une chance de gagner le référendum.
Le discours était donc tout entier tourné vers la réconciliation des différentes factions qui se querellaient depuis au moins 15 ans au sein du parti et du mouvement. J’étais simplement sidéré de constater que le nom de René Lévesque n’était jamais mentionné, était devenu pour ainsi dire tabou, jamais prononcé. C’est que le Parti québécois, et son aile indépendantiste dirigée par Jacques Parizeau, n’avait toujours pas fait la paix avec l’aventure du beau risque de Lévesque. Son nom était devenu tabou, jamais prononcé. Or c’est la tentative puis l’échec du beau risque qui rendaient désormais l’indépendance possible.
Pour la première fois, donc, j’introduisis dans le discours un hommage à Lévesque et un appel à tous ceux qui avaient cru en son beau risque de rentrer au bercail, puisque nous allions tous, désormais, dans la même direction.
M. Parizeau allait livrer ce discours avec beaucoup de sincérité et d’énergie. Si on avait une crainte que les militants, vétérans de toutes ces batailles et porteurs de nombreuses cicatrices, aient une mauvaise réaction à cette volonté réconciliatrice, c’était mal les connaître. Ils reçurent ce vent de fraîcheur avec enthousiasme. La phrase écrite pour clore le long passage qui appelait à l’unité retrouvée apparaît encore, parfois, dans les écrits des uns et des autres : « que le dernier entré laisse la porte ouverte, s’il vous plaît ».
C’était un peu ma revanche sur l’histoire et sur la frustration. Jouer un rôle, mineur mais réel, à un moment charnière, pour réhabiliter dans sa propre famille politique la mémoire de René Lévesque.
C’est un peu comme si, conscient de mon erreur de jeunesse, j’étais revenu m’asseoir en face de lui.
(Ce texte a été d’abord été publié dans Le Devoir.)
J’ai beaucoup hésité avant de choisir le titre de cette chronique. Parmi les candidats, il y avait « Feu l’élégance ». Ou encore: les rustres, les féroces, les acharnés. Aussi, « l’impatience des fossoyeurs ». J’admets que le titre « les vampires » m’a aussi traversé l’esprit.
(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)
Je parle évidemment de François Legault et de Québec Solidaire et de leur volonté d’écraser le plus rapidement possible le Parti Québécois. (Transparence totale, j’étais chef du PQ de 2016 à 2018). Je ne leur reproche évidemment pas de vouloir occuper tout le terrain politique possible. C’est dans la nature de chaque parti de maximiser son électorat et parfois de souhaiter, secrètement, la disparition de ses adversaires. René Lévesque n’a versé aucune larme lorsque son action a fini de vider la vielle Union Nationale de ses électeurs.
Mais il y a la manière. Chacun rappelle aujourd’hui comment des premiers ministres successifs ont offert à des chefs de partis d’opposition d’entrer à l’Assemblée nationale en cours de mandat à la faveur d’une élection partielle. Pauline Marois l’avait fait pour Philippe Couillard. Jean Charest pour Pauline Marois et pour André Boisclair. Ils n’attendaient pas que la demande soit faite. Il s’agissait d’une élégance démocratique qui permettait au chef d’une force politique réelle de faire valoir son point de vue dans le temple de notre démocratie. Il est arrivé que l’offre fut faite, mais refusée. Ainsi, René Lévesque déclina la proposition de Robert Bourassa et l’alors nouveau chef libéral Paul-Émile Lapalme déclina celle de Maurice Duplessis. Ils préférèrent attendre l’élection générale.
Legault moins élégant que Duplessis
Oui, Maurice Duplessis, le truqueur d’élection, l’autocrate, l’emprisonneur de Témoins de Jéhovah et le casseur de syndicats a fait preuve envers son adversaire Lapalme de davantage d’élégance que François Legault n’en a montré ces derniers jours envers Paul Saint-Pierre Plamondon. Le chef de la CAQ, faut-il le rappeler, a poussé la mesquinerie jusqu’à ne vouloir se prononcer sur la présence d’un candidat caquiste dans Marie-Victorin que si PSPP déclarait d’abord sa candidature. Legault caresse le projet de faire poiroter le chef péquiste – l’élection ne pourrait être tenue qu’en avril – et l’obliger ainsi à faire campagne pendant six mois en ce seul endroit.
Que Legault veille faire mourir le PQ n’est un secret pour personne. Selon le dernier Léger, chez les francophones, les trois partis d’opposition sont presque d’égale faiblesse — 13% pour le PQ, 12 % pour le PLQ, 9% pour QS. Mais Legault s’ingénie à couper spécifiquement l’oxygène du parti indépendantiste — qui l’a sorti de l’anonymat et l’a mis au monde politiquement en lui confiant les géants ministères de l’Éducation et de la Santé. Sa décision de surseoir à la réforme du mode de scrutin est un de ses outils. À nombre d’électeurs égaux, selon le dernier compte, QS gardera 4 de ses députés, le PQ, un seul. La proportionnelle mixte aurait partiellement corrigé ce déni de démocratie. Legault n’en veut pas. On voit pourquoi.
On ne peut évidemment reprocher à la CAQ son nationalisme et sa volonté d’occuper ce terrain. Mais son empressement à vampiriser les icônes péquistes exhale une forte odeur d’appropriation politique : désignation, par législation, d’une circonscription au nom de Camille Laurin, achat de la maison natale de René Lévesque. Se tenait récemment la « Journée Bernard Landry », initiative mémorielle louable pour quelqu’un qui a consacré sa vie à l’indépendance et qui pensait un mal immense de l’initiative caquiste incarnant, selon lui, un affairisme qui nous éloignait du pays. Hommes à l’emploi du temps débordés, François Legault et son ministre Pierre Fitzgibbon ont pourtant pris la peine d’enregistrer des vidéos flatteurs. Le chef et les membres du caucus péquistes, qui sont quotidiennement dans la tranchée pour porter à bout de bras porter le rêve de Bernard Landry, n’ont pas reçu de telles invitations.
La méthode solidaire
Peut-on reprocher à Québec Solidaire de présenter un candidat dans Marie-Victorin ? Non. La tradition veut que le parti au pouvoir s’abstienne d’empêcher l’élection d’un nouveau chef. Les autres partis font parfois de même, comme Mme Anglade le propose aujourd’hui, mais c’est l’exception, pas la norme.
Que le Politburo de QS ait décidé sans attendre de bondir sur la proie ne doit surprendre personne. Lise Bissonnette affirmait ces jours derniers qu’avec cette attitude « c’est la fin du moment où Québec Solidaire se présente comme un parti différent des autres ». Mon expérience est autre. QS a depuis longtemps fait preuve d’une brutalité politique exceptionnelle. En reniant sans l’ombre d’un remords en 2017 sa signature d’une entente longuement négociée entre quatre partis indépendantistes, il montrait son mépris pour la solidarité entre souverainiste, attitude répétée à chaque élection fédérale par son appui, tacite mais massif, à un parti fédéraliste centralisateur, le NPD, et son refus d’appuyer les indépendantistes du Bloc.
Lorsque l’existence de sa circonscription de Sainte-Marie-Saint-Anne fut mise en péril par le DGE, Manon Massé était heureuse de compter parmi ses principales alliés Carole Poirier, alors whip du PQ, qui ne compta pas ses efforts pour préserver la circonscription. En retour, Mme Massé s’investit ensuite avec fougue pour faire battre Mme Poirier dans sa circonscription de Hochelaga-Maisonneuve.
Une autre règle non-écrite veut que dans une campagne générale, les chefs ne se rendent pas dans les circonscriptions des autres chefs. En 2018, Mme Massé et GND ont fait davantage de porte-à-porte dans mon comté de Rosemont que je n’ai pu en faire moi-même. À leur décharge, et je l’ai peut-être déjà mentionné quelque part, ils ne sont pas chefs, seulement porte-paroles. Soupirs.
Cette normalisation de la brutalité en politique, cet effacement de l’élégance, la disparition des brefs moments de savoir-vivre démocratique entre adversaires, nous avilit collectivement. Le fait que cet acharnement désinhibé vise la disparition du seul véhicule crédible de l’espoir indépendantiste d’un peuple rend la chose historiquement déshonorante.
(PS: Des lecteurs m’ont demandé pourquoi le PQ était le seul véhicule « crédible » d’indépendance, puisque QS se dit aussi indépendantiste. J’ai expliqué dans un autre texte comment le programme de QS ne s’engage pas à faire l’indépendance, mais à élire une assemblée constituante représentative qui est irrémédiablement vouée à l’échec. On peut lire le texte ici.)
Lorsque Jean Chrétien a décrété en 2003 que l’aéroport de Dorval porterait le nom de Pierre Elliott Trudeau, plusieurs y ont vu de l’humour noir. Personne n’avait fait davantage que Trudeau pour nuire à cet aéroport. Il avait décidé de concentrer les vols internationaux 50 km plus loin, à Mirabel, assurant à la fois l’écrasement de Montréal comme plaque tournante aérienne et le décollage de Toronto, où les transferts vers les vols intérieurs se faisaient dans le même aéroport.
Deux options s’ouvrent à nous. Je suis parmi les 30 000 personnes qui ont signé en une semaine la pétition proposant de rebaptiser l’aéroport. Mais on peut au contraire choisir d’aller jusqu’au bout de l’humour noir et donner aux visiteurs une expérience immersive du trudeauisme. Explorons cette possibilité.
Débarquant de l’avion, notre visiteur pourrait voir s’afficher une citation du jeune Trudeau qui, en 1950, écrivait que les Québécois étaient «en passe de devenir un dégueulasse peuple de maîtres-chanteurs». Le visiteur s’engagerait ensuite dans la Passerelle des insultes. Peu après son entrée en politique, M. Trudeau a qualifié de « connerie » le projet des Jean Lesage, Paul Gérin-Lajoie, Daniel Johnson d’obtenir pour le Québec un statut particulier. Ce n’est rien à côté des propos qu’il a réservés pour l’autre grand courant de pensée québécoise, l’indépendantisme . En crescendo : une « maladie de l’esprit », puis « une folie », puis, devant le Congrès américain, «un crime contre l’histoire de l’humanité».
Dans une alcôve, on pourra noter ce que, premier ministre, il a dit des 450 camionneurs postaux syndiqués (les «gars de Lapalme») qu’il avait mis au chômage : «Qu’ils mangent donc de la m..de !»
Revenant au politique et avançant dans le temps, notre visiteur apprendrait que lorsque Robert Bourassa, Brian Mulroney et neuf autres premiers ministres ont tenté de réparer les pots qu’il avait lui-même cassés, il les a traités de «pleutres» et «d’eunuques».
Le visiteur arriverait ainsi au Point Godwin, celui où le participant à un débat use de comparaisons avec les Nazis. Les pleutres précités ayant proposé de reconnaître, dans un accord surnommé Meech, que le Québec soit reconnu comme distinct, le grand homme a déclaré : «Meech me terrifie… Nous avons des exemples dans l’histoire où un gouvernement devient totalitaire parce qu’il agit en fonction d’une race et envoie les autres dans les camps de concentration.»
Sorti de la passerelle, le passager pourrait s’arrêter au Café des poètes emprisonnés. Une petite vidéo lui apprendrait que Trudeau fut le seul chef de gouvernement occidental moderne à avoir suspendu les libertés de ses citoyens et autorisé les arrestations nocturnes de 500 opposants politiques, pour simple délit d’opinion. Dont quatre poètes et une chanteuse.
Au Guichet des promesses brisées, on le verrait promettre, en 1980, «du changement» si les Québécois votaient Non à la souveraineté puis changer la constitution du Canada, en 1982, pour réduire l’autonomie québécoise. Suivraient les citations des chefs des camps du Non de 1980 (Claude Ryan) et de 1995 (Daniel Johnson) exprimant le « sentiment de trahison » vécu par les Québécois envers lui.
Au Carrefour des démocrates piégés, on rejouerait, non pas la Nuit des longs couteaux, mais ce qui se passe la veille, en suivant précisément le script raconté par M. Trudeau dans ses mémoires. S’avisant que son adversaire québécois, René Lévesque, était «un grand démocrate», Trudeau lui a proposé de tenir un référendum sur le projet controversé de constitution. En acceptant, écrit Trudeau, Lévesque « bondit sur l’appât ». Or Trudeau voit bien, écrit-il, que « les autres premiers ministres étouffaient de rage » à l’idée d’un référendum. Il conclut que ces réactions « firent comprendre à Lévesque qu’il était tombé dans un piège ». Lévesque confirme : « Il nous avait bien eus. Chacun sa conception de la démocratie. Dans la sienne, il y avait belle lurette que la fin justifiait les moyens. »
Dans le Hall des réalisations, le visiteur apprendrait que grâce à Trudeau, l’homosexualité a été décriminalisée, l’avortement tolérée, la peine de mort abolie. Cela lui permettra de souffler un peu. Mais s’engageant ensuite dans la Place des pas perdus, il verra la carcasse d’une vieille pompe de Pétro-Canada, symbole d’une nationalisation ratée de l’énergie pétrolière. Au Mur des rêves brisés, on lirait cette citation de 1969 : « Si j’en venais à la conclusion que nous ne parviendrons pas à créer un pays bilingue, je n’aurais plus aucune raison de travailler à Ottawa ». On y juxtaposerait le graphique de l’assimilation des francophones hors-Québec, une diagonale qui pointe vers le bas avant, pendant, et après les efforts considérables et méritoires qu’il a déployés pour doter cette minorité d’écoles et de services. On noterait aussi que, hors-Québec, aussi peu de Canadiens connaissent le français maintenant que lors de son entrée en politique.
Notre visiteur pourrait enfin se diriger vers la sortie. On lui rappellerait la citation d’origine, sur le « dégueulasse peuple de maîtres-chanteurs ». Pourquoi y revenir ? Parce que c’est ce que le grand homme a fait, en 1992, à l’âge de 71 ans et avec le bénéfice de la sagesse accumulée par l’expérience. « Les choses ont bien changé depuis, écrit-il à cette occasion, mais en pire. »
Dans son taxi, notre visiteur, bien informé sur l’homme auquel on a fait l’honneur d’apposer son nom à notre institution la plus visible, aura toutes les raisons de la perplexité. Aux Québécois qui l’accueilleront, il pourra poser la question qui le taraude. Si Pierre Trudeau a passé sa vie à vous insulter, s’il a jugé bon d’annoncer qu’il vous méprisait encore davantage à sa retraite que pendant sa jeunesse, pourquoi diable célébrez-vous sa mémoire en projetant son nom aux quatre coins du monde ?
Le petit Paul s’est cassé les deux poignets. La douleur est insupportable. Assis sur une chaise roulante à l’hôpital de Chicoutimi, ses poignets sur les genoux, l’enfant de douze ans attend. Mais nous sommes en 1955. Alors il n’attend pas d’abord les soins. Du moins c’est ce qu’il finit par comprendre. «On attend de savoir, avant de prendre la décision de me soigner, si mes parents sont solvables.» Ils le sont. Mais Paul réalise en cet instant que l’argent mène le monde. Même pétant de santé, le jeune Bégin est turbulent, colérique, un « faisant-mal», dit-on à l’époque.
« Je n’en peux plus, écrit-il. Tout à coup, la religieuse qui semblait en charge de l’endroit où je me trouvais s’est penchée, devant et dos à moi, pour accéder à un classeur. Le temps de le dire, elle s’est retrouvée, forte d’une puissante poussée de mes deux pieds sur son postérieur, le visage écrabouillé dans ce classeur.»
La pauvre n’y était sans doute pour rien. Mais elle était la seule figure d’autorité disponible pour subir le courroux de l’enfant face à l’injustice. «Cette marque au fer rouge, parce qu’elle en fut une, m’a accompagné tout ma vie et m’accompagne encore aujourd’hui» écrit Bégin dans son récent ouvrage À la recherche d’un pays – Mémoires d’un militant (1962-2002).
Le livre se termine sur une colère presque identique. Ministre de la Justice, Bégin est sur la table d’opération, tentant de sauver un oeil malade. Ce n’est qu’une fois libéré des mains des chirurgiens qu’il apprend que, dans l’intervalle, le bureau du premier ministre Bernard Landry a tranché, contre son avis, dans un dossier chaud. Les procureurs en grève exigeaient qu’un arbitre tranche leur litige et impose sa décision à l’État, ce qui ne se fait jamais. M. Landry insiste pourtant et choisit ce moment pour imposer sa décision. Ulcéré, Bégin donne, politiquement parlant, un grand coup de pied au PM : il démissionne de son poste de ministre, quitte le caucus péquiste et dénonce l’immobilisme indépendantiste de son alors ex-chef.
En 750 pages, Paul Bégin raconte un double parcours. Celui de l’étudiant revêche qui se transforme en juriste, puis en un ministre de la Justice qui laissera une trace forte, notamment l’introduction de l’Union civile pour les conjoints de même sexe — très audacieuse pour l’époque, en 2001 — , la médiation familiale, la réforme des tribunaux administratifs et la loi sur l’éthique et le lobbyisme. Ministre de l’environnement, c’est lui qui a posé les bases de la Politique québécoise sur l’eau et il fut la voix du Québec lors de la rencontre historique de Kyoto. Comme ministre responsable de la Capitale nationale, il allait préserver les berges du Saint-Laurent de la menace de planteurs de condos et permettre que s’y installe ensuite la magnifique promenade Champlain.
Il brosse aussi le portrait du militant indépendantiste déçu et frustré de ce pays qui n’en finit pas de ne pas naître. Très louangeur pour Jacques Parizeau, il a cependant des mots durs pour René Lévesque, Lucien Bouchard et Bernard Landry.
Bégin encore étudiant s’engage dans le RIN de Pierre Bourgault. Devenu avocat à Québec il offre ses services juridiques aux candidats péquistes dès les années 1970. Il devient militant actif dans les instances du PQ de Québec par la suite et vit très durement la décision de Lévesque d’engager son gouvernement dans le « beau risque » d’un renouvellement du fédéralisme après l’arrivée au pouvoir du conservateur Brian Mulroney.
Un résistant du beau risque
Cette période 1984-1985 provoque une crise majeure au sein du gouvernement Lévesque et au sein du parti. L’intérêt de l’ouvrage de Bégin est de nous raconter cette histoire du point de vue du militant outré de voir la démocratie péquiste mise à mal par les retournements du chef. La région de Québec, dont Bégin était le président, et sa circonscription de Jean-Talon représentaient des bastions forts de la rébellion anti-beau risque.
Bégin raconte comment une assemblée générale de Jean-Talon qui devait sans surprise se solder par l’adoption d’une résolution anti-beau risque et l’élection de délégués opposés à ce virage se déroula d’une façon complètement surréaliste. Cette circonscription de Québec est le lieu de résidence de beaucoup de membres de cabinets ministériels, donc des porteurs réguliers de cartes du parti, mais jamais présents lors des activités du comté. Ce soir-là ils se présentent en nombre suffisamment important pour former la majorité des militants et, selon un ordre de marche bien établi, faire voter des résolutions et élire des délégués pro-beau risque. Bégin est livide. Il affirme qu’avant la rencontre, René Lévesque lui-même a téléphoné à la présidente de l’exécutif de Jean-Talon pour lui annoncer ironiquement qu’elle allait « passer une très très belle soirée ».
Pour le congrès qui suit en janvier 1985 et qui verra la victoire de la position du chef, Paul Bégin propose aux résistants de quitter la salle des délibérations au moment où le vote aura été pris. C’est ce que René Lévesque avait fait, au PLQ en 1967, lorsque les militants libéraux avaient rejeté sa proposition de souveraineté-association. Bégin a une autre idée: faire signer par tous ces partants un « registre de la dissidence » au sortir de la rencontre, sous le feu des caméras. Bégin décrit la scène:
« Conformément au plan prévu, j’empoignai le bras du Dr Camille Laurin et tranquillement, très tranquillement, je l’entraînai dans les allées du plancher du congrès. Au départ de notre marche, nous avions environ les deux tiers de la salle à traverser. À ce moment-là, seuls quelques délégués préalablement informés nous ont suivis. Mais très rapidement les délégués orthodoxes [anti-beau risque] ont compris ce qui se passait et, en nombre grandissant, ils nous ont emboîté le pas.» Au final, environ le tiers des délégués les ont suivi. Le PQ était désormais « irrémédiablement divisé en deux».
Pas tout à fait, car lorsque Jacques Parizeau reprend le flambeau en 1988, il appelle Paul Bégin à son secours. Il en fait d’abord le trésorier du parti, puis son vice-président. À ce titre, lors des manœuvres entourant la mort de l’entente du lac Meech en 1990 et la campagne référendaire de Charlottetown en 1992, Bégin fait partie du petit groupe de stratégie se réunissant le lundi autour de M. Parizeau et comprenant Bernard Landry, Jean Royer (chef de cabinet) et quelques autres. Il est dans le premier cercle. Il sera finalement candidat à l’élection de 1994.
Dans le camp Parizeau
Il est intéressant de constater (et dans mon cas, d’apprendre) que Royer était suffisamment allumé à l’intransigeance indépendantiste de Bégin pour aller l’aviser en privé des décisions prises par M. Parizeau et qu’il aurait pu réprouver. C’est le cas en ce qui concerne, d’abord, l’entente stratégique avec l’ADQ et le Bloc et, ensuite, la désignation de Lucien Bouchard comme négociateur en chef pendant la campagne. Bégin était opposé à l’entente, car insuffisamment indépendantiste à son goût, mais n’allait pas contredire le chef publiquement. Il comprenait ensuite l’importance de la désignation de Bouchard même s’il se méfiait du personnage.
Pour cette période, Bégin réserve ses mots les plus durs à Bernard Landry. Un peu de contexte. Depuis la prise du pouvoir en septembre 1994, deux hypothèses étaient évaluées quant au moment de la tenue du référendum: printemps ou automne 1995. La stratégie indépendantiste connaissant des ratés au début de 1994, M. Parizeau a pris la décision d’annoncer en mars que les Québécois n’étaient pas, pour l’instant, prêts à voter, repoussant ainsi l’échéance à l’automne.
C’est le lendemain de cette annonce de M. Parizeau que Bernard Landry prononce sa célèbre déclaration selon laquelle « je ne veux pas être le commandant en second de la brigade légère qui fut exterminée en Crimée en vingt minutes à cause de l’irresponsabilité des chefs. Nos troupes ne veulent pas être envoyées à l’abattoir.»
La déclaration était tellement forte que plusieurs pensent depuis qu’elle a précédé, et provoqué, la décision du report du référendum à l’automne. Le ministre Bégin, lui, se souvient très bien que ce n’est pas le cas. Il pense surtout qu’elle a eu un impact dommageable sur la mobilisation des troupes:
« Cette déclaration était incontestablement l’intervention la plus négative et la plus préjudiciable à la cause souverainiste que l’on avait pu entendre jusque-là; elle était également la plus destructive et la plus mesquine à l’égard du chef de la cause souverainiste. Elle dépassait même en petitesse la déclaration du président de la Standard Life, Claude Garcia [qui avait dit qu’il fallait « écraser » les séparatistes].»
Sous Bouchard, une impatience qui monte
Des années Bouchard, outre son activité ministérielle, Bégin raconte sa participation aux travaux entourant le déluge au Saguenay, puis des lendemains de la crise du verglas. Il relate entre autres une rencontre houleuse du conseil des ministres où Hydro-Québec a tenté de faire voter en urgence une autorisation de construction, non seulement d’un approvisionnement supplémentaire pour Montréal ce qui était défendable, mais de deux interconnections nouvelles vers les USA et l’Ontario. La décision aurait permis de court-circuiter la procédure normale de consultation. Il a fallu un temps avant que Bégin, à l’environnement, comprenne la manœuvre, révélée lorsque sa collègue Rita Dionne-Marsolais a vu qu’une note de bas de page des documents distribués laissait entendre que ces travaux ne pourraient se réaliser avant quelques années. Donc qu’il n’y avait pas d’urgence.
Bégin n’en parle pas, mais je me souviens qu’il intervenait souvent en Conseil des ministres pour s’inquiéter de l’absence de stratégie souverainiste. J’estimais qu’il avait bien raison. Il explique cependant comment l’atteinte du déficit zéro fut une période difficile, glauque, démobilisante. Il raconte aussi l’épisode Michaud, le vote tenu dans la précipitation, son regret d’avoir participé à cette injustice, puis sa volonté de la réparer en présentant les excuses d’un plus grand nombre possible de ses collègues.
À quand le prochain référendum ?
Au moment de la démission de M. Bouchard, Bégin est évidemment sollicité par les deux aspirants à sa succession: Bernard Landry et Pauline Marois. Dans un premier temps, il refuse de se commettre, affirmant ne vouloir appuyer qu’un chef qui s’engagerait à tenir un référendum sur l’indépendance avant la fin du mandat en cours (on était en 2000, donc avant 2003). Dans un revirement qui manque singulièrement de clarté, Bégin décide d’appuyer Landry qui, pourtant, n’adhère pas à cet engagement. (Marois non plus mais, rapidement, elle se désiste.) Le militant a-t-il senti, là, que s’il n’embarquait pas dans la charrette du futur chef qui se remplissait rapidement d’aspirants-ministres, son avenir ministériel à lui serait compromis ? C’est une question ouverte.
Sur l’horizon référendaire, Bégin n’en pense pas moins que la désignation de Gilles Baril comme responsable de l’organisation électorale incarne la lueur d’espoir qu’il entretenait pour une consultation prochaine. Surchargé de responsabilités et brûlé par une série de déconvenues, y compris lors de partielles, Baril démissionne.
S’ensuit un chassé-croisé où Bégin intervient à répétition au conseil des ministres en faveur d’une échéance souverainiste claire et où il pousse le premier ministre à se commettre. Landry ayant déclaré au Devoir que c’est en pays souverain que Québec recevrait le Sommet des Amériques en 2005, Bégin en tire la conclusion logique qu’il faudra donc un référendum dans l’intervalle. Lors d’un conseil des ministres, il dit aux journalistes toute la joie que lui inspire une telle décision, seulement pour se faire rabrouer vivement une fois le point de presse terminé.
Peu après, en privé, Landry lui annonce avoir bien réfléchi et avoir décidé de s’engager à tenir ce référendum en cas de réélection. L’annonce doit en être faite lors d’un Conseil national tenu à Gatineau le 9 septembre 2002. Mais Landry se ravise et annonce à ses ministres et députés réunis en matinée qu’il ne fera pas cette annonce. Aucune discussion n’est permise. Bégin, hors de lui, quitte la pièce et la ville, s’assoit à une terrasse et rédige brouillon sur brouillon de lettres de démission. Une fois calmé, il prend plutôt la décision de terminer son mandat et de ne pas se représenter.
C’est le mois suivant qu’a lieu la grève illégale des 300 procureurs du Québec, immobilisant l’action gouvernementale dans les Palais de justice du Québec. Bégin s’apprête à recommander une loi spéciale de retour au travail ce mercredi de conseil des ministres, quand la rétine de son œil gauche se décolle, l’obligeant à passer ce mercredi sur la table d’opération. (Cinq ans auparavant, un autre décollement lui avait fait perdre une partie de sa vue à l’œil droit.) Il apprend le lendemain que le premier ministre a ignoré son avis et agi sans l’avertir.
Tirer sa révérence
« Que ressent-on vraiment, me direz-vous, en apprenant qu’un geste aussi incompréhensible et brutal que celui énoncé plus haut a été posé à votre égard par votre premier ministre ? De la colère ? Non. Une très très grande colère ? Non plus. Une considérable frustration, alors ? Pas vraiment, non plus ! Je dirais plutôt qu’on ressent, de manière plus profonde encore que la colère et la frustration, un sentiment de trahison, une impression de petitesse de la part de celui qui a posé un tel geste et surtout un profond mépris à son égard.»
En fait, Bégin se demande si Landry ne l’a pas fait exprès pour le pousser à la démission. «N’étais-je pas devenu pour Landry cet emmerdeur qui n’arrêtait pas de lui pousser dans le dos pour qu’il prépare un référendum ?»
L’aventure politique de Paul Bégin est à l’image de celle de dizaines d’autres membres des gouvernements du Parti Québécois. Grand serviteur de l’État, ministre infatigable, Paul Bégin fut un des participants-clés de la modernisation et de la démocratisation de la justice de la nation. S’il avait été militant puis ministre d’une formation politique non indépendantiste, il tirerait de son parcours une fierté sans partage.
Mais cela ne suffit pas pour ceux qui, comme lui, moi et des milliers d’autres, ont choisi l’action politique aussi et surtout pour accomplir la plus grande réforme nationale qui soit, l’indépendance. Le résumé que je fais ici du livre de l’ex-ministre ne signifie pas qu’il a eu raison sur tout et à chaque fois, ni qu’il ait toujours bien lu la conjoncture. Mais sa résilience et sa constance méritent le respect. Comme plusieurs de ses colères.
L’historien Denis Vaugeois consacre un petit livre à son cousin, l’homme-à-idées Sylvain Vaugeois. Sans ce dernier, Montréal ne serait pas un des pôles internationaux du jeu vidéo. La Cité du multimédia est aussi née dans sa caboche. L’auteur trace le parcours de cet idéateur impénitent et passe en revue les autres propositions qui, elles, n’ont pas vu le jour.
J’en nomme deux: faire de l’aéroport alors vide de Mirabel un hôpital international privé pour soigner les riches du monde entier et verser les revenus au trésor québécois. Établir, non un TGV, mais un Maglev — train à suspension magnétique — entre New York et Montréal et le faire arriver non loin du Centre Bell à un nouveau terminal doté d’une chute artificielle de 100 mètres ! L’homme nous a quitté, à 46 ans, victime de ses démons. Il aura été, pour le Québec, toute une étoile filante.
Il nous a quittés il y a quatre ans. Il habite encore notre détermination à faire du Québec un pays.
En rappel, l’hommage que je lui ai rendu à l’assemblée nationale au lendemain de son décès.
De René Lévesque, Camille Laurin écrivait ceci : «[Il] me paraît comprendre et ressentir dans [ses chairs] ces contradictions de l’homme québécois qui tout à la fois lui imposent de se libérer et l’empêchent d’y parvenir. C’est pourquoi [Lévesque] oscille lui-même entre la nuit et la lumière… Il est pour chacun un signe de contradiction. »
Le bon Dr Laurin aurait dû tirer un diagnostic complètement opposé de l’autre incarnation du mouvement indépendantiste. Jacques Parizeau ne reflétait pas, comme Lévesque, les Québécois tels qu’ils étaient. Il les représentait tel qu’il voulait qu’ils deviennent, désinhibés, décomplexés, déjà indépendants dans leur tête et dans le monde.
C’est parce qu’il était né dans l’argent que Jacques Parizeau n’était pas intimidé par les forces de l’argent. C’est parce qu’il avait obtenu — premier Canadien français, disait-on alors — un doctorat de la London School qu’il ne s’en faisait pas imposer par les financiers anglo-montréalais de la colonie, de l’empire, finalement. Ceux-là entendaient-ils bloquer depuis ce qu’on appelait à l’époque la rue Saint-James le financement de la nationalisation de l’hydroélectricité, l’économiste Parizeau allait forcer le blocus en parlant directement aux vrais argentiers à Wall Street.
Jacques Parizeau avait l’assurance qu’il fallait, l’audace qu’il fallait pour faire lever de terre les grands instruments de développement économique de la Révolution tranquille. Il avait la confiance qu’il fallait envers les siens pour les initier à l’aube des années 80 aux actions en bourse grâce au Régime d’épargne-actions, qui allait transformer les actions des moyennes entreprises québécoises en géants mondiaux. C’était pour lui une grande fierté, 10 ans plus tard, de constater qu’on désignait spontanément le lieu où se brassent les affaires à Montréal la rue Saint-Jacques plutôt que la Saint-James. C’était beaucoup plus qu’un symbole, c’était le marqueur d’une transformation dont il avait été l’accoucheur.
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Mais ses empreintes digitales sont aussi visibles partout ailleurs sur le territoire. Le projet de loi sur l’équité salariale, c’est lui; la perception automatique des pensions alimentaires, c’est lui; la reconnaissance des groupes communautaires, la création des carrefours jeunesse-emploi, c’est lui; la réintroduction des cours de métier dans les écoles secondaires, la formation professionnelle en entreprise, c’est lui; l’embellissement spectaculaire du pourtour de l’Assemblée nationale, c’est lui, le grand amant de la ville de Québec. La plus grande coalition politique de notre histoire, en 1995, c’est aussi Jacques Parizeau. Porter une nation à quelques millimètres de la souveraineté, ce ne pouvait être que Jacques Parizeau.
J’emprunte à Guy Breton, le recteur de l’Université de Montréal, les mots qu’il a employés en novembre dernier, lors du dernier hommage public rendu à M. Parizeau de son vivant, lors de la remise d’un doctorat honoris causa : «Par votre engagement universitaire, politique, patriotique, vous avez été, Jacques Parizeau, dans le poste de pilotage du Québec pendant plus de 60 ans. Vous avez été de ceux qui ont guidé le Québec depuis la « grande noirceur » jusqu’à la mondialisation. Le Québec n’est pas encore le pays dont vous rêvez, mais, beaucoup grâce à vous, les Québécois savent qu’ils peuvent le faire, ce pays. Une chose est sûre, M. Parizeau, très cher M. Parizeau, vous avez amené les Québécois à l’indépendance d’esprit.»
Anne-Marie Beaudoin avait six ans lorsqu’elle a décidé de remonter le moral de ce pauvre René Lévesque, un peu déprimé depuis la Nuit des long couteaux.
Surprise! Le Premier ministre lui a répondu !
La lettre n’a pas pris une ride:
Il faut croire que la lettre de la fillette l’avait réconforté !
Évidemment, à l’époque, je ne mesurais pas toute l’ampleur de la chose. Dans ma petite tête de petite fille, il était bien normal que quelqu’un à qui j’avais écrit une lettre me réponde… C’est aujourd’hui, avec mes yeux de 35 ans, que je réalise vraiment la beauté de son geste.
C’est entre autres grâce à cette lettre, redécouverte récemment, que j’ai perdu mon attitude cynique…
Merci à mon ami gazouilleur Pierre D. pour ce signalement.
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