L’autoroute d’Éric Duhaime

Qui a laissé entrer l’éléphant dans le magasin de porcelaine ? On n’a jamais eu de réponse à cette question cruciale. Ni à cette autre, plus appropriée à notre environnement politique : qui a décidé que tous les clients voulaient de la porcelaine ? Je m’explique. La CAQ, le PLQ, QS et le PQ ont pris sur certaines questions clés des positions quasi identiques, laissant un espace béant à un nouvel acteur, Éric Duhaime, qui a par conséquent devant lui un espace de croissance considérable. Comment ?

Le pétrole d’ici Il est normal que les solidaires, puis les péquistes, très férus d’environnement, aient mené la bataille pour l’interdiction de l’exploration et de l’exploitation des hydrocarbures au Québec. Mais que les caquistes, qui carburent à la croissance du PIB, et les libéraux, champions des entrepreneurs, en fassent autant, cela relève d’un bizarre alignement des astres politiques. Cette unanimité des partis sur ce sujet ne reflète en rien la diversité des opinions de l’électorat.

La position d’Éric Duhaime est de pomper notre propre pétrole plutôt que d’en importer de loin. Il se trouve que 52 % des électeurs sont d’accord avec lui pour le pétrole, 57 % pour le gaz, selon un sondage Ipsos réalisé en mars dernier. Il s’agissait d’une hausse de 9 points sur l’année précédente. D’autres enquêtes d’opinion donnent des résultats divergents, selon la façon dont la question est posée. Une certitude : la quantité d’orphelins politiques au Québec à ce sujet est considérable. La hausse des prix du pétrole, les besoins de l’Europe, les campagnes d’achat chez nous — tout converge à rendre les électeurs plus réceptifs à ce discours.

Le programme conservateur promet que le jaillissement d’hydrocarbures ne se fera chez nous qu’en cas d’acceptabilité sociale locale (non définie), y compris avec les Autochtones. Bonne chance. Il est raisonnable de penser qu’aucun projet sur le territoire québécois n’est rentable et / ou acceptable (quoique, pour GNL, le score au Saguenay l’an dernier était : 43 % pour et 31 % contre). Ce serait, dans tous les cas, un paquet de troubles, d’où les replis tactiques caquiste et libéral. Mais cela ne fait aucun pli sur la différencepour la campagne électorale et pour l’avantage conféré à Duhaime, qui reste seul sur ce terrain.

Il n’en a d’ailleurs pas encore tiré le maximum, s’étant enfargé dans la question des GES qui seraient générés par nos forages ici. Il n’a qu’à entonner la nouvelle rengaine de l’industrie pétrolière et du gouvernement Trudeau, sur l’extraction carboneutre. Oui, ils disent ça. Des puits de pétrole carboneutres, c’est comme une usine de whisky sans alcool. Si aucun employé ne consomme sur les heures de travail, le tour est joué. Pas leur faute si, ensuite, des clients utilisent le produit et abîment leur foie ou la planète !

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La santé privée On compte plus de 60 % de Québécois favorables à davantage de privé en santé. À condition, dans presque tous les cas, que l’accès reste universel — donc avec la carte ex-soleil. Ils sont même 70 % à penser, à cette condition, qu’on devrait laisser le privé gérer certains hôpitaux. Ce débat est un véritable marais. Le privé est déjà très présent dans la santé québécoise (scandaleusement). Libéraux et caquistes proposent d’en augmenter la présence, péquistes et solidaires de la diminuer.

Seul Duhaime incarne une volonté déterminée d’affaiblir le secteur public et d’ouvrir grandes les portes du privé, y compris en permettant aux plus aisés de souscrire à une assurance privée pour avoir accès à des services complètement privés, encouragés par l’État conservateur. Je suis de ceux qui pensent que l’ajout de 10 % de profit à chaque acte médical ne peut être la solution, mais devant un système public à bout de souffle, le mirage du privé est attrayant et Duhaime en est le réel porteur.

Un troisième lien vendable On peut penser que le troisième lien est un caprice. Aucune étude n’en démontre la nécessité. Mais la proposition de Duhaime d’abandonner les travaux pharaoniques de tunnels sous le fleuve et de simplement passer sur l’île d’Orléans puis de prendre le pont qu’il faut reconstruire fait mouche. Les habitants de l’île, enragés, vont dire non. Combien sont-ils ? 7000 ! Le site est patrimonial ? La ministre de la Culture du gouvernement Duhaime (Anne Casabonne ?) fera sauter ce statut. Duhaime promet en échange d’enfouir la ligne haute tension d’Hydro qui défigure l’île. Ah oui ? Qu’il mette ses trois voies (suffisantes) en tranchée couverte, l’option la moins chère, et qu’il utilise la chaleur pour alimenter, au-dessus, une enfilade de serres qui nous offriront des fraises de l’île douze mois l’an.

Se démarquer Les promesses de baisses de taxes et d’impôt sont tellement nombreuses que les électeurs ne savent plus où donner de la tête. Dans ce fatras, Éric Duhaime peut se faire entendre en promettant l’abolition des taxes sur l’essence et de la taxe carbone, immédiatement compréhensible — même si écologiquement indéfendable. Il a de plus une carte maîtresse pour plaire à ses électeurs automobilistes : hausser à 120 km/heure la limite de vitesse sur les autoroutes ! Ça ne coûte rien. Ça ne change presque rien. Mais ça rend de bonne humeur !

Pour l’essentiel, le Duhaime 2022 reprend les thèmes de l’ADQ de Mario Dumont d’il y a 15 ans. Le parti fut avalé dans l’intervalle par la CAQ, qui a cependant largué toutes ses propositions radicales, à nouveau disponibles. Il y a un marché électoral pour ces idées. Dumont avait remporté 31 % du vote et fait élire 41 députés. Pendant la soirée électorale, son parti était même en avance, touchant le pouvoir, pendant une vingtaine de minutes. Le 3 octobre, j’en suis certain, Éric Duhaime se contenterait de 15 minutes.


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Éric Duhaime: l’anguille

C’est un talent. Répondre, du tac au tac, à côté de la question. Refuser de dénoncer une situation ici (le siège d’Ottawa) parce qu’il y en a une pire ailleurs (une manifestation violente en Colombie-Britannique). Faire comme si la totalité des mesures sanitaires avait été inutile parce que rien ne prouve que deux d’entre elles, le couvre-feu et le passeport sanitaire, sont liées à une diminution du nombre de morts. Surtout, se présenter en rassembleur « de tous les Québécois » en voulant porter à l’Assemblée nationale la voix du refus de la solidarité sanitaire.

Éric Duhaime a offert dimanche soir, sur le plateau de Tout le monde en parle, une prestation qui marque un nouveau jalon dans sa capacité de fédérer les mécontents. Guy A. Lepage ne l’avait pas invité pour lui dérouler le tapis rouge. Il s’était préparé davantage à débattre qu’à interviewer. Les questions étaient claires. Les réponses nous entraînaient dans un curieux monde parallèle où l’exception est la règle et où le déni sert de vérité. Il n’est pas donné au premier venu d’affirmer ces choses avec aplomb et de leur donner l’apparence de la crédibilité et une patine de responsabilité (refus de participer aux manifs, par exemple). Dans un réflexe qui trahit mon âge, j’ai voulu lancer au chef conservateur, par-delà les ondes hertziennes : « Robert Bourassa, sort de ce corps ! »

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Oui, car Éric Duhaime m’apparaît comme un avatar de celui qui a mené le Québec dans une ère où on distinguait de plus en plus difficilement le vrai du faux. Le regretté journaliste Jean V. Dufresne disait de Bourassa qu’il incarnait « l’arabesque luxuriante du bretzel ». D’autres, moins inspirés, disaient qu’il était une anguille. Ce qu’est devenu, dimanche, Duhaime.

Je ne dis pas que toutes ses réponses avaient la viscosité du poisson serpentiforme. Il a parfois dit exactement le contraire de la vérité. Affirmer que « les 125 députés pensent tous comme François Legault » sur la question de la pandémie, c’est ignorer toutes les périodes de questions tenues depuis le début de la crise. Dire que le gouvernement de la CAQ n’a rien fait en trois ans pour augmenter la capacité hospitalière, c’est faire l’impasse sur une série ininterrompue d’augmentation de salaires, de primes au retour, de formations accélérées, de signatures d’ententes historiques pour améliorer les choses. On peut dire que ça ne suffit pas. Mais affirmer que ça n’existe pas est une insulte à la vérité.

« Comment ça se fait qu’ils n’ont pas fait appel au secteur privé » a-t-il demandé plus d’une fois, ajoutant qu’il aurait fallu déléguer des tâches à d’autres spécialistes. Le bilan quotidien de la crise de la COVID-19 fait par le ministère de la Santé mesure pourtant l’impact de la mobilisation sans précédent des cliniques privées pour soulager le réseau hospitalier. Les tâches des infirmières et des pharmaciens ont été élargies avant et pendant la crise. Duhaime fait semblant que cela n’existe pas, mais il ne peut citer qu’un cas ayant attiré son attention : la vaccination en pharmacie privée. Justement. Désormais, elle existe.

Au chef conservateur qui fait de l’augmentation de la participation du privé la clé de sa future réforme, je pourrais citer un autre cas où le privé s’est distingué pendant la crise. Les pires cas de maltraitance aux aînés ont eu lieu dans des CHSLD privés.

Combien de morts de plus aurions-nous déplorées si on avait suivi les conseils sanitaires d’Éric Duhaime ? Guy A. Lepage a posé la question, citant le cas de la Floride. Le nombre de morts par habitant y est le double de chez nous. Là, le gouverneur républicain semble être, sur ces questions, un clone de M. Duhaime. C’est qu’en Floride, « la population est beaucoup plus âgée », a fait valoir le chef du Parti conservateur du Québec dimanche. En effet, il y a 21 % de personnes de 65 ans et plus en Floride, donc logiquement le double du Québec qui en compte… 19 % ! Oups !

Nous avons donc à peu près la réponse à la question posée. Que se serait-il passé si, dans une version bretzel de notre histoire récente, Éric Duhaime avait été premier ministre du Québec pendant la crise ? Les embaumeurs et les fossoyeurs auraient été nettement plus occupés qu’ils ne l’ont été jusqu’ici.

Duhaime aurait hérité du système de santé en lambeaux légué par l’équipe Barrette-Couillard. L’antisyndicalisme intrinsèque du chef conservateur l’aurait-il conduit à se montrer plus généreux que la CAQ envers les préposés aux bénéficiaires et les infirmières ? Son biais pro-privé l’aurait-il incité à serrer la vis aux agences privées, comme tente de le faire le ministre Christian Dubé ? Sa volonté affichée de sabrer davantage encore des postes de cadres à la Santé (dans une de ses rares admissions, le Dr Barrette avoue en avoir trop viré) lui aurait-il permis d’embaucher en catastrophe des directeurs dans chaque établissement, leur absence ayant été un facteur aggravant de la désorganisation ?

Dans une belle litanie, Duhaime a expliqué dimanche que les gouvernements nous avaient bernés. Nous promettant la liberté si on portait le masque, puis la liberté après 28 jours de confinement, puis la liberté si 70 % d’entre nous étaient vaccinés, pour nous décevoir chaque fois un peu plus. Doit-on en comprendre qu’avec la méthode Duhaime, face à un ennemi changeant, si sa première mesure n’avait pas fonctionné, il aurait simplement abandonné la partie ?

François Legault n’est pas mon héros, comme chacun le sait. Mais Éric Duhaime est à des années-lumière de celui qui l’est, Franklin Roosevelt. Face à la grande crise, Roosevelt disait une chose sensée et simple : « Prenez une méthode et essayez-la. Si elle échoue, admettez-le franchement et essayez-en une autre. Mais, par-dessus tout, essayez quelque chose ! »

Il faut donc prendre Éric Duhaime au sérieux. Et comprendre que ce qu’il dit ne l’est pas.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)


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