La corvée

Le débat présidentiel de 1992 entre Bill Clinton et George Bush (le père) n’est pas passé à l’histoire à cause d’une attaque surprise où d’une remarque incisive. On ne s’en souvient que parce que Bush, président sortant, n’a pu s’empêcher de regarder sa montre. Il avait vraiment hâte que ça finisse. Il ne voulait pas être là. Ce débat était une corvée. Les électeurs ont bien compris le message. Le soir de l’élection, il n’était plus là.

François Legault n’a pas eu besoin de regarder sa montre jeudi soir. Dès le premier instant, il trouvait que c’était trop long. Son visage n’est pas devenu tendu à mesure que se déroulaient les deux heures du débat. Il l’était au point de départ, à la première question, puis n’a cessé de l’être. Son déplaisir était tel que lors d’un face-à-face avec Dominique Anglade — elle, très en verve — Legault a semblé se réfugier dans un recoin de sa conscience pendant une bonne dizaine de secondes. Il était, comme on a maintenant l’habitude de le dire, « ailleurs », là où logent politiquement selon lui les Québécois.

J’écoutais le débat dans un restaurant bondé de Rosemont avec des militants péquistes galvanisés par la performance de leur chef. Tous étaient médusés par le long silence du premier ministre. Pour rendre service, je lui ai crié : « François, réveille, tu es en direct ! »

Lorsqu’il est revenu à lui, après avoir laissé « la madame » libérale occuper tout le terrain, il fut coupé par Pierre Bruneau. Les minutes imparties pour cet échange avaient disparu, englouties sous la prose libérale. Legault n’en semblait pas autrement froissé ; le temps passait, c’est ce qui comptait.

Je ne dis pas que le chef de la CAQ était en tout temps amorphe. Ses attaques contre la taxe orange de Gabriel Nadeau-Dubois sur les voitures étaient dévastatrices. Sa critique du nombre de centrales électriques qu’il faudrait pour réaliser le projet libéral d’hydrogène vert (21 fois la Romaine) a fait mouche. Et à Paul St-Pierre Plamondon qui l’accusait d’abandonner la culture, il a répondu avoir ajouté un demi-milliard au budget du ministère, un record.

N’empêche. Tout son langage non verbal indiquait aux électeurs-téléspectateurs que cet exercice était pour lui l’équivalent d’une séance d’acupuncture avec un praticien incompétent. Il était en mode « je suis tellement tanné de me faire critiquer, si vous saviez ! ». On sait, M. Legault, on sait.

L’homme adore gouverner, cela se sent. Mais sa tolérance pour le jeu de la démocratie et de la contradiction semble s’étioler avec les années. À tel point que toute cette campagne électorale lui pèse. Depuis le premier jour, son niveau d’énergie est celui du conscrit, pas celui du volontaire. Il devrait être le boxeur en forme pour gagner le second round ; il affiche plutôt la résilience mal résignée du punching bag.

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Toute sa posture stratégique s’en ressent. Un chef de parti en quête d’une victoire électorale ne peut jamais gagner sur son bilan, mais toujours sur son projet. Ses adversaires ne veulent parler que de ses insuffisances, c’est certain. Son rôle à lui est de ne pas se laisser embourber et de tourner le regard des électeurs vers l’avenir radieux que son programme leur dessine. Jeudi soir, François Legault n’a presque jamais parlé de ce qu’il comptait faire, demain, pour les Québécois. C’est une erreur de grand calibre pour un politicien aussi expérimenté et aussi — du moins, le croyait-on — bien entouré.

Les aiguilles vont bouger, c’est certain. C’était écrit avant même le début de la campagne. La surexposition du premier ministre et la sous-exposition des chefs de l’opposition au cours des deux dernières années avaient donné au chef de la CAQ un avantage qui allait mécaniquement perdre de l’ampleur avec l’ouverture de la campagne.

La seule question était, et reste, de savoir jusqu’où ira la descente. Le sondage Léger prédébat nous indique que la CAQ a perdu quatre points pendant la première moitié de la campagne. Il était acquis que l’exposition des électeurs à la réelle compétence des quatre chefs d’opposition au débat allait nourrir cette tendance. Avec sa contre-performance de jeudi, François Legault aura à mon avis alimenté plus que prévu ce glissement. Mais il part de si haut qu’il est difficile d’entrevoir un scénario où la chute deviendrait fatale à la reconduction de son gouvernement.

C’est pourquoi le débat de jeudi prochain à Radio-Canada devient crucial. Si le même Legault que jeudi dernier s’y présente — bougon, ronchon — , les parieurs devront le décoter sérieusement. L’expérience présidentielle américaine nous offre un autre exemple qu’il convient de méditer. À l’élection de 2012, un Barack Obama certain de sa réélection avait fait un four lors du premier débat contre le républicain Mitt Romney. Il avait pris la chose à la légère. Puis a appris la leçon. Au second débat, il était transformé, énergique, combatif. Ah, OK, se sont dit les électeurs : il la veut vraiment, la job !

Comme Clark Kent qui, lorsqu’il enlève ses lunettes, devient Superman, François Legault devrait aussi enlever les siennes — un changement de look ne s’improvise pas en milieu de campagne — et nous montrer qu’il le veut vraiment, le superpouvoir.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)


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À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !

Une réflexion à propos de “La corvée

  1. J’ai écouté au long, en trois épisodes, pour entendre du changement de mode de scrutin. Rien. La démocratie n’était pas de la liste d’invités. Dans les dernières minutes, Gabriel a effleuré le sujet. À suivre jeudi le 22 à Radio-Canada.

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