Course à l’anglicisation (bis): comprendre le cas québécois

timthumbbrit-150x150J’osais affirmer dans mon précédent billet que la course à l’anglicisation était bien engagée, en France comme chez nous. Là-bas, par l’utilisation croissante de l’anglais par les institutions, les médias, les entreprises — l’anglicisation par « en haut » — et, ici, par l’utilisation croissante de mots anglais dans le langage courant — l’anglicisation par « en bas ».

Une affirmation qui m’a valu, comme chaque fois qu’on parle de langue, un abondant courrier. Pour l’essentiel, les internautes affirment que, si le cas français est préoccupant, il l’est moins que le cas québécois, car l’attractivité de l’anglais y est encore en surface, ou en façade, d’une langue par ailleurs vigoureuse et saine dans son usage quotidien. Au Québec, au contraire, on agit certes pour mieux nettoyer la façade, mais c’est l’immeuble tout entier qui est miné, ou alors mité, par l’anglais, autant dans sa syntaxe que ses emprunts.

Le grand auteur-compositeur-interprète Stéphane Venne m’a fait l’honneur de ce commentaire:

J’ai l’absolue conviction que la qualité “francophone” (l’appartenance d’un collectivité à la langue française) tient à la compétence langagière collective, au savoir-dire qu’on a ou qu’on n’a pas, dans le rue ou au sein des institutions, plus qu’aux emprunts terminologiques qu’on fait à l’anglais ou toute autre langue (les emprunts syntaxiques sont infiniment plus toxiques).

De ce point de vue, je crains que le Québec soit en recul donc en danger, tant dans les rues qu’au sein des institutions, et que la France ne l’est pas. J’y ai vécu près de 2 ans il y a 12 ans (et par mes enfants, je fréquentais les autres enfants et leurs parents), j’écoute TV5 (on y entend certes les “institutionnels” mais aussi parfois la rue). Je crois que c’est un cas de “yinkawèronwébin”… Par comparaison, notre vocabulaire est rudimentaire, notre syntaxe simpliste (quand elle n’est pas carrément défectueuse). Ça va mal à la shop… et ça s’entend. Le roi est nu.

Je me répète, je n’en disconviens pas. J’ai cependant de la difficulté à saisir la tendance. L’anglais est présent dans notre syntaxe depuis la conquête, soit un quart de millénaire. L’affaire est entendue. Mais cela va-t-il mieux ou moins bien, au Québec contemporain ?

Certains, comme la linguiste Marie-Éva de Villers, affirme qu’il y a un progrès marqué de la proportion de Québécois qui utilisent le français standard, notamment au cours de la dernière génération. Elle signale aussi un net recul des emprunts à l’anglais depuis les années 70. Elle le voit chez ses étudiants de HEC qu’elle évalue depuis 20 ans. Elle note cependant une dégradation du français parlé dans les médias électroniques — mais pas de différence significative entre le vocabulaire utilisé dans Le Devoir et dans Le Monde – ce qui est un compliment pour Le Devoir. (On aimerait maintenant une comparaison Journal de Montréal/Le Parisien)

Mais nous sommes tous des observateurs de la langue et je dois admettre être frappé par une certaine réinsertion de l’anglais dans le langage courant, non dans les termes (bumper, etc) maintenant francisés, mais par un choix d’utiliser l’expression anglaise, comme si elle était plus puissante que son équivalent français pour exprimer un sentiment, une urgence, une découverte.

Le franglais, ce qui tient lieu d’argot québécois

Le politologue de l’UQAM Marc Chevrier en fait une saisissante et très actuelle nomenclature dans son récent article Les français imaginaires (et le réel franglais), publié dans L’Encyclopédie de la Francophonie.

L’anglais, écrit Chevrier, fait souvent irruption dans le parler québécois en guise de signal que le locuteur envoie pour dire: « je suis dans le réel, ce que je dis, je le pense réellement ou existe véritablement. » L’anglais est ainsi un marqueur de réalité.

Il faut lire l’article au complet (et merci à Christian Rioux de me l’avoir signalé), mais voici ses pièces à conviction:

1- Le vocatif : « Eh Gang ! » (dans le parler adolescent) ou « man », on sollicite l’attention de ses amis par un appel en anglais, plus marquant, plus viscéral que le français. On entend aussi souvent entre hommes : « Eh! Les boys! »; au Québec, la virilité ne parle pas français.

2- L’apostrophe d’étonnement : « Oh boy! », placée en début d’une phrase, pour indiquer l’imprévu, le choc avec le réel, le retour dans la réalité après avoir séjourné en français dans l’idéal ou la naïveté. C’est devenu une interjection courante dont usent animateurs de radio, journalistes et même les universitaires dans leurs communications officielles avec le pouvoir…. Même les Québécoises emploient cette expression. Nouvelles expressions exclamatives à la mode chez les jeunes : « Oh my God!» , « What the fuck! ».

 

MosaiqueTristan_trespetit

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3- Le transfert de plan : comme les « by the way », « anyway » (d’après La Presse, le prochain film de Dolan s’appellera Lawrence anyways), « never mind » qui entrecoupent une phrase pour signifier le changement de plan dans le rapport au réel, pour passer à autre chose, orienter la conversation vers son point central ou la conclure.
Au Québec, en un an: 22,2 fois plus de Michael, Mikael et Mike que de Michel.

4- L’emphase itérative: après avoir dit quelque chose en français, le Québécois redit exactement la même chose en anglais, pour se faire comprendre, insister sur son message et sa bonne réception ; « You know what I mean ? ».

5- L’attache affective, sexuelle ou filiale : comme le fameux « chum » ou le « fuck friend » mieux à même de dire la « chose » que le français ; les jeunes parents Québécois se plaisent maintenant à nommer leurs enfants « kids » : j’ai trois kids. Les prénoms anglais sont aussi monnaie courante, surtout chez les garçons : William (prénom le plus populaire en 2007), Anthony, Jeremy, Dylan, Kevin, Steve…. Ainsi que l’a souligné Jean-Luc Dion, l’engouement pour les prénoms à consonance anglophone atteint parfois des proportions étonnantes. En 1997, il y avait 23,2 fois plus de James, Jake et Jimmy chez les bébés garçons du Québec que de Jacques, 22,2 fois plus de Michael, Mikael et Mike que de Michel. […]

6- L’expression de la colère ou de la frustration: les gros mots empruntés à l’anglais (fuck, shit) ont souvent plus d’effets que les anciens jurons blasphématoires (tabarnak, chriss) utilisés par les Québécois, en réaction contre l’emprise de l’église catholique.

7- L’expression du plaisir vrai : c’est « l’fun » ou c’est « cool » dit-on pour exprimer le plaisir que l’on trouve dans une occasion ou une activité.

8- L’accord phatique : le Québécois n’emploie pas le français pour exprimer son accord ou signifier qu’il écoute le propos de son interlocuteur. Il dit « o.k. » et plutôt que « d’accord » ou « entendu ».

9- Le renchérissement positif : dans certaines circonstances, souvent après une victoire, l’exaucement d’un souhait, le Québécois dit « Yes ! » ou « Yes Sir ! » en haussant la voix. L’anglais a plus de résonance pour annoncer un triomphe, la joie ou une grande satisfaction.

10- Le superlatif : l’anglais peut exprimer à lui seul le superlatif, comme dans l’expression « être en shape », qui fait plus convaincant qu’être simplement en forme… On dit aussi de quelqu’un qu’il est « flyé » (allumé), le français n’ayant pas assez d’ailes pour voler dans les hauteurs. « C’est full bon » s’exclament souvent les ados.

11- Le conformisme légal : la langue institutionnelle au Québec est truffée d’emprunts sémantiques à l’anglais, les mots français étant utilisés dans leur sens anglais, tels « province » pour « État fédéré », « gouvernement » pour l’État tout entier ou l’Administration, « juridiction » pour les « compétences législatives » de l’Assemblée nationale. Lors d’un procès, des avocats s’adressent encore au juge en l’affublant du nom de « Votre Seigneurie » , (Your Lordship). […]

12- L’obligation: c’est le fameux « c’est un must » , très usité, même en dehors du Québec, qui exprime non l’obligation légale mais celle de la mode, de ce qui est tendance, conforme à l’esprit présent ou au goût des personnes branchées.

13– La volonté d’écart : les Québécois n’ont pas développé une telle chose que l’argot, une espèce de contre-langue à l’intérieur de la langue, par laquelle une classe sociale, un groupe marginal tentent de déconstruire les normes du bien parler de la bonne société pour s’inventer une langue parallèle, insoumise, codée. Au Québec, le franglais, mâtiné de joual, tient lieu d’argot, c’est par le recours à l’anglais que la déconstruction ludique, jouissive ou rageuse du français se pratique, jusqu’à l’avilissement. […]

Le franglais est donc la contre-langue à l’extérieur de la langue, qu’ils portent en eux-mêmes tel un ressort intérieur participant de leur identité. Le français est trop irréel, dévitalisé, vaporeux, pour saisir de ses bouillons de fine dentelle le réel fuyant et abrasif. C’est ce qui s’appelle être assis continuellement entre deux chaises, une situation que les linguistes dans leur terminologie désignent du vocable de « diglossie ».

Chevrier trouve ces phénomènes bien plus délétères que la poussée snobinarde française d’utilisation de termes anglophones. Il a sans doute raison, quoiqu’on puisse désormais retrouver, chez les Français, plusieurs des mécanismes qu’il déplore chez nous, à un degré moindre il va sans dire.

Puisque le sujet vous passionne, chers internautes — et c’est déjà une raison d’espérer, car l’indifférence nous serait mortelle — je vous renvoie la balle en vous posant deux questions:

1) la situation étant ce qu’elle est, jugez-vous que l’anglicisation du français quotidien autour de vous augmente depuis, disons, 10 ans, est stable ou se réduit?;

2) commentez l’extrait suivant de Chevrier:

Par habitude, par réflexe congénital, le Québécois typique est celui qui ne peut faire deux ou trois phrases sans y mettre de l’anglais, un mot, une expression, une intonation, une tournure syntaxique, comme si le français ne pouvait se suffire à lui-même pour exprimer quoi que ce soit, des sentiments les plus communs de l’existence jusqu’aux pensées les plus subtiles.

Voire, si d’aventure un Québécois parvient à tenir un long discours sans le saupoudrer d’anglais, un étrange malaise s’installe, l’étonnement se conjugue au doute. Ou bien on s’extasie : « Oh ! I parle bien », pour signaler l’exploit, ou on se méfie, soupçonnant dans cette belle parlure un français emprunté dont la correction camoufle le désir suspect de se rehausser devant autrui et de se démarquer de la populace.

À vos claviers…