Ailleurs

On nous dit qu’il existe un lieu dans lequel les Québécois se sont politiquement agglutinés ces dernières années. Ailleurs. « Les Québécois sont ailleurs », répétait cette semaine le nouveau caquiste Bernard Drainville. On cherche en vain cet endroit sur les mappemondes modernes. Peut-être pouvait-on le trouver, peuplé de dragons, au pourtour des anciennes cartes qui présumaient que la Terre était plate.

Une chose est certaine. S’ils sont ailleurs, les Québécois, c’est qu’ils ne sont pas ici. Du moins pas dans le lieu où ils étaient précédemment. On semble pouvoir indiquer à quel endroit se trouve « ici ». Ce serait dans un débat où ils devaient choisir entre rester une province du Canada ou devenir un pays indépendant. On peut prouver qu’ils y étaient. On a des archives. Des photos, des films. On y voit des salles pleines, des drapeaux, on y entend des slogans, des cris et des pleurs.

Mais on ne trouve pas de trace documentée de la présence des Québécois dans cet ailleurs. On constate que certains sont ravis de cette migration. Les libéraux fédéraux et québécois ont beaucoup fait, depuis le référendum de 1995 et même avant, pour inciter les électeurs à se rendre dans cet endroit mythique. À les entendre, on pourrait déduire que ce lieu est, en fait, le Canada. Pas le Canada rêvé de ceux qui voulaient le voir évoluer, se réformer. Mais le Canada tel quel. Dans cette hypothèse, ailleurs serait donc ici, mais un ici sans autre projet que d’y rester. L’ici de la résignation. Du renoncement.

En écoutant bien les libéraux chanter des joies de l’ailleurs, on décode sans peine que cette destination est prétexte à ne pas aborder de front les problèmes du réel : les culs-de-sac nombreux dans lesquels s’enlisent des revendications québécoises. Les Québécois sont ailleurs, disait Jean Chrétien, donc « le magasin général est fermé » pour toute flexibilité nouvelle au sein du Canada. Les Québécois sont ailleurs, dit Justin Trudeau, donc « personne ne veut rouvrir la Constitution ».

Les indices abondent et se résument dans ce triptyque : 1) le fruit n’est pas mûr ; 2) il n’y a pas d’appétit (donc, même s’il était mûr, on n’en mangerait pas) ; et ma préférée 3) personne ne se bat à ce sujet dans les autobus.

Lorsque l’Assemblée nationale produit des résolutions unanimes réclamant tantôt plus de pouvoirs en immigration, tantôt la fin du dédoublement des études environnementales, tantôt la juste part du Québec en construction navale ou l’application de la loi 101 aux entreprises fédérales, les députés, unanimes, semblent donc parfois être ici. La réponse fédérale, logique, a des airs de : « allez jouer ailleurs » !

Le cas des caquistes est différent. Puisqu’ils réclament constamment du changement, puisqu’ils se heurtent à répétition au réel qui, lui, réside ici et maintenant, comment peut-on prétendre qu’en se joignant à eux on y retrouve des Québécois qui, eux, sont ailleurs ? Plus précisément, si le premier ministre affirme en lisant un texte écrit, donc mûrement réfléchi (?), que, sans des pouvoirs en immigration, la survie de la nation est en danger, n’est-il pas à l’épicentre du séisme, les pieds plantés sur l’ici de la faille historique québécoise, donc très loin d’être ailleurs ?

Il faut, pour concilier ces contraires, apprécier l’autre sens du mot ailleursLe Robert nous éclaire : ailleurs signifie aussi « absent, dans la lune, dans les nuages ». Voilà où est François Legault. Dans un ailleurs nuagique. On peut y parler de choses graves sans en tirer les conséquences qui en découleraient si on habitait le réel. La doctrine nationaliste de la Coalition avenir Québec (CAQ) tout entière n’est comprise qui si on entre de plain-pied dans cette déconnexion du réel.

Incrédules, certains prêtent à François Legault et à ses recrues indépendantistes le dessein de conduire subrepticement les Québécois de leur ailleurs actuel vers le pays réel. Une trajectoire subtile (?) qui, à l’occasion d’une crise de régime, sortirait le chef, les ministres, les députés et le peuple de leur lune et les ferait s’exclamer : bon sang, mais c’est bien sûr ! Il faut faire l’indépendance !

Le recrutement de Bernard Drainville, quand on y songe, invalide cette thèse. Le signal politique qu’il envoie est assourdissant et de nature à faire bouger des aiguilles. Son effet le plus important et parfaitement prévisible est la remobilisation du vote non francophone qui boudait le Parti libéral du Québec. Mettre Drainville en vitrine, c’est assurer la réélection de Dominique Anglade dans sa circonscription et mettre à risque les gains que la CAQ voulait faire dans Anjou, Maurice-Richard, à Laval et en Outaouais, où seul un vote non francophone démobilisé leur dégageait le passage.

Qu’obtiennent les stratèges caquistes en retour ? La seule conclusion possible est qu’ils estiment que ce recrutement — dont ils n’avaient absolument pas besoin pour gagner l’élection — est un facteur clé dans leur objectif d’éradication du Parti québécois (PQ). Le pilonnage ministériel observé en début d’année dans Marie-Victorin, que le PQ aurait pu garder, nous donne la mesure du niveau d’acharnement avec lequel cet objectif est poursuivi. La présence ministérielle constante en Gaspésie, où le PQ détient deux circonscriptions, en est un autre signe. Comme l’est aussi l’abandon inexcusable de la réforme du mode de scrutin.

Si Legault avait dans un recoin de son cerveau l’idée de conduire les Québécois, au moment opportun, de leur ailleurs vers le pays, il ferait évidemment le contraire. Assuré d’une majorité, il voudrait que le PQ garde une députation limitée, mais réelle, pour le talonner sur le chemin, puis l’appuyer au moment du grand virage, élargissant sa coalition.

On observe plutôt une stratégie déterminée pour déraciner le véhicule indépendantiste, s’assurer que les Québécois n’entendent plus ce message depuis l’importante caisse de résonance du Parlement, restent indéfiniment ailleurs et s’y assoupissent pour de bon.

Pour finir, j’ose citer Lionel Groulx. Ce mot qu’il a eu en 1937 est plus actuel que jamais : « Quand tout un peuple est endormi, c’est qu’il y a eu quelque part des endormeurs. »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)


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1 réflexion sur « Ailleurs »

  1. Bernard Drainville est le plus grand looser que le PQ ait connu. Il n’avait qu’une petite concession à faire à la CAQ et le PQ gardait le pouvoir. Si ça s’était arrêté là, on aurait pardonné mais 3 ans après avoir perdu les élections, il jurait qu’il avait eu raison d’agir ainsi.
    Il recommencera, assurément.

    En espérant que vous n’êtes pas du même avis que lui puisque vous étiez dans la même équipe..

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