La victoire rouge des étudiants, la colère noire des recteurs

Photo-Christ-Sauveur-Rio-Janeiro-Bresil-150x150À quel moment Jean Charest a-t-il décidé de punir les recteurs d’université pour la grève étudiante ? Est-ce lorsqu’il a découvert que Heather Monroe-Blum, de McGill – pourtant une bonne amie du PM – venait de dépenser 9 500 dollars en billets d’avion pour un voyage de trois jours à Rio et à São Paulo fin avril ? Je ne sais pas. Mais une chose est certaine : l’inclusion dans l’entente entre Québec et les fédérations étudiantes d’une clause « internationalisation » sur la liste des postes de dépenses des universités qui seront sujets à examen ne semble pas complètement fortuite.

Les recteurs des autres universités pourraient bien offrir à Mme Monroe-Blum un exemplaire DVD du film Blame it on Rio, car, si on me permet maintenant de passer à une métaphore australienne, ils viennent de recevoir en plein front un immense boomerang orné de carrés rouges.

Depuis plus d’une décennie, les recteurs réclamaient une augmentation substantielle du financement de leurs universités. En attendant la hausse souhaitée des droits de scolarité, ils avaient reporté sur les frais obligatoires institutionnels imposés aux étudiants  (dits « frais afférents ») une série de dépenses nouvelles, accroissant par la bande le coût de l’éducation supérieure.

La hausse si longtemps souhaitée des droits de scolarité devait s’ajouter à ces frais pour garnir leurs coffres. Or, voilà qu’après 12 semaines de grève étudiante, le gouvernement accepte de jouer au jeu des vases communicants : avec les vases des recteurs ! La hausse des droits sera compensée par la baisse des frais afférents. (On peut lire le texte de l’entente ici.)

Comment? En instituant un véritable tribunal des recteurs : un Conseil des universités, qui scrutera à la loupe les budgets et dépenses de chaque université, y compris la publicité, les constructions immobilières, la création de programmes, etc. Les six recteurs y seront mis en minorité, devant huit syndicalistes, dont quatre étudiants, un représentant des cégeps, deux du monde des affaires, un représentant du Ministère et un président.

Le Conseil aura pour mandat de trouver, comme l’a dit Léo Bureau-Blouin, de la FECQ, « des millions et des millions de dollars » d’économies dans la gestion des universités. Ce pactole sera utilisé pour réduire les frais afférents d’une somme équivalente à la hausse prévue des droits de scolarité. (Ajout : cela ne suffira pas, les frais afférents n’étant pas assez élevés. L’espoir est que les sommes supplémentaires économisées seront reportées sur la baisse des droits, on ne sait trop comment.)

Le cauchemar est tel, pour les gestionnaires universitaires, que je ne serais pas surpris d’apprendre, demain matin, que les recteurs se mettent en grève.

Pour les étudiants : une victoire

Il s’agit donc, pour les fédérations étudiantes, non de la victoire totale, nette et précise qu’elles souhaitaient. L’augmentation des droits n’est pas abolie à proprement parler. Mais l’augmentation du fardeau étudiant l’est, avec certitude, pour l’année qui vient. Ensuite ? Ensuite, c’est un pari fait sur la capacité du Conseil des universités de dénicher des économies, puis sur la décision du ministère de l’Éducation de les faire appliquer. Mais on sera déjà, là, à la fin du mandat libéral ou tout juste (terminus : décembre 2013).

Les fédérations, avec l’aide de Mme Munroe-Blum et, avant elle, des deux millions en prime de départ versés aux gestionnaires démissionnaires de Concordia et, avant eux, du scandale de l’îlot Voyageur, ont ainsi réussi à mettre au centre du jeu la gestion des universités comme source d’économies potentielles. Il y a 12 semaines, les portefeuilles des étudiants étaient la cible. Aujourd’hui, ceux des recteurs les ont remplacés. Tout un exploit.

L’entente est-elle la meilleure possible pour l’accessibilité ou pour une « juste part » des uns et des autres dans le financement de l’enseignement supérieur ? Certainement pas. Mais dans le contexte politique et social du printemps 2012, c’est la meilleure entente possible pour les fédérations et pour le gouvernement.

Les étudiants devraient se déclarer satisfaits d’avoir protégé leur pouvoir d’achat pour au  moins l’année à venir, d’avoir mis les budgets des universités dans la mire, d’avoir introduit dans le débat public la notion de gratuité. De s’être dotés d’une capacité organisationnelle sans précédent. C’est déjà énorme.

La suite se jouera à l’élection, dans les programmes électoraux, dans les débats qui suivront.

Reste à connaître la couleur des carrés que porteront désormais à leurs vestes les recteurs. Certainement pas le rouge, couleur de leurs deux bourreaux : les étudiants et le gouvernement libéral. Je miserais plutôt sur la couleur de leur colère : le noir.

Ce contenu a été publié dans Printemps érable par Jean-François Lisée. Mettez-le en favori avec son permalien.

À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !