9- Établir l’équité dans les rapports Nord-Sud

(Maintenant que vous êtes de retour de vacances, je vous propose, en feuilleton, des extraits du livre Imaginer l’après-crise,
légèrement modifiés, pendant quelques jours.)

Tout est lié. Pour sortir de l’impasse écologique et économique, les pays du Nord et du Sud doivent s’engager dans des grands changements semblables à ceux discutés jusqu’ici. La responsabilité historique des pays du Nord est majeure, comme l’est la nécessité qu’ils contribuent, davantage que le Sud, à la résolution des problèmes.

Cependant cela est à la fois trop et insuffisant. Trop car on ne peut raisonnablement penser qu’une ponction fiscale majeure sur les populations du Nord ou indirectement sur leur économie est politiquement faisable, insuffisant car la poursuite de la croissance des pays du Sud sur leur trajectoire actuelle suffit pour invalider tout effort qu’aurait assumées les populations du Nord.

Le Comité Stiglitz, rendant son rapport à l’ONU sur les impacts de la crise, note en outre que la crise économique, venue du Nord, accentue la détresse au Sud. L’OIT estime que 200 millions de travailleurs, surtout au Sud, ont été poussés dans la pauvreté par la crise. Les vagues successives de réformes structurelles imposées au Sud par le FMI y a souvent réduit la couverture sociale, celle-là même qui, au Nord, a amorti le choc.

Avant la crise, la tâche était colossale. Elle l’est davantage aujourd’hui. Il s’agit d’aider les pays du Sud à ne pas subir les effets d’une crise dont ils ne furent pas les acteurs, seulement les victimes, puis de les aider à transformer leurs économies naissantes en économies plus vertes.

La participation des pays du Sud aux virages nécessaires suppose donc un effort important et intelligent d’accompagnement. Se pose alors la question de la forme d’aide. La mauvaise performance passée, en termes d’aide internationale, provoque un scepticisme légitime sur l’utilisation de nouveaux investissements.

Le comité Stiglitz propose d’affecter les sommes à des objectifs précis :

–                          À des plans de relance de la demande semblable à ceux effectués au Nord, participant donc au maintien de l’emploi, de l’éducation et de la demande mondiale;

–                          Au financement des programmes d’atteinte des Objectifs du millénaire (voir plus loin)

–                          Au financement des réserves (directement ou par endossement) de systèmes d’assurance sociale dans des pays du Sud. La phase de mise en marche de ces système est financièrement la plus difficile;

–                          Au financement direct de la reconversion d’infrastructures énergivores en infrastructures propres,

–                          Au financement plus général de l’atteinte d’objectifs de réduction des gaz à effet de serre.

Les cibles de financement étant précisées, plusieurs nouvelles sources de revenus sont envisageables, qui ne constituent pas une ponction fiscale sur les habitants du Nord.

* On pourrait commencer par le dégagement des ressources nécessaires pour atteindre les Objectifs du millénaire, ratifiés par presque tous les États, et visant la réduction de moitié de l’extrême pauvreté et de la malnutrition (pas son élimination, sa réduction de moitié), assurer l’éducation primaire pour tous et réduire la mortalité infantile d’ici 2015. Une proposition reprise par Hervé Kempf consisterait à instituer une taxe spéciale internationale ponctionnant 5% du patrimoine des dix millions de millionnaires que compte la planète. Cette somme – équivalente à la variation mensuelle de leurs actifs en bourse – permettrait de dégager les 195 milliards de dollars nécessaires à atteindre les Objectifs du millénaire.

* Joseph Stiglitz, dans ses écrits personnels, estime qu’une partie du patrimoine mondial actuellement utilisé gratuitement par les corporations et les États devraient être mis aux enchères ou tarifés, et le produit utilisé pour l’aide à l’adaptation environnementale des pays du sud : les zones de pêche internationales, les fonds marins, les positions de satellites. Cela générerait, dit-il, des revenus substantiels.

* Le fait que le dollar américain soit la monnaie de référence offre aux États-Unis un avantage considérable. Les pays en voie de développement (surtout la Chine) disposent de 37 000 milliards de dollars de réserve en dollars américains. Si le dollar n’était pas la monnaie de référence, Washington devrait théoriquement emprunter cette somme sur les marchés, au taux du marché. A supposer que cet intérêt n’était que de 0,5% supérieur à ce que lui coûte la situation actuelle, cela signifie que, chaque année, les pays en voie de développement financent le trésor américain à hauteur de 18,5 milliards $US par an. La constitution d’une monnaie de réserve internationale, où chacun participerait au prorata du poids de cette économie, économiserait cette somme aux pays du sud.

* On sait de plus que les Banques centrales profitent des « droits de seigneuriages ». Puisqu’ils produisent la masse monétaire et en fixent le taux d’intérêt, elles empochent cet intérêt. Le FMI produit depuis plusieurs années l’équivalent d’une monnaie mondiale, les « Fonds de tirage spéciaux » (FTS) – la Chine et la Russie souhaitent que cette procédure remplace graduellement le dollar. Quoiqu’il en soit, des droits de seigneuriages importants en seront dérivés qui devraient, estime Stiglitz, être consacrés au Sud. (La somme de FTS en circulation est passée de 30 milliards$US en 2008 à 270 milliards à la faveur de la crise financière.)

* Une taxe, permanente, de seulement 0,01% sur les transactions financières générerait 25 milliards de dollars par an, la fameuse « taxe Tobin ». La France et l’Allemagne y sont favorables. Une taxe de 10% sur les ventes d’armes, proposée notamment par la France, dégagerait 5 milliards par an.

arton10338-38cef* Pour Denis Clerc, d’Alternatives Économiques, « Les quotas d’émission de gaz à effet de serre pourraient aussi servir à financer des formes de développement « propres » dans l’ensemble du monde, les producteurs « sales » étant pénalisés par des taxes à l’importation, les technologies propres devenant des « biens publics mondiaux » avec libre accès en échange d’attribution de quotas d’émission gratuits aux entreprises qui les auraient mises au point et expérimentées. »

Il n’y a donc pas de pénurie d’avenues pour assurer une solidarité financière internationale menant à la fois à une sortie plus rapide de la crise actuelle, à une réduction plus conséquente de la pauvreté, à conversion plus rapide à une économie verte. Ne manque que la volonté politique.