Bientôt sur les écrans US: la campagne la plus mensongère de l’histoire

Dans les derniers jours de la campagne présidentielle de 2016, le quartier général de Donald Trump mettait en oeuvre la plus grande opération numérique jamais vue. Sans même compter l’aide des Russes, l’équipe Trump a mis sur Facebook près de 6 millions de messages de toutes sortes, contre seulement 66 000 mises en ligne par l’équipe d’Hillary Clinton.

Détenant de l’information personnelle sur des millions d’électeurs potentiels, entre autres grâce à Cambridge Analytica, la campagne Trump ciblait ses messages en fonction des intérêts et comportement de chacun.

Il s’agit là de la prolongation numérique des opérations de séduction électorales utilisées de tout temps par tous les partis. Une des stratégies qui fait cependant tiquer est celle de la « suppression du vote ». Les organisateurs de Trump étaient particulièrement contents d’une opération visant à convaincre des citoyens noirs, électeurs occasionnels, de rester chez eux plutôt que de se rendre voter pour Hillary Clinton.

Ils le faisaient en détournant une vieille citation de Hillary Clinton, qui avait mis en garde dix ans plus tôt contre l’émergence dans les villes de jeunes « super prédateurs » très violents, liés aux cartels de la drogue et aux gangs. Elle n’avait pas parlé des noirs ou des latinos en particulier.

Les Dark Posts

Le message de l’équipe Trump affirmait simplement: « Hillary croit que les noirs américains sont des super-prédateurs ». Bref, un mensonge. Le message était envoyé à des millions de citoyens noirs, sur leurs comptes Facebook personnels, mais pas partagé avec les médias. Ce qu’on appelle des « dark posts », des « messages obscurs ». L’équipe Trump estime que cette opération a eu un réel impact en Floride et dans plusieurs autres États-clés pour convaincre des électeurs démocrates noirs de rester chez eux.

Brad Parscale, qui était en charge de l’opération numérique de Trump en 2016, a été récompensé pour cette inventivité mensongère. Il fut nommé directeur de la totalité de la campagne Trump en 2020 et il dispose d’un budget d’action en ligne trois fois plus important: un milliard de dollars américains. Son centre d’opération est surnommé, sans inhibition « Death Star ».

Tous les partis occidentaux sont engagés dans la course au raffinement numérique de leurs campagnes. Au début des années 2000, les démocrates étaient en avance dans l’utilisation de ces techniques. Les républicains les ont supplantés en 2016.

Il est trop tôt pour dire qui sera le plus actif en 2020, mais les républicains ont déjà de loin surpassé les démocrates sur le site à la mode chez les jeunes: tik-tok. Sur cette plateforme, les memes qui sont marqués #Trump2020 sont présents 150 fois plus que ceux de n’importe quel candidat démocrate.

Les républicains affirment avoir accumulé 3000 données différentes sur chacun des électeurs américains, ce qui dépasse l’entendement. Vous jouez au golf, vous avez un chien, vous aimez la musique country, vous avez acheté une perceuse, tentez de trouver 3000 informations à votre propre sujet, juste pour le plaisir.

La normalisation du mensonge

La question qui choque, en plus de l’utilisation de données personnelles, est la normalisation du mensonge par les campagnes. L’exagération a toujours été la norme en politique. Le mensonge a toujours été présent dans les pourtours des campagnes, chez les partisans, dans les campagnes de rumeurs, dans les médias complaisants. Mais dans les messages émis par campagnes présidentielles officielles, l’utilisation du mensonge est un phénomène assez récent. On peut même en suivre la trace.

En 2004, un des arguments du candidat démocrate, John Kerry, était son état de service comme soldat américain pendant la guerre du Vietnam. Son opposant républicain, George W. Bush, n’avait pas participé à cette guerre alors qu’il aurait été en âge de le faire.

Une campagne de publicité télévisée, complètement mensongère, a prétendu démontrer que John Kerry mentait au sujet de sa participation à la guerre et n’avait pas mérité la médaille, la Bronze Star, qu’il avait obtenue.

La campagne fut suffisamment intense pour que les trois quarts des Américains affirment avoir vu ses publicités. Parmi les électeurs indécis, un sur quatre ont affirmé qu’il croyaient qu’il devait avoir un fond de vérité derrière ces accusations. Il n’y a aucun doute que cette stratégie a un impact sur le résultat du vote. À l’époque, le parti républicain a affirmé n’avoir rien à voir dans cette campagne officiellement indépendante, mais superbement financée par des gens proches de leur parti. Après l’élection cependant, le président Bush a félicité les auteurs de la campagne anti-Kerry.

La différence entre l’ère Bush et l’ère Trump est qu’il n’y a plus aucune inhibition dans l’utilisation politique du mensonge. Le nombre de faussetés proférées chaque semaine par le président normalise, en quelque sorte, l’existence de « faits alternatifs » et dévalorise le respect de la vérité.

Les progrès de la désinformation

C’est ainsi que, plus tôt cette année, le parti républicain n’a pas senti le besoin de se cacher derrière quelque paravent que ce soit pour inonder Facebook de publicités affirmant que le vice-président Joe Biden avait forcé l’Ukraine à virer son procureur pour protéger son fils, Hunter Biden, alors membre du conseil d’administration d’une compagnie ukrainienne. En fait, Biden, comme les représentants d’autres pays occidentaux, voulaient le départ du procureur parce qu’il était corrompu.

CNN a refusé de mettre la publicité en ondes, mais évidemment elle a beaucoup roulé sur Fox News et sur des postes locaux et a atteint au moins 25 millions de personnes sur Facebook et YouTube.

C’est cette publicité, notamment dénoncée par Elisabeth Warren, qui a suscité un débat sur le rôle que devrait avoir Facebook dans cette affaire. Devrait-il refuser de diffuser des publicités dont le contenu est faux ? Facebook refuse déjà de diffuser des contenus commerciaux trompeurs. Mais le maître de Facebook, Mark Zukerberg, a tranché: ce n’est pas à lui de faire la police de la vérité politique. Les organisations peuvent mentir sur sa plateforme. Que le débat départage le vrai du faux !

Nous sommes donc dans un univers où il est illégal de mentir dans une publicité pour un produit que l’on vend, mais autorisé à le faire dans le monde politique.

La désinformation fait des progrès fantastiques dans l’électorat républicain. Un sondage CBS a révélé que 91% des partisans du président Trump se tournent vers lui pour obtenir des informations crédibles sur la situation politique, alors que 11% seulement d’entre eux se fient sur les médias traditionnels.

L’issue de l’élection présidentielle va dépendre de deux variables. D’abord la capacité de chacun des partis de mobiliser son électorat et de l’étendre à de nouveaux électeurs. Ensuite sur leur capacité à attirer vers eux les électeurs modérés ou indécis.

Trump a déjà réussi à rendre une grande partie de son propre électorat imperméable aux informations ou aux arguments de ses adversaires ou des médias. Il a créé un univers parallèle.

Mais que faire avec les centristes qui, eux, ont toujours la mauvaise habitude d’écouter les médias traditionnels ? Il est (était?) possible de les convaincre avec des arguments comme la bonne tenue de l’économie, mais il est plus simple de les tromper.

On se souvient de la technique utilisée par des opérateurs pro-Steven Harper en Ontario, qui avisaient faussement indiqué à des électeurs d’autres partis que le lieu du bureau de vote avait changé, en espérant qu’ils se décourageraient.

Le respect du résultat en péril

La plus grande crainte est que l’utilisation de fausse information mette en péril la légitimité du résultat électoral.

En décembre dernier une élection devait désigner le nouveau gouverneur du Kentucky. Un utilisateur anonyme de Twitter détenant seulement 19 abonnés a affirmé le soir de l’élection qu’il venait personnellement de détruire des bulletins de vote républicains. Le réseau de relais pro-Trump a immédiatement rendu cette fausse information virale. Elle fut retweetée 3 800 fois, convaincant de nombreux électeurs que les démocrates avaient volé l’élection. Le candidat républicain s’est fondé sur ce tweet pour refuser d’accepter sa défaite le soir même, malgré les 5 000 voix de majorité de son rival. Il a du accepter sa défaite neuf jours plus tard.

Les enquêteurs n’ont jamais retrouvé l’auteur du tweet, qui ne semblait pas être situé dans l’État du Kentucky, et aucune preuve de destruction de bulletins n’a été découvert.

Cet incident récent est important car le président Trump affirme continuellement, sans preuve, que le système électoral est truqué et que des millions d’électeurs ont voté illégalement en 2016. Il avait d’ailleurs menacé de mettre en cause la légitimité de l’élection de 2016 s’il n’en était pas le vainqueur.

Les conditions sont maintenant réunies pour que la désinformation, organisée ou spontanée, nationale ou étrangère, fasse de l’élection américaine de 2020, non seulement la plus mensongère de l’histoire pendant son déroulement, mais également au moment de compter les votes.


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Une réflexion au sujet de « Bientôt sur les écrans US: la campagne la plus mensongère de l’histoire »

  1. Monsieur Lisé, vous prenez le temps de soutenir votre propos par des arguments qui me semblent crédibles. Je crois que ça fait un moment qu’un communicateur, une communicatrice m’ait accordé cette confiance en ma capacité de lire.

    Je vous en remercie.

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