Français : des renforts pour l’imprudence

Mais quelqu’un pourrait-il nous dire à partir de quel seuil il faudrait s’inquiéter ? Lorsqu’il n’y aura que 45 % de francophones dans l’île ? 40 % ? 33 % ?

L’actualité, jeudi 15 mai 2008

Comme vous, j’ai entendu et lu ce printemps la réaction de nos meilleurs analystes à des chiffres que personne ne conteste. Depuis 2006, les habitants de l’île de Montréal qui parlaient français avec leur mère lorsqu’ils étaient petits — langue maternelle — ne sont plus majoritaires. D’ici 10 ou 15 ans, ceux qui parleront français à la maison — langue d’usage — ne seront plus majoritaires.

Inquiétant ? Mais non, répond-on avec l’air affligé de ceux qui doivent patiemment démontrer des évidences. Puisqu’on a voulu recevoir plus d’immigrants des quatre coins « linguistiques » de la planète, nous dit-on, ils sont venus ; donc, il y a au total moins de francophones. Oui, oui, on a compris. Mais quelqu’un pourrait-il nous dire à partir de quel seuil il faudrait s’inquiéter ? Lorsqu’il n’y aura que 45 % de francophones dans l’île ? 40 % ? 33 % ?

Jean Chrétien expliquait un jour que le fait français se portait bien au Canada anglais, car s’il était vrai que les francophones étaient en voie d’assimilation, le nombre d’anglophones parlant le français comme langue seconde, lui, augmentait. On a bien ri. C’est pourtant la salade qu’on tente de nous vendre : les néo-Québécois de langues d’usage diverses parlent le français comme langue seconde, alors tout va bien.

Laissez-moi vous dévoiler un secret : 40 % des Sherbrookois savent parler l’anglais. Cela n’a aucune incidence sur les anglophones locaux, qui s’assimilent au français plus rapidement que les Acadiens ne s’anglicisent. Simple : la langue seconde n’a aucune force d’attraction. Dans la forêt linguistique, la langue seconde, ce sont les feuilles. Or, 93 % des Sherbrookois parlent français à la maison. L’usage, ce sont les racines. Voilà ce qui tient une langue debout.

À Montréal, le niveau de connaissance du français des anglos et des allophones augmente, c’est sûr. De plus, les enfants d’immigrants vont à l’école française. Le tour est joué ? Voire ! Jack Jedwab a calculé l’influence du lieu de résidence des immigrants hispanophones (pas chinois, hispanos !). Sa conclusion : « Plus de 9 Hispaniques sur 10 ayant cessé de parler espagnol à la maison dans la ville [anglophone] de Kirkland sont passés à l’anglais, alors qu’à Montréal-Nord [plus francophone] la grande majorité passaient au français. »

La tendance est lourde. La minorisation des francophones à Montréal est liée à notre taux de natalité plus faible que chez les allophones, à notre taux de mortalité plus élevé, à l’arrivée constante d’immigrants dont près de la moitié n’ont aucune connaissance du français et à la propension des francophones de l’île à déménager en banlieue.

Ce déclin a des conséquences politiques. Une revue des sondages révèle que lorsque 80 % des francophones sont favorables à une mesure (la prédominance du français dans l’affichage, par exemple), les allophones y sont moitié moins favorables. Chez les anglos, il faut diviser par quatre, six ou huit, selon les questions. Au total, à 40 % de francophones, il n’y aurait plus dans l’île de majorité favorable à plusieurs des acquis de la loi 101. On obtient donc des renforts pour l’imprudence.

Que faire ? Cesser la politique de l’autruche. Affirmer que le maintien dans l’île d’une majorité de personnes (de toutes origines) dont la langue d’usage est le français constitue un objectif national légitime. Favoriser massivement, au point d’entrée, les immigrants qui ont le français comme langue d’usage. Agir aussi sur nous. L’exode des francophones vers les banlieues est heureusement en baisse depuis 15 ans. Retenons les familles qui, à la naissance du premier ou du second enfant, regardent vers la couronne. Faisons en sorte que, pour elles, les droits de mutation immobilière soient remboursés en crédit d’impôts municipaux pendant les trois années suivantes — seulement dans l’île. Un effort supplémentaire doit être fait pour rendre l’île plus attrayante pour les familles, grâce à un fonds d’investissement global sur plusieurs années. Ces mesures seraient appliquées à tous les nouveaux parents de l’île, bien sûr. Mais l’effet bénéfique se ferait sentir surtout sur les francophones.

De même, la mesure la plus structurante, et qui aurait des répercussions économiques, écologiques, énergétiques et linguistiques positives, serait de pratiquer la vérité des prix en matière d’étalement urbain. Que l’acheteur du dernier bungalow au bout du dernier lotissement paie désormais le coût réel du branchement électrique et de l’accès au réseau de distribution d’eau, du transport scolaire et tutti quanti. Sa facture va exploser et rendre l’île (ainsi que toutes les villes-centres) nettement plus attrayante.

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par Jean-François Lisée

publié dans L’actualité du 15 mai 2008

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À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !