Is l’Unilingue anglais back ?

sherwin_tjia_1-150x150C’est la question qui a mis en émoi une partie de la communauté anglophone montréalaise cette semaine, du moins la minorité de cette minorité qui écoute l’émission matinale Daybreak, à la radio de la CBC. Car, voyez-vous, on y a interviewé mardi matin Sherwin Tjia, torontois d’origine habitant dans le Mile End montréalais depuis huit ans et qui avoue ne pas parler, et ne pas vouloir apprendre, le français.

Pourquoi ? C’est trop difficile et il a autre chose à faire avec son temps et son énergie. Il est effectivement très actif, ayant écrit plusieurs romans et organisant des événements dont un type dont l’existence m’avait échappé, des Strip Spelling Bees (concours d’épellation avec effeuillage).

Le chroniqueur politique de la Gazette, le très bilingue Don MacPherson, était furieux contre Daybreak pour avoir fait l’entrevue et laissé entendre qu’il s’agissait là d’une « tendance »: des Montréalais unilingues anglos, venus d’ailleurs, et assumant leur unilinguisme. On peut lire ici l’échange de gazouillis qui atteste de sa mauvaise humeur.

La question est bonne: épiphénomène ou tendance ? Je vous lancerai un défi à ce sujet en fin de billet.

Mais la journaliste Émilie Dubreuil, maintenant à l’émission Enquête, avait déclaré y voir une tendance dans un article publié en 2009 dans la revue Urbania (et repris ici). Elle écrit avoir découvert, dans le Mile End multi-ethnique où elle habite:

une nouvelle ethnie toute blanche : le Canadien anglais. Mais attention, pas n’importe quelle sorte : l’alter mondialiste/écolo/ conscientisé/ artiste/et curieux de tout…sauf de la société québécoise. Il y a quelques années déjà que j’étudie cette ethnie avec attention et je m’étonne encore de l’incontournable : «Sorry, I dont speak french» prononcés par des êtres aussi scolarisés qui disent avoir choisi de vivre à Montréal, P.Q. parce que la ville vibre distinctement de Toronto, Halifax, Calgary ou Vancouver.

Tentons d’imaginer les étincelles qui fusent lors q’une Émilie Dubreuil rencontre un Sherwin Tija lors d’un souper. Ou plutôt non. Mettons simplement en parallèle le récit que Dubreuil fait d’une de ces rencontres avec celui que Tjia en fait.

Une amie m’invite à une fête, chez Amy, une cinéaste torontoise qui vit à Montréal depuis sept ou huit années. Elle vient de réaliser un documentaire sur les femmes lesbiennes en Afrique noire. Devant ses amis, elle est fière de dire qu’elle a dû apprendre le swahili pour entrer en contact avec les gens du pays.

Impressionnée, je lui demande en français si l’apprentissage du swahili a été ardu, elle me répond : «Sorry?» avec l’air perplexe de celle à qui on adresse la parole dans une langue inconnue. Je lui repose la question en anglais avant de m’étonner : «You’ve been living here for seven years and dont speak french?!» complètement incrédule devant cette curiosité linguistique paradoxale. Elle me répond, sans saisir à quel point sa réponse est ironique : « French… It’s really hard for me!»

Débute alors une conversation animée. La plupart des convives vivent au Québec depuis plusieurs années et ne parlent pas un christ de mot de français ! Le fait que je veuille comprendre pourquoi, s’ils ne peuvent communiquer avec 85 % de la population, ils sont venus s’installer ici, les exaspère.

Rapidement, l’un d’entre eux s’énerve : «les francophones sont racistes, nous avons le droit de parler anglais ici etc.» Manifestement, ça le dérange d’être confronté à un manque de curiosité intellectuelle qu’il refuse d’admettre. Le type est musicien, a fait le tour du monde, mange de la bouffe indienne et, pourtant, l’ethnie et la langue Québécoise ne l’intéresse absolument pas.

Vous avez vu comment l’utilisation du sacre exprime remarquablement la montée de colère dans ce témoignage. Passons au récit que fait Tjia de ce type de situation dans une entrevue donnée ce mercredi au site OpenFile:

I’ve been to parties and met Francophones and they say, « You don’t speak French? How long have you been here? » They ask that question with an agenda. They aren’t really interested in how long I’ve been here. […] the agenda isn’t subtle – they want to be able to come to some kind of conclusion about you, and by extension, tell you how you should be.

In their mind, there’s some kind of Language Statute of Limitations. If I’ve been in Quebec longer than like, two years, and don’t know French – that’s too long. In their opinion, everyone in Quebec should be bilingual, or working towards it. At these parties, they say to me, « You should learn, » almost like a threat.

Lorsqu’il dit « a statute of limitations », cela signifie un délai fixe. Je parie que l’immense majorité de mes lecteurs francophones trouvent le délai indiqué excellent: deux ans.

Mais, puisque nous sommes à Montréal, rien n’est simple. Voici trois illustrations de notre complexité linguistico/politique:

1) Sur le site de Daybreak, les commentaires les plus populaires suivant l’entrevue sont d’anglophones qui l’incitent à apprendre le français. On trouve même un immigrant qui affirme trouver de plus en plus de ces unilingues et s’en plaint.

2) Dans son entrevue à OpenFile, Tjia affirme qu’il est plutôt favorable à l’indépendance du Québec.

3) Dans son excellent texte d’Urbania, Émilie Dubreuil raconte la réaction outrée des… francophones qui l’accusent d’être « pas fine » avec les unilingues. Comme dans cette anecdote:

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dans un café, rue St Viateur, un type me drague. Il me déclare, en anglais, que j’ai des yeux magnifiques et qu’il aimerait beaucoup m’inviter à souper. Le gars vient d’Halifax, vit à Montréal depuis cinq ans et suit actuellement des cours de chinois… But guess what? Il ne parle pas français! «French is a very difficult», me dit-il.

Je lui renvoie alors que le jour où il sera capable de me demander mon numéro en français, je considèrerai son invitation. Il me répond dégoûté que je ne suis qu’une hystérique : «I guess you are P.M.S right now…» se lève et part. Mon amie Nadia, francophone, demeure interdite devant mon intransigeance et me sermonne : «Voyons t’es ben pas fine ! »

Émilie promet de continuer le combat. Il nous en faut un million comme elle.

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Lors de la publication de ce billet, j’ai demandé aux internautes de raconter des cas où ils ont été, personnellement, confrontés à un unilinguisme assumé de Montréalais venus d’anglophonie depuis plusieurs années et déterminés à le rester.

Plus de 100 ont répondu et j’ai choisi la crème des témoignages dans:

Les unilingues existent, les internautes les ont rencontrés !

Bonne lecture, ou bon ajout d’anecdotes…

Ce contenu a été publié dans Anglo-Québécois, Langue par Jean-François Lisée. Mettez-le en favori avec son permalien.

À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !