Le triomphe posthume des créditistes

On en riait, comme ici. Mais on l’a fait.

On trouvait sa maison et sa ferme en haut de la côte croche, sur le chemin de terre menant aux chalets. Son visage avait été sculpté par des décennies de rayons de soleil. Ses mains témoignaient d’innombrables racines arrachées à un sol têtu. Il semblait perpétuellement chiquer une protubérance fixée sur la paroi intérieure de sa joue. Monsieur Cloutier était sans âge : 55 ? 84 ? Peut-être 103.

M’arrêtant un jour à vélo, je le trouvai dans son atelier. Il avait peu de conversation, mais je lui demandai, à tout hasard, s’il avait fait son choix pour une élection prochaine. « Créditiste », dit-il avec fermeté. Pourquoi ? « Parce que avec les créditistes, la banque du gouvernement va donner de l’argent aux petites gens. » Pensant faire le malin, je l’interrogeai sur la provenance de ce pactole. Il daigna m’en instruire. « L’argent, c’est du papier. Le papier, c’est du bois. Pis du bois, dit-il en montrant de sa main la forêt qui bordait son champ et s’étendait à perte de vue, on n’a ! »

Il avait intégré un aspect central de la théorie du Crédit social : il était possible pour une banque centrale de produire beaucoup plus d’argent qu’elle affirmait pouvoir en faire. L’économiste britannique Clifford Hugh Douglas avait inventé le concept, affirmant qu’on éviterait les récessions en distribuant aux citoyens un « dividende social » pour équilibrer l’offre et la demande. Il s’agissait d’empêcher que s’installe, au moment d’un ralentissement économique, un cercle vicieux de baisse de la consommation et de la production. Ce dividende proviendrait de la création, par la banque centrale, de monnaie supplémentaire, jusqu’à concurrence de la valeur de la production nationale.

Reprise au Canada par les partis créditistes très populaires dans les campagnes, la théorie était ridiculisée par des économistes, dont John M. Keynes, et par les partis traditionnels, arguant que l’utilisation inconsidérée de la planche à billets ne pouvait provoquer qu’une inflation galopante. Chacun avait encore en tête les images de paysans allemands qui, dans l’entre-deux-guerres, devaient transporter dans une brouette la somme de marks allemands nécessaires pour acheter un pain.

Pour les urbains, la théorie créditiste paraissait trop belle pour être vraie et, malgré des succès surprises dans les années 1960, notamment au Québec, les partis créditistes allaient connaître une mort lente, au début des années 1980.

Dommage, car s’ils avaient survécu à la crise économique de 2008, ils auraient pu constater qu’au moins une partie de leur théorie deviendrait réalité. Avec la crise des prêts à haut risque (subprimes) et la faillite de Lehman Brothers, l’édifice financier américain allait s’écraser sous le poids des risques incalculables pris depuis sa déréglementation par des gouvernements ayant servi de lèche-bottes au lobby financier.

Devant le risque immédiat d’une destruction massive de valeur boursière, la Fed — la banque centrale américaine — décida de créer de l’argent, ex nihilo, pour le rendre disponible à coût nul. Cela n’avait jamais été fait, et fut rarement envisagé (sauf par les créditistes). Les sommes ainsi créées ont atteint, en 2008, 1000 milliards de dollars, pour croître progressivement jusqu’à plus de 7000 milliards de dollars américains cette année, sans compter les efforts des banques européenne et japonaise (et les quelques milliards pompés ici par la Banque du Canada).

Sans cette création monétaire, l’économie mondiale se serait écrasée bien davantage qu’elle ne l’a fait — 300 millions de personnes jetées dans la pauvreté, selon l’ONU. Mais les banques centrales n’ont été créditistes qu’à moitié, et c’est dommage. Les sommes ont été prêtées aux banques, à coût nul, dans l’espoir qu’elles les reprêtent aux entreprises et aux individus à des coûts réduits. Mais les banques savent faire des calculs. Il était plus rentable de prendre cet argent gratuit, d’acheter des bons du Trésor américain qui, eux, offraient un intérêt, et d’empocher la différence. Et s’octroyant des bonis au passage, la technique est devenue une pompe à inégalités de revenus.

Plusieurs ont proposé de changer les destinataires de ces milliards. Milton Friedman avait, en 1969, évoqué la possibilité de charger des hélicoptères de liasses de billets qu’on lancerait sur les villes, d’où l’expression « argent d’hélicoptères ». Évidemment, l’État sait comment poster des chèques à ses citoyens s’il le souhaite. Plusieurs, dont un ex-directeur de la Fed, Ben Bernanke, et le chroniqueur vedette du
Financial Times, Martin Wolf, ont réclamé qu’on cesse d’engraisser les banques et leurs dirigeants — coupables d’avoir entraîné le monde dans la crise — pour rendre ces milliards aux consommateurs, qui ne seraient nullement tentés, eux, d’acheter des bons du Trésor, mais paieraient leurs prêts
hypothécaires et consommeraient des biens.

Personne n’a voulu « créditer » Douglas et les créditistes pour cette excellente idée. Aucun gouvernement ne l’a mise en oeuvre, ce que les banquiers privés ont beaucoup apprécié. Personne, bien sûr, ne s’est excusé d’avoir déclaré complètement stupide l’idée que les banques centrales pourraient créer autant de liquidités sans provoquer une inflation spectaculaire. (On peut penser que cette politique a créé des conditions propices à la poussée inflationniste actuelle, mais elle n’en a pas été le déclencheur.)

Je repense à une assemblée créditiste à laquelle j’avais assisté, dans le demi-sous-sol mal éclairé du collège La Salle, à Thetford, pour les élections de 1973. J’étais épaté par la verve des orateurs. Un d’eux annonçait un succès si important pour son parti qu’il nous a fait cette prédiction : « Le fléau créditiste s’étendra bientôt sur toute la province ! » Je ne sais si c’est flot ou fléau, mais à compter de 2008 jusqu’à aujourd’hui, une conviction créditiste hier raillée est devenue dogme financier et s’est étendue sur toute la planète.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Ce contenu a été publié dans Économie, Politique québécoise par Jean-François Lisée. Mettez-le en favori avec son permalien.

À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !

3 avis sur « Le triomphe posthume des créditistes »

  1. Tres bon résumé de l’histoire , c’est toujours pareil … l’imprimante fonctionne à plein régime… quand je paye en argent liquide… justement , je me demande si l’encre est sèche?

  2. Est-ce que le TGF n’aura pas le même effet que l’ouverture de la voie maritime en favorisant le déplacement des affaires et des gens d’affaires vers Toronto puisqu’il sera plus facile d’habiter Toronto et passer rapidement donner quelques taloches ici avant de retourner immédiatement dans la métropole canadienne profiter de la proximité avec le riche angloécosystème.

  3. Excellent texte, comme toujours ! À l’époque, mon père et moi, écoutions Réal Caouette chaque samedi, 15 min. avec son tableau noir et il terminait toujours par :  » Écrivez moi, Réal Caouette, Parlement d’Ottawa, pas de timbre » !

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