Les wokes dans l’espace

À l’écran, la science-fiction a souvent permis de repousser les limites de ce qui était socialement accepté. Puisque l’intrigue se déroule dans le futur et dans des espaces lointains, pourquoi ne pas y afficher des comportements jusqu’alors proscrits sur Terre ?

C’est ainsi que, dès 1966, la première série Star Trek comptait une femme noire (Uhura, jouée par Nichelle Nichols) parmi un équipage multiracial et, plus encore, multiespèces. Le capitaine James T. Kirk (le Montréalais d’origine William Shatner) brisait régulièrement le tabou de la mixité en succombant aux charmes de femmes venues d’ailleurs, en particulier une espèce d’amazones séduisantes à la peau verte, qui transformaient les hommes en autant d’esclaves comblés.

Il était normal que, de décennie en décennie, l’offre audiovisuelle de science-fiction s’adapte aux mœurs changeantes des Terriens, ou tente de pousser plus loin l’acceptabilité. La deuxième itération de la formule est apparue en 1987 avec Star Trek. La nouvelle génération. Avec le recul, la frontière de la diversité alors franchie semble puérile. Mais l’audace résidait dans le choix d’un non-Américain comme capitaine du vaisseau : Jean-Luc Picard, un Français qui a un vignoble en Bourgogne.

Ce choix était étonnant, car on trouve encore aujourd’hui aux États-Unis un courant antifrançais très fort, surtout sur les questions militaires, les Américains estimant avoir dû aller sauver la France des troupes allemandes lors des deux conflits mondiaux. https://c7fd90f6aca47a069ef111bfcb189383.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Par exemple, lors du refus du pays de participer à l’invasion de l’Irak, le secrétaire à la Défense des États-Unis, Donald Rumsfeld, avait déclaré, cinglant : « Aller à la guerre sans la France, c’est comme chasser l’orignal sans accordéon. » Le choix d’un capitaine de vaisseau spatial venu de France était donc contre-intuitif. Pour amortir le choc, peut-être, les producteurs ont décidé de le faire jouer par un acteur shakespearien britannique, Patrick Stewart.

Un Français, une femme, un Noir

C’était en 1995 le tour d’une femme d’assumer la position de capitaine, dans Voyager. Son second était un acteur latino représentant l’équivalent spatial des Premières Nations, tatouage facial à la clé. Un Noir assuma ensuite le premier rôle dans Deep Space Nine, en 1999.

Après un long hiatus, la série télé en cours depuis 2017, Discovery, est de loin la plus avant-gardiste. L’héroïne est une femme noire (Sonequa Chaunté Martin-Green, excellente), au service, dans les premières saisons, d’une capitaine asiatique (Michele Yeoh, idem). L’ingénieur-chef et le médecin de bord, qui sont toujours des personnages essentiels dans l’univers Trek, forment ici un couple gai. Deux personnages transgenres (dont un Asiatique) sont apparus dans les deux dernières saisons.

La composante féminine domine dans la série — le chef de la Fédération des planètes est plutôt une cheffe — et dans l’écriture. Les personnages partagent constamment leurs états d’âme et discutent de problèmes irrésolus de leur enfance, même au milieu d’une mission où chaque minute compte face à l’annihilation imminente de la planète Terre. Jusqu’à l’ordinateur, Zora, à la voix féminine, qui a droit à une séance de thérapie de la part du psy en chef, campé par le cinéaste canadien David Cronenberg (la série est tournée à Toronto).

Le contenu woke ne semble pas rebuter les critiques adeptes du genre, qui, sur l’agrégateur Rotten Tomatoes, accordent à la série des notes de 81 % à 92 %, ce qui est extrêmement élevé. J’estime pour ma part que les trames narratives de Discovery sont les plus fortes en science-fiction télé en ce moment. (J’utilise ici le mot woke de façon positive, comme synonyme de progressiste.)

Vous me direz : ça manque de lesbiennes ! En effet, mais on les trouve dans l’autre série Trek courante, intitulée Picard, et c’est tout un choc. Les Trekkies avaient un souvenir vif du personnage de Seven, introduit antérieurement et joué avec aplomb par Jeri Ryan. Seven combinait la froideur robotique héritée de son passage dans l’espèce assimilationniste des Borgs et la sensualité incarnée par sa beauté et des formes voluptueuses mises en valeur par un uniforme moulant.

Voilà qu’on la retrouve amourachée d’une autre membre d’équipage, ce qui provoque dans l’auditoire masculin des Trek une brusque reformulation de l’univers de leurs fantasmes.

Star Wars, DC et Marvel

L’univers de Star Wars a encore des croûtes à manger avant d’égaler le wokisme ambiant des Trek.

Il a opéré sa révolution féministe dans la dernière trilogie de la saga. La protagoniste est une femme, Rey (Daisy Ridley), et la résistance est dirigée par la princesse Leia (Carrie Fisher). La productrice Kathleen Kennedy a poussé le bouchon très loin dans l’épisode Les derniers Jedi, dont le thème central opposait la sagesse féminine à la dangereuse impétuosité masculine. Deux personnages masculins de la résistance, jugeant médiocre le plan de sauvetage de Leia et de la vice-amirale Holdo (Laura Dern), mettent en œuvre leur propre stratégie, qui, elle, met vraiment les troupes en danger. Le ton « maternaliste » de Leia et Holdo envers ces pauvres mâles est à couper au couteau et ne passerait jamais la rampe si les genres étaient renversés.

La masse de testostérone inhérente aux deux autres univers de science-fiction populaires, DC et Marvel, rend le virage woke extrêmement ardu. Chez DC, la revanche fut incarnée en 2017 par le succès de Wonder Woman (Gal Gadot), icône féministe, avec un box-office plus important que plusieurs des superhéros masculins, dont Superman et Aquaman. (Le nouveau Batman vient de lui ravir sa première place, cependant, et le second Wonder Woman était décevant.)

Chez Marvel, l’effort pour faire surgir des figures féminines fortes fut tardif, mais visible. La trame de Captain Marvel illustre clairement la révolte de l’héroïne (Brie Larson) contre l’homme contrôlant (Jude Law). L’époustouflant Black Widow met en vedette un trio de femmes mémorables (Scarlett Johansson, Rachel Weisz, Florence Pugh) et, de toute évidence, indestructibles œuvrant à libérer de l’emprise d’un oligarque russe tout un bataillon féminin chimiquement subjugué. Plus que les scènes d’action imaginatives, le film étonne par la qualité de ses interactions personnelles et de ses dialogues.

On ne trouvait pas chez Marvel (du moins à l’écran) des non-hétéros, à moins qu’on admette comme couple mixte la relation de Wanda (Elizabeth Olsen) avec son mari, incarnation d’une intelligence artificielle. (Elle a eu sa propre série télé, WandaVision, très originale. À voir.) On pourrait aussi mettre dans le camp des fluides l’attraction du demi-dieu Loki pour sa propre incarnation féminine dans l’excellente série portant son nom ! Un couple gai (et noir) a finalement fait son apparition en 2020 dans Les éternels (pas le meilleur film de la série).

La frontière de la diversité a aussi été franchie avec l’intégration en 2020 d’un héros asiatique (Shang-Chi et la légende des dix anneaux, pas génial, mais pas mauvais). L’Inde est enfin représentée dans Les éternels. En juin prochain, Miss Marvel, adolescente du New Jersey dont la famille est d’origine indienne, sera, au surplus, une musulmane pratiquante dans sa propre série télé. Ce qui nous fait nous interroger a posteriori sur la pratique religieuse des autres superhéros.

Chez DC Comics, on a souvent vu Batman à l’église chrétienne pour enterrer ses parents, Clark Kent et Lois Lane ont dû se marier également à l’église ; des divinités païennes abondent dans le monde des dieux et des demi-dieux chez Marvel, mais c’est à mon souvenir la première fois qu’on voit un superhéros pratiquant.

Bref, la culture populaire est un important lieu de validation et de renforcement des comportements sociaux. La science-fiction offre aux auteurs et aux producteurs une marge de manœuvre supplémentaire, une excuse pratique pour repousser les limites de ce qui est convenu et y intégrer de la nouveauté. Force est de constater que les univers audiovisuels de science-fiction Star Wars, DC et Marvel ont peu ou pas contribué — ou alors très tardivement — à élargir les horizons raciaux et de genre de leurs énormes auditoires. Star Trek fut et demeure à l’avant-garde, et va encore aujourd’hui là où personne n’est allé auparavant.

On trouve les Star Trek courants sur Crave, les Marvel et les Star Wars sur Disney+.


(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

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