Ni vu, ni Kony 2012

Êtes-vous l’une des 56 millions de personnes à avoir vu la vidéo, terriblement efficace, appelant à une mobilisation citoyenne massive pour arrêter Joseph Kony, le leader de la Lord’s Resistance Army, responsable du kidnapping de dizaines de milliers d’enfants soldats en Ouganda et dans les environs depuis 25 ans ?

C’est un petit bijou d’instrument de mobilisation. (Vous pouvez le voir à la fin du billet.) Le ton, le montage, l’utilisation des enfants — blancs et noirs — le rythme, les étapes à franchir, tout y est. (En fait, je me serais passé de la référence à Hitler, entre autres.)

Mais voici la question: est-ce efficace ? Et la deuxième, qu’est-ce que j’en sais, moi qui suis concentré sur la politique québécoise ?

kony-31

 

 

 

Joseph Kony et quelques-unes de ses victimes

Eh bien vous allez sourire, il se trouve que ma tendre et compétente conjointe, Sandrine Perrot, fait partie de la poignée de spécialistes mondiaux sur la question. Chercheure à SciencesPo Paris, elle a interviewé des dizaines d’ex-lieutenants de Kony, visité ses victimes, discuté avec les forces qui lui résistent, écrit moultes analyses fines sur la question. Et elle est même occasionnellement consultée par le Département d’État américain et par le gouvernement français sur le sujet.

Je retiens de nos conversations qu’il y a fort à douter que Kony soit arrêté en 2012, peu importe le nombre de millions de courriels et de gazouillis envoyés par toutes les bonnes volontés du monde, Angelina Jolie compris. Et je m’inquiète de la déception qui pourrait s’abattre sur les jeunes mobilisés dans l’opération lorsque, le premier janvier 2013, Kony continuera à rire dans sa moustache.

Pourquoi ? Parce que ce n’est pas la première fois qu’une opération militaire est organisée, par l’armée ougandaise et avec l’appui de l’armée américaine, pour arrêter Kony et ses troupes. Non seulement les tentatives précédentes ont échoué, mais alors même que l’administration Obama a envoyé, en octobre dernier, 100 conseillers militaires pour mener à bien cette opération, l’armée ougandaise, elle, a démobilisé la moitié des 4 000 soldats qu’elle avait précédemment engagé dans cet effort. (La lettre envoyée par les organisateurs de Kony 2012 à Obama ce 7 mars est d’ailleurs plus lucide que la vidéo à ce sujet.)

Il est coriace et mobile, ce Kony. Il se déplace de la zone nord de l’Ouganda, sa base historique, vers le Sud-Soudan et maintenant vers le nord-est de la République démocratique du Congo et le Centrafrique. Avec les années, il est devenu complètement autonome, endurci, aguerri, capable de se réinventer et de se régénérer dans ces immenses zones de non-droit, où les structures étatiques sont pour l’essentiel inexistantes.

Comment déjoue-t-il la quincaillerie électronique américaine ? Depuis la dernière tentative de capture, Kony a jeté ses radios et ses téléphones satellitaires. Il est revenu à l’encre, au papier et aux coursiers pour communiquer avec ses troupes.

Surtout, il profite d’un camouflage qu’aucun Taliban ou milicien irakien ne détenait pour se protéger des drones et de l’œil perçant des satellites américains: la canopée. La couverture feuillue de la jungle lui sert de parapluie et rend très difficile les missions d’observation.

Les Américains ont déjà affronté ce problème: avec les soldats Vietcongs dans les années 1970. D’où leur utilisation massive de défoliant (dont le fameux « agent orange ») sur la jungle vietnamienne. Mais — cela ne vous a pas échappé — les Vietcongs ont gagné.

Kony a une autre arme, surnaturelle celle-là. Ses soldats le croient doués de pouvoirs spéciaux, qui lui permettent de voir et de savoir, à distance, ce qu’ils disent de lui, et à qui. Ce qui tend à faire taire les défecteurs (surtout ceux d’origine ougandaise), du moins assez longtemps pour que leur information ne soit plus utile à sa traque.

Bref, arrêter Kony serait une bonne chose. Il est le premier des crapules mises en accusation par la Cour Pénale Internationale (ce qui, paradoxalement, rend toute tentative de négocier avec lui futile). Sa responsabilité dans les millions de morts que compte la région RDC/Sud-Soudan/Ouganda au cours du dernier quart de siècle est cependant minime. Cela ne l’excuse pas, mais permet de mettre en contexte une dynamique de violence assez répandue dans la région.

Kony sera-t-il arrêté en 2012 ? L’immense opération de relations publiques lancée ces derniers jours augmentera la pression sur le gouvernement américain pour qu’il investisse davantage de moyens dans sa capture.

Mais si on avait lancé, après le 11 septembre 2001, un mouvement Ossama 2002, cela aurait-il changé quelque chose ?

Le fait est que Kony est plus difficile à appréhender que Bin Laden. Grâce au mouvement de mobilisation, il restera dans le radar politique américain en 2012 et peut-être en 2013.  Si Kony est aussi résistant dans les 24 prochains mois qu’il le fut au cours des derniers 25 ans, peut-être mourra-t-il, de vieillesse, à l’ombre de la canopée.

Pour un point de vue critique de la vidéo, lire ici. Pour un sommaire des critiques de la campagne Kony 2012, voir ici.

Ce contenu a été publié dans Afrique par Jean-François Lisée, et étiqueté avec . Mettez-le en favori avec son permalien.

À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !