Sugar Sammy et moi, entre sucre et vinaigre

J’ai une relation compliquée avec Sugar Sammy. D’abord, je le trouve extrêmement drôle. C’est un plaisir coupable, car l’essentiel de son humour utilise le ressort du mépris, et du mépris ethnique. Mais il le fait avec un tel talent, et contre un si grand nombre d’ethnies, dont la sienne, que le rire qu’il provoque est au moins égal à sa méchanceté. C’est mon outil de mesure: plus on est méchant en humour, plus il faut être drôle.

Sa série avec Simon-Olivier Fecteau, Ces gars-là, était savoureuse. Fecteau écrivait les textes, bien sûr, mais il testait ainsi l’élastique de Sammy, dont on sait qu’il est un ancien militant du Parti libéral du Canada. Il a déjà déclaré que son humour était sa façon de prolonger, sur scène, son engagement politique fédéraliste. C’est son droit.

Deux épisodes très politiques de Ces gars-là sont dignes de mention. Dans un cas, Sammy était confronté à une amende de l’OQLF. Le fonctionnaire fictif de l’office lui disait qu’il pourrait passer l’éponge si Sammy allait personnellement inspecter un commerce anglophone qui semblait délinquant. Lorsque Sammy y va, à contrecœur, il découvre que ces anglos sont non seulement anti-francophones, mais aussi anti-indiens et anti-pakistanais. Choqué, Sammy remplit avec enthousiasme tous les formulaires de dénonciation. Là, Sammy illustre que lorsqu’on est la cible de la discrimination, il est normal de vouloir sévir, y compris en matière linguistique.

L’autre est une allégorie sur « l’argent et des votes ethniques ». La majorité francophone dans un édifice à logements est sur le point de voter une résolution qui déplait à Sammy. Pour fausser le vote, il paie des non-francophones pour venir occuper illégalement un appartement, ce qui fait basculer la majorité, de justesse, en faveur du NON. Sammy participe là à une dénonciation transparente de la tricherie référendaire fédérale de 1995.

Évidemment, dans ces cas, il ne fait que livrer le scénario de Fecteau. Mais ayant été volontaire pour illustrer à l’écran le contraire de ce qu’il prêche sur scène, on est en droit de se poser la question qui tue: le mépris ethnique qui ponctue ses monologues est-il sincère ou feint ? Dans une entrevue donnée en France, à un interviewer qui lui reprochait ce trait, il a répondu qu’il le faisait avec « bienveillance » et que cela paraissait dans « le ton » qu’il utilisait. Ce n’était pas totalement convainquant.

(Le texte continue après la pub.)

Cliquez pour commander. Versions numériques et AudioLivres disponibles.

Il ne fait aucun doute que Sugar Sammy est attaché au Québec et à Montréal. « J’ai eu de la chance, je suis né au bon endroit et au bon moment » dit-il, répétant que sa maison est ici. Je me souviens qu’il était étonné et ravi d’avoir reçu l’Olivier de l’année en 2013 (résultat du vote du public). Alors ministre, je l’avais félicité. Il s’en disait aussi étonné et ravi.

Lorsqu’on extrait la dérision et l’humour méchant, que reste-t-il ? La conclusion d’un de ses monologues est transparente. Il parle des statistiques qui segmentent les Québec entre « francophones », « anglophones » et « autres ».

« Je rêve du moment, dit-il, où on sera tous « autres »!. »

On peut y voir du multiculturalisme extrême, une volonté que tout ce qui reste soit la mosaïque culturelle remplaçant, au final, une société francophone et une minorité anglophone. Où on peut y voir aussi un appel à un métissage intégral dans un grand Québec multilingue.

En entrevue au Devoir, il a un jour dit: « Le Québec, en étant au confluent de plusieurs influences culturelles, de plusieurs langues, a quelque chose d’unique, et si on s’en sert bien, on va pouvoir facilement se placer en tête de parade.»

Ce qui est certain est que Sugar Sammy est un enfant de la loi 101. Sans René Lévesque et Camille Laurin, sa carrière serait anglophone et son talent pour la provocation ne ferait pas partie de l’univers culturel québécois. (Il promet pour bientôt un nouveau spectacle pour le Québec francophone encore plus décapant. « Je mets le feu et je me lance vers les sorties » explique-t-il.) C’est quand même une victoire des indépendantistes d’avoir fait en sorte qu’on puisse se faire insulter aussi durement et aussi brillamment dans notre propre langue par un fils d’immigrant anglophone.

Il m’arrive de croiser le fer avec lui sur twitter, ce que nous avons fait cette semaine, autour de la controverse portant sur la Une du Journal de Montréal. Pour ceux qui n’ont pas accès au réseau des gazouilleurs, voici l’échange:


Plus sérieusement, j’ai donné mon avis à Sophie Durocher au sujet de la polémique suscitée par la Une du Journal. On peut l’écouter ici. Avertissement: je n’ai pas de solution à offrir.

Cliquez pour écouter ma chronique.


Cliquer pour vous renseigner ou vous abonner.
Ce contenu a été publié dans Humour, Multiculturalisme par Jean-François Lisée, et étiqueté avec , . Mettez-le en favori avec son permalien.

À propos de Jean-François Lisée

Il avait 14 ans, dans sa ville natale de Thetford Mines, quand Jean-François Lisée est devenu membre du Parti québécois, puis qu’il est devenu – écoutez-bien – adjoint à l’attaché de presse de l’exécutif du PQ du comté de Frontenac ! Son père était entrepreneur et il possédait une voiture Buick. Le détail est important car cela lui a valu de conduire les conférenciers fédéralistes à Thetford et dans la région lors du référendum de 1980. S’il mettait la radio locale dans la voiture, ses passagers pouvaient entendre la mère de Jean-François faire des publicités pour « les femmes de Thetford Mines pour le Oui » ! Il y avait une bonne ambiance dans la famille. Thetford mines est aussi un haut lieu du syndicalisme et, à cause de l’amiante, des luttes pour la santé des travailleurs. Ce que Jean-François a pu constater lorsque, un été, sa tâche était de balayer de la poussière d’amiante dans l’usine. La passion de Jean-François pour l’indépendance du Québec et pour la justice sociale ont pris racine là, dans son adolescence thetfordoise. Elle s’est déployée ensuite dans son travail de journalisme, puis de conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, de ministre de la métropole et dans ses écrits pour une gauche efficace et contre une droite qu’il veut mettre KO. Élu député de Rosemont en 2012, il s'est battu pour les dossiers de l’Est de Montréal en transport, en santé, en habitation. Dans son rôle de critique de l’opposition, il a donné une voix aux Québécois les plus vulnérables, aux handicapés, aux itinérants, il a défendu les fugueuses, les familles d’accueil, tout le réseau communautaire. Il fut chef du Parti Québécois de l'automne 2016 à l'automne 2018. Il est à nouveau citoyen engagé, favorable à l'indépendance, à l'écologie, au français, à l'égalité des chances et à la bonne humeur !

2 avis sur « Sugar Sammy et moi, entre sucre et vinaigre »

  1. Le bruit de la claque de sa réponse à vous, M. Lisée, a été entendu jusqu’à New Delhi.

  2. Je l’avais appelé Samuel Sucré en souriant à la sortie de son premier spectacle. Il n’avait pas ri du tout. Je crois qu’il s’affine en vieillissant.

Les commentaires sont fermés.