L’humanisme: ingrédient clé de la promotion de l’identité

C’était une journée chargée, ce jeudi, sur la question de l’identité. D’abord une déclaration de mon collègue Pierre Karl sur la Charte des valeurs a provoqué chez les journalistes une soif nouvelle. Ils voulaient savoir comment les autres candidats à la chefferie aborderaient cette question, s’ils devenaient chef. N’étant pas un abonné à la langue de bois, j’ai répondu franchement.

Le même jour, la Société Saint-Jean-Baptiste présentait un mémoire sur la présence de l’anglais dans notre système de santé. Mon désaccord avec l’approche de la SSJB sur ce point étant total, j’ai exprimé vigoureusement mon point de vue.

Il y a, dans mes prises de position, un fil conducteur: l’humanisme. Oui, il faut réparer le passé et le présent. Oui, il faut changer l’avenir.

Mais dans tous les changements qui impliquent la vie des gens — et l’identité est au cœur de la vie des gens — la manière est aussi importante que le principe.

Promouvoir l’identité et les valeurs québécoise, dans un pays qui tente de les gommer et sur un continent où elles trouvent peu d’écho — est au cœur de notre combat national. Mais j’estime que nous avons, avec le gouvernement Marois, testé les limites d’une attitude identitaire qui fut, certes, attractive pour beaucoup, mais repoussante pour une portion significative de nos concitoyens, y compris francophones.

Macluhan fut le premier à nous dire que le medium est le message. Si nous souhaitons défendre correctement notre identité et nos valeurs — et il le faut — nous n’y arriverons avec succès que si notre action est empreinte de respect de l’autre, d’écoute, de patience et d’humanisme.

Changer l’avenir en respectant le présent

René Lévesque, Camille Laurin et Guy Rocher nous ont montré la voie, en 1977, en introduisant la plus grande réforme identitaire de notre histoire: la Charte de la langue française. Cette loi, c’est évident, a changé l’avenir.

Mais ils l’ont fait en respectant le présent. Sur la question centrale du droit des Québécois à choisir l’école publique anglophone ou francophone, ils ont reconnu le droit acquis de tous les Québécois ayant déjà fait le choix de l’école anglophone de continuer à le faire, puis de le transmettre à leurs enfants pour des siècles et les siècles. Des droits acquis, transmissibles. Personne n’a été dépouillé.

Mais à compter du jour de la sanction de la loi, en 1977, personne d’autre ne pouvait y avoir accès, qu’il s’agisse de Québécois actuels ou de Québécois d’adoption arrivés après l’application de la loi 101. Avec quel résultat ? Auparavant, 85% des Québécois d’adoption choisissaient l’école anglaise. La situation s’est complètement inversée depuis.

Le respect des droits acquis, c’est le principe que Guy Rocher défendait encore au sujet de l’interdiction des signes religieux prévus dans le projet de Charte du gouvernement Marois. Acceptation pour les employés actuels de l’État. Interdiction pour les futurs employés. C’est la position que je défendais au sein du gouvernement, avec véhémence, comme je le décris dans mon récent livre.

J’y consacre également tout un chapitre à expliquer que ma collègue de l’immigration Diane de Courcy et moi avions proposé une série de mesures favorables à la réussite de l’intégration des Québécois d’adoption, ce qui aurait permis, si on les avait appliquées, de démontrer qu’à notre côté salé (les règles du vivre-ensemble proposées dans la Charte) nous avions un côté sucré (notre action concrète pour le succès du vivre-ensemble).

Notre attitude aurait ainsi été équilibrée. Nous aurions été nettement moins vulnérables aux accusations de xénophobie. Avec la Charte, c’est la manière qui nous a nuit. Pas le principe.

La Charte, et maintenant ?

Si j’étais chef du Parti québécois, la laïcité ferait évidemment partie des réformes à proposer. Mais il faut avoir l’humilité de prendre la mesure des cicatrices laissées derrière nous par le débat sur la Charte et spécifiquement par notre proposition d’agir rapidement et sans le moindre doigté pour interdire le port des signes religieux dans le secteur public et parapublic.

Voici ce que j’ai dit aux journalistes ce jeudi:

«On a raté cette possibilité de faire un grand pas sur la présence des signes religieux, je ne pense pas qu’on devrait revenir avec ça dans l’avenir prévisible, parce qu’on a tellement braqué des gens, on a tellement divisé des gens, on a tellement mécontenté des communautés culturelles, on a tellement éloigné des jeunes que de revenir avec ça dans l’avenir prévisible, ce serait contre-productif.»

L’objectif était louable: faire de l’État québécois un espace neutre pour toute les convictions – politiques, sociales, religieuses. Il l’est toujours.

Mais c’est faire preuve d’humanisme que de reconnaître que beaucoup de citoyens québécois sont sortis meurtris de ce débat et que la dernière chose à faire est de les y replonger.

D’autant qu’il nous faut déployer un effort sincère et multiforme pour rebâtir des ponts avec les membres de la diversité québécoise, avec les jeunes québécois qui nous ont tourné le dos à cause de la Charte, avec beaucoup d’intellectuels souverainistes, aussi, qui nous ont faussé compagnie.

Je compte m’y employer avec énergie, avec ma formidable équipe de campagne, et à la tête du parti si les membres me choisissent.

Cela signifie-t-il qu’il faille écarter de notre discours, de notre programme, puis de notre action gouvernementale toute mesure portant sur les accommodements religieux ? Évidemment non.

En quelques mots, sur la laïcité, je propose de:

– Baliser clairement les accommodements religieux;

– Établir la primauté de l’égalité hommes-femmes face à toute demande d’accommodement;

– Interdire le visage couvert dans toutes les interactions avec l’État (y compris le vote);

– Interdire des signes religieux chez les agents coercitifs de l’État (Juges, policiers, gardiens de prison);

– Inciter (mais seulement inciter) les employés de l’État à n’afficher pendant leur travail aucun signe convictionnel (politique, social ou religieux);

– Baliser strictement les écoles non subventionnées à vocation religieuse (répudier l’entente récente d’Yves Bolduc permettant l’enseignement religieux le jour et l’enseignement général le soir) et éteindre graduellement, sur une période de 15 ans, le financement public d’écoles à vocation religieuse ;

– Tenir un vote libre sur le déplacement du Crucifix de l’Assemblée nationale vers le Musée du Parlement, et inviter les députés péquistes à voter en faveur de cette mesure.

Les anglophones et les services de santé

Ceux qui suivent ma campagne savent tout le bien que je dis ces temps-ci de la SSJB et de son jeune président, Maxime Laporte. Le travail accompli pour l’indépendance, l’attractivité que la vieille maison nationaliste exerce envers une nouvelle génération de jeunes indépendantistes, tout cela m’enchante.

Cependant il y a deux façons d’aborder la question du français. Celle qui change l’avenir: s’assurer que les futurs immigrants ont une solide connaissance du français au point d’entrée; faire en sorte que les moyennes entreprises (lieu d’anglicisation de 40% des allophones sur l’île de Mtl) soient graduellement assujetties à la loi 101; faire en sorte que les entreprises à charte fédérale soient assujetties à la loi 101 (au moins 100 000 salariés); faire de l’acquisition du français un droit dans la Charte des droits; agir résolument pour retenir les familles sur l’île de Montréal, pour préserver une nette majorité de francophones sur le lieu d’intégration des allophones.

Voilà qui agit sur les déterminants de notre avenir francophone. Voilà qui a un impact réel, à grande échelle, en amont du processus.

Puis il y a l’attitude qui horripile. Celle qui cherche à comptabiliser pour mieux circonscrire, réduire, amoindrir, les espaces de droits et de liberté de notre minorité anglophone. Cette attitude n’est nulle part plus détestable que lorsqu’on veut limiter l’accès aux soins de santé des membres de notre minorité.

Or c’est tout l’objectif du mémoire présenté cette semaine par la SSJB à la Commission sur la santé et les services sociaux. (Je suis le critique de l’opposition pour les services sociaux.)

Si on suivant la logique de la Société, il faudrait interdire à tous les hôpitaux du Québec, sauf ceux spécifiquement désignés comme bilingues, de prendre quelque mesure que ce soit pour assurer des soins en anglais à des anglophones qui s’y présentent. Il faudrait tout au plus prévoir des interprètes, qui feraient la traduction entre le malade et le soignant.

Mais puisqu’en 2014, dans la vraie vie, la majorité des médecins et infirmières connaissent l’anglais, doit-on leur interdire de parler anglais aux malades anglophones ? Non, m’a-t-on répondu, « on n’est pas contre la débrouillardise! ».

Donc, la Société propose d’abolir le droit à des services en anglais, que prévoit la loi québécoise actuelle, et de le remplacer par la débrouillardise. Or il appert que le système actuel fonctionne si bien que nos Anglos — dont au moins 100 000 aînés unilingues anglais répartis sur notre grand territoire — sont satisfaits des services et de leur possibilité de faire soigner leurs bobos dans leur langue. Je considère que c’est un signe de maturité de la société québécoise. Et le fait que les francophones hors-Québec n’aient pas ce niveau de satisfaction est… une honte pour le Canada.

Faisant un pas de plus dans la volonté de rapetisser les droits anglophones, la SSJB propose d’interdire aux hôpitaux officiellement bilingues (comme le Jewish) de s’organiser pour offrir des soins en anglais à nos concitoyens qui n’ont pas l’anglais comme « langue maternelle ».

Il faut pourtant savoir que la majorité des Québécois de confession juive n’ont pas l’anglais comme langue maternelle. Ils ont le Yiddish, le Polonais, le Russe, le Hongrois. Pour la SSJB, il faudrait les exclure du bassin des Anglos et par le fait même réduire le calcul de la « population d’expression anglaise » utilisée pour financer les établissements bilingues.

C’est ce que j’appelle « tirer des roches aux anglais ». Et c’est exactement ainsi qu’ils le voient. Avec raison.

C’est très exactement l’erreur que nous avons commise dans le projet de loi 14, lorsque nous nous sommes mis en tête de vouloir revoir automatiquement le statut bilingue de certaines villes, sur la base de la « langue maternelle », excluant ainsi de la communauté anglophone ses composantes historiques juive, italienne et grecque, qui y sont pourtant intégrées — et qui sont reconnus tels par la loi 101.

Je suis ressorti de mes 18 mois de ministre responsable des Anglos avec une compréhension beaucoup plus aigue du tort que nous nous causons — et que nous leur causons — par cette maladive obsession de vouloir toujours policer, encadrer, redéfinir à la baisse leurs droits, leurs institutions, leurs allées et venues.

Cela manque singulièrement d’humanisme. De respect de l’autre. De vivre et laisser vivre. Pas étonnant que beaucoup de jeunes francophones ne se reconnaissent pas dans cette attitude frileuse et tatillonne.

Moi non plus. Mon propos n’a pas changé: l’objectif linguistique du Québec devrait être d’assurer, pour les générations à venir, la sécurité linguistique de la majorité francophone, de la minorité anglophone et des Premières nations.

Pour l’instant, la sécurité linguistique des francophones est en danger, surtout sur l’île. D’importantes mesures de redressement sont nécessaires, et j’en ai fait la liste plus haut.

Pour le maintien de notre société francophone en Amérique du Nord: volontarisme, inventivité, fermeté.

Pour notre minorité anglophone, pour les citoyens de la diversité et les Premières nations: compréhension et générosité.

C’est mon programme. J’y tiens.