L’humanisme: ingrédient clé de la promotion de l’identité

C’était une journée chargée, ce jeudi, sur la question de l’identité. D’abord une déclaration de mon collègue Pierre Karl sur la Charte des valeurs a provoqué chez les journalistes une soif nouvelle. Ils voulaient savoir comment les autres candidats à la chefferie aborderaient cette question, s’ils devenaient chef. N’étant pas un abonné à la langue de bois, j’ai répondu franchement.

Le même jour, la Société Saint-Jean-Baptiste présentait un mémoire sur la présence de l’anglais dans notre système de santé. Mon désaccord avec l’approche de la SSJB sur ce point étant total, j’ai exprimé vigoureusement mon point de vue.

Il y a, dans mes prises de position, un fil conducteur: l’humanisme. Oui, il faut réparer le passé et le présent. Oui, il faut changer l’avenir.

Mais dans tous les changements qui impliquent la vie des gens — et l’identité est au cœur de la vie des gens — la manière est aussi importante que le principe.

Promouvoir l’identité et les valeurs québécoise, dans un pays qui tente de les gommer et sur un continent où elles trouvent peu d’écho — est au cœur de notre combat national. Mais j’estime que nous avons, avec le gouvernement Marois, testé les limites d’une attitude identitaire qui fut, certes, attractive pour beaucoup, mais repoussante pour une portion significative de nos concitoyens, y compris francophones.

Macluhan fut le premier à nous dire que le medium est le message. Si nous souhaitons défendre correctement notre identité et nos valeurs — et il le faut — nous n’y arriverons avec succès que si notre action est empreinte de respect de l’autre, d’écoute, de patience et d’humanisme.

Changer l’avenir en respectant le présent

René Lévesque, Camille Laurin et Guy Rocher nous ont montré la voie, en 1977, en introduisant la plus grande réforme identitaire de notre histoire: la Charte de la langue française. Cette loi, c’est évident, a changé l’avenir.

Mais ils l’ont fait en respectant le présent. Sur la question centrale du droit des Québécois à choisir l’école publique anglophone ou francophone, ils ont reconnu le droit acquis de tous les Québécois ayant déjà fait le choix de l’école anglophone de continuer à le faire, puis de le transmettre à leurs enfants pour des siècles et les siècles. Des droits acquis, transmissibles. Personne n’a été dépouillé.

Mais à compter du jour de la sanction de la loi, en 1977, personne d’autre ne pouvait y avoir accès, qu’il s’agisse de Québécois actuels ou de Québécois d’adoption arrivés après l’application de la loi 101. Avec quel résultat ? Auparavant, 85% des Québécois d’adoption choisissaient l’école anglaise. La situation s’est complètement inversée depuis.

Le respect des droits acquis, c’est le principe que Guy Rocher défendait encore au sujet de l’interdiction des signes religieux prévus dans le projet de Charte du gouvernement Marois. Acceptation pour les employés actuels de l’État. Interdiction pour les futurs employés. C’est la position que je défendais au sein du gouvernement, avec véhémence, comme je le décris dans mon récent livre.

J’y consacre également tout un chapitre à expliquer que ma collègue de l’immigration Diane de Courcy et moi avions proposé une série de mesures favorables à la réussite de l’intégration des Québécois d’adoption, ce qui aurait permis, si on les avait appliquées, de démontrer qu’à notre côté salé (les règles du vivre-ensemble proposées dans la Charte) nous avions un côté sucré (notre action concrète pour le succès du vivre-ensemble).

Notre attitude aurait ainsi été équilibrée. Nous aurions été nettement moins vulnérables aux accusations de xénophobie. Avec la Charte, c’est la manière qui nous a nuit. Pas le principe.

La Charte, et maintenant ?

Si j’étais chef du Parti québécois, la laïcité ferait évidemment partie des réformes à proposer. Mais il faut avoir l’humilité de prendre la mesure des cicatrices laissées derrière nous par le débat sur la Charte et spécifiquement par notre proposition d’agir rapidement et sans le moindre doigté pour interdire le port des signes religieux dans le secteur public et parapublic.

Voici ce que j’ai dit aux journalistes ce jeudi:

«On a raté cette possibilité de faire un grand pas sur la présence des signes religieux, je ne pense pas qu’on devrait revenir avec ça dans l’avenir prévisible, parce qu’on a tellement braqué des gens, on a tellement divisé des gens, on a tellement mécontenté des communautés culturelles, on a tellement éloigné des jeunes que de revenir avec ça dans l’avenir prévisible, ce serait contre-productif.»

L’objectif était louable: faire de l’État québécois un espace neutre pour toute les convictions – politiques, sociales, religieuses. Il l’est toujours.

Mais c’est faire preuve d’humanisme que de reconnaître que beaucoup de citoyens québécois sont sortis meurtris de ce débat et que la dernière chose à faire est de les y replonger.

D’autant qu’il nous faut déployer un effort sincère et multiforme pour rebâtir des ponts avec les membres de la diversité québécoise, avec les jeunes québécois qui nous ont tourné le dos à cause de la Charte, avec beaucoup d’intellectuels souverainistes, aussi, qui nous ont faussé compagnie.

Je compte m’y employer avec énergie, avec ma formidable équipe de campagne, et à la tête du parti si les membres me choisissent.

Cela signifie-t-il qu’il faille écarter de notre discours, de notre programme, puis de notre action gouvernementale toute mesure portant sur les accommodements religieux ? Évidemment non.

En quelques mots, sur la laïcité, je propose de:

– Baliser clairement les accommodements religieux;

– Établir la primauté de l’égalité hommes-femmes face à toute demande d’accommodement;

– Interdire le visage couvert dans toutes les interactions avec l’État (y compris le vote);

– Interdire des signes religieux chez les agents coercitifs de l’État (Juges, policiers, gardiens de prison);

– Inciter (mais seulement inciter) les employés de l’État à n’afficher pendant leur travail aucun signe convictionnel (politique, social ou religieux);

– Baliser strictement les écoles non subventionnées à vocation religieuse (répudier l’entente récente d’Yves Bolduc permettant l’enseignement religieux le jour et l’enseignement général le soir) et éteindre graduellement, sur une période de 15 ans, le financement public d’écoles à vocation religieuse ;

– Tenir un vote libre sur le déplacement du Crucifix de l’Assemblée nationale vers le Musée du Parlement, et inviter les députés péquistes à voter en faveur de cette mesure.

Les anglophones et les services de santé

Ceux qui suivent ma campagne savent tout le bien que je dis ces temps-ci de la SSJB et de son jeune président, Maxime Laporte. Le travail accompli pour l’indépendance, l’attractivité que la vieille maison nationaliste exerce envers une nouvelle génération de jeunes indépendantistes, tout cela m’enchante.

Cependant il y a deux façons d’aborder la question du français. Celle qui change l’avenir: s’assurer que les futurs immigrants ont une solide connaissance du français au point d’entrée; faire en sorte que les moyennes entreprises (lieu d’anglicisation de 40% des allophones sur l’île de Mtl) soient graduellement assujetties à la loi 101; faire en sorte que les entreprises à charte fédérale soient assujetties à la loi 101 (au moins 100 000 salariés); faire de l’acquisition du français un droit dans la Charte des droits; agir résolument pour retenir les familles sur l’île de Montréal, pour préserver une nette majorité de francophones sur le lieu d’intégration des allophones.

Voilà qui agit sur les déterminants de notre avenir francophone. Voilà qui a un impact réel, à grande échelle, en amont du processus.

Puis il y a l’attitude qui horripile. Celle qui cherche à comptabiliser pour mieux circonscrire, réduire, amoindrir, les espaces de droits et de liberté de notre minorité anglophone. Cette attitude n’est nulle part plus détestable que lorsqu’on veut limiter l’accès aux soins de santé des membres de notre minorité.

Or c’est tout l’objectif du mémoire présenté cette semaine par la SSJB à la Commission sur la santé et les services sociaux. (Je suis le critique de l’opposition pour les services sociaux.)

Si on suivant la logique de la Société, il faudrait interdire à tous les hôpitaux du Québec, sauf ceux spécifiquement désignés comme bilingues, de prendre quelque mesure que ce soit pour assurer des soins en anglais à des anglophones qui s’y présentent. Il faudrait tout au plus prévoir des interprètes, qui feraient la traduction entre le malade et le soignant.

Mais puisqu’en 2014, dans la vraie vie, la majorité des médecins et infirmières connaissent l’anglais, doit-on leur interdire de parler anglais aux malades anglophones ? Non, m’a-t-on répondu, « on n’est pas contre la débrouillardise! ».

Donc, la Société propose d’abolir le droit à des services en anglais, que prévoit la loi québécoise actuelle, et de le remplacer par la débrouillardise. Or il appert que le système actuel fonctionne si bien que nos Anglos — dont au moins 100 000 aînés unilingues anglais répartis sur notre grand territoire — sont satisfaits des services et de leur possibilité de faire soigner leurs bobos dans leur langue. Je considère que c’est un signe de maturité de la société québécoise. Et le fait que les francophones hors-Québec n’aient pas ce niveau de satisfaction est… une honte pour le Canada.

Faisant un pas de plus dans la volonté de rapetisser les droits anglophones, la SSJB propose d’interdire aux hôpitaux officiellement bilingues (comme le Jewish) de s’organiser pour offrir des soins en anglais à nos concitoyens qui n’ont pas l’anglais comme « langue maternelle ».

Il faut pourtant savoir que la majorité des Québécois de confession juive n’ont pas l’anglais comme langue maternelle. Ils ont le Yiddish, le Polonais, le Russe, le Hongrois. Pour la SSJB, il faudrait les exclure du bassin des Anglos et par le fait même réduire le calcul de la « population d’expression anglaise » utilisée pour financer les établissements bilingues.

C’est ce que j’appelle « tirer des roches aux anglais ». Et c’est exactement ainsi qu’ils le voient. Avec raison.

C’est très exactement l’erreur que nous avons commise dans le projet de loi 14, lorsque nous nous sommes mis en tête de vouloir revoir automatiquement le statut bilingue de certaines villes, sur la base de la « langue maternelle », excluant ainsi de la communauté anglophone ses composantes historiques juive, italienne et grecque, qui y sont pourtant intégrées — et qui sont reconnus tels par la loi 101.

Je suis ressorti de mes 18 mois de ministre responsable des Anglos avec une compréhension beaucoup plus aigue du tort que nous nous causons — et que nous leur causons — par cette maladive obsession de vouloir toujours policer, encadrer, redéfinir à la baisse leurs droits, leurs institutions, leurs allées et venues.

Cela manque singulièrement d’humanisme. De respect de l’autre. De vivre et laisser vivre. Pas étonnant que beaucoup de jeunes francophones ne se reconnaissent pas dans cette attitude frileuse et tatillonne.

Moi non plus. Mon propos n’a pas changé: l’objectif linguistique du Québec devrait être d’assurer, pour les générations à venir, la sécurité linguistique de la majorité francophone, de la minorité anglophone et des Premières nations.

Pour l’instant, la sécurité linguistique des francophones est en danger, surtout sur l’île. D’importantes mesures de redressement sont nécessaires, et j’en ai fait la liste plus haut.

Pour le maintien de notre société francophone en Amérique du Nord: volontarisme, inventivité, fermeté.

Pour notre minorité anglophone, pour les citoyens de la diversité et les Premières nations: compréhension et générosité.

C’est mon programme. J’y tiens.

Comment faire du Québec LE pôle d’attraction international pour les étudiants français et francophones

(ce texte, publié dans Le Devoir ce jeudi, est est adapté de Le Journal de Lisée, en librairie.)

Le président Hollande est bien embêté de la volonté du gouvernement Couillard de faire bondir les droits de scolarité des quelques 11 000 étudiants français au Québec. En campagne en avril, Philippe Couillard avait parlé de tripler la facture.

Dans notre propre budget, nous avions envisagé de ne réduire que de 20% la générosité québécoise envers les étudiants français. Il semble que Martin Coiteux soit plus gourmand.

Alors ministre des Relations internationales, j’avais conçu une proposition de réinvention de notre offre envers les étudiants étrangers. À l’automne 2012, ils étaient 30 700 et on estime à plus d’un milliard de dollars les revenus que leur présence génère, créant 11 840 emplois et contribuant à 72,5 millions de dollars au Trésor public.

Cependant, alors que le nombre d’étudiants du monde entier s’expatriant augmente rapidement, la part du Québec dans ce lot diminue graduellement. L’organisation du recrutement d’étudiants à l’étranger par le Québec ses universités et Cégeps manque de coordination et ne dispose pas d’une image de marque distinctive.

De plus, notre régime est dysfonctionnel et, pour tout dire, injuste. Pourquoi ? Les droits exigés varient considérablement selon l’origine de l’étudiant. Un francophone de Vancouver paiera davantage qu’un étudiant de Marseilles. Un indien venant d’une famille désargentée paiera davantage qu’un fils de chef d’entreprise du Sénégal. Un étudiant haïtien de milieu modeste, même s’il bénéficie d’une exemption, n’aura pas les moyens d’étudier au Québec, quelle que soit la qualité de son dossier scolaire.

En remettant tout à plat, on pourrait viser à la fois l’attraction d’étudiants et de chercheurs francophones et faire du Québec le pôle d’excellence en enseignement supérieur en Francophonie.

Il faut d’abord compter nos sous: ceux investis dans la formation de nos cousins français, exemptés depuis 1978 de droits supplémentaires. Au début, le nombre d’étudiants québécois en France était à peu près le même que d’étudiants français ici. Mais de 2006 à 2012, les étudiants québécois en France n’ont pas été plus de 350 par an. Les étudiants français au Québec sont passés de 6 420 en 2006 à 11 370 en 2012. L’écart ne serait pas problématique si 100 % des étudiants français choisissaient de s’établir au Québec. Nous serions en présence d’une efficace politique d’immigration francophone.

Mais ce n’est pas le cas : moins du quart d’entre eux s’enracinent chez nous. Nous finançons donc les élites d’un pays du G8. Cela nous coûte, chaque année, près de 100 millions de dollars (30 autres millions servent aux exemptions pour des pays francophones d’Afrique, pour l’Inde, la Chine, etc.).

Il est possible d’utiliser cette somme considérable pour créer un régime plus attrayant et plus équitable. Le Québec devrait lancer un programme destiné à tous ceux qui veulent étudier en français au Québec, de quelque nation qu’ils soient, de France, du Canada hors Québec, d’Afrique ou d’ailleurs.

Dans un modèle simplifié s’inspirant du régime québécois des prêts et bourses (et d’une grande école française, Sciences Po), on pourrait procéder comme suit :

L’étudiant a postulé et est accepté en principe dans une université (ou un cégep) qui a fixé les droits de scolarité internationaux selon les modalités, déréglementées, définies par le gouvernement. Sur dossier, l’étudiant se voit accorder une bourse ou un prêt couvrant tout ou partie des droits de scolarité et des frais de séjour, selon ses revenus et ceux de sa famille.

Ces sommes seraient accordées jusqu’à concurrence du budget total du programme. L’opération ne coûterait donc pas un sou de plus que ce qu’il en coûte actuellement à l’État. Mais en modulant les sommes en fonction des besoins des étudiants, ces derniers seraient plus nombreux à recevoir une aide financière Ainsi:

• L’offre québécoise devient plus sociale-démocrate.
• Chaque étudiant sait le montant de l’investissement consacré par le Québec à sa réussite.
• La diversité de la provenance d’étudiants favorise le mérite plutôt que l’origine nationale.
• L’offre québécoise sera rapidement connue dans toute la francophonie.
• Les étudiants aisés auront toujours le loisir de choisir le Québec pour son coût comparativement plus bas.

Ainsi outillé d’une offre simple, généreuse et universelle pour le monde francophone et d’une situation comparativement très forte pour les établissements anglophones, le gouvernement du Québec pourrait financer et lancer une offensive internationale importante pour l’attraction à l’étranger de l’excellence au Québec, à même une fraction des droits restants versés par les étudiants.

Ce n’est pas tout. Je ferais en sorte d’inciter ces étudiants à rester au Québec une fois diplômés : Tout étudiant étranger qui a payé davantage qu’un étudiant québécois se verrait rembourser graduellement ce supplément, sur une douzaine d’années, par un crédit d’impôt. Raison de plus de rester parmi nous.

3/3 Des propositions pour l’indépendance: tenter de s’entendre avec Ottawa sur le processus référendaire

(Ce billet est tiré de la conclusion de « Le Journal de Lisée » en librairie le 31 octobre.)

L’idée indépendantiste ne change pas. Il s’agit d’assumer sa liberté de choix. Mais les contours ont varié, de 1967 à 1980 à 1995. En 2015, il faudra s’entendre sur les réponses à donner sur la nature de l’indépendance, sur les liens avec le Canada, la politique de défense, etc.

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Je propose d’aller plus loin que notre programme de 1995 sur quatre points: la monnaie, la citoyenneté (discutés avant-hier) la défense (hier) et j’aborde aujourd’hui le processus menant au référendum.

On ne peut plus l’aborder comme en 1995. L’expérience internationale des 20 dernières années, culminant avec l’exemple écossais, doit nous mener à une nouvelle conclusion.

Oui, ce sont les Québécois et eux seuls, l’Assemblée nationale et elle seule, qui ont le droit de décider de l’avenir politique de la nation québécoise. C’est irréfragable.

Mais l’expérience internationale récente dicte aux futurs divorcés politiques une obligation de moyens. Ils doivent tenter de s’entendre sur la démarche.

Comme je l’écrivais* dès janvier 2011, j’estime qu’il serait hautement préférable que le prochain référendum se tienne selon une mécanique et une résultante préalablement fixées par les deux parties.

C’est vrai sur le principe. L’indépendance est un divorce et s’il est essentiel que le divorce unilatéral soit une option (c’est-à-dire qu’on ne puisse être contraint à rester dans le couple), il est préférable que les conditions du divorce soient agréées en commun, souvent avec l’aide d’un tiers.

À la décharge des souverainistes, il faut dire qu’en aucun moment, avant 1980 ou 1995, Ottawa n’a proposé une telle négociation, se limitant à dénoncer le processus québécois. C’est seulement après 1995 qu’Ottawa a voulu s’en mêler, unilatéralement, refusant même les arguments avancés par les fédéralistes québécois du PLQ, dont Daniel Johnson et Claude Ryan.

En fait, depuis René Lévesque, les souverainistes ont toujours été ceux qui ont proposé la négociation postréférendaire, la transition vers la souveraineté. C’est Ottawa qui a toujours affirmé qu’il n’y aurait pas de négociation — jusqu’à ce que la Cour suprême, dans son renvoi sur la sécession, donne raison aux souverainistes en imposant aux parties une obligation de négocier de bonne foi après le référendum.

Mais que se passerait-il s’il y avait négociation de la mécanique avec Ottawa?

Ce n’est pas que le libellé de la question et la majorité requise qui seraient sur la table. Ce serait, surtout, la certitude qu’en cas de victoire du Oui, le Canada accepterait immédiatement le verdict sans tenter de saboter les choses. À l’exemple de Londres dans le cas écossais.

Cette condition soustrairait au camp du Non son principal argument: celui de l’incertitude ou, pour citer Jean Charest, du «trou noir». Des sondages effectués naguère par le Conseil pour l’unité canadienne montraient que le vote pour le Oui gagne 20 points de pourcentage lorsque les Québécois sont rassurés sur le caractère pacifique de l’après-référendum. (Ce que recouvre, en fait, les mots «association» ou «partenariat». Le message d’un divorce négocié.)

La loi C-20, mal nommée Loi sur la clarté référendaire, est d’une déviance telle par rapport à la pratique internationale et aux principes démocratiques proprement dits (elle ouvre la porte à la partition, ce qui est complètement rejeté par tous les précédents référendaires récents) qu’on ne voit pas très bien comment les partis canadiens, qui se sont fait peinturés dans le coin par l’inexcusable texte de Stéphane Dion et Jean Chrétien — même le NPD a voté pour! — pourraient revenir de cette dérive.

De plus, le Canada affirme que sa Constitution — en pratique impossible à amender — l’oblige à demander aux neuf autres provinces leur consentement pour laisser partir le Québec. À supposer qu’un futur premier ministre fédéral veuille s’engager dans une négociation sur la mécanique référendaire, il se trouvera bien des premiers ministres provinciaux pour affirmer que le fédéral ne parle pas en leur nom.

L’ex-ministre fédérale de la Justice Anne McLellan a bien dit, en 1999, qu’avec l’indépendance du Québec, «nous aurions affaire à des circonstances tellement extraordinaires qu’elles ne sauraient être traitées dans le cadre constitutionnel existant. Il faudrait probablement alors reconnaître la nature extraordinaire de l’événement et déterminer un processus en conséquence.»

J’estime qu’un futur gouvernement péquiste engagé dans une démarche référendaire devrait tenter de négocier la mécanique, et se montrer ainsi respectueux de la pratique internationale récente. L’exemple écossais, où les deux parties ont convenu d’un tiers crédible pour porter un jugement sur la question, où la norme du 50%+1 a été respecté, où Londres a accepté de se plier aux plafonds de dépense référendaires écossais, constituerait un excellent canevas, venu de surcroit de l’empire britannique et bénit, pour ainsi dire, par la Reine du Canada, Élizabeth II. Et puisque The Queen Can do No Wrong, comment lui dire non ?

Cependant le piège posé par C-20 est tel qu’il faudra, j’en suis convaincu, une médiation internationale pour y arriver. Deux hypothèses: un ancien secrétaire d’État américain et un ancien ministre français des Affaires étrangères; ou alors un négociateur écossais et un négociateur britannique.

SI la médiation fonctionne, tant mieux. Si le Canada s’entête, nous aurons été bons joueurs et pourront procéder nous-mêmes, en affichant notre bonne foi envers la communauté internationale.

*Janvier 2011, Québec et Soudan : Faut-il négocier la mécanique référendaire ?

À lire aussi: Monnaie et citoyenneté québécoises
La défense d’un Québec souverain

2/3 Des propositions pour l’indépendance: la défense d’un Québec souverain

(Ce billet est adapté de la conclusion de « Le Journal de Lisée » en librairie le 31 octobre.)

L’idée indépendantiste ne change pas. Il s’agit d’assumer sa liberté de choix. Mais les contours ont varié, de 1967 à 1980 à 1995. En 2015, il faudra s’entendre sur les réponses à donner sur la nature de l’indépendance, sur les liens avec le Canada, la politique de défense, etc.

Je propose d’aller plus loin que notre programme de 1995 sur quatre points: la monnaie, la citoyenneté (discutés hier) la défense et le processus menant au référendum. J’aborde aujourd’hui la défense.

La défense d’un Québec souverain

Un Québec indépendant aura-t-il une armée ? La réponse est oui, sinon il ne serait pas vraiment indépendant. Les vraies questions sont : quelle armée et pourquoi faire ? Et la seule réponse possible est : une armée qui répond aux besoins et aux valeurs du Québec. Affirmons d’abord une certitude : quelle que soit la configuration choisie, un Québec souverain paierait moins pour sa défense que la part qu’il assume aujourd’hui pour la défense du Canada.

Songeons que, si nous restons dans le Canada, nous allons débourser le quart des 45 milliards prévus pour les avions de chasse F-35 ultraperfectionnés dont veut se doter Ottawa. Voulez vous débourser 11 milliards pour ça ? Pas moi. Un Québec indépendant ne sombrerait pas dans cette orgie de dépenses. La force aérienne nécessaire pour protéger l’espace aérien québécois représente, en coûts, une petite portion de la facture que mous devrons assumer si nous restons dans le Canada.

En utilisant le personnel militaire actuel (environ 15 000 personnes selon les dernières données disponibles) et l’équipement existant sur le territoire québécois au moment de l’indépendance, le Québec pourra, à moindre coût :

• Créer une armée/garde nationale (de 2 000 à 3 000 personnes), dotée d’un service terrestre, aérien et maritime, qui assumera les tâches de protection et de sécurité civile ; veillera à la surveillance du territoire ; aidera et assistera les autorités civiles en cas de besoin, encadrera les activités de recherche et de sauvetage sur terre et en mer.

• Créer une force de Casques bleus (environ 2 000 personnes), qui participera aux opérations de maintien de la paix de l’ONU, mais aucunement à des opérations de guerre. Compte-tenu du désengagement massif du Canada et d’autres pays occidentaux des opérations de maintien de la paix, une force québécoise de cet ordre serait parmi les plus importantes des pays du Nord, équivalente à l’effort français en la matière. Se concentrant sur des missions de paix en francophonie, le Québec deviendrait rapidement un des principaux acteurs sur ce plan, renforçant son importance en Francophonie et au sein de l’ONU.

• Créer un corps spécialisé d’intervention (naguère appelés « Casques blancs ») d’environ 2 000 personnes, qui participera à des opérations d’aide humanitaire dans le monde (tremblements de terre, etc.), y compris d’aide au rétablissement de la sécurité policière.

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Cette force sera suffisante pour que le Québec maintienne sa présence dans l’OTAN, comme membre de plein droit ou membre associé, comme le sont plusieurs pays scandinaves.

Elle sera aussi suffisante pour assumer sa part de la défense du continent nord-américain, en concertation avec le Norad. (Dont le Québec n’a probablement pas à devenir membre, seulement partenaire. D’autant que Le NORAD a, depuis 2004, une petite fonction de surveillance maritime.)

Un Québec indépendant voudrait tout naturellement adhérer au Conseil de l’Arctique et en devenir le neuvième gouvernement membre. Il serait ainsi partie au traité sur la recherche et le sauvetage dans cette région.

En principe, l’action militaire internationale du Québec sera tournée vers la paix et l’aide humanitaire.

La contribution internationale du Québec ne doit pas être guerrière. Quand bien même on le décidait, notre poids est trop faible pour être d’une quelconque utilité.

Ce serait la politique de défense générale d’un Québec souverain. Il pourrait évidemment y avoir des exceptions. Contre un nouveau Hitler, par exemple, nous pourrions décider, après débat, d’un changement de cap.

La participation du Québec dans des coalitions plus large et dans le cadre de ses obligations dans l’Otan — contre l’État islamique, par exemple — pourrait aussi être envisagée, au cas par cas, mais sans engager de soldats québécois dans des zones de combats.

Le Québec est déjà présent et connu dans le monde, par l’action d’accompagnement à la démocratisation de notre Directeur général des élections dans un grand nombre de pays du Sud, par l’action de notre Assemblée nationale et celle de nos 65 organisations de coopération internationale.

Un Québec indépendant créerait son Agence québécoise de solidarité internationale et aurait pour objectif de devenir un acteur important dans l’accompagnement à la démocratisation, au rétablissement de la paix, à l’aide aux populations victimes de désastres naturels. Nous pouvons graduellement devenir des médiateurs, des interlocuteurs valables en prévention ou résolution de conflits.

C’est là qu’est notre avenir. C’est la contribution que le Québec peut offrir.

(Cette proposition est inspirée de Bélanger, Yves, David, Charles-Philippe, Roussel, Stéphane, Rapport du comité d’étude sur la défense, Quatre scénarios de restructuration de la défense d’un Québec souverain, note soumise au Secrétariat à la restructuration, 27 septembre 1995)

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1/3 Des propositions pour l’indépendance: monnaie et citoyenneté québécoises

(Ce billet est tiré de la conclusion de « Le Journal de Lisée » en librairie le 31 octobre.)

L’idée indépendantiste ne change pas. Il s’agit d’assumer sa liberté de choix. Mais les contours ont varié, de la fondation du parti en1967 aux référendums de 1980 et de 1995. En 2015, il faudra s’entendre sur les réponses à donner sur la nature de l’indépendance, sur les liens avec le Canada, la politique de défense, etc.

Nos amis écossais ont été très précis sur les changements à apporter, ou non, dans ce que serait une Écosse indépendante. Nous avons toujours hésité à préciser trop avant les choses, de peur de nous aliéner des électeurs de gauche ou de droite.

En 1995, j’avais rédigé pour le camp du Oui le manifeste Le cœur à l’ouvrage, qui montrait comment l’indépendance allait mieux défendre le français, les droits des salariés, et comment elle allait nous donner le pouvoir de faire nos choix dans beaucoup de domaines. Il faut refaire l’exercice, aller plus loin, et diffuser notre argumentaire renouvelé sur tous les supports.

Sur la définition de l’indépendance, je suis de l’école de Jacques Parizeau, celle de 1995. Le Québec doit choisir, seul, sa souveraineté. Elle ne doit pas dépendre du bon vouloir de nos voisins. Il faudra négocier avec eux, et nous ferons pour le mieux. Mais il ne faut pas s’illusionner sur leur propension, en cas de victoire du Oui, à vouloir partager beaucoup de choses avec nous.

J’irai cependant plus loin que notre programme de 1995 sur quatre points: la monnaie, la citoyenneté, la défense et le processus menant au référendum. J’aborde aujourd’hui les deux premiers.

Étudier l’hypothèse d’un dollar québécois

Il est temps de soumettre franchement au débat l’hypothèse d’un dollar québécois. Deux raisons fortes nous y conduisent. D’abord, le dollar canadien se transforme en pétrodollar, pompé par la richesse pétrolière de l’Ouest et de Terre-Neuve.

Cela pousse la devise canadienne à un niveau très surévalué (cela varie de 5 % à 25 % selon les évaluations). Ce dopage du dollar détruit graduellement des dizaines de milliers d’emplois dans le secteur manufacturier (55 000 entre 2002 et 2007, selon une étude universitaire)[1].

Notre industrie, notre économie profiteraient énormément, et immédiatement, de la création d’un dollar québécois fondé sur la valeur de notre propre économie — pas sur celle de l’Alberta. Nos exportations augmenteraient — nous exportons près de 50 % de tout ce que nous produisons — y compris les exportations de nos surplus d’électricité, qui deviendraient nettement plus concurrentiels sur les marchés américains.

Les investisseurs étrangers s’intéresseraient davantage à nos ressources, dont les prix seraient également plus concurrentiels, comme l’ensemble de nos coûts de production. Le dollar québécois correctement évalué serait attractif pour le tourisme.

Il y aurait, bien sûr, une pression inflationniste, notamment sur le pétrole importé. Mais notre banque centrale indépendante pourrait moduler les taux d’intérêts de façon à bien gérer ces variations. Et l’augmentation du prix du pétrole nous permettra de faire une transition plus rapide vers un Québec sans pétrole. Il y aurait un plus grand risque de prise de contrôle de nos entreprises par des intérêts étrangers. D’où la nécessité d’adopter des politiques plus affirmatives de maintien de nos sièges sociaux, ce qu’un pays indépendant peut faire beaucoup plus facilement qu’une simple province.

L’autre grand argument favorable à un dollar québécois est dicté par l’histoire européenne récente. La poigne exercée par l’Allemagne sur l’euro a poussé les économies périphériques (Portugal, Espagne, Italie, Irlande) dans la dèche. Ils sont prisonniers d’un euro fort, leurs économies écopent. (Je ne parle pas de la Grèce, un cas à part.) Au contraire, les pays scandinaves non-membres de l’Euro s’en tirent beaucoup mieux.

De plus, les pays indépendants membres de l’Union européenne doivent désormais soumettre leur projet de budget aux fonctionnaires de Bruxelles, avant de l’adopter. C’est le prix à payer pour partager une même monnaie.

Voyez-vous le ministre des Finances d’un Québec indépendant aller soumettre son budget à Ottawa avant de le livrer? Il n’en est évidemment pas question.

J’appelle donc à ce qu’on ouvre le débat sur l’opportunité d’introduire une monnaie québécoise. Que l’on débatte sérieusement de ses avantages et de ses inconvénients. Qu’on discute des modalités et du calendrier d’implantation. C’est un enjeu sérieux et lourd de conséquences. C’est ainsi qu’il doit être traité.

Être clairs sur la citoyenneté

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Longtemps, nous avons insisté sur le fait qu’un Québec indépendant allait reconnaître la double citoyenneté. Et nous ajoutions qu’un Québécois qui le voudrait pourrait garder sa citoyenneté canadienne. C’est dommageable pour l’option souverainiste et hors de notre contrôle.

Dommageable parce que cela porte à penser que nous ne pouvons offrir seul une citoyenneté. Qu’il nous faut le label «canadien». Dommageable aussi parce que les immigrants récents pensent que, puisqu’on insiste sur le maintien de la citoyenneté canadienne, c’est que la québécoise ne les protégera pas aussi bien.

Je propose une rupture avec cette approche. Le Québec indépendant donnera automatiquement la citoyenneté québécoise à tous les citoyens canadiens établis sur son territoire, passeport québécois à la clé.

La double citoyenneté avec le Canada? Ça ne dépend pas de nous. On ne promet rien.

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Demain: La défense d’un Québec souverain

 [1] La littérature scientifique récente sur le tort causé par le pétro-dollar canadien aux économies du Québec et de l’Ontario commence à être considérable. Voir : (2012) Beine, Michel (ULuxembourg) Bos Charles S. (UAmsterdam) et Coulombe, Serge (UOttawa), dans Resource and Energy Economics, T 34, V 4, pp468-492 (http://hdl.handle.net/10993/5038)

(2012) Boadway, Robin (Queen’s), Coulombe, Serge (UOttawa), Tremblay, Jean-François (UOttawa), The Dutch Disease and the Canadian Economy : Challenges for Policy Makers, Thinking Outside the Box Conference, Queen’s Oct 2012.

(11/2013) Institut Pembina, Equiterre, Risques bitumineux – Les conséquences économiques de l’exploitation des sables bitumineux au Canada, 41 pages.

(2014) Coulombe, Serge, Le mal hollandais : le fédéralisme fiscal et l’économie du Québec, dans Le Québec économique, Cirano, pp 177-209

Un rapport de l’OCDE de 2012 et de Bank of America Merrill Lynch en 2014 arrivent à la même conclusion.

Lettre à Louise Beaudoin: Il faut changer le PQ de l’intérieur

Chère Louise Beaudoin, mon amie

Je t’ai entendue, ce jeudi à Radio-Canada, affirmer qu’avec mes prises de paroles fortes de la dernière semaine, j’étais « cuit » au Parti Québécois, parce que ses dirigeants « ne sont pas des tendres ». Tu as dit que je ferais « un bon député indépendant ».

Tu sais l’amitié que j’ai pour toi, après toutes tes années. Et tu sais que lorsque tu as fait le choix de quitter le Parti québécois, je t’ai conseillé au contraire de rester. De ne pas démissionner. De ne pas baisser les bras. De mener ton combat de l’intérieur.

Il faut du cran, pour être à contre-courant. Pour soulever les sujets qui fâchent. Pour admettre les erreurs que nous avons commises lorsque nous étions au gouvernement. Cela dérange. Mais il le faut, si nous voulons changer la donne.

Il y a un équilibre difficile à établir entre notre volonté de bousculer les habitudes du parti et le profond respect que nous devons à l’équipe de députés qui, au quotidien, incarnent devant les Québécois la face la plus visible de notre parti. Et qui sont confrontés à des adversaires politiques qui utilisent nos débats internes pour les retourner contre nous.

Chère Louise, nous n’avons pas fait le même choix. Toi, tu as choisi de quitter le caucus et de siéger comme députée indépendante. Moi, c’est de l’intérieur que je veux transformer le Parti québécois. C’est avec ses membres et ses militants et ses élus que je veux lui donner un nouveau souffle, un nouvel espace de débat, une plus grande prise sur le réel. C’est avec eux, ces membres du plus grand parti au Québec, et avec des dizaines de milliers d’autres que j’appelle à se joindre à nous pendant la course au leadership qui s’ouvre, que je veux écrire un nouveau chapitre du grand livre qu’a ouvert René Lévesque.

Le Parti québécois a été, est, et sera le plus grand moteur de changement national, culturel, économique et écologique du Québec moderne. Mais cela nécessite, avec chaque génération, une mutation, une remise en question, un renouvellement, qui ne peut se faire sans débats, sans grincements. Mais qui doit se faire en gardant l’objectif que le Parti sorte grandi de l’exercice, plus fort, plus uni après le débat. Donc plus pertinent au Québec d’aujourd’hui.

J’ai pour mes collègues du caucus une grande affection. Ils sont notre vitrine, notre rempart et notre brigade de choc. Il m’arrive de tester leur patience, je le sais. Mais ils sont ma famille, mon équipe et mes amis.

Je sais que je dérange. Je sais que je détonne. Je sais que j’innove. Comme tu dérangeais et détonnais et innovais il y a quelques années.

J’entends, je lis, je discute avec des militants mal à l’aise avec les remous que j’ai provoqués ces derniers jours. Certains sont furieux. Comme ils l’étaient contre toi, chère Louise, il n’y a pas si longtemps.

Mais c’est à leur invitation que j’ai discuté avec 100 d’entre eux à Victo dimanche dernier, puis jeudi soir avec les 125 de Terrebonne qui m’ont réservé une ovation debout. C’est à mon invitation qu’une trentaine sont venus échanger avec moi mercredi soir à Québec.

Je crois en eux. Le dialogue s’engage, sur le fond. Il y a une soif d’unité, c’est sûr. Mais une soif de réalisme aussi. La reconnaissance que s’il y a des abcès, vaut mieux les crever maintenant, quatre ans avant l’élection, plutôt que d’en souffrir, dans le désordre et l’improvisation, en pleine campagne électorale.

En quelques jours, plus de 150 militants, d’hier, d’aujourd’hui ou tous nouveaux, se sont inscrits sur jflisee.org pour travailler à ma campagne si je me lance au cours des prochaines semaines. Des membres d’exécutifs, des présidents de comté, d’anciens candidats et chefs de cabinet, des organisateurs, des citoyens jeunes et vieux, de toutes les régions. J’irai à leur rencontre, de Rimouski à Rouyn-Noranda, en novembre.

Comme moi, ils aiment le Parti québécois. Comme moi, ils veulent du nouveau. Ensemble, on pourrait faire bouger les lignes.

Peut-être as-tu raison. Peut-être ai-je tort. Mais je suis têtu. Et je crois en la capacité du Parti québécois de changer, pour le mieux. D’accepter le débat et la dissidence. De faire davantage de place à l’audace et à l’expérimentation. De donner la priorité aux jeunes. De rebâtir les ponts avec les Québécois d’adoption. D’assumer pleinement notre volonté indépendantiste, mais en gardant les oreilles grandes ouvertes à l’actuelle réticence des électeurs. De retrouver notre identité de parti proche du vrai monde, pour changer, avec eux, le Québec.

Refaire fleurir le goût de l’indépendance: Un mode d’emploi

Une proposition de Jean-François Lisée, appuyée par 30 militants de la relève indépendantiste

Le mouvement indépendantiste québécois connaît une nouvelle jeunesse. Dans toutes les organisations souverainistes, une nouvelle génération de militants apporte un regain d’énergie et de créativité. Plusieurs d’entre eux se réunissent, cette fin de semaine, dans l’événement destiNation. Ils s’ajoutent à tous ceux qui ont porté le mouvement depuis sa création, ont été de tous les combats et qui répondent toujours présent.

Même s’il a subi plusieurs défaites, le mouvement souverainiste québécois est aujourd’hui encore la plus grande force militante au Québec. C’est pourquoi, en ces heures de flottement de l’option indépendantiste dans l’opinion publique, tous les espoirs sont permis pour renverser la situation et élargir considérablement la base d’appui de notre option.

C’est la tâche principale qui doit nous animer, immédiatement et pour les années à venir. Je soumets à la discussion une première liste de 15 actions à entreprendre.

Le contenu

1. Revenir aux réponses claires. L’objectif indépendantiste ne change pas : être un pays, libre de faire ses choix, sans demander de permission. Mais les contours du projet ont varié de 1967 à 1980 puis à 1995. En 2015, il faudra s’entendre sur les réponses à donner sur la nature de l’indépendance, des liens avec le Canada, notre politique de défense, etc. Je suis de l’école Parizeau à ce sujet – le choix du pays ne doit dépendre que des Québécois – mais il faut réaffirmer clairement les contours du projet, pour pouvoir les présenter clairement aux Québécois.

2. La maquette du pays. Nos amis Écossais ont été très précis sur les changements à apporter, ou non, dans ce que serait une Écosse indépendante. Nous avons toujours hésité à trop préciser les choses, de peur de nous aliéner des électeurs de gauche ou de droite. En 1995, j’avais rédigé pour le Camp du Oui le manifeste « Le Cœur à l’ouvrage », qui montrait comment l’indépendance allait mieux défendre le français, les droits des salariés, et comment elle allait nous donner le pouvoir de faire nos choix dans beaucoup de domaines. Il faut refaire l’exercice, aller plus loin, et le rendre disponible sur tous les supports.

3. Le débat économique. L’idée que le Québec est l’assisté social du Canada, à cause de la péréquation, est l’argument massue de nos adversaires. Or Stéphane Gobeil a démontré, dans « Un gouvernement de trop », qu’un Québec indépendant se passant de la péréquation économiserait 2 milliards par an. Aucun économiste fédéraliste (Martin Coiteux s’y est essayé) n’a réussi à le contredire. Il faut refaire cet exercice chaque année, en faire grand cas, pour crever l’argument de la péréquation.

4. Bernard Drainville propose la création d’un « Groupe de recherche et de promotion de l’indépendance », formé, écrit-il « d’un noyau d’employés permanents d’horizons variés et comptant une masse critique de jeunes indépendantistes d’origines diverses. Ce groupe sera un laboratoire d’idées exclusivement chargé d’effectuer des recherches sur l’indépendance et de les diffuser. Il mettrait en contraste l’avenir du Québec comme province ou comme pays. Ce groupe établirait des liens de collaboration avec des chercheurs, avec les groupes indépendantistes de la société civile québécoise et d’ailleurs dans le monde et animerait des débats sur l’indépendance. » C’est une bonne idée.

L’animation

Le principal problème des récentes tentatives de promotion de l’indépendance (tournée régionale en 2010 des ABCD Aussant-Blanchet-Cloutier-Drainville de la souveraineté, tournée régionale en 2013 des États Généraux pour la souveraineté, même la campagne web et vidéo du PQ de l’automne 2013) est qu’elle n’a presque exclusivement touché que des souverainistes. Nous prêchons aux convertis. Notre défi est de rejoindre ceux qui ne sont pas encore avec nous, en particulier mais pas seulement les jeunes.

5. Les Cafés-bistrots de l’indépendance. On pourrait s’associer à une entreprise d’économie sociale/insertion en restauration pour établir progressivement, dans les villes du Québec, un café-bistrot qui serait un lieu permanent de rencontre, d’échange, de débats.

6. Les escouades de porte-à-porte. La SSJB a déjà commencé à regrouper des militants pour les envoyer, une fois par mois, faire du porte à porte indépendantiste. C’est ce qu’il faut faire, patiemment, constamment, systématiquement. Et, oui, faire des assemblées de cuisine.

7. La Souveraine tournée. J’appuie cette idée, avancée par Paul Piché, depuis près de 20 ans. Il s’agit d’organiser une tournée estivale de chanteurs, humoristes et artistes indépendantistes dans tout le Québec et en faire un moment festif d’animation, de dialogue et de recrutement.

8. Liberté 65-105. En avril dernier, pour la première fois depuis 1995, on a réentendu les arguments sur la perte des pensions de vieillesse en cas d’indépendance. On doit faire en sorte que les aînés indépendantistes parlent aux aînés non-indépendantistes. Une opération Liberté 65-105, avec un minibus dédié et des équipes qui se relaient, devrait sillonner le Québec à la rencontre de nos aînés.

La communication

De récentes analyses ont montré que les souverainistes sont très présents le web, il faut accroître cette présence, notamment dans les canaux plus généralistes.

9. Création de l’UPIIC : l’Unité Permanente d’Idéation Indépendantiste Créatrice. Il s’agirait de créer une communauté virtuelle qui susciterait, validerait et répercuterait les idées, créations et stratégies sur le Web, inspiré des laboratoires sociaux.

10. Utiliser la radio. Moins cher que la télé, plus souple et plus immédiat, de courtes pub radio pourraient soutenir les efforts de communication, plusieurs fois par année, sur des questions concrètes que l’indépendance réglerait. Un péage sur le pont Champlain ? Ottawa ne pourrait pas nous l’imposer si on était indépendant. Notre registre des armes à feu ? Ottawa ne pourrait pas détruire notre registre, si on était indépendant. Dépenser 45 milliards de nos taxes pour des F-35? Si on était indépendant, on mettrait cet argent-là dans notre bien-être collectif.

La jeunesse et les jeunesses

Les baby-boomers et les aînés connaissent assez bien notre débat national. Mais les moins de 35 ans n’ont pas voté en 1995. La moitié d’entre eux n’étaient même pas nés. Chaque année, 80 000 jeunes atteignent l’âge de voter. C’est vers eux que doit se porter l’essentiel de notre dialogue, notre animation et notre communication.

11. Faire des choix jeunes. Le rôle et le budget des organisations indépendantistes jeunes doivent être considérablement augmentés. Il faut aller à leur rencontre, dialoguer, multiplier les événements, les week-ends de formation, les universités d’été.

12. Ouvrir les bras aux jeunes de la diversité. L’action envers les jeunes doit impérativement viser aussi les jeunes de la diversité québécoise, les enfants de la loi 101 et les nouveaux arrivants. Une partie de l’avenir de notre idéal passe par notre capacité à intégrer et relayer la réalité de la diversité montréalaise et québécoise. Il faut un effort de recrutement actif et, probablement au début, une obligation de représentation de minorité visible dans nos instances.

13. Bold Anglos For Independence. De même, nous devons pouvoir créer un groupe d’anglophones en faveur de l’indépendance et leur donner un espace de liberté et de parole.

La coordination, la convergence

Au-delà de leurs divergences, qui sont parfois irréconciliables au plan tactique, les organisations indépendantistes doivent se rassembler autour d’un tronc commun de contenu, d’animation et de communication.

14. Se coordonner. S’appuyer sur le Conseil de la souveraineté (dont le nom pourrait changer en « Organisations unies pour l’indépendance, OUI ») et les autres organismes prônant la convergence pour les mises en commun, le financement, l’organisation.

15. Miser sur les ailes parlementaires. L’Assemblée nationale compte en ce moment 33 députés indépendantistes : 30 du PQ et 3 de QS. Dans un effort de coordination de l’animation et de la communication indépendantiste, les deux partis pourraient convenir de collaborer ponctuellement pour promouvoir un argument, un thème, et en décupler la portée.

C’est une première liste, non exhaustive. Il faudra inventer 1000 nouveaux moyens de faire croître le nombre d’indépendantistes. Notre créativité sera la clé de notre succès.

Ont aussi signé ce texte, les militants de la relève indépendantiste suivants :

  1. Christophe Fortier Guay, ex candidat du Parti Québécois, Charlesbourg (2012)
  2. Vincent Moisan, Président de l’exécutif du Parti Québécois, Hochelaga-Maisonneuve
  3. Catherine Fournier, Président du Mouvement des Étudiants Souverainistes de l’Université de Montréal et candidate pressentie du BQ dans Montarville
  4. Anaïs Valiquette L’Heureux, Présidente de l’exécutif du Parti Québécois, Nelligan et VP de la région de Montréal-Ville Marie
  5. Jérémie Dunn, Président régional des jeunes péquistes de Montréal-Centre
  6. Jean-François Sylvestre, VP de l’exécutif du Parti Québécois, Hochelaga-Maisonneuve
  7. Valérie Gobeil, Militante et étudiante en Économie et politique à l’Université de Montréal, Terrebonne
  8. Samuel Brousseau-Ouellette, Militant et représentant jeune, Mirabel
  9. Marc-Étienne Dagesse, Militant et représentant jeune, Saint-Henri Sainte-Anne
  10. Kim Nadeau, Militant et représentante jeune, Saint-Henri Sainte-Anne
  11. Charles-Etienne Pilon-Milette, Militant et représentant jeune, Rosemont
  12. Louis-Philippe Sauvé, Militant et représentant jeune, Laporte
  13. Charles Bélanger Lecours, Militant et étudiant en Science de la parole au Conservatoire Lassalle, Verdun
  14. Jérémie Boudreau, Militant dans Terrebonne et étudiant en histoire au Cégep Lionel-Groulx
  15. Marc-Olivier Cantin, Militant, Verchères
  16. Alexandrine Cardin-Dubé, Taschereau
  17. Vincent Delorme, Militant et étudiant au BAC en interprétation classique, Conservatoire de Musique de Montréal, Chambly
  18. Hugo Desrosiers, Militant et jeune professionnel, Taschereau
  19. Guillaume Freire, Militant et étudiant à la Maîtrise en Science politique à l’Université de Montréal, Terrebonne
  20. Vincent Labrecque, Étudiant en Études internationales à l’Université de Montréal
  21. Jean-François Laguë, Étudiant de HEC Montréal
  22. Cédric Lalonde, Militant et étudiant en Pharmacie à l’Université de Montréal
  23. Frédéric Lapointe, Militant dans Joliette et membre de l’exécutif de la région des 3L au FJBQ
  24. Guillaume Larochelle, Étudiant en droit à l’Université de Montréal
  25. Karine Lechasseur, Militante et responsable des communications, Vaudreuil-Soulanges
  26. Marc-André Morin, Étudiant en Communication au Conservatoire Lassalle, Sainte-Rose
  27. Vincent Robert, Militant et étudiant en Sciences humaine au Collège Champlain, La Prairie
  28. Nicolas Rome, Étudiant en Communication au Conservatoire Lassalle, Marie-Victorin
  29. Joël Vaudeville, Militant du Parti Québécois dans Sherbrooke
  30. Louis Lyonnais, Militant du Parti Québécois dans Bourget

Ajoutez votre nom à la liste — et proposez une 16e mesure !
Je publierai les plus intéressantes !

Le PQ et le référendum: Le Parti doit entendre les Québécois

L’électorat a été très dur avec le Parti québécois le 7 avril dernier. Très dur avec notre projet de faire du Québec un pays. Pour les indépendantistes convaincus que nous sommes, découvrir que moins de 30% des Québécois partagent en ce moment notre idéal, constater que les trois quarts de nos concitoyens sont réfractaires, pour ne pas dire allergiques, à la tenue d’un référendum, cela fait mal.

Les militants du PQ sont conviés à une grande consultation cet automne, dans chaque circonscription. Puis une campagne à la direction permettra de choisir, avec un nouveau chef, une direction à prendre.

À mon avis, deux avenues seulement sont possibles : rester sourd à l’humeur actuelle des Québécois, revenir immédiatement à la charge avec notre projet, sous une forme ou une autre, aux élections de 2018, se cogner durement la tête sur le mur de l’opinion et ainsi donner pour longtemps les clés du pouvoir aux Libéraux. À moins d’un imprévisible retournement de situation d’ici-là, j’estime que les Québécois fermeront les portes du pouvoir à un PQ qui voudrait mettre, au prochain rendez-vous électoral, l’État au service de son option.

Notre tâche: reconstruire l’opinion souverainiste

L’autre avenue, plus ardue pour nous, indépendantistes, mais plus porteuse pour l’avenir, consiste à prendre acte du recul de notre option dans l’électorat. À admettre qu’un important travail de reconstruction de l’opinion souverainiste doit se déployer avant d’en faire, à nouveau, un enjeu électoral. Le PQ et ses partenaires doivent s’astreindre à une vaste et permanente entreprise d’éducation populaire, en particulier mais non seulement envers les jeunes, pour redonner le goût de l’indépendance.

Nous comptons dans nos rangs une nouvelle génération de jeunes indépendantistes énergiques et compétents. Nous devons, bien mieux que nous ne l’avons fait jusqu’ici, mobiliser toute la créativité et toute l’énergie disponible pour retourner vers les citoyens, rendre concrète la proposition indépendantiste, utiliser les nouveaux moyens de communications, comme les anciens. Ce devrait désormais être la priorité du parti et de ses partenaires indépendantistes dans les années qui viennent.

Mais au plan électoral, si la situation change peu, j’estime que le PQ devrait, lors de l’élection de 2018, s’engager sans ambiguïté à ce qu’un gouvernement péquiste ne tienne ni référendum, ni référendum sectoriel, d’initiative populaire ou autre, conduisant à la souveraineté, au cours du mandat. Entendre le message de la dernière élection, c’est reconnaître que les Québécois ont rejeté non seulement l’ambivalence, mais tout procédé qui les entraînerait sur le chemin d’un référendum à court terme.

Prendre la décision seulement au moment opportun

Est-il utile de prendre cette décision maintenant? Je ne crois pas. D’abord, la situation peut changer. Notre travail d’éducation, les processus référendaires en Écosse et en Catalogne, la conjoncture québécoise et canadienne sont autant d’éléments qui peuvent modifier la donne.

Je soumets donc une hypothèse : qu’un an avant l’échéance électorale, le Parti québécois décide de la place qu’occupera, ou non, la souveraineté lors de l’élection à venir. Ce mécanisme à inventer doit impliquer les membres, les militants, le chef. Ce serait vrai pour l’élection de 2018, et pourrait l’être aussi pour l’élection suivante.

Nous sommes pressés, tous.  Il faut être pressés de déployer notre effort d’éducation indépendantiste. Pressés de profiter de changements de conjoncture devenant porteurs pour notre projet.  Nous devons être réalistes, tous. Arrivera un moment où on pourra présenter un projet précis et un échéancier aux Québécois. Mais il faut reconnaître, aujourd’hui, que ce moment n’est pas imminent.

Bâtir la nation

Dans ce cas, à quoi bon gouverner si ce n’est pas pour préparer ou faire immédiatement l’indépendance?  D’abord parce qu’un pouvoir libéral prolongé sera corrosif pour l’identité québécoise elle-même. On n’a qu’à voir comment le gouvernement Couillard a annulé les cours d’histoire, n’envisage aucune défense de la langue française, a comme objectif de rendre le Québec plus semblable à « la moyenne canadienne », affaiblit le réseau québécois à l’étranger. Il sape les ressorts du nationalisme québécois.

Chaque fois qu’il fut au pouvoir, le Parti québécois a fait l’inverse : tabler sur la différence québécoise pour progresser dans tous les domaines : langue, éducation, recherche, économie, agriculture. Construire, ici, une nation. La conduire, ensuite, à son indépendance.

Il y a des moments où il faut accélérer la marche. C’était le cas en 1995 et, à mon avis, en 1996. Il ne faut pas attendre ces moments, mais travailler à les faire émerger. Car il y a des moments où il faut savoir gérer le temps. Et respecter les Québécois. Pour mieux cheminer vers l’indépendance.

(Ceci est la version intégrale du texte publié ce matin dans La Presse.)