La détresse de l’intellectuel conservateur

Oui, la détresse. On sort de la lecture du dernier ouvrage de Mathieu Bock-Côté avec beaucoup d’empathie pour son auteur. (J’en avais déjà, mais il n’y en a jamais trop !)

Bock-Côté est offensif et sûr de lui lorsqu’il pourfend les « diversitaires » qui veulent selon lui vider les nations, les cultures, les individus, de leur essence même. J’y reviendrai.

Mais lorsqu’il veut opposer à ce fléau en devenir un projet concurrent, on le sent déboussolé, incertain, changeant.

Et il nous entraîne dans un exercice de remue-méninges intérieur qui dure plusieurs chapitres. Les meilleurs.

Car, c’est une chose d’être « contre ». Mais être  »pour », là est l’exigence. Bock-Côté explique d’abord que le conservatisme a toujours été vu comme une posture de réaction face à la gauche et à ses projets. Un frein au changement. Il semble d’abord mettre la chose en doute, comme s’il y avait un réel contre-projet conservateur. Sur le ton du reproche, il souligne même que lorsque les conservateurs sont au pouvoir (ce qui arrive quand même assez souvent) il ne leur arrive jamais de renverser une décision de gauche, ou, pire, une décision « diversitaire », prise par la gauche avant eux.

Ce qui conforte la thèse voulant que les conservateurs ne soient au fond que des crans d’arrêts qui offrent aux sociétés des « pauses conservatrices » entre deux moments de changement social, économique, politique, propulsés par la gauche/progressiste/diversitaire.

Je vais me permettre de le contredire. L’univers politique couvert par Mathieu est le suivant: la France, le Québec et le Canada, les États-Unis.

Ben, Cher Mathieu, aux États-Unis, le conservateur Trump a renversé plusieurs décisions progressistes: 1) en excluant les transgenres des armées, contre la recommandation de ses généraux; 2) en faisant reculer, via sa majorité au Congrès, des acquis des droits civils pour l’accès des noirs au vote; 3) en restreignant, par décret, l’assurance-maladie universelle obtenue de justesse par Obama.

Il n’a pas fini son travail. Ses nominations à la Cour suprême sont sur le point de mettre en péril le droit à l’avortement.

Bock-Côté s’intéresse peu aux aspects économiques du débat gauche-droite. Mais il devrait savoir qu’en France, de nombreuses décisions économiques et de droit du travail de François Mitterrand et de Lionel Jospin ont été renversées par Chirac, Sarkozy et maintenant par Emmanuel Macron. (Nationalisations, 35 heures, retraite à 60 ans, j’en passe).

Et, retour aux USA, Bill Clinton, lourdement influencé par ses conseillers néo-libéraux et par Wall Street, a démantelé les très sages lois bancaires du progressiste Franklin Roosevelt, créant ainsi les conditions de la pire crise économique depuis celle des années 30, celle de 2008. (L’Organisation internationale du travail a estimé que 200 millions de travailleurs, surtout au Sud, ont été poussés dans la pauvreté par cette crise.)

Les plis et replis de la pensée

Mais, et c’est ce qui fait son charme, Mathieu reste principalement au niveau des idées. Il est dans le qualitatif, pas dans le quantitatif. Et on doit reconnaître la qualité de la phrase, le sens de la formule, l’érudition dans les sources (conservatrices, du moins). Il nous conduit avec joie et entrain dans les plis et replis de sa pensée. C’est un beau séjour.

Ce qui explique pourquoi Mathieu Bock-Côté est désormais l’intellectuel québécois le plus connu en France.

Il est la coqueluche des droites, de ses journaux, l’invité des plateaux de télé branchés (donc diversitaires, Le Quotidien de TF1 en l’espèce). Il débat avec Bernard Henry-Lévi, fait la couverture de Valeurs Actuelles, tient chronique au Figaro. Le Point le compare à Raymond Aron, ce qui est considérable.

Ses formules sont fortes, qu’on en juge: « La promotion de l’idéal diversitaire justifie un harcèlement médiatique permanent pour amener les populations à s’y convertir et pour identifier ceux qui résistent à ses sirènes ». Ou encore: « Une campagne d’épuration médiatique permanente est censée nettoyer l’espace public des traces du monde d’hier et de ceux qui y seraient attachés. »

Surtout, « rien ne saurait résister au mouvement de la modernité qui refoule sans cesse hors de l’espace du pensable politique ce qui lui est étranger. » Hum. Cette épuration semble avoir quelques ratés car comment expliquer qu’au Québec, les plumes qui peu ou prou sont d’accord avec Mathieu dominent l’empire Québecor, qui lui-même rejoint la majorité de la population. L’épuration diversitaire semble imparfaite également en France. Sinon,  comment expliquer que Mathieu soit si présent dans l’espace médiatique français ?

Mais il a des pièces à conviction. Nombreuses. La censure du débat dans certaines universités. Les affaires SLAV et Kanata. La pression générale exercée sur les participants du débat public pour se conformer aux idées diversitaires montantes: la parité obligatoire, par exemple, la disparition du genre dans les formulaires gouvernementaux, etc.

Il sait me trouver à ses côtés dans plusieurs de ces combats. Mais il ressort du livre l’impression que cette poussée est déferlante, dominante. D’où le titre: « L’empire » du politiquement correct. Mathieu serait un résistant contre l’empire. Et dans certains chapitres, vers la fin, on le sent pessimiste sur la possibilité de tenir bien longtemps face à l’empire diversitaire qui, tel les Borgs de Star Trek, assimilent tout sur leur passage en avisant (en anglais): resistance is futile.

Pourtant, on trouve dans ses propres pages des indices que tout n’est pas perdu. Il raconte qu’aiguillonné par une Commission des droits de la personne voulant criminaliser les propos offensants, le gouvernement Couillard a voulu légiférer contre les « propos haineux ». Vrai, mais on les en a empêchés. Nous avons résisté (bravo Agnès Maltais et toute l’équipe péquiste) et nous avons gagné.

Il parle du projet de Commission nationale sur le racisme systémique. Oui mais, on l’a bel et bien fait mourir au combat.

Il parle du projet de la Ville de Montréal d’intervenir dans les conversations virtuelles pour combattre les préjugés. Vrai, mais cette initiative est morte sous le poids de son propre ridicule.

Et on peut désormais voir les pièces Slav et Kanata. Mathieu ! Ressaisis-toi ! Il arrive que l’empire perde !

Une cible atteinte

Bock-Côté me semble cependant atteindre exactement la cible en diagnostiquant la tension créée par le changement, surtout diversitaire, sur le corps social. C’est vrai, qu’on soit d’accord avec aucun, un peu, beaucoup, ou la totalité des éléments de la revendication diversitaire:

« L’exil en terre étrangère est un déchirement. Le sentiment d’exil sur ses propres terres est un traumatisme encore plus grand », écrit très justement Alexandre Devecchio. La peur de devenir étranger chez soi est certainement l’inquiétude politique la plus profonde, celle à travers laquelle se redéploie la vie politique. On aurait tort d’y voir une peur irrationnelle alimentée par des démagogues sans scrupule. L’immigration massive, conjuguée à la déconstruction de tous les repères anthropologiques et identitaires des nations occidentales, suscite une angoisse existentielle qui se transforme en carburant politique. La mauvaise conscience semble aujourd’hui dominante dans une civilisation qui cultive la haine de soi, qui s’est laissée convaincre qu’il lui fallait moins assumer son histoire que s’en extraire et qui déconstruit sans fin […] »

En moins éloquent, j’évoquais cette tension dans mon livre Nous, en parlant du « moment minoritaire », du redressement des torts, et du « moment majoritaire ». Du fait qu’on ne peut opérer de changements sains et durables (et, contrairement à ce que pense Mathieu, en plusieurs cas souhaitables) sans constamment y intégrer les intérêts et les aspirations de la majorité.

Un angle mort

L’auteur passe un moment à tenter de réhabiliter la droite. D’abord, dit-il, il est réducteur de l’associer à l’extrême-droite. Bon. Ensuite, parlant de la droite française, il affirme que lorsqu’elle se désinhibe, c’est qu’elle avait auparavant internalisé le discours diversitaire et qu’enfin elle s’en affranchit. Bon. Mais ce faisant, la droite française reprend l’essentiel du discours non-économique du Front National (identité, immigration, sécurité, Jeanne d’Arc) donc de l’extrême droite. Il faudrait plus simplement assumer le fait que les grands partis (de droite et de gauche) ont gravement erré en laissant l’extrême-droite s’emparer de ces thèmes.

Mais il y a le problème de la seconde guerre mondiale. Pourquoi, se lamente-t-il, toujours ramener les nazis et les camps dans le débat ? Restons contemporains.

C’est juste. Oui oui. Laissons Hitler et Staline derrière nous, la droite et la gauche actuelle n’ont rien à voir avec eux.

Ce qui ne veut pas dire que l’Histoire n’a pas son importance. Les diversitaires voudraient, dit Bock-Côté, l’ignorer (les nations n’existent pas) ou la réécrire (les nations occidentales sont l’histoire d’hommes blancs qui ont opprimé tous les autres humains et les hommes blancs d’aujourd’hui devraient en payer le prix.)

Il s’aventure sur la question des statues. Devraient-on les enlever parce qu’elles représentent un passé qui n’est plus, aujourd’hui, politiquement correct ? C’est une vraie question. Au sud des États-Unis, dans l’ancienne Confédération, des statues du général des armées sudistes Robert E. Lee ponctuent le paysage des grandes villes. Mathieu croient qu’elles permettaient au Sud d’accepter la défaite de la guerre de sécession sans se renier complètement. Ça se plaide. D’autres estiment que Lee symbolise la volonté du Sud de maintenir les noirs en esclavage. Ça se plaide aussi.

Le problème avec cet exemple, c’est que ce débat a provoqué, en août 2017, dans la charmante ville de Charlottesville en Virginie, une énorme manifestation de suprémacistes blancs, brandissant torches et drapeaux nazis et scandant: « les juifs ne nous remplaceront pas ». Ça casse un peu la ligne voulant qu’on laisse Hitler derrière nous.

Je me suis fait remarquer comme un critique assez vif de l’extrême-gauche québécoise. J’ai vu des faucilles et des marteaux dans des manifs, oui. Mais je dois admettre que je ne les ai jamais entendu scander « on veut des goulags, on veut des goulags ! »

Bref, je suis évidemment certain que Mathieu réprouve tout ce qu’il y a à réprouver dans cet incident, mais il est étonnant qu’un esprit aussi brillant et informé n’intègre pas ces données dans son argumentaire. Il est très attentif aux dérives diversitaires mais son acuité baisse lorsqu’il s’agit des dérives de la droite de la droite.

Conservateur, demain quoi ?

Tout ça est bien beau mais, qu’en tirer, au fond pour le conservateur d’aujourd’hui ?

Il n’y a pas, écrit Bock-Côté, de « grand soir » conservateur, ni « d’utopie conservatrice ». Pas de « société parfaite à établir une fois pour toutes ». Face à la volonté qu’il perçoit à gauche de vouloir atteindre le grand soir et la société parfaite (une volonté qui, d’après moi, n’existe plus) il rend le conservatisme garant de l’idée qu’il ne faut pas tenter de rendre l’homme ou la société parfaite. Pour le conservateur, cet espoir est vain.

Le conservateur se contente de vouloir mieux ancrer l’humain dans son identité, sa nation, son histoire, ses valeurs.

Il cite Julien Freud: « quels que soient le groupement et la civilisation, quelles que soient les générations et les circonstances, la perte du sentiment d’identité collective est génératrice et amplificatrice de détresse et d’angoisse. Elle est annonciatrice d’une vie indigente et appauvrie, et, à la longue, d’une dévitalisation, éventuellement de la mort d’un peuple ou d’une civilisation. »

Je suis de cet avis. Mais comment l’incarner, dans la vie politique ? Mathieu termine avec un chapitre joliment intitulé « Éloge du conflit civilisé ». Il y appelle, non à un nouvel Empire de la droite, mais au contraire à l’alternance entre progressistes et conservateurs.

« L’imaginaire du conservatisme est celui de l’enracinement, de la limite, de la finitude, et on peut en déduire une conception protectrice du politique. L’imaginaire du progressisme est celui du cosmopolitisme, de la  mobilité, de la transgression des évidences établies. »

Il pense que la société doit compter ces deux pôles, les faire cohabiter et alterner.

C’est un scénario. Il en exclut un autre. Celui des progressistes nationalistes qui croient à la fois aux causes sociales ET à l’enracinement; à la fois à la transgression de certaines évidences établies ET au respect de l’histoire, de la culture et de l’identité.

Mais pour creuser correctement cette possibilité, il faudrait pouvoir tenir un débat, lui et moi, dans une librairie quelque part, sans que les diversitaires nous en empêchent…


 


Abonnez-vous et ayez immédiatement accès à ma nouvelle balado:

Enfance: L’insondable sans-gêne des Libéraux

Pour obtenir le livre applaudi par la critique, en version imprimée, audio ou numérique, allez sur laboitealisee.com ou cliquez sur l’image ci-haut et obtenez mon dernier ouvrage, avec une réduction de 10% et une dédicace personna-lisée 😉

 



5 réflexions au sujet de « La détresse de l’intellectuel conservateur »

  1. J’ai déjà votre libre que je m’apprête à lire. J’ai aussi assisté à une conférence de Mathieu à une librairie à Trois-Rivières. De merveilleux moments pour les plus de 125 personnes présentes. Oui, un bon débat entre vous deux serait merveilleux et la Mauricie est une terre très fertile pour cela.

  2. Et j’ajoute réflexions faites,

    Au troisième point, et des trois générations futures. De Nous, Autochtones, à ce que j’ai lu ou entendu, iraient à sept générations. Sage.

    C’est sûr et certain, si ce n’est pas évident, qu’au premier point, les moins de 18 ans et les non-inscrits, environ 25 % de Nous, 8,4 millions, n’ont pas été inclus.es dans l’entente : vote populaire.

    Au sixième, ces 2 millions de Nous le seraient.

  3. « Il pense que la société doit compter ces deux pôles, les faire cohabiter et alterner. »

    J’ai entendu à son entrevue sur TF1 Quotidien

    https://www.youtube.com/watch?v=g4-Q3lYX46Y

    À ce jeu, les électeur.es québécois.es sont génial.es : vite de même, après les conservateurs Maurice Duplessis et remplaçants de 1944 à 1960, Jean Lesage, un libéral fédéraliste de 1960 à 1966. Ensuite en intermission, Daniel Johnson et Jean-Jacques Bertrand, des conservateurs nationalistes, de 1966 à 1970. Et encore des libéraux fédéralistes, retour de Robert Bourassa, de 1970 à 1976.

    Pour faire grand changement, René Lévesque, un libéral nationaliste devenu progressiste nationaliste, de 1976 à 1985; et Pierre-Marc Johnson un nationaliste fédéraliste.

    Retour de Robert Bourassa, toujours libéral et fédéraliste, de 1985 à 1994; et Daniel Johnson fils, de même.

    Percée de Jacques Parizeau, un libéral progressiste, de 1994 à 1996, corrigée par Lucien Bouchard un nationaliste conservateur, de 1996 à 2001 et Bernard Landry, nationaliste libéral, de 2001 à 2003.

    Et là, Jean Charest, un conservateur libéral ou libéral conservateur, qu’importe pour gagner et durer, un long 2003 à 2012.

    Et là, une courte intermission nationaliste progressiste et quoi d’autres, avec Pauline Marois de 2012 à 2014.

    Et là, Philippe Couillard, un autre libéral conservateur, opportuniste, de 2014 à 2018.

    Et maintenant, François Legault, un nationaliste, conservateur autrement progressiste de 2018 à 2032, si les électeur.es le veulent, sous un nouveau mode de scrutin ouvert à la coopération plutôt que la domination.

    C’est pas fou la pensée que vous attribuez à Mathieu Bock-Côté. C’est ma façon de dire que c’est un scénario plausible mais improbable : bipolaire.

    Votre scénario m’apparait cubique et plus, trois à cinq dimensions. Une boite ouverte à la continuité pour François Legault comme premier ministre et à chercher qui comme président.e dans 10 ans parmi nos personnalités politiques.

    Notre développement politique, l’avenir, repose sur notre prochain mode de scrutin dont vous êtes signataire, et je ne sais pas qui à Québec solidaire pour Manon Massé, je dirais Gabriel. Gabriel Nadeau-Dubois ? François Legault et Alex Tyrrell, c’est clairement lisible et de soi.

    Réforme du mode de scrutin, Entente sur 6 principes

    Les six principes de l’entente

    • Refléter le plus possible le vote populaire de l’ensemble des Québécoises et des Québécois. 

    • Assurer un lien significatif entre les électeurs-trices et les élu-e-s. 

    • Viser le respect du poids politique des régions. 

    • Favoriser la stabilité du gouvernement par des mesures encadrant les 
motions de censure. 

    • Offrir un système accessible dans son exercice et sa compréhension. 

    • Contribuer à une meilleure représentation des femmes, des jeunes et des 
communautés ethnoculturelles. 


  4. Un débat entre Jean-François Lisée et Mathieu Bock-Côté… je m’en délecte à l’avance et ferais le voyage de Québec à Montréal même en hiver.

    • Qu’est-ce que Doris Lussier répondrait à ça ?

      Pour situer ce brave et tendre dans l’Histoire, 1918-1993, une génération avant la mienne.

      https://www.facebook.com/watch/?v=1114080015323103

      Un humoriste marquant à l’époque, encore apprécié d’au moins deux de Nous. La majuscule est peut être une faute de français, mais pas de Québécois.

      Ceci écrit, le moment projeté sinon planifié, risque d’être long en lieu et bouche …, ayant lu un peu l’un des protagonistes, l’autre passionnément.

      Et alors, pourquoi pas une série de balados pour diminuer l’empreinte écologique au profit de l’empreinte humaniste ?

      C’est sûr que ça serait meilleur foule librairie, pour le spectacle et les ventes.

      Et alors, je suis partant ou second pour du covoitur âge.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *