Quand « l’enfer fiscal » québécois prend une douche!

tobinNous interrompons (comme chaque vendredi) le lancinant commentaire anti-modèle québécois des plumes économiques locales pour vous transmettre ce bref message d’intérêt public.

Le fiscaliste Luc Godbout et son équipe de forcenés de la calculatrice de l’Université de Sherbrooke viennent, encore, de procéder à un arrosage massif (pdf) sur l’argument de la droite québécoise, pour laquelle nous vivons dans un « enfer fiscal’.

Dans une mise à jour d’une étude précédente ils démontrent que la « charge fiscale » des Québécois — c’est à dire les impôts et cotisations que l’on paie à l’État, moins les sommes que l’on reçoit de l’État — est parmi les plus faibles (oui, oui, les plus faibles) des grands pays industrialisés, États-Unis compris.

C’est particulièrement vrai, comme on commence à le savoir, pour les familles — et le Québec consolide son statut de « paradis des familles ».

Dans ce tableau la charge fiscale est comparée en fonction du revenu des parents. Il va d’un parent touchant le revenu moyen (au Québec, 39 700$) jusqu’à deux parents touchant chacun 167% du revenu moyen (donc au total 132 500$).

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Vous avez vu le -5,4 % dans la première colonne?  Il signifie qu’un fois que le couple à salaire moyen a payé ses impôts fédéraux et provincial, ses cotisations d’Assurance emploi, du Régime d’assurance-parentale et du Régime des rentes du Québec, puis a reçu sa Prestation fiscale pour enfants, son Soutien aux enfants, sa Prestation universelle pour garde d’enfants, sa Prime au travail son Crédit de TPS, son Crédit de TVQ et sa Prestation fiscale pour revenu de travail, son 39 700$ de revenus bruts se transforme en 41 800 $ de revenu disponible.

Aux autres niveaux de revenus, la charge nette est plus faible au Québec qu’au Canada et aux États-Unis jusqu’à 66 300$ de revenu familial. Ce qui couvre l’immense majorité des populations familiales comparées.

L’étude signale aussi que même pour les couples sans enfants empochant jusqu’à 66 300$, la différence de charge fiscale est très faible: 21,2 au Canada, 22 aux États-Unis, 23 au Québec. Pas de quoi ouvrir les portes de l’enfer !

Nous retournons maintenant à notre programme régulier.

Note en petits caractères :

Les billets « Temps durs pour les détracteurs du modèle québécois » ne prétendent pas que tout est parfait au Québec, tant s’en faut. L’auteur a d’ailleurs proposé, dans ses ouvrages et sur ce blogue, des réformes nombreuses et importantes visant à surmonter plusieurs des importants défis auxquels le Québec est confronté. Cependant, la série permet de percer quelques trous dans le discours ambiant qui tend à noircir la situation globale du Québec qui, pourtant, affiche d’assez bons résultats comparativement aux autres sociétés semblables.

USA: No vacation nation !

tobinNous interrompons (comme chaque vendredi) le lancinant commentaire anti-modèle québécois des plumes économiques locales pour vous transmettre ce bref message d’intérêt public.

Si vous passez plus de neuf jours de vacances aux États-Unis cet été, vous y passerez davantage de jours de vacances que le total des jours de vacances auquel ont droit les salariés américains.

Non, pardon, je me suis trompé. Ce sera plus de jours de vacances que ce que les employeurs américains daignent laisser à leurs salariés — heureusement massivement non-syndiqués comme on le sait.

Je consacre ma chronique du vendredi à ce détail car on a beaucoup parlé, dans nos discussions sur la richesse comparée des Ricains et des Québécois, des 270 heures de plus par année travaillées, en moyenne, par nos voisins du sud.

Voici le tableau, compilé par le Center for Economic and Policy Research, des jours de congés légalement requis dans les pays de l’OCDE et aux États-Unis:

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Moi non plus je n’avais pas trouvé les USA au début. C’est complètement à droite (cliquez pour agrandir)

Mais les entreprises, dont les organisations sont farouchement opposées à tout minimum légal de prises de vacances, (un projet en ce sens a mordu la poussière en 2009) ne sont pas complètement folles. Elles offrent tout de même quelques jours de congé dans l’année:

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Vous me ferez croire qu’un tel niveau d’absence de congés est volontaire… (Cliquez pour agrandir!)

Conclusion de l’étude du CEPR:

Les États-Unis sont le seul pays économiquement avancé qui ne garanti à ses salariés aucune vacance payée et figure parmi un très petit nombre de pays riches qui ne requièrent pas des employeurs d’offrir au moins quelques congés rémunérés.

En l’absence de conditions minimales fixées par la loi, environ le quart des salariés américains n’ont aucun jour de vacance ou de congé payé pendant l’année. Le total de la moyenne des vacances et congés payés  — 15 au total –  alloués par le secteur privé aux États-Unis ne se qualifierait pas pour satisfaire la norme minimale légale de 19 pays riches examinés ici. (La moyenne américain ne franchit que le minimum de 10 jours exigé au Japon.)

(Merci à mon ami Twitter Citoyen Viau pour ce signalement.)

Nous retournons maintenant à notre programme régulier.

Note en petits caractères :

Les billets « Temps durs pour les détracteurs du modèle québécois » ne prétendent pas que tout est parfait au Québec, tant s’en faut. L’auteur a d’ailleurs proposé, dans ses ouvrages et sur ce blogue, des réformes nombreuses et importantes visant à surmonter plusieurs des importants défis auxquels le Québec est confronté. Cependant, la série permet de percer quelques trous dans le discours ambiant qui tend à noircir la situation globale du Québec qui, pourtant, affiche d’assez bons résultats comparativement aux autres sociétés semblables.

De la bonne radio? Pour les PIB et les personnes!

quebec_canada_etatsunis.4jpnjr7g2o004kc0c0g0040w0.ctghqdwczx4cww8kgok0g0wsc.th_Ce mercredi Paul Arcand nous a reçu, l’économiste Martin Coiteux et moi, pour débattre de la richesse comparée des Québécois et des Américains.

Écoutez, on y met notre 110%

Mais pour me résumer:

– Si vous êtes un Produit intérieur brut, vous êtes plus riche aux États-Unis;

– Si vous êtes 95% des personnes, vous êtes plus riches au Québec.

Note en petits caractères :

Les billets « Temps durs pour les détracteurs du modèle québécois » ne prétendent pas que tout est parfait au Québec, tant s’en faut. L’auteur a d’ailleurs proposé, dans ses ouvrages et sur ce blogue, des réformes nombreuses et importantes visant à surmonter plusieurs des importants défis auxquels le Québec est confronté. Cependant, la série permet de percer quelques trous dans le discours ambiant qui tend à noircir la situation globale du Québec qui, pourtant, affiche d’assez bons résultats comparativement aux autres sociétés semblables.

Legault, les chiffres, les riches et l’opéra

le-fait-de-savoir-que-30-des-quebecois-se-disent-prets-a-appuyer-francois-legault-fait-craindre-le-pire-pour-l-avenir-du-quebec-300x233Mon billet, assez mordant je l’avoue, sur l’utilisation systématique, par François Legault, d’une statistique affirmant que « le niveau de vie moyen » des Québécois était de 45% plus faible que le « niveau de vie moyen » des Américains a valu une réaction non moins mordante.

À la fois François Legault, l’économiste des HEC Martin Coiteux et mon collègue blogueur Pierre Duhamel se sont mis de la partie. Fort bien. Voici ce qu’on peut dire, aujourd’hui, avec certitude:

La statistique voulant que les Américains gagnent 45% de plus que les Québécois est, avec certitude, fausse

Comment le sait-on ? En appliquant exactement la logique de l’économiste Martin Coiteux, pourtant venu à rescousse de Legault. Voyez-vous, tout le monde est d’accord: pour comparer le « niveau de vie » entre deux sociétés il faut ajuster les chiffres en fonction du coût de la vie dans chacune des sociétés. L’OCDE les ajuste entre les États-Unis et le Canada. Pas avec le Québec: avec le Canada.

Si le Québec était souverain, l’OCDE établirait pour nous une mesure fine de comparaison, appelée une Parité de Pouvoir d’Achat (PPA). Pour l’instant, cette mesure n’existe pas. Mais chacun sait fort bien que le coût de la vie à Toronto est nettement plus élevé qu’à Montréal.

Et quand je dis « tout le monde », je veux dire même les plus ardents détracteurs du Québec. Ainsi Mme Norma Kozhaya, du néo-conservateur Institut Économique de Montréal, écrivait dès mai 2006 dans La Presse que, en effet, le revenu disponible au Québec était de 7% inférieur à celui de l’Ontario,  mais que

« si l’on ajuste selon le coût de la vie dans les grandes villes, on se retrouve de nouveau avec un portrait relativement plus favorable pour le Québec, puisque l’écart avec l’Ontario semble disparaître complètement. »

Mais Martin Coiteux et les économistes, de droite, consultés par François Legault affirment qu’il est interdit de faire ce que l’économiste de l’IEDM a fait dans cette citation, c’est-à-dire de s’approcher du réel en utilisant le coût de la vie dans les grandes villes, parce que, parce que… Parce que quoi déjà ? Parce que Statistique Canada nous dit que ce calcul n’est pas aussi bon que si on avait un réel indice de Parité de pouvoir d’achat entre les provinces, indice que personne n’a calculé.

La mesure nous rapproche du réel, mais n’est pas parfaite. Entre autres, elle n’inclut que la région montréalaise, qui n’englobe que la moitié du Québec ! Donc, écrit Martin, elle pose « un problème méthodologique sérieux ».

Que dire maintenant du « problème méthodologique » posé par l’utilisation, par Legault, Coiteux et les autres, d’une statistique de l’OCDE dont on sait avec certitude qu’elle n’est pas adaptée au Québec ? Dont on sait avec certitude qu’elle ne tient aucun compte des variations de coût de la vie entre chaque province canadienne ? Dont on sait avec certitude qu’elle ne peut pas refléter la réalité québécoise ?

Le refus de François Legault et de Martin Coiteux d’utiliser, comme le fait Pierre Fortin — pourtant signataire du Manifeste des lucides — et Norma Kozhaya — pourtant économiste de l’IEDM — la mesure qui nous permet le mieux de nous approcher du réel est, pour le moins, suspecte.

C’est certain : le 45% ne reflète pas le niveau de vie du Québécois et de l’Américain « moyen »

Mon second argument tient au fait que lorsqu’un politicien, comme François Legault, se présente dans une émission grand public et affirme que notre « niveau de vie moyen » est de 45% inférieur à celui des Américains, il sait très bien que son auditoire pense qu’il s’agit du revenu d’une famille moyenne. Et il sait que c’est faux.

Pour qui connaît les États-Unis, il est d’abord absurde de croire ou de laisser entendre que la classe moyenne américaine est 45% plus riche que la Québécoise.  Ensuite, pour qui connaît la maladie inégalitaire qui affecte nos voisins, il est évident que ce chiffre cache une très grande distorsion de revenus.

Martin Coiteux, au moins, accepte de se prêter à l’exercice et, partant du chiffre dont nous avons la certitude qu’il ne parle pas du Québec, fait comme Pierre Fortin et moi et soustrait du calcul 5% de la population la plus riche. Il utilise d’une part la formule de l’OCDE et d’autre part la formule que préfère Statistique Canada — sans toutefois corriger pour la réalité québécoise.

L’écart théorique de 45% de Legault fond alors:

Et le revenu de 95% des Américains ne dépasse celui des Québécois que de 19% (OCDE) ou de 11% (StatCan).

Et comme on sait que les Américains travaillent 15% de plus d’heures de travail, chaque année, que les Québécois, on se retrouve, essentiellement, au même point. Merci Martin.

François Legault, les riches et les services et l’opéra

Dans son propre texte, François revient avec son argument voulant que la soustraction de 5% des Américains les plus riches pour comparer le niveau de vie des uns et des autres nous empêche de voir la réalité fiscale:

Le hic, par contre, c’est que ces 5% d’Américains paient quand même des impôts, et que c’est entre autres avec ces impôts qu’on peut se payer des routes en bon état, les meilleurs professeurs d’université et plusieurs autres services publics.

Allo François ? As-tu vu l’État des infrastructures américaines récemment ? Sais-tu que plusieurs États ont même décidé d’arrêter de paver des rues, d’en éclairer certaines la nuit, qu’ils doivent mettre à pied des enseignants, des pompiers, des policiers ? L’association américaine des ingénieurs civils donne la note D- aux routes et affirme qu’il faudrait investir 2,2 mille milliards en cinq ans pour mettre les infrastructures en bon état.

Se payer « plusieurs autres services » ? Sais-tu qu’un américain sur sept n’a pas encore accès à l’assurance-maladie ? Que les femmes américaines n’ont pas accès à des congés de maternité rémunérés ? Que le taux de pauvreté américain est le plus élevé en Occident, en proportion et en gravité de la pauvreté ?

Mon collègue Pierre Duhamel chante aussi les louanges de la très grande richesse:

Les riches Américains contribuent généreusement à certains des plus beaux musées du monde, certains des orchestres et opéras les plus réputés, aux hôpitaux et aux universités les plus reconnus.

C’est dont vrai! Vrai aussi qu’ils financent à coup de millions des partis politiques qui font tout en leur pouvoir pour réduire le niveau d’imposition des riches américains à son niveau le plus faible depuis les années 1920, enlevant donc à l’État la capacité de financer… les plus beaux musés, les orchestres et opéras les plus réputés, les hôpitaux et universités reconnus, sans compter, au hasard, les garderies, le transport en commun, ou des services médicaux qui ne feraient pas en sorte que le taux de mortalité infantile américaine soit plus élevé que celui de plusieurs pays du tiers monde. Mais, c’est indéniable, ils financent des Opéras !

Plus sérieusement, voici ce que dit le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, ce mois-ci, au sujet de l’apport des super-riches américains au bien commun:

Les États-Unis souffrent de sous-investissement dans nos infrastructures (regardez la condition de nos autoroutes et de nos ponts, de nos voies ferrées et de nos aéroports), dans la recherche de base, et dans l’éducation à tous les niveaux. De nouvelles coupures de dépenses sont à venir.

Ceci ne devrait surprendre personne — c’est simplement ce qui se passe lorsque la distribution du revenu dans une société devient trop inégale. Plus une société est divisée en termes de richesse, plus les riches refusent de payer pour les besoins communs.

Les riches n’ont pas besoin du gouvernement pour se payer des parcs ou une bonne éducation ou un bon service médical ou pour assurer leur sécurité — ils peuvent se le payer eux-mêmes.

Ce faisant, ils deviennent de plus en plus distants envers les gens ordinaires et perdent l’empathie qu’ils pouvaient encore avoir. Ils sont opposé à un gouvernement fort, justement parce que ce gouvernement pourrait réajuster l’équilibre, prendre un peu de leur richesse, et investir dans le bien commun.

Stiglitz explique également comment cette concentration de richesse nuit à l’efficacité économique même d’une société. Sans parler du dévoiement du processus politique.

Le diagnostic et les solutions

François Legault ajoute:

Peu importe que l’écart de richesse soit de 45%, ou de 21% — il sera difficile de retenir ici nos jeunes les plus brillants et de construire un Québec fort si nous traînons de la patte. Le reste n’est que distractions.

Je me permets de diverger. Cela importe énormément. D’une part car il faut dire la vérité aux Québécois, d’autre part parce qu’à force de leur faire croire (faussement) que les revenus sont de 45% plus élevés de l’autre côté de la clôture, nos « jeunes les plus brillants » vont peut-être le croire… et nous quitter.

François termine en disant:

Le Québec ne pourra jamais se mobiliser pour améliorer son sort s’il refuse de reconnaître qu’il y a un problème, et que les solutions passent, entre autres, par un accroissement de notre richesse collective.

On est au cœur de sa méthode. Il croit que la mobilisation des Québécois pour adopter des réformes porteuses passe par la reconnaissance d’un énorme problème. Si on ne leur fait pas assez peur, donc, ils ne se mobiliseront pas.

Je crois au contraire qu’on doit se fonder sur le réel pour dire aux Québécois qu’ils ont bâti ici une des dix ou quinze sociétés les plus équilibrées au monde (et pas, comme me le fait dire Pierre, « la plus formidable société qui soit ». Non, Pierre. Seulement une des plus formidables).

Je crois donc qu’ayant accompli beaucoup, les Québécois ont en eux la capacité de relever des défis importants qui se présentent à eux, comme aux autres sociétés. Je crois, évidemment, qu’il faut prendre les moyens de réorganiser de cent façons notre société pour créer davantage de richesse et j’ai consacré tout un ouvrage à ce sujet.

Voici comment l’économiste Pierre Fortin et moi concluons notre article conjoint, publié dans le numéro courant de L’actualité et disponible en ligne ici:

Si on veut savoir quelle société livre le mieux la marchandise – la qualité de vie – pour l’immense majorité de sa population, force est de constater que le Québec est largement gagnant sur les États-Unis.

Ces constats ne doivent pas que nous réjouir. Ils doivent nous motiver.

La clé de la réussite de la société québécoise, à l’avenir, est sa capacité à maintenir ses choix sociaux et son respect de l’environnement tout en relevant ses défis, notamment du vieillissement et de l’endettement.  Les Américains, mais plus encore les Français, les Néerlandais et d’autres Européens, montrent qu’il est possible de produire davantage de richesse par heure travaillée sans augmenter les cadences ou s’épuiser en heures supplémentaires, sans tricher avec l’environnement et sans gaver les super-riches.

Déjà, les Québécois sont plus productifs que les Ontariens et, depuis deux ans, ont dépassé le rythme de croissance annuelle de 1,5% de leur productivité nécessaire pour réussir. Avec un réel investissement dans les têtes – par l’éducation, la formation continue en entreprise, un grand chantier pour faire reculer le décrochage  et l’analphabétisme – et dans l’innovation dans les entreprises grandes et petites, il est possible de maintenir et de rehausser ce rythme porteur d’avenir.

Marier la solidarité québécoise avec la productivité des meilleurs occidentaux feraient de nous, pour vrai, un modèle québécois !

Note en petits caractères :

Les billets « Temps durs pour les détracteurs du modèle québécois » ne prétendent pas que tout est parfait au Québec, tant s’en faut. L’auteur a d’ailleurs proposé, dans ses ouvrages et sur ce blogue, des réformes nombreuses et importantes visant à surmonter plusieurs des importants défis auxquels le Québec est confronté. Cependant, la série permet de percer quelques trous dans le discours ambiant qui tend à noircir la situation globale du Québec qui, pourtant, affiche d’assez bons résultats comparativement aux autres sociétés semblables.

Le Verdict sur François Legault: -45%

La plateforme est presque aussi efficace que Tout le monde en parle. Quelque 891 000 personnes ont écouté lundi l’émission Le Verdict, animée par Véronique Cloutier, qui confronte ses trois invités à des résultats de sondage à leur sujet.

François Legault était le troisième invité cette semaine, un peu mal à l’aise aux côtés de l’hyper-sexuelle Anne-Marie Losique, mais prompt à passer ses messages.

Le principal est celui-ci, sur lequel il est revenu deux fois et qu’il répète devant tous les micros:

Le revenu moyen au Québec est 45% moins élevé qu’aux États-Unis. Pas 4 ou 5 %, 45%. […] À partir du moment où le revenu moyen aux États-Unis est 45% plus élevé qu’au Québec, c’est-à-dire que pour des taux d’impôts équivalents, les Américains collectent 45% plus d’impôts et de taxes que le Québec. Comment on peut compétitionner avec ça ? Il y a quand même une limite !

Le seul problème avec ce chiffre de 45% est qu’il est faux. Et que François Legault est assez informé et intelligent pour le savoir. C’est donc volontairement qu’il utilise à répétition une statistique à la fois erronée et trompeuse.

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Au Verdict: Un politicien qui joue avec les chiffres comme les autres ?

Certes, le chiffre existe. François ne l’a pas inventé. Il a été calculé par l’OCDE pour comparer le produit intérieur brut par habitant entre les États-Unis et le Canada (notez: pas le Québec, le Canada). L’OCDE adapte son calcul en tenant compte du coût de la vie dans chaque pays.

Le problème est que l’OCDE s’est trompé. Statistique Canada lui a tapé sur les doigts et a démontré (publication 13-604-M, no 064, page 12 et tableau 2) que l’OCDE surestime considérablement le pouvoir d’achat américain par rapport au Canadien. Selon Statistique Canada, l’écart entre les deux pays n’est pas le 45% dont parle François Legault, mais plutôt 29%.

Et si on tenait compte de la réalité québécoise ?

Mais Legault parle du Québec, et pas du Canada. Pour être rigoureux, il devrait ajuster ce chiffre en fonction du pouvoir d’achat, non de la moyenne canadienne, mais de la réalité québécoise qui, il le sait très bien, est avantageuse pour les Québécois.

Il sait aussi que ces calculs existent, gracieuseté de l’économiste Pierre Fortin utilisant les données de Statistique Canada sur le coût de la vie.

Ainsi, l’écart passe de 45% (ce que François dit) à 29% (dixit Statistique Canada pour le Canada) à 21% (une fois ajusté pour le Québec).

À ce point du calcul, Legault aurait techniquement raison d’affirmer que « le niveau de vie » Québécois est inférieur de 21% à celui des États-Unis. Techniquement.

Mais il sait que, en pratique, il utilise un terme économique qui n’a pas la même signification pour les  891 000 téléspectateurs non-économistes qui l’écoutent. Pour les gens normaux, le « niveau de vie moyen » signifie le niveau de vie des gens normaux, de la classe moyenne.

Leur dire que leurs voisins américains jouissent d’un niveau de vie supérieur de 21% ou, encore pire, de 45% c’est les tromper en leur faisant croire que l’Américain moyen est significativement plus riche que le Québécois moyen.

Mais c’est faux. Comme Pierre Fortin et moi l’avons démontré ici, l’écart entre nous et nos voisins est complètement absorbé par la scandaleuse accumulation de revenus chez les 5% des Américains les plus riches. Les États-Unis sont une société malade de leur inégalité et affichant un niveau anormalement élevé de pauvreté pour un pays occidental.

Lorsqu’on soustrait les 5% des Américains les plus riches de cette équation, on se rapproche d’une réelle comparaison entre les Américains et les Québécois moyens, et voici ce qu’on obtient, pour 2007:

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Bizarre ! On ne voit pas le 45% supplémentaire !

En fait, 95% des Québécois ont un niveau de vie légèrement supérieur à 95% des Américains. Mais pour y arriver, nos voisins du Sud doivent travailler en moyenne… 270 heures de plus par année ! Environ 15% de plus ! Dans les faits, donc, profitant de cette richesse qui est le temps, la quasi-totalité des Québécois sont significativement plus riches. (Pour les détails et les calculs, voir ici.)

Notez, ce sont les chiffres de 2007, donc avant la crise économique qui a été beaucoup plus dure chez nos voisins du Sud que chez nous. Les chiffres pour 2010 et 2011 seront encore plus avantageux pour le Québec (le délai dans la production de ces chiffres tient au calcul des revenus du 1% et du 5%, disponibles plus tardivement que les autres données).

Mais, peut-être François est-il plus près de la réalité si on réinsère dans le calcul presque tous les riches Américains, et qu’on compare 99% des Québécois avec 99% des Américains:

99travail

Encore plus bizarre ! Le 45% est toujours absent !

Ici, l’écart de niveau de vie en faveur des Américains est de 4%, soit 10 fois moindre que ce qu’affirme Legault. Mais, encore une fois, les Américains travaillent en moyenne 270 heures de plus par an pour s’offrir ce 4%. C’est beaucoup.

L’autre versant de l’argument

Pour ce qui est de la capacité fiscale comparée du Québec et des États-Unis, le chiffre de 21% du PIB devrait, là, s’appliquer. Théoriquement, nos voisins disposent d’une base fiscale 21% plus étendue que la nôtre — et que de la plupart des pays occidentaux, sinon tous.

Mais voilà comment la théorie s’échoue sur le réel: le système politique américain refuse d’utiliser cette base fiscale, par pure idéologie néo-libérale. Leur fiscalité sur cette richesse supplémentaire (les 21% captés par les super-riches) est la plus faible en Occident et la plus faible depuis… les années 1920 !

Il est donc également faux de dire qu’on ne peut pas compétitionner sur le plan fiscal, puisque les Américains se mettent eux-mêmes hors-jeu.

François Legault a décidé de faire d’un écart imaginaire de 45% de revenu avec nos voisins son argument principal pour convaincre les Québécois d’accepter des réformes importantes (quoique, pour l’instant, il ne demande de sacrifices réels qu’aux profs et aux étudiants).

Il est dommage qu’un homme de sa valeur, s’élevant contre le cynisme ambiant, s’entête à tromper ainsi les citoyens. Je le tiens en assez haute estime pour espérer qu’il se ravise.

Note en petits caractères :

Les billets « Temps durs pour les détracteurs du modèle québécois » ne prétendent pas que tout est parfait au Québec, tant s’en faut. L’auteur a d’ailleurs proposé, dans ses ouvrages et sur ce blogue, des réformes nombreuses et importantes visant à surmonter plusieurs des importants défis auxquels le Québec est confronté. Cependant, la série permet de percer quelques trous dans le discours ambiant qui tend à noircir la situation globale du Québec qui, pourtant, affiche d’assez bons résultats comparativement aux autres sociétés semblables.

Le Québec: champion américain de la volonté écologique

tobinNous interrompons, comme tous les vendredis, le lancinant commentaire anti-modèle québécois des plumes économiques locales pour vous transmettre ce bref message d’intérêt public.

Les Québécois sont-ils vraiment plus verts que leurs voisins nord-américains ? Le sujet est en débat, et cela tombe bien, car le mois dernier trois universitaires ont publié dans une revue de la  prestigieuse Brookings Institution de Washington, des données de sondage comparatives.

Érick Lachapelle, professeur en Sc Po à l’Université de Montréal, m’a fourni les données, que mon complice webmestre Érick Frappier a bien voulu mettre en forme.

Vous trouverez pour chacune des questions de sondage les réponses des régions et provinces, avec la variation du brun au vert selon l’intensité écologique de la réponse. Notez aussi, toujours, le nombre de tonnes de gaz carbonique émis par personne, pour info.

Résultat: le Québec n’est pas toujours le plus écolo de tous, mais sur l’ensemble des thèmes, il est toujours soit premier, soit parmi les premiers.

1

Répondants qui croient au changement climatique. (Cliquez pour agrandir)

Voir la suite pour les autres tableaux:

2

Répondants qui disent que la plupart des scientifiques jugent que les humains causent le réchauffement. (Cliquez pour agrandir)

p3

Répondants qui appuient l’idée d’une bourse du carbone. (Cliquez pour agrandir)

5

Total de ceux qui sont prêt à payer davantage. (Cliquez pour agrandir)

Note en petits caractères :

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Lisée Vs l’IEDM: le film

Vous êtes nombreux à avoir suivi mon débat avec le think-tank de droite l’Institut économique de Montréal sur la question de savoir si 90% des Québécois ont un niveau de vie supérieur à 90% des Américains.

J’ai débattu de cette question avec l’économiste de l’IEDM Youri Chassin, ce mercredi, sur les ondes du Canal Argent. Écoutez et dites-moi qui vous a semblé le plus convaincant:

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Note en petits caractères :

Les billets « Temps durs pour les détracteurs du modèle québécois » ne prétendent pas que tout est parfait au Québec, tant s’en faut. L’auteur a d’ailleurs proposé, dans ses ouvrages et sur ce blogue, des réformes nombreuses et importantes visant à surmonter plusieurs des importants défis auxquels le Québec est confronté. Cependant, la série permet de percer quelques trous dans le discours ambiant qui tend à noircir la situation globale du Québec qui, pourtant, affiche d’assez bons résultats comparativement aux autres sociétés semblables.

 

 

 

 

 

 

Richesse comparée des Québécois: un grand chagrin pour la droite

tobinMon billet du 27 janvier démontrant que 99% des Québécois ont un niveau de vie supérieur à 99% des Américains – lorsqu’on retire de l’équation les super-super riches — a causé beaucoup de chagrin à droite. On comprend pourquoi, car de François Legault au Conseil du patronat, le principal argument anti-modèle québécois est d’affirmer que le niveau de vie « des Américains » est de 21% supérieur à celui « des Québécois ». (Legault dit même 45% !)

Le Québécois normalement constitué comprend que l’Américain ordinaire a donc, dans ses poches, la capacité d’acheter pour 21 ou 45% de plus de biens et services que lui! Grâce aux calculs de l’économiste Pierre Fortin, nous avons pu démontrer combien cet argument était trompeur.

Depuis bientôt un mois, Pierre et moi avons fourni, à sa demande, à l’Institut économique de Montréal les calculs soutenant notre conclusion, en les affinant au passage pour leur donner encore plus de rigueur.

Ce jeudi, le PDG de l’IEDM, Michel Kelly-Gagnon, a publié sur son site une réplique, affirmant que « 90% des Américains travaillent plus et sont plus riches que 90% des Québécois ». J’en publie l’intégrale plus bas, avec sa permission.  Et il me fait plaisir de reprendre ses arguments un à un.

Chômage ou travail forcé ?

Michel conteste notre décision d’avoir pris en compte le temps de travail pour évaluer la richesse. Les Québécois, rappelons-le, travaillent davantage d’heures par année que la majorité des Européens, mais moins que les Américains qui, eux, travaillent désormais davantage que les Japonais.

Nous estimons que la décision des Québécois d’utiliser une part plus grande de leur temps pour les loisirs et la famille est une forme de richesse, principalement choisie. Nous illustrons la différence comme suit :

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Dans mon billet, je précisais :

Nous savons que nos amis de droite vont contester notre ajustement pour le temps de travail. Mais même sans lui, le revenu de 90% des Américains ne serait que de 1,4% plus élevé que celui des Québécois. On est loin des 21% dont on nous rebat les oreilles !

Le président de l’IEDM écrit comme prévu :

l’estimation repose en particulier sur le jugement qu’en travaillant moins, les gens sont plus riches en temps libre passé auprès de leur famille et de leurs amis. Si on pousse ce raisonnement jusqu’au bout, il faudrait conclure que le chômage et le travail à temps partiel involontaire rendent les gens plus riches!

Michel Kelly-Gagnon propose donc de ne jamais ajuster pour le temps de travail. Il y aurait une norme de richesse, celle du travail maximal, en deçà de laquelle aucun temps passé à l’extérieur de l’usine ou du bureau n’est un choix rationnel de la part des citoyens. Je vais me contenter de constater cette différence d’approche entre lui, de la droite, et moi, de la gauche efficace.

Il ajoute cependant un argument chiffré :

En consultant les données quant à la proportion de travailleurs québécois qui travaillent à temps partiel alors qu’ils souhaiteraient plutôt travailler à temps plein, soit 25% d’entre eux, on constate que plusieurs n’ont pas vraiment choisi de favoriser leur temps de loisir. De même, les travailleurs aux États-Unis pourraient choisir de travailler moins mais, puisqu’ils ne font pas ce choix, qui serions-nous pour juger qu’ils prennent une mauvaise décision?

Un argument sérieux. Il est indubitable qu’une partie de l’écart entre le temps de travail québécois et américain est volontaire et qu’une partie est involontaire. Pierre Fortin, en comparant l’évolution dans le temps, estime que la part volontaire est la plus importante et en croissance. C’est un vrai débat. Cependant je suis déçu que Michel tienne pour acquis que les travailleurs aux États-Unis eux, « pourraient choisir de travailler moins » mais « ne font pas ce choix ».

Au contraire, nous savons que le tiers du temps supplémentaire travaillé aux États-Unis est subi – les salariés auraient préféré rentrer chez eux, pour jouir de cette « richesse » qu’est la famille. On sait aussi qu’une proportion minime (moins de 10%) des salariées américaines ont droit à un congé de maternité rémunéré. Si elles y avaient droit, comme leurs consoeurs du Québec et du reste de l’Occident, à un tel congé, elles le prendraient. On sait aussi que la loi américaine ne prévoit pas de temps minimal de congé annuel pour les salariés, dont le taux de syndicalisation est trop faible pour imposer, comme chez nous, un temps d’arrêt conséquent.

Usant de démagogie, Michel Kelly-Gagnon veut nous faire dire que « le chômage rend riche ». Je n’oserai pas rétorquer que, pour lui, le travail forcé rend riche.

Bref, au-delà des traits culturels – des Québécois plus hédonistes, c’est leur droit, des Américains à l’éthique protestante du travail plus forte, c’est leur droit – il y a des deux côtés de l’équation une part de volontaire et d’involontaire dans l’écart de temps de travail. Nous sommes donc pleinement justifiés d’en tenir pleinement compte.

Le choix des hypothèses et le refus du réel

Le chef du think-tank de droite s’attaque ensuite à une de nos hypothèses de calcul et son argument est extrêmement révélateur de la technique très largement utilisée dans la droite québécoise pour minimiser, voire escamoter, les succès économiques québécois.

les résultats obtenus par le professeur Pierre Fortin et présentés par Jean-François Lisée reposent sur de nombreuses hypothèses. En changeant l’une d’entre elles, par exemple la méthode de calcul du taux de change, le résultat oscille entre 1,4% et 15,1% de revenus de plus pour les Américains que pour les Québécois. Lequel de ces résultats est le bon? Cela dépend de l’hypothèse que l’on choisit.

De quoi s’agit-il ? Lorsque toutes les organisations internationales, le FMI, l’OMC, l’OCDE, comparent l’économie des États, ils ajustent pour le taux de change en utilisant la Parité de pouvoir d’achat. Sachant, eux, que la richesse est la capacité d’acheter des biens et des services, ils tiennent compte de la variation des prix et des services dans chaque État.

Lorsque le Québec sera souverain, l’OCDE appliquera cette méthode au Québec, montrant que les coûts du bâtiment, de l’énergie, etc, font en sorte qu’un dollar achète davantage de choses à Montréal qu’à Toronto. Ce n’est pas une « hypothèse », c’est une réalité.

En économiste responsable voulant donner une mesure plus proche de la réalité, Pierre Fortin introduit cette donnée – ce qui devrait être fait, à mon humble avis, par tous les économistes québécois dans tous leurs travaux comparatifs. Si la réalité les intéresse.

Mais la réalité n’intéresse pas l’IEDM. Allez savoir pourquoi.

Les super-riches méritent leur super-richesse

Michel n’est pas content que nous ayons décidé de comparer 99% des Québécois à 99% des Américains ou 90% avec 90%.

Retirer le 10% d’individus les plus riches d’une société à des fins de comparaison repose sur la présomption fausse que ce 10% « captent une portion absolument disproportionnée de la richesse produite », dans les mots de M. Lisée. Cette conception laisse croire que la richesse produite tombe du ciel comme une manne miraculeuse et que les riches l’accaparent au détriment de tous les autres. Selon cette logique, il faudrait expulser sur le champ Guy Laliberté et Jean Coutu du Québec, comme s’ils « captaient » la richesse des autres, au lieu de reconnaître qu’ils génèrent eux-mêmes une activité économique précieuse.

D’abord je ferai à Michel l’amitié de ne même pas commenter sa suggestion selon laquelle Pierre Fortin et moi voudrions « expulser » Laliberté et Coutu. Notre analyse ne sert qu’à faire crever le mensonge selon lequel « les Américains » sont 21% ou 44% plus riches que « les Québécois ». Nous répondons : quels Américains et quels Québécois? Cela dérange énormément, nous le constatons. Avec joie.

Mais puisque le PDG de l’IEDM aborde la question, allons-y. De la seconde guerre mondiale jusqu’aux années 70, les super-riches (1%) captaient 8% du revenu total aux États-Unis. Aujourd’hui ils en captent trois fois plus, soit 24%. Les super-riches actuels sont-ils des génies, alors que ceux qui ont présidé aux trente années de plus forte croissance de l’histoire, de 1945 à 1975, étaient des cancres ? Et, si oui, Michel a-t-il en tête un seuil de captation de richesse qui serait excessif  pour les 1% les plus riches ? 33% ? 50% ? 66% ?

Mais rien ne le fera changer d’avis. Et c’est avec entrain qu’il reprend la rengaine du palmarès des provinces et États nord-américains où « les Québécois » sont derniers de classe face « aux Américains ». Et d’où il découle que les habitants de Louisiane ou du Mississipi sont « plus riches » que « les Québécois ».

J’ai l’outrecuidance de corriger. Les super-riches de Louisiane et du Mississipi sont plus riches que les super-riches du Québec. Pour le 99% qui restent, et qui m’intéressent davantage, le contraire est vrai.

——–

Voici le texte intégral de Michel Kelly-Gagnon:

mkgagnon2

Réplique à Jean-François Lisée:

90% des Américains travaillent plus et sont plus riches que 90% des Québécois

Dans un billet du 27 janvier 2011, Jean-François Lisée soutenait que 90%, voire 99%, des Québécois gagnent davantage que les Américains situés dans la même tranche de revenu(1). À cause de la répartition plus inégale du revenu aux États-Unis, seule une faible proportion des Québécois seraient moins riches que les Américains.Le chômage qui rend riche Après plusieurs modifications et révisions, Jean-François Lisée, en se fondant sur les résultats du professeur Pierre Fortin, a finalement affirmé en somme que 90% des Québécois gagnent en moyenne 16 820 $ contre 14 890 $ pour 90% des Américains en 2007. Cet écart de 13% en faveur des Québécois découle toutefois d’une opération inhabituelle: ajuster le revenu moyen des Américains (qui travaillent 14,6% d’heures de plus) pour refléter ce qu’ils gagneraient s’ils réduisaient leur temps de travail au seuil de celui des Québécois. Bref, l’estimation repose en particulier sur le jugement qu’en travaillant moins, les gens sont plus riches en temps libre passé auprès de leur famille et de leurs amis. Si on pousse ce raisonnement jusqu’au bout, il faudrait conclure que le chômage et le travail à temps partiel involontaire rendent les gens plus riches!En consultant les données quant à la proportion de travailleurs québécois qui travaillent à temps partiel alors qu’ils souhaiteraient plutôt travailler à temps plein, soit 25% d’entre eux, on constate que plusieurs n’ont pas vraiment choisi de favoriser leur temps de loisir. De même, les travailleurs aux États-Unis pourraient choisir de travailler moins mais, puisqu’ils ne font pas ce choix, qui serions-nous pour juger qu’ils prennent une mauvaise décision? Dans les comparaisons entre les revenus des Québécois et des Américains, l’on doit tenir compte de ce que chacun gagne réellement. Et dans ce cas, 90% des Américains gagnent au moins 1,4% de plus que les Québécois, selon la méthode de calcul du taux de change utilisée.

Des hypothèses comme un château de cartes

En effet, les résultats obtenus par le professeur Pierre Fortin et présentés par Jean-François Lisée reposent sur de nombreuses hypothèses. En changeant l’une d’entre elles, par exemple la méthode de calcul du taux de change, le résultat oscille entre 1,4% et 15,1% de revenus de plus pour les Américains que pour les Québécois(2). Lequel de ces résultats est le bon? Cela dépend de l’hypothèse que l’on choisit. Et cela n’est qu’un exemple parmi l’ensemble des hypothèses retenues dans ce calcul.

Doit-on vraiment ignorer les citoyens les plus riches?

Retirer le 10% d’individus les plus riches d’une société à des fins de comparaison repose sur la présomption fausse que ce 10% « captent une portion absolument disproportionnée de la richesse produite », dans les mots de M. Lisée. Cette conception laisse croire que la richesse produite tombe du ciel comme une manne miraculeuse et que les riches l’accaparent au détriment de tous les autres. Selon cette logique, il faudrait expulser sur le champ Guy Laliberté et Jean Coutu du Québec, comme s’ils « captaient » la richesse des autres, au lieu de reconnaître qu’ils génèrent eux-mêmes une activité économique précieuse. Les Québécois bénéficient tous de la présence d’entrepreneurs et de créateurs de richesse car ceux-ci contribuent fortement au bien-être des autres membres de la société, que ce soit par des dons de bienfaisance ou par leur contribution fiscale. En effet, les Québécois gagnant plus de 100 000 $ par année (3,9% des contribuables) paient 32% de l’impôt sur le revenu pour financer les dépenses gouvernementales. Peu de gens gagneraient à vivre dans une société où les autres individus seraient pauvres et où l’on exilerait les créateurs de richesse qui ont du succès.

Le Québec, un dernier de classe en Amérique du Nord

Selon la méthode de conversion du taux de change utilisée, le PIB par habitant est au moins 21% plus élevé aux États-Unis qu’au Québec, voire 44% plus élevé selon le taux de conversion de l’OCDE à la parité de pouvoir d’achat. Si on calcule le PIB par habitant des 10 provinces canadiennes et des 50 États américains, en utilisant la parité de pouvoir d’achat Canada–États-Unis employée par M. Fortin, le Québec se classe 50e sur 60. Et si on calcule le total des impôts en proportion du PIB, les citoyens du Québec sont les plus imposés. Tout n’est pas noir au Québec, mais il est certainement possible de s’améliorer, notamment quant à notre prospérité afin d’atteindre individuellement et collectivement un meilleur niveau de vie.

Michel Kelly-Gagnon est président et directeur général de l’Institut économique de Montréal.

1. Jean-François Lisée, « Revenu: 99% des Québécois font mieux que 99% des Américains », Le blogue de Jean-François Lisée, 27 janvier 2011.
2. Le 1,4% de MM. Lisée et Fortin est obtenu en combinant le taux de change à la parité du pouvoir d’achat entre le Canada et les États-Unis (0,89) avec une équivalence de la parité du pouvoir d’achat entre Montréal et les autres grandes villes canadiennes (0,95), ce qui donne un taux combiné de 0,9368. Si on utilise plutôt le seul taux de change à la parité du pouvoir d’achat compilé par l’OCDE (0,8257), on obtient une différence de revenus de 15,1% en faveur des Américains.

Je reçois ce courriel de Youri Chassin, de l’IEDM:

M. Lisée,

Dans votre texte, vous dites que “si la réalité les intéresse”, les économistes devrait utiliser le taux de change à la parité de pouvoir d’achat (PPA) dans leurs comparaisons. Je vous souligne que c’est bien ce qui a été fait dans la réplique de M. Kelly-Gagnon, comme l’indique la seconde note de bas de page. La mesure de conversion utilisée est la PPA calculé par l’OCDE, une source fiable de comparaison. J’imagine que vous ne l’aviez pas vu et que c’est une simple omission de votre part.

Je lui réponds:

Cher M. Chassin,
Tout le débat est là. Michel Kelly-Gagnon utilise le PPA de l’OCDE pour le Canada, qui ne tient pas compte des différences entre le Québec et le reste du Canada. Pierre Fortin introduit cette différence, plus proche du réel. Vous devriez l’utiliser aussi.
bien cordialement,
Jean-François

Note en petits caractères :

Les billets « Temps durs pour les détracteurs du modèle québécois » ne prétendent pas que tout est parfait au Québec, tant s’en faut. L’auteur a d’ailleurs proposé, dans ses ouvrages et sur ce blogue, des réformes nombreuses et importantes visant à surmonter plusieurs des importants défis auxquels le Québec est confronté. Cependant, la série permet de percer quelques trous dans le discours ambiant qui tend à noircir la situation globale du Québec qui, pourtant, affiche d’assez bons résultats comparativement aux autres sociétés semblables.

Productivité: les Québécois, meilleurs que les Ontariens!

tobinNous interrompons, comme chaque vendredi, le lancinant commentaire anti-modèle québécois des plumes économiques locales pour vous transmettre ce bref message d’intérêt public.

C’est entendu, les Français et les Américains sont parmi les champions de la productivité, c’est-à-dire de la capacité de produire de la richesse pendant chaque heure travaillée .

Et les Québécois ? Ils ont fait progresser leur productivité plus lentement que leurs voisins ces dernières années mais, comme nous l’avons indiqué ici, c’est en train de changer.

De plus, selon de nouveaux calculs de mon économiste-lucide favori, Pierre Fortin, présentés le mois dernier lors du sommet économique Ontario-Québec, le salarié québécois produit désormais davantage de richesse par heure travaillée que l’ontarien.

En 2009 (US$PPP/heure)

US

ONT

ONT/US

QC

QC/US

QC/ONT

Productivité

$53.12

$42.58

80%

$44.79

84%

105%

Bref, lorsqu’on ajuste pour la parité de pouvoir d’achat (ce que la droite québécoise ne fait jamais, mais que les organisations internationales, même de droite, font toujours) le travailleur Québécois produit 5% de plus de richesse à l’heure que le travailleur Ontarien.

Maintenant, il faut rattraper les Américains et les Français.

Pour les mordus, voici les notes de calcul de Pierre Fortin:

Note: Domestic income per capita is the ratio of GDP to population, converted to current US dollars with the purchasing power parity (PPP) conversion rate. Productivity is GDP per work hour, also converted to US dollar with the PPP rate. U.S. GDP and population are the current estimates from the U.S. Department of Commerce. Ontario and Quebec GDP and population are the current estimates from Statistics Canada (CANSIM tables 384-0001 and 051-0001). Estimates of work hours are calculated from sources and according to the methodology described in Jean-Pierre Maynard, A Comparison of GDP per Capita in Canada and the United States from 1994 to 2005, Catalogue no. 11-624-MIE-016, Statistics Canada, Ottawa, 2007. The average PPP conversion rate for Canada in 2009 is 88 US cents per Canadian dollar (CANSIM table 380-0058). Based on various statistics such as retail prices across Canadian cities (CANSIM table 326-0015), the 2009 PPP conversion rates for Ontario and Quebec relative to the Canadian average are estimated to be 1.054 and 0.959, respectively. This implies that the PPP conversion rates relative to the US dollar are 0.835 = 0.88/1.054 and 0.918 = 0.88/0.959 for Ontario and Quebec, respectively.

Sources: International Monetary Fund, U.S. Department of Commerce, Statistics Canada.

Nous retournons maintenant à notre programme régulier.

Note en petits caractères :

Les billets du vendredi « Temps durs pour les détracteurs du modèle québécois » ne prétendent pas que tout est parfait au Québec, loin s’en faut. L’auteur a d’ailleurs proposé, dans ses ouvrages et sur ce blogue, des réformes nombreuses et importantes visant à surmonter plusieurs des importants défis auxquels le Québec est confronté. Cependant, la série permet de percer quelques trous dans le discours ambiant qui tend à noircir la situation globale du Québec qui, pourtant, affiche d’assez bons résultats comparativement aux autres sociétés semblables.

Meilleur rapport qualité/prix ? Montréal !

tobinNous interrompons (comme chaque vendredi) le lancinant commentaire anti-modèle québécois des plumes économiques locales pour vous transmettre ce bref message d’intérêt public.

Bon, vous me direz, ils font exprès. Qui? Les auteurs du guide Indicateurs d’attractivité pour les organisations internationales 2010-2011. Oui, car ils travaillent à Montréal International, le lobby qui a pour mission d’attirer dans la métropole investisseurs et organismes internationaux.

Ils ne doivent pas être complètement nuls, car Montréal compte 70 de ces organisations, davantage que toute autre métropole en Amérique du nord.

Ils font exprès (comme des détracteurs de Montréal le font aussi lorsqu’ils nous déclarent « médiocres ») mais ils ont colligé 24 indicateurs d’attractivité pour les 10 villes internationales les plus prisées par ces organisations: Amsterdam, Bruxelles, Genève, Hambourg, Londres, New York, Paris, Séoul et Singapour. Un beau groupe.

Ils ont réparti les chiffres en médaille d’or (les meilleurs), d’argent et de bronze pour chaque facteur: réputation, investissements, diversité linguistique, criminalité, coût de la vie, transports, universités, etc, etc (je vous laisse découvrir la liste).  Résultat:

Les villes:

liste1Un très beau podium.

Le plus intéressant, pour nous tous, sont les indicateurs qui tentent de comparer la qualité de vie et le coût de la vie.

Dans les deux cas, Montréal International cite se fonde sur l’enquête annuelle de Mercer Human Resource Consulting, qui compare la qualité de vie dans 215 villes en se basant sur une évaluation de 39 facteurs et sur l’enquête de la même entreprise qui compare le coût de la vie dans autant de villes.

Bref, voici, séparément, la qualité et le prix:

 

qualité

 

 

 

 

 

 

Convaincant. (Cliquez pour agrandir)

Puis, pour finir, le rapport qualité/prix:

rapport

 

 

 

 

 

Pas mal! (Cliquez pour agrandir.)

Nous retournons maintenant à notre programme régulier.

Note en petits caractères :

Les billets du vendredi « Temps durs pour les détracteurs du modèle québécois » ne prétendent pas que tout est parfait au Québec, loin s’en faut. L’auteur a d’ailleurs proposé, dans ses ouvrages et sur ce blogue, des réformes nombreuses et importantes visant à surmonter plusieurs des importants défis auxquels le Québec est confronté. Cependant, la série permet de percer quelques trous dans le discours ambiant qui tend à noircir la situation globale du Québec qui, pourtant, affiche d’assez bons résultats comparativement aux autres sociétés semblables.