Nos adieux au biafra

J’ai cherché très attentivement dans le document Finances d’un Québec indépendant. Un regard critique, je n’ai trouvé nulle part de référence au Biafra. Même pas dans les notes de bas de page. Ça m’a réjoui. Le Biafra est une province du Nigeria qui tentait de faire sécession pendant les années 1960. Sans succès. Dans cette époque lointaine, et pendant une partie des années 1970, les opposants à l’indépendance du Québec brandissaient l’exemple du Biafra pour évoquer dans nos consciences l’image d’un Québec indépendant où des enfants, torse et jambes nus, aux ventres ballonnés par la malnutrition, seraient réduits à mendier dans les rues en terre battue de leurs villages, comme on en voyait à la télé. Avec le facteur aggravant qu’ils devraient le faire, chez nous, à -40 degrés en février.

Plutôt que d’affirmer qu’un Québec indépendant deviendrait, ipso facto, un pays du tiers-monde, les auteurs du document, deux économistes, Robert Gagné et Louis Lévesque, et deux militants libéraux, Alain Paquet et André Pratte, ouvrent leur épître avec cette admission bienvenue : « Nous ne contestons pas le fait qu’un Québec indépendant puisse être économiquement et fiscalement “viable”. » Vous avez bien lu, économiquement et fiscalement.

Ils nous expliquent ensuite pourquoi, selon eux, l’indépendance ne permettrait pas « aux Québécois de vivre mieux ». Vient la question : « Sinon, pourquoi se lancer dans une telle aventure ? » Euh. Pour être maîtres chez nous ? Pour sortir d’un pays où nous sommes marginalisés, régulièrement méprisés, insultés ? Pour sortir d’un régime qui nous impose une immigration anglicisante, qui gonfle notre endettement ? Pour ne plus avoir sur la conscience de subventionner grassement, par nos impôts, une industrie pétrolière en train de cramer la planète ? (Comme l’espace me manque ici, je tiens une liste de raisons plus longue à leur disposition.)

Mais, j’insiste, même en discutant indépendance avec des comptables, le document témoigne d’un extraordinaire progrès. Nulle part, il ne reprend un argument qui avait fait recette au temps de René Lévesque et selon lequel le dollar d’un Québec souverain — appelé avec mépris « la piasse à Lévesque » — perdrait 25 % de valeur. Comme le dollar canadien a perdu 33 % de sa valeur dans l’intervalle, l’argument a, certes, été considérablement dévalué.

Le document nous avertit que la fusion de notre part de la fonction publique fédérale avec la fonction publique québécoise va provoquer des pertes d’emploi telles (qu’ils ne chiffrent pas) que cela pourrait avoir un impact à la baisse sur le PIB. Les auteurs ne semblent pas informés que nous sommes, pour l’avenir prévisible, en pénurie de main-d’oeuvre et que ces salariés pourront être absorbés dans un marché du travail assoiffé. Mais je les invite à répéter sur toutes les tribunes que la bureaucratie d’un Québec souverain sera ainsi amputée de dizaines de milliers de fonctionnaires, cela attirera vers le Oui beaucoup d’électeurs de droite.

Importer des chômeurs

Merci aussi de ne plus brandir le spectre d’une brusque montée du chômage. Oui, les auteurs insistent sur l’incertitude qui refroidira les investisseurs, mais on est loin de la surenchère vécue pendant la campagne référendaire de 1995. D’abord, le chef libéral Daniel Johnson avait affirmé que l’indépendance allait faire perdre au Québec 100 000 emplois. La semaine suivante, le ministre fédéral des Finances, Paul Martin, affirmait qu’« un million d’emplois seraient à risque ». Ce qui a fait dire à mon patron, Jacques Parizeau : « Il y a une semaine, les gens du Non estimaient les pertes d’emplois à moins de 100 000. Aujourd’hui c’est un million. La semaine prochaine, ce sera quoi ? Dix millions ? Il n’y a que 3 200 000 emplois au Québec. Il faudra importer des chômeurs ! » (J’avoue, je suis fier de lui avoir soufflé cette réplique.)

Il est vrai que, depuis, Jean Charest, comme Robert Bourassa avant lui, avait admis qu’un Québec souverain serait économiquement viable. (Charest disait aussi que ce serait l’équivalent de tomber dans « un trou noir ».) Je me réjouis cependant que l’ami Pratte et son groupe n’aient pas répété les sornettes formulées par le dernier premier ministre libéral, Philippe Couillard. Il affirmait sans rire il y a sept ans que l’indépendance nécessiterait « de sacrifier nos programmes sociaux, de nous trouver en état de pauvreté ».

Pour les auteurs de ce nouveau document (que Paul St-Pierre Plamondon désigne cruellement « la Pratte patrouille » — mais il faut l’excuser, il a des enfants en bas âge), des tourments affligeront certainement le futur État québécois, mais ils sont d’un autre ordre. Par exemple, « le Québec serait un joueur marginal dans le domaine de la conquête spatiale ». Je ne sais pas pour vous, mais moi, je suis prêt à faire ce deuil. Je note que nous ne ferons plus, non plus, partie d’un des principaux États pétroliers au monde. Je suis déjà réconcilié avec cet arrachement. Adieu aussi au Sénat, à la gouverneure générale, au roi ! Y avez-vous pensé ? En écrivant ces mots, mon clavier retient un sanglot.

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Une méprise sur la dette

Notre dette, surtout, disent-ils, nous coûtera plus cher, pour toutes sortes de raisons. Là, j’ai la tristesse d’informer les collègues du Non qu’ils n’ont tout simplement pas compris ce qui allait se passer. Ils s’imaginent que le Québec souverain va rapatrier, à Québec, sa part de la dette canadienne et qu’il va ensuite la gérer, avec un taux d’intérêt plus élevé. Mais il n’en est pas question !

Moi-même un peu étourdi à ce sujet dans mon jeune temps, je me suis fait instruire par Jacques Parizeau. La dette canadienne a été créée par le Canada, qui en est le seul garant. Nous aurons un intérêt politique à négocier avec Ottawa la part du fardeau de la dette qui nous revient — la crédibilité financière du nouvel État québécois en dépendra. Mais cela fera en sorte que pendant des décennies, nous enverrons des chèques à Ottawa pour payer les intérêts et le remboursement progressif de notre part, jusqu’à ce que le dernier sou soit payé. Pendant ce temps, le taux d’intérêt en vigueur sera celui, plus avantageux, commandé par le Canada sur les marchés.

Dans la négociation qui conduira à déterminer notre part de cette dette, notre rapport de force tiendra au fait qu’Ottawa, seul responsable juridique de la dette, sera demandeur. L’incertitude créée par l’absence d’un accord pèsera sur le dollar et l’économie canadienne au grand complet, d’où la pression des marchés pour qu’Ottawa règle le plus rapidement possible. Nous serons également pressés, mais moins que lui. (Aussi, les auteurs n’ont pas compris que les fonds de retraite canadiens envers ses employés et ses vétérans resteront à la charge du Canada jusqu’à l’épuisement des obligations qu’il a contractées envers ces individus. On ne s’en mêlera pas.)

On ne s’entendra jamais complètement sur les bienfaits et les coûts présumés d’un futur Québec souverain. Dans ses premières années, il s’agira évidemment d’un grand chantier. Les partisans du Non choisissent de n’y voir qu’un paquet de troubles et de risques variés qui nous arrachent à notre zone canadienne de confort. Ce sont au final des Tanguy. Je préfère, comme mes amis indépendantistes, y voir le début d’une fascinante nouvelle période de notre vie collective, pleine de défis à relever. On attribue au leader français Léon Blum, venant de prendre le pouvoir avec le Front populaire en 1936, cette phrase qui épouse parfaitement notre sentiment et notre optimisme : « Enfin, les difficultés commencent ! »

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Ciel ! Des séparatistes !

Ceux de mes lecteurs qui sont indépendantistes auraient intérêt à renouveler leurs abonnements à des publications torontoises, car c’est là que, ces derniers jours, a été le plus clairement exposé comment s’installent les conditions gagnantes d’un prochain référendum.

D’abord dans le magazine intello The Walrus (son slogan : Canada’s Conversation), l’homme qui a conduit Justin Trudeau du statut de député d’opposition excentrique à premier ministre du Canada, Gerald Butts, avertit ses lecteurs : « The Quebec secession crisis is coming, and Canada isn’t ready » (« La crise de la sécession du Québec arrive et le Canada n’est pas prêt »). Trois forces sont selon lui à l’oeuvre pour préparer un Québexit.

D’abord, la réputation du pays est en déclin. Ses amis libéraux, écrit-il, n’ont pas présenté un narratif national positif cohérent et constant. « Il n’y a qu’un nombre limité de fois où vous pouvez vous excuser pour le passé de votre pays sans que les gens en déduisent que vous n’en êtes pas très fier », note-t-il. Puis il y a Pierre Poilievre, le champion de la négativité, pour qui « le Canada est brisé ». Une phrase, pense Butts, que les indépendantistes pourraient reprendre à leur compte. « Il est carrément dangereux pour les politiciens de dévaluer leur pays tout en rivalisant les uns avec les autres pour le diriger. Une rhétorique négative corrosive a des conséquences », pense-t-il.

Puis, Butts estime que la question écologique peut être un levier pour des indépendantistes présentant un futur Québec vert. Il leur souffle cet argument : « Nous ne ferons jamais rien de sérieux sur le climat tant que nous serons liés à cette compagnie pétrolière et gazière que les Anglos appellent un pays. » Bien dit, mais Butts ne semble pas savoir que des variations de cet argument sont avancées par les séparatistes depuis 20 ans déjà.

Il s’aventure finalement sur le terrain de l’influence étrangère et prévoit que, sans en être un élément déterminant, les « guerriers du clavier », notamment russes, se feront un plaisir d’exacerber les divisions entre le Québec et le Canada. Ce n’est pas impossible, mais ce serait un changement de position. Comme je l’ai amplement documenté dans Guerre froide, P.Q. (La Boîte à Lisée), Moscou a toujours jugé que Washington serait le grand gagnant d’un fractionnement du Canada. Mais qui peut dire ce que Poutine ferait désormais ? Butts est cependant convaincu qu’avec ou sans l’aide des Russes, les Canadiens anglais réagiraient à un nouvel effort indépendantiste non avec des manifestations d’amour, mais avec des « qu’ils partent » rageurs, agrémentés peut-être de « drapeaux fleurdelisés brûlés dans les Prairies ».

Dans le Globe and Mail, le chroniqueur Andrew Coyne s’éveille aussi au fait que les Québécois pourraient vouloir prendre la poudre d’escampette. Dans le commentariat anglo-canadien, Coyne est le plus grand promoteur de l’intransigeance envers le Québec. Il souhaitait qu’Ottawa use de son pouvoir de désaveu pour invalider la Loi sur la laïcité de l’État et/ou qu’il impose des pénalités financières ; il a écrit que la loi 96 interdisait aux médecins anglophones de parler anglais avec leurs clients anglos, ce qui est évidemment faux ; il estime, plus viscéralement, que la corruption semble « inévitable » chez nous, car constituée d’un « singulier faisceau de pathologies ». On se demande bien pourquoi des citoyens du Québec voudraient quitter un pays où fleurit envers eux le mépris, la diffamation et l’insulte. Passons.

Examinant la carte politique qui émerge de la prochaine élection fédérale, Coyne voit le Canada « se diriger vers une crise sans précédent : un gouvernement séparatiste au Québec, appuyé par un fort contingent séparatiste à Ottawa, faisant face à un premier ministre conservateur novice, un anglophone de l’extérieur du Québec sans expérience sur la réalité politique de la province et avec peu d’appui dans sa population ».

Ce qui rend le danger plus grave qu’en 1995, note correctement Coyne, est l’absence d’un Parti libéral fédéral pouvant ressurgir et faire front, comme l’avait fait Jean Chrétien, l’homme qui a, écrit-il, « remis le tigre dans la cage ». Pierre Poilievre peut-il relever ce défi ? Coyne en doute : « Rien dans sa personnalité ne nous rassure. Ses réactions d’adolescent pugnace, son esprit querelleur sont les traits d’une insécurité profonde, d’une personne cherchant constamment à être reconnue comme le mâle alpha. » Coyne souhaite pourtant de lui une « immobilité avenante, inébranlable et calme ».

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Dans le National Post, fin mai, le chroniqueur Chris Selley avait plaidé pour la même posture, reprenant l’image du tigre, mais pour affirmer que les indépendantistes sont, comme le disait Mao au sujet des États-Unis, « un tigre de papier ». Compulsant les sondages qui indiquent que le Oui ne dépasse pas les 35 %, il conseille à Poilievre de faire peu de cas de ce tigre qui rugit, mais qui ne mord pas.

Comme Coyne, Selley affirme qu’il ne faut rien offrir aux Québécois pour les dissuader de voter Oui, car la Cour suprême puis la mal nommée Loi sur la clarté ont établi qu’il faudrait une question « claire » (indiquant qu’il s’agit de « quitter la fédération ») et une réponse « claire », qui, selon Selley, doit être de plus de 50 %. Il estime hautement improbable que le Parti québécois (PQ) y arrive. Alors, pourquoi s’en faire ?

Mettons les choses au pire, ajoute-t-il : « Même une victoire convaincante sur une question claire ne signifierait pas que le Québec se réveillerait le lendemain matin en tant qu’État souverain. Cela ne ferait que déclencher des négociations avec Ottawa et les autres membres de la fédération. À quelle vitesse et avec quels heurts pensez-vous que cela se produirait ? » D’autant qu’Ottawa a en main la carte de la partition des nations autochtones.

Bref, don’t worry, be happy.

Mais j’y pense. Et si cette intransigeance avant le référendum, puis le refus de négocier de bonne foi la transition ensuite n’étaient pas aussi des conditions gagnantes pour les séparatistes ? Just sayin’.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Des Québécois bien pompés

Chers contribuables, chers clients, à l’approche de votre fête du mouton, dont on nous informe que vous l’appelez désormais « fête nationale », nous, de l’Association canadienne des producteurs pétroliers, souhaitons vous transmettre nos meilleurs voeux et, surtout, nos plus sincères remerciements.

Nous estimons que les Québécois — et les Canadiens — ne sont pas suffisamment conscients de l’importance de l’investissement massif et constant que les habitants de la Belle Province déversent dans notre industrie. D’abord, nous sommes extrêmement satisfaits de constater que, chaque année, votre consommation de pétrole augmente. Ce qui signifie que vos achats de pétrole de l’Ouest ont explosé depuis 10 ans, atteignant en 2022 plus de 7,1 milliards de dollars. On note encore une augmentation depuis.

Dans l’État de l’énergie au Québec 2024

Donnée amusante : en achetant notre pétrole, vous nous envoyez davantage d’argent par an que la totalité de ce que dépense chez vous votre ministère de l’Environnement. C’est fou, non ?

Ce n’est pas tout. Comme contribuables canadiens, c’est dans votre poche qu’on soutire environ 20 % des subventions, crédits, allègements et autres cadeaux que nous prodigue le gouvernement fédéral. Il est vrai que nos amis d’Ottawa multiplient les prouesses pour rendre illisibles les montants ainsi engloutis, répartis dans une vingtaine de programmes enchevêtrés.

Nous nous amusons de lire chaque année le déchiffrage partiel que tentent d’en faire les experts du groupe Environmental Defence. Pour 2023, ils en ont repéré 17 milliards. L’année précédente, 21 milliards. En 2020, 18 milliards. Bon an mal an, donc, chers Québécois, vous nous envoyez en cadeaux fiscaux entre 4 et 5 milliards de dollars. Cela fait de vous des champions mondiaux du financement de l’industrie fossile. Parmi les 20 pays les plus industrialisés, seule la Chine soutire à ses citoyens davantage de sous pour financer son industrie fossile que le Canada ne vous en subtilise. Comme les Chinois, chers Québécois, on ne vous entend pas chigner contre ces prélèvements. Nous saluons votre silencieuse docilité.

Attendez-vous à débourser davantage, car nos lobbyistes ont convaincu le gouvernement fédéral d’investir des sommes folles dans une supercherie de premier plan : la capture du carbone. Il faut dire qu’on ne ménage pas nos efforts. Juste en 2022, nos influenceurs ont recensé 2110 contacts avec le gouvernement canadien, soit 8 par jour de travail ! Suivant le principe du pollueur payé, l’État canadien nous subventionne pour produire du pétrole parmi les plus polluants au monde, puis nous subventionne pour réduire cette pollution. L’idée qu’on pourrait retenir le carbone émis puis le réintroduire sous terre est, selon l’Agence internationale de l’énergie, une « illusion » qui ne peut avoir qu’un impact marginal.

Heureusement, nous sommes d’excellents illusionnistes et nous avons réussi à faire introduire dans le budget fédéral de cette année, avec la bénédiction d’un ex-écologiste québécois, un certain Steven Guilbeault, une concoction de six crédits d’impôt valant 83 milliards sur 10 ans, en plus du maintien de plusieurs des subventions actuelles. À ce niveau de charité pétrolière, on ne sait même plus à combien fixer l’ampleur de votre contribution, chers tondus — euh, pardon — chers Québécois.

Mais, à la louche, en incluant vos achats directs, cela pourrait donner, disons, 12 milliards par an passés de vos poches aux nôtres. (Oui, oui, c’est davantage que ce que vous recevez en péréquation nette. Mais ne le dites à personne.) Puisqu’il y a sept millions de contribuables au Québec, cela signifie qu’en moyenne, chacun d’entre vous débourse 1700 $ par an à notre entier bénéfice. Environ la moitié en pétrole et la moitié en subvention au pétrole.

Avons-nous besoin de cet argent ? Évidemment, car nos profits n’ont augmenté que de 1011 % entre 2019 et 2022, atteignant 38 milliards sur trois ans. Et puisque 70 % de nos actionnaires sont étrangers, l’immense majorité de ces beaux bidous quittent non seulement le Québec, mais aussi le Canada. En Europe, plusieurs pays nous ont imposé des impôts sur ces surprofits pour offrir des ristournes aux consommateurs. Heureusement, ni le gouvernement du Québec ni celui du Canada n’ont adopté ces idées saugrenues.

Nous notons qu’à la marge de votre folklorique vie politique, on trouve des séparatistes affirmant que, si vous quittiez le Dominion, vous n’auriez plus à financer nos goussets — du moins autrement que par vos achats à la pompe. C’est vrai, mais nous ne sommes nullement inquiétés.

Nous notons plutôt, dans un récent sondage, votre engouement nouveau pour notre politicien favori : Pierre Poilievre. Vous croyez qu’on ne peut trouver davantage pro-pétrole que le gouvernement libéral actuel ? Détrompez-vous. Les conservateurs de Pierre Poilievre nous feront monter du 7e ciel au 13e, au moins ! D’abord en démantelant la taxe carbone (qui vous laissera, vous Québécois, Gros-Jean comme devant avec votre marché du carbone, car vous paierez davantage que les autres Canadiens pour l’énergie, rendant vos produits moins compétitifs sur les marchés). Le chef conservateur s’est aussi engagé à démanteler les ennuyeux processus environnementaux qui freinent la construction de nos beaux pipelines. On sait qu’il rêve, comme nous, de ressuciter le projet gazier GNL au nord du Québec et, qui sait, si avec lui on ne puisse aussi faire sortir de son coma le grand chantier d’Énergie Est, traversant l’Ontario et le Sud de votre belle province.

Son parti pris pour la voiture est clair : il s’est engagé à ne pas accorder une cent au projet de tramway électrique de Québec, mais il est disposé à financer un troisième lien seulement si on y laisse entrer les voitures. De la cohérence, enfin.

Alors voilà, chers contributeurs, ce que nous souhaitions vous exprimer comme reconnaissance. Alors même que vous contribuez de manière fantastique à notre richesse et à notre pollution, vous nous faites le plaisir de croire que vous vivez aux crochets du pétrole canadien. Mais c’est nous qui nous accrochons à vous et, tant que vous resterez accrochés au Canada, libéral ou conservateur, vous pourrez vous enorgueillir de fournir plus que votre part pour réchauffer nos coeurs, nos profits et la planète.

(Une version légèrement plus courte de ce texte fut publiée dans Le Devoir.)

Les référendums fantômes

Il ne sera pas nécessaire de prévoir une réserve de maïs soufflé en prévision de la soirée référendaire sur l’immigration. L’évocation — on n’ose pas dire « menace » — par François Legault d’un appel aux urnes pour forcer la main de Justin Trudeau en la matière avait la consistance du Jell-O. Je prends donc un risque minime en classant ce référendum dans la catégorie méconnue des référendums fantômes, ces non-consultations qui ont (ou n’ont pas) jalonné notre histoire.

Nous sommes allés aux urnes cinq fois. D’abord en 1898 pour nous opposer massivement, à 81%, à l’interdiction de l’alcool. Le Canada ayant imposé quand même la prohibition, il a fallu le redire, en 1919, notre soif étant toujours inassouvie, à 79%. Puis en 1942, le premier ministre canadien McKenzie King ayant promis aux Québécois, et seulement à eux, qu’il n’y aurait pas de conscription pour les enrôler dans la seconde guerre mondiale, a demandé à tous les Canadiens de le délier de cette promesse. Ils l’ont fait (à 64%) mais les Québécois ont dit non, à 72%. Puis il y a eu les deux référendums sur la souveraineté et celui sur une nouvelle constitution, ce fut Non, Non et Non.

Voilà pour les votes existants. Voici pour les autres.

Immédiatement après l’élection surprise du Parti québécois (PQ) en 1976, le ministre Marc Lalonde propose d’organiser un référendum fédéral sur l’indépendance pour couper l’herbe sous le pied aux souverainistes. Le vote aurait eu lieu dans tout le Canada. Lalonde m’a confié que la question aurait été : « Êtes-vous favorable à ce que le Québec soit un pays indépendant du Canada ? »

Mais dans les semaines qui ont suivi l’élection de René Lévesque, la popularité du nouveau gouvernement devint manifeste et les chances de ressac face à une stratégie fédérale aussi agressive étaient réelles. La proposition Lalonde n’a pas été soutenue par Pierre Elliott Trudeau, qui craignait que l’utilisation d’un référendum fédéral sur l’indépendance rende légitime l’outil référendaire.

Reste que si le fédéral avait organisé ce référendum en 1977 ou en 1978, l’embarras pour le gouvernement Lévesque aurait été majeur. Au-delà d’un appel au rejet ou au boycottage, un résultat probablement négatif aurait mis une grande quantité de plomb dans l’aile du PQ.

Un autre référendum préventif fut envisagé. Le maire de Montréal à l’époque, Jean Drapeau, avait des relations difficiles avec le nouveau gouvernement Lévesque. Il a confirmé à ses biographes avoir sérieusement songé à demander aux Montréalais, le jour des élections municipales de 1978, de voter pour ou contre l’indépendance. Évidemment, il aurait fait campagne pour le Non et, compte tenu de la composition démographique de la ville, aurait remporté son pari.

Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Parce que cela aurait coûté très cher. En outre, le gouvernement péquiste aurait pu l’en empêcher en modifiant la Charte de la Ville de Montréal, qui est une loi régulière, pour interdire ce type de référendum. Les biographes du maire estiment que cette menace a convaincu le cabinet Lévesque d’être plus réceptif à certaines de ses demandes, dont la construction du mât du Stade olympique.

On a bien failli avoir un référendum en 1981, cette fois organisé par Pierre Elliott Trudeau. Il souhaitait modifier et rapatrier au Canada la Constitution du pays, qui était jusque-là une loi britannique. Il n’était pas certain que les Britanniques acceptent, à cause de l’immense controverse créée par sa volonté de procéder malgré le refus des provinces, dont le Québec. Trudeau a raconté par la suite qu’en cas de refus, il aurait demandé par référendum à tous les Canadiens le mandat de rapatrier unilatéralement la Constitution. Ce ne fut pas nécessaire, car Londres acquiesça.

Le grand référendum fantôme est évidemment celui qui n’a pas eu lieu pour ratifier la nouvelle Constitution de 1981-1982. Le Québec avait exigé sa tenue, mais les premiers ministres du Canada anglais étaient effrayés à l’idée que leur population dise non à l’enchâssement dans le texte des droits linguistiques des francophones hors Québec. Trudeau a d’ailleurs utilisé cette hantise la veille de la fameuse nuit des longs couteaux. En faisant mine de proposer la tenue d’un référendum à Lévesque, qui ne pouvait refuser, il créait volontairement la zizanie dans le front commun des provinces. Il n’avait aucune intention de tenir ce référendum, et il n’eut pas lieu.

On trouve en 1992 un cas particulier : la question fantôme. Au moment d’organiser la consultation sur la nouvelle Constitution négociée à Charlottetown, le premier ministre conservateur Brian Mulroney reçut un appel de Jean Chrétien, alors chef de l’opposition officielle. Il plaidait pour l’ajout d’une question sur le bulletin de vote québécois : « Êtes-vous pour l’indépendance, oui ou non ? »

Des membres du cabinet Mulroney ont étudié la question et l’ont soumise au sondeur Alan Gregg. Il jugea l’idée bonne, car elle aurait indiqué indirectement aux électeurs que le risque d’indépendance était réel s’ils rejetaient l’accord. Mais il s’avisa aussi que l’électeur québécois, ce ratoureux, pourrait voter non aux deux questions et faire capoter la réforme. Finalement, Mulroney s’y opposa, jugeant que cela donnerait une impression de paternalisme fédéral.

Bourassa avait aussi reçu l’appel de Chrétien. Il refusa de prendre ce qu’il percevait comme un risque grave. Pourquoi ? « C’est évident que ça aurait fini 52 % contre 48 % », m’avait-il confié par la suite. Dans quel sens, ai-je demandé ? « L’un ou l’autre », répondit-il. À l’époque, sans même une répartition des indécis, la souveraineté affichait 50 % dans les sondages, l’indépendance, 47 %. Des détails qui semblaient avoir échappé à Jean Chrétien.

Qui sait, sans les refus de Mulroney et de Bourassa, le gouvernement libéral québécois aurait pu recevoir en octobre 1992 l’encombrant mandat de réaliser la souveraineté.

Finalement, on a bien failli avoir un nouveau référendum dans la foulée de celui de 1995, si le Oui l’avait emporté. Jean Chrétien, alors premier ministre, avait mis sur un pied d’alerte le directeur général des élections du Canada. Estimant la question péquiste trop vague, il aurait posé un mois ou deux plus tard une formulation plus dure, utilisant peut-être le mot « séparation ». Il était convaincu de l’emporter (comme en 1992). Mais rien ne dit qu’ayant voté oui une première fois, les Québécois n’auraient pas été plus nombreux la seconde. Les sondages de l’époque indiquent que le Oui était passé de 49 % le soir du vote à 56 % en décembre, comme si les électeurs affichaient un remords de ne pas avoir été dans le bon camp, après coup.

Un résultat positif aurait définitivement clos le dossier. Jean Chrétien serait alors devenu, à son corps défendant, père fondateur d’un Québec indépendant. Ce fantôme l’aurait hanté pour l’éternité.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Indépendance migratoire

Les tensions entre Québec et Ottawa au sujet de l’immigration constituent une publicité ambulante pour l’indépendance du Québec. Parce qu’elles illustrent mieux que toutes autres le prix de la dépendance. Car voilà un dossier qui a une incidence directe sur l’ensemble de notre vie collective.

Sans être la cause de nos maux, l’augmentation fulgurante des nouveaux venus depuis cinq ans est le facteur super aggravant qui pousse au point de rupture nos hôpitaux, nos écoles et nos garderies. Ainsi que notre marché du logement, ce qui provoque une augmentation marquée de l’itinérance, même en région. De surcroît, selon les calculs du commissaire à la langue française, depuis 2011, l’afflux de temporaires a fait bondir de 40 % le nombre d’habitants du Québec qui ont l’anglais comme langue de travail et de 50 % le nombre de ceux qui ne connaissent pas le français.

Les membres du gouvernement québécois parlent, justement, de « point de rupture », de « louisianisation » et de survie de la nation. Alors que des actions résolues sont nécessaires, ils sont réduits à tenir des conférences de presse, à écrire des lettres et à convoquer des rencontres où ils doivent plaider leur cause devant plus puissants qu’eux. Comme les kremlinologues qui scrutaient les photos pour déterminer quel personnage était apparu ou disparu dans l’entourage du tyran, nous devons comparer les versions française et anglaise des points de presse de Justin Trudeau et de son ministre et ami d’enfance Marc Miller pour déterminer si l’ouverture affichée par l’un est partiellement ou complètement contredite par l’autre.

Autrement dit : nous ne sommes pas souverains. Sur ce point essentiel, nous sommes des sujets.

Il importe de souligner qu’aucun migrant ne peut être tenu pour responsable de ce qui se produit. Le nouvel arrivant n’a fait qu’emprunter les pistes ouvertes par nos gouvernements pour trouver ici, pour lui et sa famille, un avenir meilleur. Le migrant a fait un bon calcul de risques ; nos gouvernements, non.

François Legault ne peut invoquer sa propre turpitude, lui qui a été élu deux fois sur la promesse de maîtriser l’immigration, mais qui a présidé à la plus forte augmentation de l’histoire du Québec du nombre de travailleurs temporaires. Rien de ce qu’il a annoncé à leur sujet n’en réduit le nombre. Reste que l’ensemble des doléances exprimées à Ottawa pour que ce dernier refrène ses ardeurs immigrationnistes exprime combien le Québec est à la merci des humeurs fédérales.

On pourrait croire que, comme le Québec indépendant serait lié par les mêmes traités internationaux et ferait face aux mêmes flux migratoires, la situation changerait peu. On aurait tort.

D’abord, l’arrivée sur la carte mondiale d’un nouveau pays clairement désigné comme francophone provoquerait chez les candidats à la migration un changement de comportement. Ceux qui chérissent le rêve canadien — et anglophone — se dirigeraient vers les portes d’à côté.

Ensuite, un Québec souverain aurait le pouvoir de traiter beaucoup plus rapidement les demandes d’asile. La Cour suprême du Canada a un jour décidé que les migrants avaient les mêmes droits que les citoyens de faire appel des décisions judiciaires, ce qui ajoute des années au processus. La Constitution d’un Québec souverain pourrait faire une distinction entre migrants et citoyens et limiter à quelques mois le processus d’acceptation ou de refus.

Québec pourrait aussi décider de limiter la réunification familiale aux seuls conjoints et enfants, et non à la famille étendue. Comme le Royaume-Uni, il pourrait demander qu’un conjoint en âge de travailler démontre une connaissance de la langue du pays d’accueil au point d’entrée afin de mieux assurer son intégration.

Les Canadiens s’établissant au Québec seraient aussi des migrants. Alors qu’on observe une augmentation du nombre d’unilingues anglophones déménageant en Outaouais, il leur faudrait, dans un Québec souverain, satisfaire aux mêmes conditions de connaissance du français que ceux venus de Londres ou de Singapour.

Dans son excellent ouvrage L’immigration au Québec. Comment on peut faire mieux, Anne Michèle Meggs place en haut de la liste des avantages la création d’une citoyenneté québécoise. « Il n’y a aucun symbole plus fort d’adhésion et d’appartenance d’une personne immigrante à sa nouvelle société que la naturalisation ou la citoyenneté, mais ce sont des États-nations qui déterminent les conditions de citoyenneté. Il y a la question de droit de sol (est citoyen celui qui est né au pays) ou de droit de sang (est citoyen celui qui est né d’un parent-citoyen), des conditions de statut et de durée de séjour pour l’obtention du statut de citoyen, des conditions linguistiques, mais il y a aussi des conditions liées aux connaissances sur le nouveau pays (histoire, géographie, système démocratique, lois, valeurs, etc.). »

Le serment que prêteraient les néo-Québécois serait différent de l’actuel, que voici : « J’affirme solennellement que je serai fidèle et porterai sincère allégeance à Sa Majesté le roi Charles III, roi du Canada, à ses héritiers et successeurs, que j’observerai fidèlement les lois du Canada, y compris la Constitution, qui reconnaît et confirme les droits ancestraux ou issus de traités des Premières Nations, des Inuits et des Métis, et que je remplirai loyalement mes obligations de citoyen canadien. »

L’indépendance, note Meggs, libérerait les Québécois d’un débat cornélien : ne pas suivre la courbe démographique du voisin canadien équivaut-il à une perte de pouvoir dans la fédération ? Si on y reste, oui. Le Québec deviendra politiquement de plus en plus insignifiant. Si on la quitte, cela n’a plus la moindre importance politique. Qu’ils soient 8, 9 ou 12 millions, les Québécois pèseront toujours 100 % dans leurs institutions politiques. Et on pourrait, enfin, biffer de notre vocabulaire la lancinante expression « C’est la faute du fédéral. ».

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Terre de leurs aïeux ! (intégral)

Je les ai trouvés touchants, moi, ces enfants, Canadiens d’origine indienne, chantant en chœur sur la glace des Jets de Winnipeg, dans la langue du Penjab, des passages du Ô Canada. Dans leurs sourires se lisait leur grande fierté d’être là, reconnus, vus, entendus, applaudis pour ce qu’ils sont, des membres chéris d’un des éléments constitutifs de la mosaïque canadienne. 

Ce moment de la fin 2023 constitue, à mon humble avis, un spectaculaire aboutissement identitaire, d’une épaisseur symbolique rarement atteinte. Il y a le lieu: la glace et le hockey, qui représentent la rudesse du climat et le talent d’une jeunesse qui n’a peur ni du froid, ni des lames qui crissent, ni des mises en échec. Il y a le chant: une ode au Canada, ce pays neuf, “true North strong and free”, pour lequel, “from far and wide”, on “stand on guard”.  Il y a la langue: l’anglais puis le punjabi, parlé au pays par plus d’un demi-million de personnes, langue en progression, et qui demain, lors d’un autre match, pourrait être remplacé par le cantonais, le tagalog, l’ukrainien et – pourquoi pas ? – dans une zone où ses locuteurs sont concentrés, le français. D’ailleurs, l’Ojibwe avait été entendu, entonnant les mêmes mots, au même endroit, il y a deux ans.

Ces chants sur glace sont des mariages, au fond. Entre le Canada d’une part, qui, c’est normal, s’exprime en anglais, et d’autre part un groupe culturel donné, exprimant dans sa langue son adhésion au projet canadien. Les participants à la cérémonie sont l’incarnation vivante de la trame narrative post-nationale du pays, l’expression de son désormais seul projet distinctif. Justin Trudeau aimait répéter: “notre diversité est une force”. Ce n’est plus vrai. Notre diversité, devrait-il dire maintenant, est notre seule force. Notre seule raison d’être, notre définition et notre horizon. 

Le choix qu’ont fait les organisateurs de l’événement de ne conserver pas une phrase, pas un mot, de la langue d’origine du Ô Canada, le français, participe à l’importance du moment. La genèse du chant sacré n’a plus aucune importance. Sa signification non plus. La version anglaise a été purgée de tout ce qui pouvait identifier la source et l’intention du texte, qui était en 1880 un hymne à la valeur des Canadiens-français qui avaient su résister à l’assimilation linguistique et religieuse anglophone et dont l’histoire de découverte du continent (avant la conquête) justifiait qu’on loue “une épopée des plus brillants exploits” et un front décoré de “fleurons glorieux”. Ces mots ont tous disparu de la version anglo-aseptisée, comme bien sûr l’épée et la croix, car on ne voit vraiment pas à quel événement ils auraient pu se référer dans cet autre univers. (La construction d’un chemin de fer ? La tentative de génocide des Indiens ? La pendaison de Riel ?)

Petits caractères

Certains sont choqués qu’une des deux langues officielles du pays ait été invisibilisée par l’équipe de hockey de Winnipeg. C’est qu’ils n’ont pas lu attentivement les clauses en petits caractères. Ce n’est pas le pays qui est légalement bilingue. Ce n’est que l’État canadien et certains de ses services. Cela ne s’applique à aucune province, sauf le Nouveau-Brunswick, à aucune équipe de sport, à aucune entreprise, ville ou stand de patates frites, sauf si l’envie leur en prend.

Or l’envie leur en prend de moins en moins, car c’est la démographie, et le projet multiculturel, qui parlent. Et parlent de moins en moins le français, et de plus en plus d’autres langues. Qu’on y songe, en Colombie-Britannique, le français est la sixième langue minoritaire. Chez les Jets au Manitoba, avec 34 000 locuteurs, il est encore second (derrière le Tagalog, 51 000, mais talonné par le Penjabi 33 700). Il est donc normal que la réalité canadienne – consacrée dans les textes et dans les têtes par ce fils du Québec, père du Canada, Pierre Trudeau – avance selon sa propre logique, sans même apercevoir dans le rétroviseur l’ombre depuis longtemps dissipée de deux peuples fondateurs.

Mais qu’en est-il du point de vue de ceux qui, résidents de la vallée du Saint-Laurent et de ses arrières pays, assistent à l’appropriation puis à l’évidement de leurs propres symboles ? Les connaisseurs l’auront compris, le moment est venu de citer l’auteur Jean Bouthillette, qui parlait, comme s’il avait été dans les gradins, l’autre soir, à Winnipeg, de “notre identité vidée de notre présence réelle”. Lisons-le:

“Nous voici devenus totalement étrangers à nous-mêmes. Ce que la Conquête et l’occupation anglaise n’avaient pu accomplir: nous faire disparaître, l’apparente association dans la confédération l’a réussi cent ans plus tard, mais de l’intérieur, comme un évanouissement. La dépossession s’est faite invisible. Telle est la spécificité de la condition canadienne-française, l’originalité de notre malheur. S’assimiler de fait, c’est mourir à soi pour renaître dans l’Autre; c’est trouver une nouvelle personnalité.”

Son petit livre s’intitulait Le Canadien-français et son double (Boréal). Sa publication, en 1972, diagnostiquait avec un scalpel froid et féroce le mal identitaire ressenti lorsqu’un Québécois francophone aspire à se conformer à une norme canadienne dont les atours lui ont été dérobés (le nom du pays, l’hymne, la feuille d’érable) pour revêtir une réalité autre, anglophone, qu’il ne pourra jamais atteindre. 

L’indispensable imputation

Comment devrions-nous réagir au Ô Canada en anglo/penjabi ? Évidemment on ne nous le demande pas, nous ne sommes pas consultés, même pas évoqués. Nous sommes, pour les acteurs de cette fête, une quantité négligée. Il ne faut pas y voir, de leur part, de l’insouciance, voire de l’indifférence. Ce n’est qu’un symptome de notre inexistence.

Tout cela étant, quel sentiment devrait nous animer ? Les fédéralistes parmi nous se sentent certainement vaguement trahis, mais n’osent le dire trop fort de peur d’alimenter le sentiment anti-canadien qui cause tant de chagrins. Les indépendantistes ont décidé il y a longtemps que le Ô Canada était maudit, et refusaient de l’entonner, même dans sa version d’origine, avec ses paroles qui ne parlent que de nous. Certains, peut-être, en avaient un jour lu les couplets suivants, qui parlent de fidélité au Roi.

Le trouble est encore perceptible chez les nationalistes tendance Québec-fort-dans-un-Canada-uni. Ils ne comptaient déjà plus parmi les chanteurs enthousiastes de notre ex-hymne patriotique, mais continuent à souhaiter respect et reconnaissance, ou tout au moins le moins d’irrespect et d’insensibilité possible. L’événement de Winnipeg mais du sel sur leur mal-être. Ce que Bouthillette appelait cette “absence à nous-mêmes et [cette] fausse présence au monde”;   “un déracinement psychique, un no man’s land intérieur, une errance de notre âme de peuple dans son exil canadien.” 

Il savait déjà, il y a 50 ans, qu’un seul remède s’imposait. Couper les ponts avec cette part de nous-mêmes avalée par l’Autre. “Notre décolonisation commence par l’amputation volontaire de la part de nous qui, sans la servitude aurait pu être, mais qui n’a pas été, et ne peut plus être.”

C’est beaucoup demander à un peuple de changer de nom, de symbole, d’hymne, pour retrouver une saine expression de soi. De changer de pays. Était-il trop tôt en 1980 ? C’est ce qu’a conclu Gérald Godin, dans une lettre à Lévesque cinq ans après ce qu’il appelait “Le Grand Refus”: “Le poids de vécu que représentent les vies de nos compatriotes doit nous rappeler toujours que ce qu’ils décident, aussi cruel que ce soit pour nous, c’est toujours en fin de compte ce qu’ils croient être le mieux pour eux, dans leur vie à eux.”

La mutation nécessitait maturation. Et ce ne fut qu’en 1995 qu’une toute petite majorité de Québécois (et 60% des francophones) ont pour la première fois déclaré aux sondeurs qu’à choisir, ils se sentaient davantage Québécois que Canadiens. Pour Bouthillette, tout est là, dans l’apparition depuis 1960 puis la progressive acquisition, par les ex-Canadiens et ex-Canadiens-français, d’un nouveau nom qui “nous fait lentement renaître à nous mêmes et au monde […] qui lève toute ambiguïté, un nom clair et transparent, précis et dur, un nom qui nous reconstitue concrètement dans notre souveraineté et nous réconcilie avec nous-mêmes: Québécois”.

L’amputation/renaissance faillirent se faire à ce moment, le 30 octobre 1995, et nous sommes quelques-uns à penser que ce choix fut fait, n’eut été de l’argent et d’un bon nombre de magouilles (dont certaines traces gisent toujours, inatteignables, dans les voûtes du Directeur général des élections, qui nous en interdit la lecture). Ce ratage allait-il nous repousser pour de bon dans ce que Bouthillette appellait “l’évanouissement”, dans “la souffrance diffuse des vaincus et des expropriés” ?

L’année 2023 offre des indices qu’il s’agissait plutôt d’une pause. Le temps – un quart de siècle depuis 1995 – de finir son deuil, d’en revenir. L’autre soir, au Salon du livre, une retraitée s’approcha de ma table de signature comme on vient au confessionnal. “J’ai voté Non aux deux référendums”, me dit-elle d’un ton assumé. Elle avait bien réfléchi et n’était plus dans une phase d’hésitation. “Là, ça suffit. C’est le temps.” Je lui demandai: “qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis” ? Sa réponse ne portait ni sur PSPP, ni sur le choix de Boeing plutôt que Bombardier, ni sur l’immigration à tout vent. Plutôt ceci: “le joueur de football, là, il l’a dit. Gardez-le, votre anglais !” 

Un raz-le-bol. Un trop plein de la négation de soi par l’autre. Selon Philippe Fournier, en un an la souveraineté a pris six points de pourcentage. Pas encore la majorité, bien sûr. Mais une résurgence qui franchit enfin les marges d’erreur. Quelque chose serait-il en train de se passer ? La mue aurait-elle entamé sa phase finale ? Les Québécois se prépareraient-ils, tranquillement, à leur manière, à dire un jour prochain, sur le ton de la lassitude plutôt que de la colère : “Gardez-le, votre Ô Canada”. Ils auraient conclu que c’est désormais le leur. “On ne le veut plus, diraient-ils. Il ne nous aide plus, mais nous nuit. Considérez que c’est notre cadeau d’adieu !”

(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)

Incertitudes

J’ai gardé dans ma chambre d’adolescent la « piastre à Lévesque ». Le petit tract largement distribué par les fédéralistes pendant les années 1970 énonçant que, dans un Québec souverain, la monnaie québécoise ne vaudrait pas plus, face à l’américaine, que 75 cents. C’est pourquoi le dollar arborant la photo de Lévesque était déchiré. Il en manquait le quart. Ce qui annonçait évidemment une catastrophe sans nom, car à ce moment, les deux monnaies étaient à parité.

Appliquant ce critère, le Québec est devenu souverain en 1985. Oui, car c’est l’année où le dollar canadien n’a plus valu que 73 ¢US. Il l’était davantage en 1986, à 72 cents. Plus encore en 2003, à 64 cents. Il l’était toujours en 2020, à 74 cents.

En fait, si un économiste était revenu dans le temps pour décrire, pendant la campagne référendaire de 1980, les montagnes russes monétaires dans lesquelles allait s’engager le Canada dans un avenir prochain, on aurait raisonnablement conclu que le niveau d’incertitude à venir était inacceptable, dommageable pour l’économie, la stabilité, voire la santé mentale de nos dirigeants d’entreprise. On se serait rués, paniqués, dans l’isoloir pour voter Oui et sortir de cet enfer monétaire annoncé.

Bon, j’exagère. Reste que depuis le dépôt du nouveau budget de l’an 1, beaucoup d’encre et de salive sont consacrées à l’incertitude que provoquerait l’indépendance, a fortiori si le Québec adoptait sa propre monnaie. Je veux bien. Mais pourquoi aucune goutte de ces substances n’est-elle versée pour décrire l’incertitude conséquente à notre maintien dans le Canada ?

Des scénarios crédibles indiquent que, la demande mondiale excédant l’offre, le prix du pétrole pourrait bondir ces prochaines années. Le dollar canadien étant dopé à l’or noir, il redeviendrait surévalué, provoquant une hausse artificielle des prix des produits québécois exportés. La dernière fois que cela s’est produit, au début des années 2000, des économistes ont calculé que cela nous avait fait perdre en cinq ans 55 000 emplois manufacturiers, bien payés, comme on les aime. (C’est 18 fois le nombre d’emplois qui seront créés par notre investissement massif dans la seule usine de Northvolt.)

Les fédéralistes peuvent-ils nous garantir que, si on reste, cela ne se produira pas ? Je pense que la réponse du camp du Non est non. On vogue sur un océan d’incertitude.

Restons dans le pétrole. Celui provenant de l’Alberta est un des plus énergivores, donc des plus polluants, au monde. Or, l’Union européenne a décidé d’imposer d’ici deux ans un surcoût aux importations de produits trouvés en flagrant délit d’empreinte écologique excessive. La première liste de produits touchés devrait nous épargner, mais elle va s’allonger graduellement et nuire à notre compétitivité. C’est fâcheux, puisque nos exportations dans l’Union dépassent les 10 milliards par an.

Les fédéralistes peuvent-ils nous garantir que le Québec ne sera pas pénalisé de faire partie d’un pays pétrolier ? Qu’il ne perdra pas d’emplois manufacturiers supplémentaires ? Je pense que la réponse du camp du Non est non. On est dans les sables mouvants de l’incertitude.

Parlons langue et laïcité. L’Assemblée nationale a voté ces dernières années des lois qui, sans faire l’unanimité, jouissent d’un large consensus au Québec. Elles sont contestées en cour, ce qui est normal. Mais le gouvernement canadien actuel comme le chef de l’opposition conservatrice se sont formellement engagés à demander à la Cour suprême de retirer à ces lois le bouclier juridique (la clause de dérogation) qui empêche les tribunaux de les invalider. Les fédéralistes peuvent-ils nous garantir que ces lois voulues par les Québécois seront toujours valides au Canada dans deux, cinq, sept ans ? Même réponse négative. Nous sommes, pour reprendre des mots de Jean Charest, face au trou noir.

Il y a quand même des choses dont nous sommes certains. Le poids politique du Québec au sein du Canada fond à la vitesse de la calotte polaire. Ayant décidé de faire du Canada l’endroit le plus accueillant au monde pour l’immigration, Ottawa accélère cette tendance lourde. La démographie étant, en dernière analyse, la maîtresse de la politique, l’équilibre linguistique et politique va changer. Hors Québec, on trouve désormais davantage de personnes qui ont l’hindi ou le panjabi comme langues maternelles (1,2 million) que le français (1 million).

Idem pour les langues chinoises (mandarin et cantonais), à 1,3 million. Elles déclassent le français même dans le coeur du pays, l’Ontario. À partir de quel moment le poids global des francophones passera-t-il sous la masse critique qui justifie le maintien de la Loi sur les langues officielles ? Les fédéralistes peuvent-ils nous garantir que cela n’arrivera pas ? Évidemment non. Nous avançons en plein brouillard.

On ne mesure pas la charge mentale collective que nous fait vivre l’incertitude canadienne. C’est angoissant, à la fin. Pendant la campagne référendaire de 1995, c’était au point où 80 % des indécis estimaient qu’il y aurait autant d’incertitude après un Oui qu’après un Non. Une grande expression de sagesse collective.

Heureusement, il y a des choses dont on peut être certains. La « piastre à Plamondon » ne serait pas sujette aux soubresauts du pétrole albertain. Elle ne serait fondée que sur la force et la diversité de notre propre économie. Nos produits verts seront toujours bienvenus en Europe. Nos lois linguistiques et sur le vivre-ensemble ne seront jamais soumises aux humeurs de juges choisis pour leur foi dans le trudeauisme et le multiculturalisme et appliquant à nos décisions une loi fondamentale que nous n’avons jamais négociée ou adoptée. Nos juges appliqueront notre propre Constitution. Au sein de notre pays, notre poids politique sera toujours de 100 %. Le français sera toujours notre langue officielle.

Je ne sais pas pour vous. Mais moi, juste à évoquer ces certitudes souverainistes, je me sens déjà moins angoissé.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Fêtes nationales parallèles

La théorie des univers multiples stipule que, chaque fois qu’un choix s’offre à nous, apparaissent des mondes où on a choisi chacune des options possibles. Cette chronique vous provient donc à la fois de notre univers et de celui où le Québec a voté Oui en octobre 1995, a déclaré son indépendance le 24 juin 1997 et célèbre, samedi, sa 25e fête de l’Indépendance nationale.

La session 2022-2023 de l’Assemblée nationale du Québec indépendant (ANQI) a débuté avec la cérémonie, maintenant traditionnelle, de félicitations aux nombreux médaillés québécois qui se sont illustrés en remportant l’or, l’argent ou le bronze dans l’année écoulée, notamment Marie-Philip Poulin (hockey, or), Tammara Thibeault (boxe, or), Mikaël Kingsbury (ski acrobatique, or) Laurent Dubreuil et Steven Dubois (patin, argent), ainsi qu’aux équipes québécoises médaillées au grand complet. L’Assemblée nationale actuelle de la province du Québec (ANPQ) n’a pu qu’accueillir les membres québécois des équipes canadiennes.

En décembre 2022, l’ANQI a annoncé que ses « chaires de recherche du Québec », tout en favorisant, à compétence égale, les candidats de groupes sous-représentés, rejettent toute tentative d’écarter totalement de ses concours des candidats en fonction de leur genre ou de la couleur de leur peau. L’ANPQ n’a pu que le demander dans une motion unanime pour les chaires du Canada siégeant dans ses universités, sans l’obtenir.

En janvier, l’ANQI ne s’est nullement préoccupée de la désignation, par Ottawa, d’une représentante spéciale sur l’islamophobie ayant tenu des propos méprisants envers le Québec. L’ANPQ n’a pu que s’opposer par motion à sa nomination, sans être entendue.

En février, l’ANQI a discuté de l’ampleur et de la portée des exigences francophones qu’elle impose aux radiodiffuseurs québécois et pris une décision. L’ANPQ n’a pu que demander par motion à Ottawa d’inscrire dans sa nouvelle loi l’application du droit québécois sur le statut de l’artiste et un droit de regard sur les orientations du CRTC au Québec, sans l’obtenir.

Encore en février, dans son 25e budget de pays indépendant, le Québec a pu réitérer qu’il se conformait aux recommandations du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) de ne verser aucune subvention aux industries pétrolières. Le budget du Québec-province n’a rien pu faire contre le fait qu’Ottawa perçoit chaque année 2 milliards en impôts du Québec pour les donner aux pétrolières de l’Ouest. Le Québec indépendant s’est de plus demandé s’il ne devait pas surseoir à son achat annuel, pour
3 milliards de dollars, de pétrole de l’Ouest, tant que son voisin canadien continue à subventionner le réchauffement de la planète.

En mars, l’ANQI a poursuivi son travail exemplaire de lutte contre la violence conjugale en ajoutant au Code criminel du Québec une infraction de « comportement coercitif et contrôlant », jusque-là inexistante. L’ANPQ n’a pu que demander par motion cet ajout à Ottawa, sans obtenir de réponse. De plus, le Québec indépendant a cette année généralisé le port de bracelets anti-rapprochement pour éviter que des conjoints violents ne hantent leurs victimes, y compris après leur libération, dans tous les cas. Le Québec-province demande en vain à Ottawa d’appliquer cette mesure aux prévenus sortant d’une prison fédérale dans la province.

En avril, l’ANQI ne s’est pas préoccupé du non-remboursement, depuis 25 ans, des 484 millions dus au Québec par Ottawa pour les dégâts de la crise du verglas, cette facture ayant été englobée dans l’accord financier de 1997 entre le Canada et le Québec indépendant. L’ANPQ n’a pu que réclamer par motion le paiement de cette créance, en vain.

Fin avril, le Québec indépendant a annoncé un investissement à long terme de 15 milliards de dollars pour la production de navires de la flotte québécoise, construits par la Davie, rétablissant ainsi les 3000 emplois que le chantier avait connus à son apogée. Le gouvernement de la province, lui, a fait semblant de se réjouir qu’Ottawa offre au Québec 10 % des investissements de sa stratégie à la Davie, plutôt que les 20 % que représente le Québec dans le pays et dans les impôts prélevés ici et utilisés pour surfinancer les chantiers de la Nouvelle-Écosse et de la Colombie-Britannique.

En mai, l’ANQI a discuté du niveau de ses seuils d’immigration en s’interrogeant sur leurs répercussions sur la langue française, sur l’emploi et sur le logement, mais sans s’inquiéter de leurs conséquences sur le poids politique des Québécois dans leur État, car ils y forment 100 % de la population dans tous les scénarios. L’ANPQ n’a pu que réprouver, par motion, la politique d’immigration fédérale, qui va réduire inexorablement le poids politique du Québec dans le Canada.

Toujours en mai, l’opposition au sein de l’ANQI a vertement critiqué le gouvernement pour ses retards à délivrer des permis de travail aux réfugiés et aux demandeurs d’asile. Sous pression, le gouvernement a dû mettre les bouchées doubles. L’ANPQ, elle, n’a pu que demander dans une motion au fédéral de réduire fortement les délais, sans obtenir satisfaction.

En 2023, le Canada et le Québec indépendant ont chacun pris une décision quant au renouvellement des avions de chasse de leurs aviations respectives. Le Canada a choisi de remplacer ses 70 F-18 par autant de F-35 coûtant chacun 215 millions de dollars, sans toutefois avoir obtenu de garanties de retombées économiques au Canada. Le Québec, qui a hérité des 16 F-18 opérant sur son territoire au moment de l’indépendance, a plutôt opté pour des Mirage 2000 français, au coût de 39 millions de dollars chacun. Mais on chuchote que le Québec les a obtenus à moindre coût, la France rêvant depuis longtemps d’obtenir une vitrine en sol nord-américain. Elle a de plus consenti à utiliser des sous-traitants montréalais pour une partie de leur fabrication. Québec a utilisé une portion des presque 3 milliards économisés en choisissant les Mirage plutôt que les F-35 pour lancer à Mirabel une usine d’avions anti-incendies Canadair, rebaptisés « Québecair ».

On doit noter que le Québec a été le premier pays membre de l’OTAN à proposer de prêter ses avions de combat F-18 à l’aviation ukrainienne, après avoir entraîné ses pilotes. Le discours de reconnaissance prononcé par Volodymyr Zelensky à l’Assemblée nationale en juin fut un moment fort de l’année politique, ponctué de « Vive l’Ukraine libre » et de « Vive le Québec libre », cette dernière déclaration, de la part d’un dirigeant étranger, ne présentant plus le moindre caractère polémique.

Les combats d’outre-tombe de Frédéric

Il nous a quittés cette semaine, fauché à 53 ans par une foudroyante crise cardiaque. Frédéric Bastien n’a pourtant pas dit son dernier mot. Historien, auteur, professeur, militant indépendantiste, il avait développé un talent indispensable en démocratie : emmerder les puissants. Surtout ceux qui se croient intouchables.

Il était concentré sur les indices que laissaient traîner derrière eux les juges trudeauistes appelés à décider — en toute indépendance d’esprit, cela va de soi — de la validité de la Loi québécoise sur la laïcité de l’État. Il avait remarqué que certains s’affichaient ouvertement au sein de l’association de juristes Lord Reading, ouvertement opposée à la loi 21 et intervenante dans des actions judiciaires contre elle.

C’était le cas de l’ex-juge en chef de la Cour d’appel du Québec Nicole Duval Hesler, à la fois membre du banc de la Cour dans une procédure contre la loi et membre de l’Association des juristes, qui avait affirmé que les promoteurs de la loi étaient atteints d’« allergies visuelles » envers les signes religieux. Avant sa retraite, elle avait aussi exprimé son intention de prêter main-forte à l’un des cabinets d’avocats contestant la loi. Cela faisait un peu beaucoup.

Frédéric porta plainte en 2019 pour manquement au devoir de réserve de la juge devant le Conseil canadien de la magistrature. Mais les calendriers font admirablement bien les choses : le Conseil répondit, quelques semaines après le départ à la retraite de la juge en avril 2020, que le recours était désormais caduc.

Véritable emmerdeur des juges rouges, Frédéric s’est aussi avisé que deux membres de la Cour suprême, Russell Brown et Rosalie Abella, devaient s’adresser en février 2020 aux membres de la Lord Reading, lors d’un événement de financement notamment commandité par un cabinet représentant le Conseil national des musulmans canadiens dans la contestation de la loi 21.

« Comment deux juges de la Cour suprême peuvent, dans un tel contexte, aider au financement de Lord Reading et prétendre être neutres et impartiaux dans les décisions qu’ils auront à prendre ? a-t-il demandé. Le Mouvement laïque québécois est aussi intervenant en Cour supérieure pour défendre la loi 21. Viendrait-il un seul instant à l’esprit des juges Brown et Abella d’accepter de donner une conférence organisée par le Mouvement laïque dans le but de l’aider à se financer ? » Excellente question.

Il menaçait de dégainer une nouvelle plainte au Conseil de la magistrature contre les deux juges, « pour dénoncer leur implication dans un organisme partisan, ce qui est incompatible avec leur devoir de réserve et d’impartialité ». Dans les heures qui ont suivi cette dénonciation, Lord Reading a « reporté » l’événement, puisque ses conférenciers — les suprêmes — avaient spontanément jugé bon de se désister.

Il a aussi soulevé le cas du juge Nicholas Kasirer, nommé par Justin Trudeau à la Cour suprême du Canada après que l’association Lord Reading, dont il était alors membre, eut déposé à l’Assemblée nationale un mémoire contestant non seulement la loi 21, mais également l’utilisation de la disposition de dérogation. Or, il est désormais acquis que le juge Kasirer entendra depuis son siège de la Cour suprême les mêmes arguments lorsque la contestation de la loi franchira cette étape. Devrait-il se récuser ? Frédéric avait écrit à la Cour pour s’enquérir de la situation, mais il n’avait pas eu de réponse ; quelqu’un reposera peut-être la question le temps venu.

Il a simultanément emmerdé la Commission scolaire English-Montréal, en affirmant qu’elle outrepassait son mandat en utilisant de l’argent fédéral — du programme de contestation judiciaire — pour financer son action contre la loi 21. Résultat : la Commission scolaire a renoncé au financement d’Ottawa.

Bombes à retardement

Plusieurs de ses combats se poursuivent sans lui. Notamment son action pour annuler la nomination de l’actuelle gouverneure générale, Mary Simon. La Constitution ne dit-elle pas que « le public a, au Canada, droit à l’emploi du français ou de l’anglais pour communiquer avec le siège ou l’administration centrale des institutions du Parlement ou du gouvernement » ? N’y a-t-il pas institution plus centrale que le chef de l’État ?

On attend aussi la décision d’un tribunal ontarien pour statuer sur l’illégalité du don de 100 000 $ offert par la Ville de Toronto aux organismes opposés à la Loi sur la laïcité de l’État. Frédéric affirmait que ce don violait la Charte de la Ville et le droit municipal ontarien. Si la justice donne raison à Frédéric et que, comme c’est probable, la Ville en appelle de la décision, ses amis porteront le flambeau. « Le plus grand hommage que nous pouvons offrir à Frédéric, c’est la poursuite de ses combats », m’écrit Étienne-Alexis Boucher, de Droits collectifs Québec.

Frédéric laisse derrière lui la plus importante bombe à retardement juridique qu’on puisse imaginer. Elle vise à faire déclarer nulle et non avenue la loi fondamentale du Canada, l’oeuvre maîtresse de Pierre Elliott Trudeau, le texte sacré de tous les juges rouges : la Constitution de 1982 elle-même.

Avec plusieurs autres, dont ses amis avocats Daniel Turp, Maxime Laporte et François Boulianne, il affirme que l’adoption même de cette constitution a violé un principe constitutionnel fondateur : celui de la séparation entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire, ainsi que son corollaire, l’indépendance judiciaire. Comment le sait-il ? Grâce aux documents jusque-là confidentiels qu’il a obtenus lors de la recherche pour son excellent ouvrage La bataille de Londres (Boréal).

Les dépêches diplomatiques britanniques témoignent non seulement d’une violation de la séparation des pouvoirs, mais d’une réelle coordination, en 1980 et en 1981, entre deux juges de la Cour suprême et les responsables politiques canadiens et diplomatiques britanniques. Le juge Willard Estey prend sur lui de contacter les légistes du ministère de la Justice pour leur signaler un problème de droit dans la rédaction de leur projet. Bref, le juge corrige a priori la copie du législateur dont il a le devoir de juger a posteriori de la légalité.

Mieux, le juge en chef Bora Laskin assure à répétition à un adjoint de Trudeau et aux émissaires de Londres qu’il va « frapper sur quelques têtes » de ses collègues de la Cour pour leur faire entendre raison. Leur objectif commun : assurer le succès de l’opération du rapatriement de la Constitution. Détail intéressant : aucune dépêche n’indique que ces juges rendaient la pareille aux autres requérants dans la cause constitutionnelle, les huit provinces s’opposant au rapatriement, dont le Québec.

Le procureur général du Canada est évidemment bien embêté par ces arguments et tente de convaincre la Cour supérieure de juger la requête irrecevable. Il serait évidemment étonnant que les juges trudeauistes donnent raison, au final, à Frédéric et à ses amis. Mais si la Cour accepte d’entendre l’affaire, Me Boulianne pourrait demander à Ottawa de produire des documents confidentiels qu’il cache avec véhémence depuis la publication de La bataille de Londres en 2013.

Dans l’éventualité où les juges rouges interdiraient même que se tienne ce débat historiquement crucial, Frédéric aurait prouvé que la maison juridique canadienne est fondée sur une arnaque et qu’elle ne subsiste que parce qu’elle est protégée par des arnaqueurs. C’est déjà énorme. Merci Frédéric.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)