Boîte à idées, boîte à outils, à textes, livres, balados, documentaires, conseils, conférences et entrevues, La boîte à Lisée est au service de l’audace, du débat et du sens de l’humour.
Chaque soir à 19 h, une alarme se fait entendre sur le téléphone de Lisette Lapointe. C’est le rappel d’une habitude qu’avait prise pendant 23 ans son mari, Jacques Parizeau, de l’appeler chaque soir à cette heure précise lorsqu’ils étaient éloignés l’un de l’autre.
On retrouve dans les pages de son livre publié cette semaine, De combats et d’amour (Éditions de l’Homme), la description d’un conjoint aimant, disponible malgré ses responsabilités, attentionné, protecteur, friand de sorties avec son épouse à l’opéra, au musée, aux bonnes tables, aux escapades et aux voyages.
Si on veut savoir pourquoi le Non l’a emporté, le 30 octobre 1995, le mieux n’est-il pas de le demander au vainqueur ? Le premier ministre canadien de l’époque, Jean Chrétien, est heureux de nous éclairer sur ce point. Dans ses Mémoires, Passion politique, publiées en 2007, il raconte posément comment il s’y est pris. Il avait décidé qu’il refuserait de reconnaître une éventuelle victoire du Oui. Ce soir-là, il affirmerait plutôt qu’il avait le mandat de défendre la constitution qui, elle, ne permet pas l’indépendance d’une province. Sa conviction était si forte que ses adjoints avaient empêché la présidente du comité fédéral du Oui, la ministre Lucienne Robillard, d’être présente devant les micros le soir des résultats. Ils craignaient qu’elle commette un irréparable impair: reconnaître la légitimité d’une victoire du Oui.
Préparant son discours à la nation, il ne voulait pas « me piéger moi-même” écrit-il. S’il disait la vérité, ne risquait-il pas de pousser davantage de gens à voter Oui ? Il souhaitait au contraire « encourager les nationalistes mous et les indécis à voter Non en leur signalant les dangers tangibles d’un Oui ».
Certains d’entre vous sont trop jeunes, alors je vous raconte. Au siècle dernier, en l’an de grâce 1987, un texte a été proposé au Canada affirmant que le Québec formait, en son sein, une « société distincte ». Pas une nation ou un peuple, mais un truc un peu à part des autres. À peine. Des constitutionnalistes furent mobilisés pour jurer que, si on insérait cette description dans la loi fondamentale du Canada, cela n’aurait aucun effet. Il s’agirait, au fond, d’une décoration.
Des féministes de Toronto ont pourtant jugé qu’il fallait qu’elles viennent à la rescousse des Québécoises. Il leur semblait que, outillée de ces deux mots, la misogyne province allait menacer leurs droits. Il fallait donc à tout prix conjurer cette menace. De même, Pierre Trudeau, le père de Justin, sortit de sa retraite pour dire qu’avec ce changement, le gouvernement du Québec pourrait déporter des anglophones.
J’avoue, l’incrédulité fut ma première réaction lorsque j’ai lu dans La Presse qu’un sondage CROP annonçait la résurrection de la souveraineté chez les jeunes Québécois. Et pas qu’un peu : 56 % y seraient favorables, nous a-t-on dit. Vous savez que c’est beaucoup ? Cela équivaut à 70 % des jeunes francophones de 18 à 34 ans. Vous rendez-vous compte ? 70 % ?
Bon, ils étaient un peu moins partants quand on leur demandait s’ils cocheraient Oui à un référendum immédiat, l’enthousiasme glissait à 47%, ce qui fait tout de même 59% de francophones. Une majorité, disons, claire.
Avant de m’épivarder de bonheur sur les internets, j’ai sagement attendu que Jean-Marc Léger produise son propre coup de sonde, publié par l’empire Québecor le 19 août. Les 18-34 sont, là, moins massivement mobilisés que chez CROP, à 42%, ce qui donne tout de même 53% chez les francophones. L’important est la tendance. En août de l’an dernier, ils n’étaient que 25% (31 % de francos) et en août 2023, 31% (39% de francos). Voyez ? Ça varie. Mais on ne peut nier que, si ça varie, ça varie nettement à la hausse. Les échantillons sont petits, moins de 300 personnes. Si seulement quelqu’un nous faisait un bon sondage de 1000 jeunes, on en aurait le cœur net. Et on pourrait savoir si la fièvre indépendantiste est plus forte chez les 18-24 que chez les 25-34. Et les 16-18, qu’en pensent-ils ? C’est crucial, car certains vont voter en 2026 et, de plus, les jeunes du Parti québécois veulent ramener l’âge électoral (et référendaire) à 16 ans.
Voilà pour le quantitatif, mais le qualitatif ? Le populaire youtoubeur Mounir Kaddouri (alias Maire de Laval) a produit cet été pour le magazine Urbania un reportage vidéo où il plonge dans cette renaissance.
La principale pièce à conviction s’appelle Kinji00, un rappeur de 17 ans, né au Portugal, et dont les productions tik tok ont été vues, en un an, quatre millions de fois. Il a plus de 500 000 abonnés.
« Y’a un nouveau wave souverainiste et je suis le CEO » dit-il dans un des hits de sa mixtape. (Attention : usage fréquent de franglais imminent) . En l’écoutant, on apprend plein de choses. Avant, par exemple, du temps des vieux, l’indépendance était plus intellectuelle. « Nous on a simplifié un peu. »
Dans sa chanson peut-être la plus connue, Fleur-de-Lys, on entend que « Jean Chrétien, le tabarnac, a volé ma fleur-de-lys ». C’est simplifié, donc. Chrétien était très porté par la feuille d’érable – il avait promis d’en faire flotter un million, surtout au Québec–, et il est vrai que la vue de trop de drapeaux québécois en un même lieu l’indisposait.
Plus niché est la chanson où une jeune femme est une fake hoe, car elle a fait croire à son mec qu’elle aimait le Québec seulement pour le riz. Traduction : Fake hoe est, littéralement, une fausse prostituée, mais il ne faut pas prendre l’expression littéralement, car cela s’applique à tous les genres, la putasserie étant équitablement distribuée. Elle voulait riz, c’est-à-dire charmer. J’en conclus que si la trend est que pour riz il faut se déclarer souverainiste, il y a des forces à l’œuvre dans notre jeunesse que les outils de la science politique peineront à mesurer.
Kaddouri nous révèle aussi que sur les réseaux où les boomers se font rares, les Oui gagnent la bataille des mèmes, à la fois sur l’indépendance et, contrairement à ce que nous disent des chiffres récents, sur une réappropriation de la culture québécoise. Saviez-vous que des filles y font des fit checks sur du Jean Leloup ? Il s’agit de se filmer dans une nouvelle tenue en marchant ou dansant, sur une musique choisie.
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Un spécialiste des mèmes, Vincent Houde du site Fruiter, nous apprend que le nombre de mème et de mini-clips en tout genre a explosé ces dernières années sur des sujets liés au Québec, sa culture et sa souveraineté. « C’est une tendance d’être souverainiste, explique-t-il. Les jeunes vont la suivre parce que c’est drôle, parce que c’est le fun, parce qu’ils ont leurs amis qui commencent à suivre ça, alors ils vont le faire eux-autres aussi ».
Une séquence qui a beaucoup circulé cet été montrait une jeune femme, Florence Joly. affirmant avec force : « quand j’étais plus petite on m’intimidait pour être québécoise, on riait de moi pour être québécoise, maintenant je suis tellement fière d’être québécoise. » Ce qui peut exprimer un retour de balancier contre la tendance que j’avais documenté en ces pages l’an dernier sur le mépris parfois affiché dans les écoles contre la québécitude, notamment, mais pas seulement, par des élèves issus de l’immigration.
Ce qui nous amène au diagnostic. Puisque ce mouvement de renaissance semble avéré comment l’expliquer ? J’avance deux hypothèses. D’abord chaque génération veut se distinguer de la précédente. Je ne parle pas seulement des vieux, mais de la génération précédente de jeunes. Les militants de la génération précédente étaient wokes, et voyaient l’identité québécoise de manière suspecte. Leurs successeurs font l’inverse.
Un des jeunes interrogé par Kaddouri en témoigne. Quand il a commencé à se dire indépendantiste, il y a quelques années, « C’était un peu comme un peu comme en mode coming out, genre : « Je suis indépendantiste ». Il fallait que tu le dises. C’est redevenu nice comme ce l’était dans le temps de nos parents […]. C’est le futur.»
Ma seconde hypothèse tient à la difficulté de s’engager dans une cause qui a des chances de succès. On a récemment pris conscience que le changement climatique aura lieu, quoi qu’on fasse chez nous. Que peu importe le nombre de manifestations qu’on puisse organiser, la guerre à Gaza continue. Le détraquement possible de l’IA nous échappe.
L’indépendance du Québec n’est pas une chose simple à réaliser, on le sait. Au moins, elle ne dépend que de nous, chez nous. Il y a même un horizon à court terme : une élection l’an prochain, un référendum ensuite.
« C’est mon antidote au cynisme, dit Camille Goyette-Gingras, présidente, à 31 ans, des Oui Québec. J’ai l’impression de prendre le contrôle de ma destinée. »
L’important, dit Kijii00, c’est de « bien spread le message ». Homme de coalition, vous ne m’entendrez pas corriger leur français, l’essentiel est que nous marchions tous dans la même direction. Comme le disait mon patron Jacques Parizeau, « pour la souveraineté, la maison est prête à tous les sacrifices. » Un préavis, cependant : je ne porterai pas de macaron « Québec franglais ».
(Une version légèrement plus courte de ce texte a été publié dans Le Devoir.)
Avertissement : cette chronique n’est pas un appel au vote. Elle n’offre que des constats. Mais ceux de mes lecteurs qui souhaitent maximiser les chances que le Canada reste uni devraient voter pour Pierre Poilievre. Et ceux de mes lecteurs qui souhaitent maximiser le risque de fragmentation du Canada devraient voter pour Mark Carney.
Ce n’est évidemment pas dans le programme du chef libéral de présider au départ d’une ou de plusieurs provinces canadiennes. Cependant, les partisans de l’indépendance de l’Alberta, et plus généralement des provinces des prairies, voient en l’élection de Carney la principale condition gagnante de la réalisation de leur projet.
L’affaire ne serait qu’anecdotique s’ils n’avaient pas trouvé en la première ministre albertaine une femme d’une farouche détermination qui a entrepris de tout mettre en œuvre pour provoquer, a-t-elle écrit, « une crise d’unité nationale sans précédent ».
Je vous ai avisés dans une chronique antérieure de la liste de demandes qu’elle a envoyée aux deux partis fédéraux qui, en comparaison, rend celle livrée cette année par François Legault on ne peut plus pâlotte. Danielle Smith donne six mois au futur premier ministre canadien pour se rendre à ses exigences (en résumé : bar ouvert pour le pétrole), sinon… elle « jugera » de l’humeur des Albertains. Non sans les avoir crinqués dans l’intervalle avec une commission de consultation appelée Next Steps, avec une promesse de référendum, et avec la prédiction qu’envers l’Ouest, « Carney est pire que Trudeau ».
Hier comme aujourd’hui, une majorité massive d’Albertains souhaite rester canadienne. Mais alors que, sous le dernier premier ministre conservateur, issu de l’Alberta, Stephen Harper, seulement 10 % des citoyens de la province pétrolière souhaitaient voir leur drapeau flotter aux Nations unies, aujourd’hui, dans l’hypothèse de l’élection de Carney, un tiers est partant. L’idée est donc sortie de la marge.
Le vieux sage albertain Preston Manning, ex-fondateur du Reform Party dont la devise était « The West Wants In » — l’Ouest veut être présent dans les décisions, s’est transformé en partisan du « Wexit » — aucune traduction nécessaire. Dans un texte publié dans le Globe and Mail la semaine dernière, il a lancé un avertissement aux électeurs du centre du pays (il parle de nous et des Ontariens) et de l’Atlantique. Nous devons « reconnaître qu’un vote pour les libéraux de Carney équivaut à un vote pour la sécession de l’Ouest ».
Il s’explique : « Si les préoccupations ou les actions de l’Ouest canadien vous importent peu, ignorez ce conseil non sollicité. Mais comprenez que la séparation du moteur économique de l’Ouest canadien, basé sur les ressources, aura sur le reste du Canada des conséquences économiques et sociales désastreuses ». Bref, il nous enjoint de rejeter Carney, non pour le seul bien de l’Alberta, mais pour nous éviter les conséquences désastreuses que le départ de la poule aux œufs pétroliers infligerait.
Manning prévoit d’ailleurs que d’autres provinces de l’Ouest quitteraient la fédération, en cas de départ de l’Alberta. Un député du Nouveau Parti démocratique (NPD) a voulu en avoir le cœur net en posant directement cette semaine la question à Scott Moe, premier ministre de la Saskatchewan. Sans succès. Moe refuse d’exclure clairement un avenir indépendant à sa province. Les questions d’aliénation de l’Ouest et d’indépendance sont sérieuses, dit-il. Mais encore ? « Si c’est la voie qu’ils continuent à suivre [les politiques environnementales libérales], et si cette politique non consentie nuit à la façon dont nous créons de la richesse, des emplois et des opportunités dans cette province, alors nous allons avoir un problème important dans le futur. »
La machine à problèmes
Un problème, c’est vite dit. Je connais des souverainistes québécois qui leur diraient, à Smith et à Moe, qu’il faut de méchants problèmes pour convaincre 50 % d’une population plus une personne de dire adieu au Canada. Smith a eu une idée riche : s’associer au Québec pour multiplier les problèmes avec Ottawa. J’aimerais rencontrer le conseiller albertain qui s’est donné la peine de lire les 108 pages du rapport publié en novembre par le Comité consultatif sur les enjeux constitutionnels du Québec au sein de la fédération canadienne.
Avant même que le gouvernement Legault ne se prononce sur ses recommandations, Danielle Smith les a trouvées excellentes, et a proposé dans une lettre à son homologue québécois que les deux provinces appuient de concert sur l’accélérateur des revendications autonomistes. Accorder aux lois provinciales sur la propriété la préséance sur les lois fédérales, avoir son mot à dire dans la nomination des juges (Simon Jolin-Barrette a bougé là-dessus cette semaine), réduire le pouvoir fédéral de dépenser, désigner soi-même son lieutenant-gouverneur, participer directement aux négociations internationales et soumettre leur application à une ratification des provinces, la liste est longue.
Cela embêterait un gouvernement Poilievre, c’est certain, car ces réformes excèdent de loin la flexibilité provincialiste conservatrice. Il s’agirait plus assurément d’une série de drapeaux rouges agités devant un gouvernement libéral peu enclin à démanteler l’œuvre de Trudeau père.
Il est tout à fait possible que l’ensemble de la manœuvre soit une entreprise classique d’augmentation du rapport de force de l’Alberta pour arracher davantage d’autonomie au sein de la fédération et faire déboucher ses projets de pipeline. Mais je pense subodorer qu’il y a davantage. On a vu Danielle Smith évoluer comme un poisson dans l’eau de la droite républicaine, y compris à Mar-a-Lago, dans un rassemblement MAGA (Make America Great Again) en Floride et sur les ondes trumpistes. Il est aisé de conclure qu’elle s’imagine demain gouverneure du 51e État américain. Puis, pourquoi pas, première sénatrice de l’Alberta à Washington. Elle n’a que 54 ans après tout.
Que signifierait, pour les indépendantistes québécois, le scénario d’une Alberta quittant le Canada ? Rien de moins qu’une aubaine. D’abord, le départ de la province baliserait la voie de sortie de la fédération, en traversant toutes les étapes nécessaires : reconnaissance de la question et du résultat référendaires par le Parlement fédéral, négociation d’une juste répartition de la dette et des actifs, ratification canadienne de son départ. En cas de succès — mais en ce cas seulement —, les Québécois anxieux seraient rassurés. Non seulement une indépendance négociée est possible, se diraient-ils, mais elle vient d’arriver. Si la Saskatchewan puis le Manitoba prenaient la même procédure à sa suite, ce serait encore mieux.
Et puisqu’on s’aventure assez loin sur le chemin des possibles, quittons la zone du vraisemblable pour badiner un peu. Si, après l’Ouest, l’Atlantique et l’Ontario décidaient de quitter le Canada, le Québec se retrouverait… tout seul. Nous obtiendrions l’indépendance par défaut, tous les autres s’étant séparés de nous. Nous pourrions alors reprendre le Ô Canada, que nous avions inventé pour parler de nous. Reprendre aussi la feuille d’érable, qui nous appartient. Même le mot « Canada », utilisé à l’origine pour parler de notre coin de continent, deviendrait disponible. C’est un mot iroquois ou wendat qui signifie « village ». On pourrait le leur redonner, tout simplement.
J’ai cherché très attentivement dans le document Finances d’un Québec indépendant. Un regard critique, je n’ai trouvé nulle part de référence au Biafra. Même pas dans les notes de bas de page. Ça m’a réjoui. Le Biafra est une province du Nigeria qui tentait de faire sécession pendant les années 1960. Sans succès. Dans cette époque lointaine, et pendant une partie des années 1970, les opposants à l’indépendance du Québec brandissaient l’exemple du Biafra pour évoquer dans nos consciences l’image d’un Québec indépendant où des enfants, torse et jambes nus, aux ventres ballonnés par la malnutrition, seraient réduits à mendier dans les rues en terre battue de leurs villages, comme on en voyait à la télé. Avec le facteur aggravant qu’ils devraient le faire, chez nous, à -40 degrés en février.
Plutôt que d’affirmer qu’un Québec indépendant deviendrait, ipso facto, un pays du tiers-monde, les auteurs du document, deux économistes, Robert Gagné et Louis Lévesque, et deux militants libéraux, Alain Paquet et André Pratte, ouvrent leur épître avec cette admission bienvenue : « Nous ne contestons pas le fait qu’un Québec indépendant puisse être économiquement et fiscalement “viable”. » Vous avez bien lu, économiquement et fiscalement.
Ils nous expliquent ensuite pourquoi, selon eux, l’indépendance ne permettrait pas « aux Québécois de vivre mieux ». Vient la question : « Sinon, pourquoi se lancer dans une telle aventure ? » Euh. Pour être maîtres chez nous ? Pour sortir d’un pays où nous sommes marginalisés, régulièrement méprisés, insultés ? Pour sortir d’un régime qui nous impose une immigration anglicisante, qui gonfle notre endettement ? Pour ne plus avoir sur la conscience de subventionner grassement, par nos impôts, une industrie pétrolière en train de cramer la planète ? (Comme l’espace me manque ici, je tiens une liste de raisons plus longue à leur disposition.)
Mais, j’insiste, même en discutant indépendance avec des comptables, le document témoigne d’un extraordinaire progrès. Nulle part, il ne reprend un argument qui avait fait recette au temps de René Lévesque et selon lequel le dollar d’un Québec souverain — appelé avec mépris « la piasse à Lévesque » — perdrait 25 % de valeur. Comme le dollar canadien a perdu 33 % de sa valeur dans l’intervalle, l’argument a, certes, été considérablement dévalué.
Le document nous avertit que la fusion de notre part de la fonction publique fédérale avec la fonction publique québécoise va provoquer des pertes d’emploi telles (qu’ils ne chiffrent pas) que cela pourrait avoir un impact à la baisse sur le PIB. Les auteurs ne semblent pas informés que nous sommes, pour l’avenir prévisible, en pénurie de main-d’oeuvre et que ces salariés pourront être absorbés dans un marché du travail assoiffé. Mais je les invite à répéter sur toutes les tribunes que la bureaucratie d’un Québec souverain sera ainsi amputée de dizaines de milliers de fonctionnaires, cela attirera vers le Oui beaucoup d’électeurs de droite.
Importer des chômeurs
Merci aussi de ne plus brandir le spectre d’une brusque montée du chômage. Oui, les auteurs insistent sur l’incertitude qui refroidira les investisseurs, mais on est loin de la surenchère vécue pendant la campagne référendaire de 1995. D’abord, le chef libéral Daniel Johnson avait affirmé que l’indépendance allait faire perdre au Québec 100 000 emplois. La semaine suivante, le ministre fédéral des Finances, Paul Martin, affirmait qu’« un million d’emplois seraient à risque ». Ce qui a fait dire à mon patron, Jacques Parizeau : « Il y a une semaine, les gens du Non estimaient les pertes d’emplois à moins de 100 000. Aujourd’hui c’est un million. La semaine prochaine, ce sera quoi ? Dix millions ? Il n’y a que 3 200 000 emplois au Québec. Il faudra importer des chômeurs ! » (J’avoue, je suis fier de lui avoir soufflé cette réplique.)
Il est vrai que, depuis, Jean Charest, comme Robert Bourassa avant lui, avait admis qu’un Québec souverain serait économiquement viable. (Charest disait aussi que ce serait l’équivalent de tomber dans « un trou noir ».) Je me réjouis cependant que l’ami Pratte et son groupe n’aient pas répété les sornettes formulées par le dernier premier ministre libéral, Philippe Couillard. Il affirmait sans rire il y a sept ans que l’indépendance nécessiterait « de sacrifier nos programmes sociaux, de nous trouver en état de pauvreté ».
Pour les auteurs de ce nouveau document (que Paul St-Pierre Plamondon désigne cruellement « la Pratte patrouille » — mais il faut l’excuser, il a des enfants en bas âge), des tourments affligeront certainement le futur État québécois, mais ils sont d’un autre ordre. Par exemple, « le Québec serait un joueur marginal dans le domaine de la conquête spatiale ». Je ne sais pas pour vous, mais moi, je suis prêt à faire ce deuil. Je note que nous ne ferons plus, non plus, partie d’un des principaux États pétroliers au monde. Je suis déjà réconcilié avec cet arrachement. Adieu aussi au Sénat, à la gouverneure générale, au roi ! Y avez-vous pensé ? En écrivant ces mots, mon clavier retient un sanglot.
Notre dette, surtout, disent-ils, nous coûtera plus cher, pour toutes sortes de raisons. Là, j’ai la tristesse d’informer les collègues du Non qu’ils n’ont tout simplement pas compris ce qui allait se passer. Ils s’imaginent que le Québec souverain va rapatrier, à Québec, sa part de la dette canadienne et qu’il va ensuite la gérer, avec un taux d’intérêt plus élevé. Mais il n’en est pas question !
Moi-même un peu étourdi à ce sujet dans mon jeune temps, je me suis fait instruire par Jacques Parizeau. La dette canadienne a été créée par le Canada, qui en est le seul garant. Nous aurons un intérêt politique à négocier avec Ottawa la part du fardeau de la dette qui nous revient — la crédibilité financière du nouvel État québécois en dépendra. Mais cela fera en sorte que pendant des décennies, nous enverrons des chèques à Ottawa pour payer les intérêts et le remboursement progressif de notre part, jusqu’à ce que le dernier sou soit payé. Pendant ce temps, le taux d’intérêt en vigueur sera celui, plus avantageux, commandé par le Canada sur les marchés.
Dans la négociation qui conduira à déterminer notre part de cette dette, notre rapport de force tiendra au fait qu’Ottawa, seul responsable juridique de la dette, sera demandeur. L’incertitude créée par l’absence d’un accord pèsera sur le dollar et l’économie canadienne au grand complet, d’où la pression des marchés pour qu’Ottawa règle le plus rapidement possible. Nous serons également pressés, mais moins que lui. (Aussi, les auteurs n’ont pas compris que les fonds de retraite canadiens envers ses employés et ses vétérans resteront à la charge du Canada jusqu’à l’épuisement des obligations qu’il a contractées envers ces individus. On ne s’en mêlera pas.)
On ne s’entendra jamais complètement sur les bienfaits et les coûts présumés d’un futur Québec souverain. Dans ses premières années, il s’agira évidemment d’un grand chantier. Les partisans du Non choisissent de n’y voir qu’un paquet de troubles et de risques variés qui nous arrachent à notre zone canadienne de confort. Ce sont au final des Tanguy. Je préfère, comme mes amis indépendantistes, y voir le début d’une fascinante nouvelle période de notre vie collective, pleine de défis à relever. On attribue au leader français Léon Blum, venant de prendre le pouvoir avec le Front populaire en 1936, cette phrase qui épouse parfaitement notre sentiment et notre optimisme : « Enfin, les difficultés commencent ! »
Ceux de mes lecteurs qui sont indépendantistes auraient intérêt à renouveler leurs abonnements à des publications torontoises, car c’est là que, ces derniers jours, a été le plus clairement exposé comment s’installent les conditions gagnantes d’un prochain référendum.
D’abord dans le magazine intello The Walrus (son slogan : Canada’s Conversation), l’homme qui a conduit Justin Trudeau du statut de député d’opposition excentrique à premier ministre du Canada, Gerald Butts, avertit ses lecteurs : « The Quebec secession crisis is coming, and Canada isn’t ready » (« La crise de la sécession du Québec arrive et le Canada n’est pas prêt »). Trois forces sont selon lui à l’oeuvre pour préparer un Québexit.
D’abord, la réputation du pays est en déclin. Ses amis libéraux, écrit-il, n’ont pas présenté un narratif national positif cohérent et constant. « Il n’y a qu’un nombre limité de fois où vous pouvez vous excuser pour le passé de votre pays sans que les gens en déduisent que vous n’en êtes pas très fier », note-t-il. Puis il y a Pierre Poilievre, le champion de la négativité, pour qui « le Canada est brisé ». Une phrase, pense Butts, que les indépendantistes pourraient reprendre à leur compte. « Il est carrément dangereux pour les politiciens de dévaluer leur pays tout en rivalisant les uns avec les autres pour le diriger. Une rhétorique négative corrosive a des conséquences », pense-t-il.
Puis, Butts estime que la question écologique peut être un levier pour des indépendantistes présentant un futur Québec vert. Il leur souffle cet argument : « Nous ne ferons jamais rien de sérieux sur le climat tant que nous serons liés à cette compagnie pétrolière et gazière que les Anglos appellent un pays. » Bien dit, mais Butts ne semble pas savoir que des variations de cet argument sont avancées par les séparatistes depuis 20 ans déjà.
Il s’aventure finalement sur le terrain de l’influence étrangère et prévoit que, sans en être un élément déterminant, les « guerriers du clavier », notamment russes, se feront un plaisir d’exacerber les divisions entre le Québec et le Canada. Ce n’est pas impossible, mais ce serait un changement de position. Comme je l’ai amplement documenté dans Guerre froide, P.Q. (La Boîte à Lisée), Moscou a toujours jugé que Washington serait le grand gagnant d’un fractionnement du Canada. Mais qui peut dire ce que Poutine ferait désormais ? Butts est cependant convaincu qu’avec ou sans l’aide des Russes, les Canadiens anglais réagiraient à un nouvel effort indépendantiste non avec des manifestations d’amour, mais avec des « qu’ils partent » rageurs, agrémentés peut-être de « drapeaux fleurdelisés brûlés dans les Prairies ».
Dans le Globe and Mail, le chroniqueur Andrew Coyne s’éveille aussi au fait que les Québécois pourraient vouloir prendre la poudre d’escampette. Dans le commentariat anglo-canadien, Coyne est le plus grand promoteur de l’intransigeance envers le Québec. Il souhaitait qu’Ottawa use de son pouvoir de désaveu pour invalider la Loi sur la laïcité de l’État et/ou qu’il impose des pénalités financières ; il a écrit que la loi 96 interdisait aux médecins anglophones de parler anglais avec leurs clients anglos, ce qui est évidemment faux ; il estime, plus viscéralement, que la corruption semble « inévitable » chez nous, car constituée d’un « singulier faisceau de pathologies ». On se demande bien pourquoi des citoyens du Québec voudraient quitter un pays où fleurit envers eux le mépris, la diffamation et l’insulte. Passons.
Examinant la carte politique qui émerge de la prochaine élection fédérale, Coyne voit le Canada « se diriger vers une crise sans précédent : un gouvernement séparatiste au Québec, appuyé par un fort contingent séparatiste à Ottawa, faisant face à un premier ministre conservateur novice, un anglophone de l’extérieur du Québec sans expérience sur la réalité politique de la province et avec peu d’appui dans sa population ».
Ce qui rend le danger plus grave qu’en 1995, note correctement Coyne, est l’absence d’un Parti libéral fédéral pouvant ressurgir et faire front, comme l’avait fait Jean Chrétien, l’homme qui a, écrit-il, « remis le tigre dans la cage ». Pierre Poilievre peut-il relever ce défi ? Coyne en doute : « Rien dans sa personnalité ne nous rassure. Ses réactions d’adolescent pugnace, son esprit querelleur sont les traits d’une insécurité profonde, d’une personne cherchant constamment à être reconnue comme le mâle alpha. » Coyne souhaite pourtant de lui une « immobilité avenante, inébranlable et calme ».
Dans le National Post, fin mai, le chroniqueur Chris Selley avait plaidé pour la même posture, reprenant l’image du tigre, mais pour affirmer que les indépendantistes sont, comme le disait Mao au sujet des États-Unis, « un tigre de papier ». Compulsant les sondages qui indiquent que le Oui ne dépasse pas les 35 %, il conseille à Poilievre de faire peu de cas de ce tigre qui rugit, mais qui ne mord pas.
Comme Coyne, Selley affirme qu’il ne faut rien offrir aux Québécois pour les dissuader de voter Oui, car la Cour suprême puis la mal nommée Loi sur la clarté ont établi qu’il faudrait une question « claire » (indiquant qu’il s’agit de « quitter la fédération ») et une réponse « claire », qui, selon Selley, doit être de plus de 50 %. Il estime hautement improbable que le Parti québécois (PQ) y arrive. Alors, pourquoi s’en faire ?
Mettons les choses au pire, ajoute-t-il : « Même une victoire convaincante sur une question claire ne signifierait pas que le Québec se réveillerait le lendemain matin en tant qu’État souverain. Cela ne ferait que déclencher des négociations avec Ottawa et les autres membres de la fédération. À quelle vitesse et avec quels heurts pensez-vous que cela se produirait ? » D’autant qu’Ottawa a en main la carte de la partition des nations autochtones.
Bref, don’t worry, be happy.
Mais j’y pense. Et si cette intransigeance avant le référendum, puis le refus de négocier de bonne foi la transition ensuite n’étaient pas aussi des conditions gagnantes pour les séparatistes ? Just sayin’.
Chers contribuables, chers clients, à l’approche de votre fête du mouton, dont on nous informe que vous l’appelez désormais « fête nationale », nous, de l’Association canadienne des producteurs pétroliers, souhaitons vous transmettre nos meilleurs voeux et, surtout, nos plus sincères remerciements.
Nous estimons que les Québécois — et les Canadiens — ne sont pas suffisamment conscients de l’importance de l’investissement massif et constant que les habitants de la Belle Province déversent dans notre industrie. D’abord, nous sommes extrêmement satisfaits de constater que, chaque année, votre consommation de pétrole augmente. Ce qui signifie que vos achats de pétrole de l’Ouest ont explosé depuis 10 ans, atteignant en 2022 plus de 7,1 milliards de dollars. On note encore une augmentation depuis.
Dans l’État de l’énergie au Québec 2024
Donnée amusante : en achetant notre pétrole, vous nous envoyez davantage d’argent par an que la totalité de ce que dépense chez vous votre ministère de l’Environnement. C’est fou, non ?
Ce n’est pas tout. Comme contribuables canadiens, c’est dans votre poche qu’on soutire environ 20 % des subventions, crédits, allègements et autres cadeaux que nous prodigue le gouvernement fédéral. Il est vrai que nos amis d’Ottawa multiplient les prouesses pour rendre illisibles les montants ainsi engloutis, répartis dans une vingtaine de programmes enchevêtrés.
Nous nous amusons de lire chaque année le déchiffrage partiel que tentent d’en faire les experts du groupe Environmental Defence. Pour 2023, ils en ont repéré 17 milliards. L’année précédente, 21 milliards. En 2020, 18 milliards. Bon an mal an, donc, chers Québécois, vous nous envoyez en cadeaux fiscaux entre 4 et 5 milliards de dollars. Cela fait de vous des champions mondiaux du financement de l’industrie fossile. Parmi les 20 pays les plus industrialisés, seule la Chine soutire à ses citoyens davantage de sous pour financer son industrie fossile que le Canada ne vous en subtilise. Comme les Chinois, chers Québécois, on ne vous entend pas chigner contre ces prélèvements. Nous saluons votre silencieuse docilité.
Attendez-vous à débourser davantage, car nos lobbyistes ont convaincu le gouvernement fédéral d’investir des sommes folles dans une supercherie de premier plan : la capture du carbone. Il faut dire qu’on ne ménage pas nos efforts. Juste en 2022, nos influenceurs ont recensé 2110 contacts avec le gouvernement canadien, soit 8 par jour de travail ! Suivant le principe du pollueur payé, l’État canadien nous subventionne pour produire du pétrole parmi les plus polluants au monde, puis nous subventionne pour réduire cette pollution. L’idée qu’on pourrait retenir le carbone émis puis le réintroduire sous terre est, selon l’Agence internationale de l’énergie, une « illusion » qui ne peut avoir qu’un impact marginal.
Heureusement, nous sommes d’excellents illusionnistes et nous avons réussi à faire introduire dans le budget fédéral de cette année, avec la bénédiction d’un ex-écologiste québécois, un certain Steven Guilbeault, une concoction de six crédits d’impôt valant 83 milliards sur 10 ans, en plus du maintien de plusieurs des subventions actuelles. À ce niveau de charité pétrolière, on ne sait même plus à combien fixer l’ampleur de votre contribution, chers tondus — euh, pardon — chers Québécois.
Mais, à la louche, en incluant vos achats directs, cela pourrait donner, disons, 12 milliards par an passés de vos poches aux nôtres. (Oui, oui, c’est davantage que ce que vous recevez en péréquation nette. Mais ne le dites à personne.) Puisqu’il y a sept millions de contribuables au Québec, cela signifie qu’en moyenne, chacun d’entre vous débourse 1700 $ par an à notre entier bénéfice. Environ la moitié en pétrole et la moitié en subvention au pétrole.
Avons-nous besoin de cet argent ? Évidemment, car nos profits n’ont augmenté que de 1011 % entre 2019 et 2022, atteignant 38 milliards sur trois ans. Et puisque 70 % de nos actionnaires sont étrangers, l’immense majorité de ces beaux bidous quittent non seulement le Québec, mais aussi le Canada. En Europe, plusieurs pays nous ont imposé des impôts sur ces surprofits pour offrir des ristournes aux consommateurs. Heureusement, ni le gouvernement du Québec ni celui du Canada n’ont adopté ces idées saugrenues.
Nous notons qu’à la marge de votre folklorique vie politique, on trouve des séparatistes affirmant que, si vous quittiez le Dominion, vous n’auriez plus à financer nos goussets — du moins autrement que par vos achats à la pompe. C’est vrai, mais nous ne sommes nullement inquiétés.
Nous notons plutôt, dans un récent sondage, votre engouement nouveau pour notre politicien favori : Pierre Poilievre. Vous croyez qu’on ne peut trouver davantage pro-pétrole que le gouvernement libéral actuel ? Détrompez-vous. Les conservateurs de Pierre Poilievre nous feront monter du 7e ciel au 13e, au moins ! D’abord en démantelant la taxe carbone (qui vous laissera, vous Québécois, Gros-Jean comme devant avec votre marché du carbone, car vous paierez davantage que les autres Canadiens pour l’énergie, rendant vos produits moins compétitifs sur les marchés). Le chef conservateur s’est aussi engagé à démanteler les ennuyeux processus environnementaux qui freinent la construction de nos beaux pipelines. On sait qu’il rêve, comme nous, de ressuciter le projet gazier GNL au nord du Québec et, qui sait, si avec lui on ne puisse aussi faire sortir de son coma le grand chantier d’Énergie Est, traversant l’Ontario et le Sud de votre belle province.
Son parti pris pour la voiture est clair : il s’est engagé à ne pas accorder une cent au projet de tramway électrique de Québec, mais il est disposé à financer un troisième lien seulement si on y laisse entrer les voitures. De la cohérence, enfin.
Alors voilà, chers contributeurs, ce que nous souhaitions vous exprimer comme reconnaissance. Alors même que vous contribuez de manière fantastique à notre richesse et à notre pollution, vous nous faites le plaisir de croire que vous vivez aux crochets du pétrole canadien. Mais c’est nous qui nous accrochons à vous et, tant que vous resterez accrochés au Canada, libéral ou conservateur, vous pourrez vous enorgueillir de fournir plus que votre part pour réchauffer nos coeurs, nos profits et la planète.
(Une version légèrement plus courte de ce texte fut publiée dans Le Devoir.)
Il ne sera pas nécessaire de prévoir une réserve de maïs soufflé en prévision de la soirée référendaire sur l’immigration. L’évocation — on n’ose pas dire « menace » — par François Legault d’un appel aux urnes pour forcer la main de Justin Trudeau en la matière avait la consistance du Jell-O. Je prends donc un risque minime en classant ce référendum dans la catégorie méconnue des référendums fantômes, ces non-consultations qui ont (ou n’ont pas) jalonné notre histoire.
Nous sommes allés aux urnes cinq fois. D’abord en 1898 pour nous opposer massivement, à 81%, à l’interdiction de l’alcool. Le Canada ayant imposé quand même la prohibition, il a fallu le redire, en 1919, notre soif étant toujours inassouvie, à 79%. Puis en 1942, le premier ministre canadien McKenzie King ayant promis aux Québécois, et seulement à eux, qu’il n’y aurait pas de conscription pour les enrôler dans la seconde guerre mondiale, a demandé à tous les Canadiens de le délier de cette promesse. Ils l’ont fait (à 64%) mais les Québécois ont dit non, à 72%. Puis il y a eu les deux référendums sur la souveraineté et celui sur une nouvelle constitution, ce fut Non, Non et Non.
Voilà pour les votes existants. Voici pour les autres.
Immédiatement après l’élection surprise du Parti québécois (PQ) en 1976, le ministre Marc Lalonde propose d’organiser un référendum fédéral sur l’indépendance pour couper l’herbe sous le pied aux souverainistes. Le vote aurait eu lieu dans tout le Canada. Lalonde m’a confié que la question aurait été : « Êtes-vous favorable à ce que le Québec soit un pays indépendant du Canada ? »
Mais dans les semaines qui ont suivi l’élection de René Lévesque, la popularité du nouveau gouvernement devint manifeste et les chances de ressac face à une stratégie fédérale aussi agressive étaient réelles. La proposition Lalonde n’a pas été soutenue par Pierre Elliott Trudeau, qui craignait que l’utilisation d’un référendum fédéral sur l’indépendance rende légitime l’outil référendaire.
Reste que si le fédéral avait organisé ce référendum en 1977 ou en 1978, l’embarras pour le gouvernement Lévesque aurait été majeur. Au-delà d’un appel au rejet ou au boycottage, un résultat probablement négatif aurait mis une grande quantité de plomb dans l’aile du PQ.
Un autre référendum préventif fut envisagé. Le maire de Montréal à l’époque, Jean Drapeau, avait des relations difficiles avec le nouveau gouvernement Lévesque. Il a confirmé à ses biographes avoir sérieusement songé à demander aux Montréalais, le jour des élections municipales de 1978, de voter pour ou contre l’indépendance. Évidemment, il aurait fait campagne pour le Non et, compte tenu de la composition démographique de la ville, aurait remporté son pari.
Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Parce que cela aurait coûté très cher. En outre, le gouvernement péquiste aurait pu l’en empêcher en modifiant la Charte de la Ville de Montréal, qui est une loi régulière, pour interdire ce type de référendum. Les biographes du maire estiment que cette menace a convaincu le cabinet Lévesque d’être plus réceptif à certaines de ses demandes, dont la construction du mât du Stade olympique.
On a bien failli avoir un référendum en 1981, cette fois organisé par Pierre Elliott Trudeau. Il souhaitait modifier et rapatrier au Canada la Constitution du pays, qui était jusque-là une loi britannique. Il n’était pas certain que les Britanniques acceptent, à cause de l’immense controverse créée par sa volonté de procéder malgré le refus des provinces, dont le Québec. Trudeau a raconté par la suite qu’en cas de refus, il aurait demandé par référendum à tous les Canadiens le mandat de rapatrier unilatéralement la Constitution. Ce ne fut pas nécessaire, car Londres acquiesça.
Le grand référendum fantôme est évidemment celui qui n’a pas eu lieu pour ratifier la nouvelle Constitution de 1981-1982. Le Québec avait exigé sa tenue, mais les premiers ministres du Canada anglais étaient effrayés à l’idée que leur population dise non à l’enchâssement dans le texte des droits linguistiques des francophones hors Québec. Trudeau a d’ailleurs utilisé cette hantise la veille de la fameuse nuit des longs couteaux. En faisant mine de proposer la tenue d’un référendum à Lévesque, qui ne pouvait refuser, il créait volontairement la zizanie dans le front commun des provinces. Il n’avait aucune intention de tenir ce référendum, et il n’eut pas lieu.
On trouve en 1992 un cas particulier : la question fantôme. Au moment d’organiser la consultation sur la nouvelle Constitution négociée à Charlottetown, le premier ministre conservateur Brian Mulroney reçut un appel de Jean Chrétien, alors chef de l’opposition officielle. Il plaidait pour l’ajout d’une question sur le bulletin de vote québécois : « Êtes-vous pour l’indépendance, oui ou non ? »
Des membres du cabinet Mulroney ont étudié la question et l’ont soumise au sondeur Alan Gregg. Il jugea l’idée bonne, car elle aurait indiqué indirectement aux électeurs que le risque d’indépendance était réel s’ils rejetaient l’accord. Mais il s’avisa aussi que l’électeur québécois, ce ratoureux, pourrait voter non aux deux questions et faire capoter la réforme. Finalement, Mulroney s’y opposa, jugeant que cela donnerait une impression de paternalisme fédéral.
Bourassa avait aussi reçu l’appel de Chrétien. Il refusa de prendre ce qu’il percevait comme un risque grave. Pourquoi ? « C’est évident que ça aurait fini 52 % contre 48 % », m’avait-il confié par la suite. Dans quel sens, ai-je demandé ? « L’un ou l’autre », répondit-il. À l’époque, sans même une répartition des indécis, la souveraineté affichait 50 % dans les sondages, l’indépendance, 47 %. Des détails qui semblaient avoir échappé à Jean Chrétien.
Qui sait, sans les refus de Mulroney et de Bourassa, le gouvernement libéral québécois aurait pu recevoir en octobre 1992 l’encombrant mandat de réaliser la souveraineté.
Finalement, on a bien failli avoir un nouveau référendum dans la foulée de celui de 1995, si le Oui l’avait emporté. Jean Chrétien, alors premier ministre, avait mis sur un pied d’alerte le directeur général des élections du Canada. Estimant la question péquiste trop vague, il aurait posé un mois ou deux plus tard une formulation plus dure, utilisant peut-être le mot « séparation ». Il était convaincu de l’emporter (comme en 1992). Mais rien ne dit qu’ayant voté oui une première fois, les Québécois n’auraient pas été plus nombreux la seconde. Les sondages de l’époque indiquent que le Oui était passé de 49 % le soir du vote à 56 % en décembre, comme si les électeurs affichaient un remords de ne pas avoir été dans le bon camp, après coup.
Un résultat positif aurait définitivement clos le dossier. Jean Chrétien serait alors devenu, à son corps défendant, père fondateur d’un Québec indépendant. Ce fantôme l’aurait hanté pour l’éternité.
Les tensions entre Québec et Ottawa au sujet de l’immigration constituent une publicité ambulante pour l’indépendance du Québec. Parce qu’elles illustrent mieux que toutes autres le prix de la dépendance. Car voilà un dossier qui a une incidence directe sur l’ensemble de notre vie collective.
Sans être la cause de nos maux, l’augmentation fulgurante des nouveaux venus depuis cinq ans est le facteur super aggravant qui pousse au point de rupture nos hôpitaux, nos écoles et nos garderies. Ainsi que notre marché du logement, ce qui provoque une augmentation marquée de l’itinérance, même en région. De surcroît, selon les calculs du commissaire à la langue française, depuis 2011, l’afflux de temporaires a fait bondir de 40 % le nombre d’habitants du Québec qui ont l’anglais comme langue de travail et de 50 % le nombre de ceux qui ne connaissent pas le français.
Les membres du gouvernement québécois parlent, justement, de « point de rupture », de « louisianisation » et de survie de la nation. Alors que des actions résolues sont nécessaires, ils sont réduits à tenir des conférences de presse, à écrire des lettres et à convoquer des rencontres où ils doivent plaider leur cause devant plus puissants qu’eux. Comme les kremlinologues qui scrutaient les photos pour déterminer quel personnage était apparu ou disparu dans l’entourage du tyran, nous devons comparer les versions française et anglaise des points de presse de Justin Trudeau et de son ministre et ami d’enfance Marc Miller pour déterminer si l’ouverture affichée par l’un est partiellement ou complètement contredite par l’autre.
Autrement dit : nous ne sommes pas souverains. Sur ce point essentiel, nous sommes des sujets.
Il importe de souligner qu’aucun migrant ne peut être tenu pour responsable de ce qui se produit. Le nouvel arrivant n’a fait qu’emprunter les pistes ouvertes par nos gouvernements pour trouver ici, pour lui et sa famille, un avenir meilleur. Le migrant a fait un bon calcul de risques ; nos gouvernements, non.
François Legault ne peut invoquer sa propre turpitude, lui qui a été élu deux fois sur la promesse de maîtriser l’immigration, mais qui a présidé à la plus forte augmentation de l’histoire du Québec du nombre de travailleurs temporaires. Rien de ce qu’il a annoncé à leur sujet n’en réduit le nombre. Reste que l’ensemble des doléances exprimées à Ottawa pour que ce dernier refrène ses ardeurs immigrationnistes exprime combien le Québec est à la merci des humeurs fédérales.
On pourrait croire que, comme le Québec indépendant serait lié par les mêmes traités internationaux et ferait face aux mêmes flux migratoires, la situation changerait peu. On aurait tort.
D’abord, l’arrivée sur la carte mondiale d’un nouveau pays clairement désigné comme francophone provoquerait chez les candidats à la migration un changement de comportement. Ceux qui chérissent le rêve canadien — et anglophone — se dirigeraient vers les portes d’à côté.
Ensuite, un Québec souverain aurait le pouvoir de traiter beaucoup plus rapidement les demandes d’asile. La Cour suprême du Canada a un jour décidé que les migrants avaient les mêmes droits que les citoyens de faire appel des décisions judiciaires, ce qui ajoute des années au processus. La Constitution d’un Québec souverain pourrait faire une distinction entre migrants et citoyens et limiter à quelques mois le processus d’acceptation ou de refus.
Québec pourrait aussi décider de limiter la réunification familiale aux seuls conjoints et enfants, et non à la famille étendue. Comme le Royaume-Uni, il pourrait demander qu’un conjoint en âge de travailler démontre une connaissance de la langue du pays d’accueil au point d’entrée afin de mieux assurer son intégration.
Les Canadiens s’établissant au Québec seraient aussi des migrants. Alors qu’on observe une augmentation du nombre d’unilingues anglophones déménageant en Outaouais, il leur faudrait, dans un Québec souverain, satisfaire aux mêmes conditions de connaissance du français que ceux venus de Londres ou de Singapour.
Dans son excellent ouvrageL’immigration au Québec. Comment on peut faire mieux, Anne Michèle Meggs place en haut de la liste des avantages la création d’une citoyenneté québécoise. « Il n’y a aucun symbole plus fort d’adhésion et d’appartenance d’une personne immigrante à sa nouvelle société que la naturalisation ou la citoyenneté, mais ce sont des États-nations qui déterminent les conditions de citoyenneté. Il y a la question de droit de sol (est citoyen celui qui est né au pays) ou de droit de sang (est citoyen celui qui est né d’un parent-citoyen), des conditions de statut et de durée de séjour pour l’obtention du statut de citoyen, des conditions linguistiques, mais il y a aussi des conditions liées aux connaissances sur le nouveau pays (histoire, géographie, système démocratique, lois, valeurs, etc.). »
Le serment que prêteraient les néo-Québécois serait différent de l’actuel, que voici : « J’affirme solennellement que je serai fidèle et porterai sincère allégeance à Sa Majesté le roi Charles III, roi du Canada, à ses héritiers et successeurs, que j’observerai fidèlement les lois du Canada, y compris la Constitution, qui reconnaît et confirme les droits ancestraux ou issus de traités des Premières Nations, des Inuits et des Métis, et que je remplirai loyalement mes obligations de citoyen canadien. »
L’indépendance, note Meggs, libérerait les Québécois d’un débat cornélien : ne pas suivre la courbe démographique du voisin canadien équivaut-il à une perte de pouvoir dans la fédération ? Si on y reste, oui. Le Québec deviendra politiquement de plus en plus insignifiant. Si on la quitte, cela n’a plus la moindre importance politique. Qu’ils soient 8, 9 ou 12 millions, les Québécois pèseront toujours 100 % dans leurs institutions politiques. Et on pourrait, enfin, biffer de notre vocabulaire la lancinante expression « C’est la faute du fédéral. ».
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