L’aveu

C’est désormais officiel, documenté et chiffré : le système d’éducation anglophone au Québec échoue à équiper pour le marché du travail francophone plus du tiers de ses élèves.

Autrement dit, l’obtention d’un diplôme d’un établissement anglophone condamne au moins un jeune anglo sur trois à : 1) ne travailler que dans une entreprise où l’anglais domine ; 2) imposer la langue anglaise à ses collègues de travail ; 3) partir à Toronto, Calgary ou New York pour gagner sa vie.

Le problème est tellement grave, affirme le président de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay, que, si on obligeait les cégépiens anglophones à suivre trois de leurs cours normaux en français, « il y a des milliers d’étudiants qui [seraient] dans l’incapacité d’être diplômés ». On frôlerait, a-t-il dit au Devoir, la « crise sociale ».

Selon lui, l’incapacité de jeunes anglophones, pourtant scolarisés au Québec et vivant dans une nation à 80 % francophone, de parler le français est telle qu’elle provoquerait des taux d’échec moyens chez 35 % d’entre eux.

L’hécatombe atteindrait 57 % chez ceux qui se destinent à être infirmiers, donc ayant l’obligation de servir des patients en français, et 86 % chez ceux qui se destinent à l’éducation à l’enfance, dont beaucoup travailleront dans des garderies où, aux dernières nouvelles, on trouve aussi des jeunes francophones.

M. Tremblay ne dit pas que ces étudiants peineraient à suivre les trois cours (qui s’ajouteront aux deux cours de français déjà prévus au programme). Il ne dit pas que leurs notes souffriraient de l’obligation d’étudier dans une langue seconde. Il dit qu’ils échoueraient. C’est donc qu’ils échoueront aussi sur le marché du travail. Qu’ils seront incapables de comprendre la présentation pointue du cadre d’entreprise sur un nouveau projet à réaliser. Incapables de lire une note technique, et encore davantage de l’écrire.

Notez qu’il s’agit de la crème des élèves. Seuls les meilleurs finissants du secondaire sont admis au cégep. C’est encore plus vrai dans les cégeps anglophones, où la sélection est beaucoup plus forte. Bref, le tiers des meilleurs sont nuls en français.

Aveuglement volontaire

Ces données tranchent avec la prétention de l’Association des commissions scolaires anglophones du Québec (ACSAQ), dont le président, Dan Lamoureux, affirmait ceci à l’Assemblée nationale en septembre dernier : « Nous assurons le succès en français de tous nos élèves et les préparons à vivre et à travailler avec fierté au Québec. »

La réalité est que les établissements anglophones, le ministère québécois de l’Éducation et nos gouvernements successifs, péquistes et libéraux, pratiquent sur cette question l’aveuglement volontaire depuis longtemps.

En 2009, déjà, une consultation effectuée chez les jeunes anglophones par le Quebec Community Groups Network rapportait que la moyenne des jeunes participants estimaient qu’ils étaient « compétents » en français parlé et qu’ils pouvaient écrire « un peu » de français. En d’autres termes, la plupart pouvaient bien communiquer en français, « mais pas suffisamment pour travailler professionnellement ou suivre des études supérieures en français ».

C’est écrit : pas suffisamment pour travailler ! Au cours des ans, la Commission de l’éducation en langue anglaise, qui conseille le gouvernement du Québec, a régulièrement sonné l’alarme, proposant tantôt de faire passer de deux à quatre les cours de français obligatoires dans les cégeps anglophones, tantôt de créer des stages de travail d’été en français pour donner un coup de pouce indispensable aux futurs diplômés. Le dernier recensement, celui de 2016, nous informait aussi que, sur l’île de Montréal, 24 % des Anglos de 25 à 44 ans admettaient ne pas même parler le français. Comment, dans ces conditions, peuvent-ils même travailler dans un McDo ? (Note : seulement 20 % des Francos montréalais du même âge disent ne pas parler anglais.)

Le mois dernier fut publié le rapport d’une table ronde sur l’emploi des Anglos au Québec, rapport financé par le gouvernement québécois. Il indique que, désormais, le revenu médian des Anglo-Québécois est de 10 % plus faible que celui des francophones, y compris dans la métropole. Un renversement historique. (Note: ce résultat n’est possible qu’en utilisant, non le critère de la langue maternelle ou d’usage, mais celui de la Première langue officielle parlée. En incluant ainsi beaucoup d’immigrants récents et d’autochtones, cela déprime l’évaluation des revenus anglos) Quoiqu’il en soit, quelle cause est identifiée pour expliquer cet écart ? « Les Québécois d’expression anglaise font face à des difficultés d’adaptation dans la transition vers un milieu de travail francophone. »

Plus précisément : « l’attente que les travailleurs acquièrent les compétences nécessaires en français avant de pouvoir accéder au marché du travail au Québec est un facteur clé des écarts actuels en matière de chômage ».

Autrement dit, en échouant à assurer à nos jeunes anglos une réelle compétence linguistique pendant leurs études, on les condamne à frapper un mur lors de leur arrivée au travail.

Les plus brillants prendront un billet de train ou d’avion pour le reste de l’Amérique ou alors lanceront une start-up où l’on ne parlera que l’anglais, comme on en trouve de plus en plus à Montréal.

Prendre le taureau par les cornes

Devant ce constat qu’on ne peut plus nier, la Fédération des cégeps a trouvé la solution : ne surtout pas réclamer des cours en français pour les cégépiens ! Maintenir, donc, la machine à échec linguistique.

Depuis maintenant dix ans, je milite pour qu’on prenne au contraire le taureau par les cornes. Qu’on fasse du cégep le point de passage qui assure aux anglophones (et aux allophones) une réelle compétence opérationnelle en français. Que, sur un cycle de deux ans, le quart de la première session soit consacré à l’amélioration du français, que le tiers de la seconde soit en français, comme la moitié de la troisième. Puis que tous les étudiants aillent faire leur quatrième session en immersion dans un cégep francophone.

Que les étudiants d’universités anglophones soient ensuite tenus de maintenir leur compétence en français pendant leur cursus et que la réussite d’un examen de français soit une exigence de la diplomation. Je n’ai aucun doute qu’une majorité des parents anglo-québécois en seraient ravis, eux qui souhaitent le succès de leurs enfants et qui veulent les voir s’enraciner au Québec.

Utopie ? Parlez-en aux étudiants de maîtrise en histoire, en philosophie ou en sociologie de la très francophone Université Laval, qui ne peuvent obtenir leur diplôme sans démontrer une connaissance avancée de l’anglais. La pratique est courante de ce côté-ci des deux solitudes.

Si on estime que les jeunes anglophones sont des Québécois à part entière qui méritent une réelle chance de réussir au Québec et de contribuer à notre avenir commun, il faut adopter ce genre de solution. Si on s’en fout, qu’on continue à faire semblant que tout va bien.

(Une version légèrement plus courte de ce texte fut publiée dans Le Devoir.)


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6 réflexions sur « L’aveu »

  1. Dans votre discussion avec Thomas Mulcair qui affirmait que des élèves anglophones pouvaient être en situation d’échec dans des cours de sciences ou de sciences sociales en français, vous auriez pu lui demander : Mais comment se fait-il alors que les francophones qui fréquentent les cégeps anglophones sont capables eux de réussir leurs cours en anglais?

    Quel est le sens de cette dissymétrie dans les faits et les discours. Il vas de soi que les élèves francophones maitrisent l’anglais mais l’inverse n’est pas vrai.

    Il y a dissymétrie entre les langues: même si apprentissage du français au Québec devrait être absolument indispensable à tous les jeunes, il va de soi que c’est l’anglais qui est de fait la langue qui est apprise par tous et qui commande la faculté d’apprentissage et le niveau de performance. D’autant plus que dans les faits aussi, le travail peut se faire en anglais. Ce sont là les deux véritables raisons qui font que les élèves anglophones ne se sentent pas obligés d’apprendre le français alors qu’il devient obligatoire de maîtriser l’anglais pour tout élève francophone qui veut avoir la meilleure cote R. C’est d’autant plus vrais que les cégeps anglophones écrèment la clientèle, une clientèle anglophone de calibre supérieure qui aurait du être en mesure d’apprendre le français et une clientèle francophone qui de facto maitrise l’anglais puisqu’ils étudient dans un cégep anglophone d’élite.

    Dans la réflexion de Mulcair il y a un biais systémique qu’il refuse de voir et qu’il est incapable de comprendre.

  2. Bande d’hypocrites malveillants.
    Mulcair l’a dit parfaitement sur QUB Radio le 6 avril.

    Il semblerait que la communauté francophone du Québec espère ou presque souhaite que 30% des étudiants anglophones des cégeps échouent parce qu’ils n’étaient pas prêts à être soudainement obligés d’écrire des travaux scientifiques compliqués en français. Quand ils les ont écrits en anglais.
    Un gouvernement francophone intelligent aurait imposé aux étudiants anglophones l’obligation de suivre les cours de sciences, de mathématiques… en FRANÇAIS !
    C’est idiot d’installer un étudiant pour qu’il apprenne ses cours en anglais et de changer les règles 11 ans plus tard.
    Je pense que la communauté francophone chie littéralement dans son pantalon en réalisant qu’un anglophone sortant de l’école peut parler à son superviseur francophone en français et parler à son client américain ou canadien en anglais aussi simple que d’allumer une ampoule. Avant que vous ne le sachiez, cet employé bilingue deviendra le patron de son superviseur…

    it’s the 1960’s knocking on the door my friend.

    By the way, avec google translate, n’importe qui peut communiquer en français en se foutant de la culture québécoise

  3. Il importe de savoir que parmi les élèves anglophones qui échouent au secondaire, on retrouve des jeunes qui sont arrivés tardivement au Québec par exemple en 3e secondaire et ces derniers n’arrivent pas à combler le retard, ils échouent à l’examen de français de secondaire 5. Il n’existe pas de classes d’accueil françaises du côté anglophone. Il y a aussi plusieurs élèves qui fréquentent l’école anglophone pour des raisons humanitaires, ce qui signifie que ces derniers éprouvent des difficultés d’apprentissage dans leur langue maternelle et ne peuvent apprendre le français. Il existe plusieurs difficultés d’apprentissage qui entravent l’apprentissage d’une langue seconde. Bref, ce n’est pas en offrant plus de cours que l’on règlera ces problèmes.

  4. Si je mi fie a mon village Shawbridge, devenu Prévost, a notre arrivée en 1970, les anglos dominaient. Puis le PQ de 1976 a commencé a faire fuir les plus aptes a s’adapter ailleurs a trouver un emploi a Toronto.. Le Référendum de 1980 a terminé la saignée. L’école primaire anglaise a fermé ses portes. De nos jours, les seuls anglos qui restent sont les plus démunis, ceux qui n’ont pu quitter. Ils disparaitront dans 20 ans. Shabridge a été fondé par des Shaw des irlandais en 1840.

    • Vous devriez apprendre l’histoire de la ville de Winnipeg. Vous aurez une meilleure idée de qui des deux solitudes disparaît plus rapidement.

  5. J’irais plus loin: un test de français pour tous les candidats aux études universitaires qui n’ont pas un DEC d’un cégep francophone. Y compris ceux du ROC. On pourrait même filtrer à l’entrée les étudiants collégiaux anglophones qui se destinent à une formation pour laquelle la connaissance du français est une exigence légale.

    Et je dis souvent à ceux qui réclament «la loi 101 au cégep» de réclamer plutôt l’abolition du collégial en anglais. Leur exigence initiale paraitra alors comme un compromis raisonnable.

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