Riposter (intégral)

On en apprend des choses lorsqu’on lit le Globe and Mail. Tenez, pas plus tard que ce samedi, cette information choquante. Avec le projet de loi 96, « il ne sera pas permis à un médecin, même en privé dans son bureau, de parler à ses patients en anglais – ou en mandarin ou toute autre langue – même si c’est la langue préféré des deux parties ». Cette restriction ne sera levée, y explique l’auteur, que pour les Anglos qui ont eu droit à l’école anglaise et pour les immigrants pendant les premiers six mois de leur séjour.

Ce mensonge fait carrière. On l’a lu quelques jours plus tôt dans le National Post[ qui ajoute que les médecins et patients se hasardant à parler anglais « risquent qu’un délateur les dénoncent à la police de la langue ». On en a même lu une version dans un grand quotidien français d’Amérique affirmant que les immigrants ne pourront, après six mois, « recevoir de services de l’État dans une autre langue que le français. Même dans un hôpital où il est quand même essentiel que la communication entre soignants et patients soit la plus limpide possible. »  Convaincu de la véracité de ce bobard, un animateur francophone a récemment demandé à un médecin anglophone anti-loi 96 d’aborder le sujet. Rigoureux, le bon docteur a dû corriger son interlocuteur, expliquant c’était évidemment faux, que tout patient s’adressant en anglais au réseau de la santé aurait des services dans cette langue. Il était cependant inquiet de l’effet cumulé de la loi sur d’autres services sociaux.

Il suffit de lire le projet pour comprendre que le français est exigé sauf « lorsque la santé, la sécurité publique et la justice naturelle l’exige » (art 22.3) et savoir que la loi sur la santé, inchangée, spécifie que « toute personne d’expression anglaise a le droit de recevoir en langue anglaise des services de santé et des services sociaux ». (art 15)

La solution en cliquant ici.

La loi ne rigole pas : chaque administration régionale de la santé doit « élaborer, en collaboration avec les établissements, un programme d’accès aux services de santé et aux services sociaux en langue anglaise pour les personnes d’expression anglaise de sa région ». Ces plans sont supervisés par un comité de suivi dont les membres sont issus de la communauté anglophone et doivent être révisés tous les trois ans. (art. 348) Pour le mandarin, des interprètes sont disponibles. Pour éviter toute ambiguïté, le ministre a même adopté un amendement spécifique des libéraux pour préciser que l’obligation de français ne s’appliquait pas à ces articles. Donc : ceinture et bretelle. Cela ne suffit donc pas. Il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

En plus, Statistique Canada nous apprend que, dans la RMR de Montréal où les anglos sont regroupés, ils ont plus de 7 chances sur 10 de tomber sur une infirmière francophone qui parle aussi l’anglais et 9 chances sur 10 de tomber sur un médecin francophone qui parle aussi l’anglais. Dans le reste du Québec, où ils sont nettement moins nombreux, ils trouveront 42% d’infirmières francophones capables de leur parler anglais et… 86% de médecins francophones pouvant aussi le faire. On se demande où trouver, ailleurs dans le monde, une minorité linguistique dont les services de santé dans leur langue sont aussi disponibles qu’ici. Certainement pas dans le reste du Canada.

Je reviens sur le texte du Globe pour quelques raisons. D’abord, il a été écrit après que le gouvernement Legault ait déployé une offensive pour démentir cette fausseté. Ensuite, parce que, plus que tout autre quotidien canadien, le Globe est considéré comme une référence crédible par la diplomatie et la presse étrangère. Finalement, parce que le signataire du texte est un des meilleurs chroniqueurs au pays, Andrew Coyne.

Je l’admets: je suis un de ses fans. Sur un grand nombre de sujets, il a une plume informée, résistante aux modes et allergique aux spins, une écriture limpide, une boussole politique sûre. Sauf lorsqu’il s’agit du Québec. Alors, il perd les pédales. Il l’avait notamment fait dans la fameuse édition du Maclean’s affirmant, sans jamais pouvoir le démontrer, que le Québec était « la province la plus corrompue » du pays. Coyne avait expliqué que le Québec souffrait d’un « singulier faisceau de pathologies » rendant la corruption de tout temps « inévitable » dans la province. Avec son collègue Martin Patriquin, il fut blâmé pour ce texte par le Conseil de Presse du Québec pour avoir « véhiculé des préjugés discriminatoires ». Mais je gage que ça ne l’empêche pas de dormir.

La loi sur la laïcité met Coyne dans une humeur noire. Pour empêcher son application et pour ne pas se faire complice de « la persécution des minorités religieuses », il implore Ottawa de pénaliser financièrement le Québec. (Il ne propose cependant pas de rompre les relations diplomatiques avec les pays européens et africains qui appliquent des dispositions semblables. Du moins pas encore.)

Les chroniqueurs sont évidemment payés pour avoir des opinions. Ils peuvent choisir leurs faits, exagérer, piquer des colères. Je me souviens du jour de 2014 où, toujours dans le Globe, la chroniqueuse Margaret Wente avait décrit la vie politique québécoise comme « un film de zombie, avec le PQ dans le rôle des morts-vivants – au moment même où vous vous pensez en sécurité, ils sortent de la bombe pour boire votre sang ». Ça c’est de l’opinion (heureusement car, sinon, elle devrait faire la démonstration scientifique de ses affirmations, ce qui nécessiterait, je suppose, une analyse de l’ADN d’un panel représentatif de séparatistes d’outre-tombe.)  Mais dans les quotidiens sérieux, les journalistes, même chroniqueurs, n’ont pas le droit d’affirmer le contraire de la vérité. Ils ont l’obligation d’avoir fait un travail raisonnable de vérification des faits. À cette règle de base, Coyne échoue spectaculairement.

Comment riposter ?

Il y a des précédents. Lorsqu’une journaliste du Globe avait écrit en 2006 que les tueurs de Polytechniques et de Dawson étaient motivés par leur opposition à la loi 101, Jean Charest, alors premier ministre, avait réclamé des excuses du journal. N’en ayant pas obtenu (seulement des explications) il a eu cette réaction d’amoureux transi : « je n’attends plus rien du Globe and Mail« .

On pourrait porter notre cause devant l’Ombusdman du journal, peut-être ? Chef péquiste, je m’y étais essayé lorsqu’un chroniqueur, me comparant à Trump, m’avait accusé de ne vouloir laisser entrer au Québec que des « immigrants parfaits » venant d’Europe[7]. J’envoyai à l’Ombudsman le verbatim de l’échange et le compte rendu du Devoir où, citant comme provenance des pays d’Europe, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, je parlais « d’immigration parfaite » faisant en sorte que le candidat sache, avant son départ, quelle équivalence aura son diplôme, quel sera son emploi et où étudieront ses enfants,. L’Ombudsman jugea que le chroniqueur avait raison quand même.

En fait, un éditeur du Globe a déjà répondu à un lecteur se plaignant de l’article de Coyne. Le lecteur soulignait que Coyne n’avait même pas parlé de l’exception que prévoit la loi 96 pour la santé qui, de toute évidence, rend son anecdote du médecin ne pouvant parler autre chose que le français contraire à la vérité.

L’éditeure, Sylvia Stead, répond en voyant dans le texte de Coyne un élément qui n’y figure pas du tout:

« He is making a strong case against what is permitted or how the phrase you quote might be interpreted “except « where public health, public safety or the principles of natural justice so require » » (Il monte un argumentaire solide contre ce qui est permis ou comment la phrase que vous citez [l’exception] pourrait être interprétée.)

Conclusion: « I don’t see an error of fact here ». (Je ne vois pas d’erreur de fait ici.)

Évidemment, si on invente des phrases qui n’apparaissent pas dans le texte de Coyne, cela aide à l’innocenter.

Non, j’estime que la riposte doit être, cette fois, à la hauteur du mensonge et de la crédibilité du menteur. Elle doit être visible, audible, crédible. Une explication dans un bas de page ne suffit pas.

L’article de Coyne est rien moins que de la diffamation. François Legault et Simon Jolin-Barrette devraient le poursuivre, lui et son quotidien, en diffamation et calculer une somme de dommages et intérêts conséquent. L’annonce même de la diffamation forcera les médias (du moins, certains d’entre eux), même anglophones, à examiner les faits, les articles de loi, la distance qui les sépare de l’affirmation grossière du Globe. On attirera ainsi l’attention des diplomates, de la presse étrangère.

Le Globe voudra publier une correction. On devrait s’en ficher. Présenter des excuses ? Trop tard. Régler hors-cours ? Pas question. Il faut qu’un juge tranche et dise le vrai: dans ce cas, il y a diffamation. Dans ce cas, il y a incompétence crasse. Dans ce cas, il y a volonté de nuire.

En agissant ainsi, le Québec enverrait un message. Vous nous méprisez ? On est au courant. Beaucoup de chroniqueurs, au Globe et ailleurs, présentent un singulier faisceaux de pathologies les poussant à juger les Québécois francophones comme une sous-race corrompue et fascisante. Ça ne se soigne pas.

Mais la diffamation ? Ça se paie.

(Une version plus courte de ce texte a été publiée dans Le Devoir.)


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