La stratégie de l’Alberta, de l’ouvrage bien fait

Le discours à la nation prononcé lundi soir dernier par la première ministre albertaine était en tous points remarquable. Bon, elle n’a pas dit « nation », car il est compliqué d’inventer une « nation » provinciale qui rendrait les Albertains distincts de la plupart des autres Canadiens anglais. Retirez le pétrole de l’équation, vous n’aurez plus de point d’appui pour un mouvement autonomiste albertain.

Mais il est là, tout ce pétrole, et il constitue le carburant de la crise d’unité canadienne que la première ministre est en train d’organiser, dans les 18 mois qui viennent. Décomposons sa posture stratégique et son message.

1. Un statu quo déclaré intolérable. Danielle Smith normalise et renforce le discours voulant que la province soit victime d’une énorme injustice. « Au cours des dix dernières années, les gouvernements libéraux successifs à Ottawa, appuyés par leurs alliés néodémocrates, ont déclenché un raz-de-marée de lois, de politiques et d’attaques politiques ciblant directement l’économie de l’Alberta. » Ces « attaques » et ces « politiques destructrices » sont désormais « insupportables ». Aux dernières élections, le parti et les ministres responsables de cette agression ont été reconduits au pouvoir, contre le vœu des Albertains.

2. Des exigences claires et ambitieuses. L’Alberta exige la négociation bilatérale avec Ottawa d’un accord contraignant qui doit inclure : la garantie d’obtenir un oléoduc vers les Maritimes, un autre vers un port d’eau salée en Colombie-Britannique et un accès à l’Arctique ; le retrait de toutes les lois fédérales sur l’environnement qui ont une incidence sur le pétrole, ou sur le plastique ; une réforme de la péréquation pour que l’Alberta en reçoive, par personne, autant que le Québec, l’Ontario et la Colombie-Britannique (on suppose une moyenne des trois).

3. Un délai serré. Parallèlement, une consultation démarrera sous peu pour définir un cahier d’objectifs pour l’avenir de la province. Ces propositions seront soumises à un référendum au cours de 2026. Il est impossible de prévoir la demande qui sera formulée, mais deux choses sont claires : le gouvernement ne proposera pas, lui, la souveraineté ; il est certain qu’il s’agira d’une forme d’autonomie plus grande au sein du Canada, nécessitant un changement constitutionnel quelconque.

4. Un second référendum, simultané. Le parti de Mme Smith a toujours promu la démocratie directe. Il vient de modifier la loi qui permet aux citoyens de déclencher un référendum sur la question de leur choix. Il fallait précédemment 600 000 signatures pour y arriver, il en faut maintenant 177 000, sur près de trois millions d’électeurs inscrits. Un sondage Angus Reid publié jeudi révèle que si 37 % des Albertains votaient aujourd’hui Oui à la souveraineté de leur province — un record historique —, 48 % souhaitent la tenue d’un tel référendum. Il est donc hautement probable qu’un référendum sur l’indépendance de l’Alberta aura lieu en 2026.

5. Normaliser les indépendantistes. Mme Smith le fait de deux façons. D’abord en ayant intégré le mot « souveraineté » dans la législation albertaine avec sa « Loi sur la souveraineté » et en disant faire la promotion d’une « Alberta souveraine dans un Canada uni ». Ensuite en dédiabolisant les indépendantistes : « Des milliers d’Albertains sont tellement frustrés par les attaques d’Ottawa contre le gagne-pain de leurs proches depuis dix ans qu’ils pensent que l’Alberta serait plus forte et plus prospère en tant que nation indépendante. C’est un sentiment compréhensible et justifié, même si nous divergeons sur la marche à suivre. Ces Albertains ne sont pas des traîtres et ne devraient jamais être traités comme tels. Ils aiment simplement leur province et leur famille et aspirent à un avenir meilleur que celui qu’Ottawa leur offre actuellement. »

6. Faire semblant qu’il y a de l’espoir. Devant ce tableau glauque et le niveau irréaliste des demandes albertaines (il faudrait que le gouvernement libéral renonce à la totalité de ses convictions environnementales et impose au Québec et à la Colombie-Britannique des pipelines contre leur gré), Mme Smith fait semblant qu’il est possible que sa province ait gain de cause. La popularité des pipelines augmente dans le pays, note-t-elle, et le nouveau premier ministre semble plus ouvert que le précédent. Elle dit choisir l’espoir plutôt que l’indépendance. On a clairement l’impression qu’il s’agit d’une étape préalable, avant de devoir constater que l’espoir est déçu.

Notons qu’il y a une importante variable québécoise dans l’équation. Angus Reid a voulu savoir si les Albertains seraient plus ou moins enclins à voter pour l’indépendance selon certains scénarios. Parmi les électeurs albertains plutôt enclins à voter Non à l’indépendance, un refus du Québec de laisser passer un oléoduc sur son sol pourrait en pousser 79 % à considérer voter Oui.

7. S’en laver les mains. Elle n’a pas été élue avec le mandat de tenir un référendum sur l’indépendance. Le programme de son parti jure fidélité au Canada. Elle se pose donc en spectatrice de la montée du sentiment souverainiste et de l’organisation de ce référendum dont, dit-elle, elle « respectera le résultat ». Pour l’instant, il n’est pas question qu’elle fasse campagne pour le Oui, encore moins qu’elle en dirige les troupes. Il faudrait pour cela, on le suppose, qu’un congrès de son parti, après l’échec des négociations, l’an prochain, lui en donne le mandat. Cela peut s’organiser. Elle incarnerait et accompagnerait ainsi les Albertains fédéralistes dans leur deuil de « la dernière chance » donnée au Canada et elle tirerait, avec eux et à contrecœur, la conclusion qu’il n’y a plus qu’un choix, l’indépendantisme.

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En conférence de presse, mercredi, elle était remarquablement préparée pour répondre aux questions posées sur les conséquences d’une indépendance albertaine sur les droits des Premières Nations. Elle n’avait que des réponses rassurantes. Je n’ai jamais entendu, au Québec, de politiciens fédéralistes aussi zen face aux conséquences de l’indépendance québécoise.

Je me souviens d’une remarque que m’avait faite Jacques Parizeau au sujet d’une stratégie tordue, mais efficace, de Robert Bourassa : « Ça, c’est de la belle ouvrage ! » On peut en dire autant de la construction stratégique de Mme Smith… mais seulement si elle veut conduire sa province à l’indépendance. Car sinon, l’échec des négociations avec Ottawa — ou l’obtention d’une décevante fraction de ses demandes — ne pourra que nourrir la frustration des Albertains qui, s’ils ne peuvent se venger en sanctionnant le Canada, trouveront un autre bouc émissaire, plus près de chez eux. Danielle Smith joue donc simultanément l’avenir de sa province, l’avenir du Canada et son avenir personnel. Elle le fait avec un impressionnant aplomb. Avec l’étoffe des faiseurs (et des faiseuses ?) d’histoire. 

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Mark Carney, menace à l’unité canadienne?

Avertissement : cette chronique n’est pas un appel au vote. Elle n’offre que des constats. Mais ceux de mes lecteurs qui souhaitent maximiser les chances que le Canada reste uni devraient voter pour Pierre Poilievre. Et ceux de mes lecteurs qui souhaitent maximiser le risque de fragmentation du Canada devraient voter pour Mark Carney.

Ce n’est évidemment pas dans le programme du chef libéral de présider au départ d’une ou de plusieurs provinces canadiennes. Cependant, les partisans de l’indépendance de l’Alberta, et plus généralement des provinces des prairies, voient en l’élection de Carney la principale condition gagnante de la réalisation de leur projet.

L’affaire ne serait qu’anecdotique s’ils n’avaient pas trouvé en la première ministre albertaine une femme d’une farouche détermination qui a entrepris de tout mettre en œuvre pour provoquer, a-t-elle écrit, « une crise d’unité nationale sans précédent ».

Je vous ai avisés dans une chronique antérieure de la liste de demandes qu’elle a envoyée aux deux partis fédéraux qui, en comparaison, rend celle livrée cette année par François Legault on ne peut plus pâlotte. Danielle Smith donne six mois au futur premier ministre canadien pour se rendre à ses exigences (en résumé : bar ouvert pour le pétrole), sinon… elle « jugera » de l’humeur des Albertains. Non sans les avoir crinqués dans l’intervalle avec une commission de consultation appelée Next Steps, avec une promesse de référendum, et avec la prédiction qu’envers l’Ouest, « Carney est pire que Trudeau ».

Hier comme aujourd’hui, une majorité massive d’Albertains souhaite rester canadienne. Mais alors que, sous le dernier premier ministre conservateur, issu de l’Alberta, Stephen Harper, seulement 10 % des citoyens de la province pétrolière souhaitaient voir leur drapeau flotter aux Nations unies, aujourd’hui, dans l’hypothèse de l’élection de Carney, un tiers est partant. L’idée est donc sortie de la marge.

Le vieux sage albertain Preston Manning, ex-fondateur du Reform Party dont la devise était « The West Wants In » — l’Ouest veut être présent dans les décisions, s’est transformé en partisan du « Wexit » — aucune traduction nécessaire. Dans un texte publié dans le Globe and Mail la semaine dernière, il a lancé un avertissement aux électeurs du centre du pays (il parle de nous et des Ontariens) et de l’Atlantique. Nous devons « reconnaître qu’un vote pour les libéraux de Carney équivaut à un vote pour la sécession de l’Ouest ».

Il s’explique : « Si les préoccupations ou les actions de l’Ouest canadien vous importent peu, ignorez ce conseil non sollicité. Mais comprenez que la séparation du moteur économique de l’Ouest canadien, basé sur les ressources, aura sur le reste du Canada des conséquences économiques et sociales désastreuses ». Bref, il nous enjoint de rejeter Carney, non pour le seul bien de l’Alberta, mais pour nous éviter les conséquences désastreuses que le départ de la poule aux œufs pétroliers infligerait.

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Manning prévoit d’ailleurs que d’autres provinces de l’Ouest quitteraient la fédération, en cas de départ de l’Alberta. Un député du Nouveau Parti démocratique (NPD) a voulu en avoir le cœur net en posant directement cette semaine la question à Scott Moe, premier ministre de la Saskatchewan. Sans succès. Moe refuse d’exclure clairement un avenir indépendant à sa province. Les questions d’aliénation de l’Ouest et d’indépendance sont sérieuses, dit-il. Mais encore ? « Si c’est la voie qu’ils continuent à suivre [les politiques environnementales libérales], et si cette politique non consentie nuit à la façon dont nous créons de la richesse, des emplois et des opportunités dans cette province, alors nous allons avoir un problème important dans le futur. »

La machine à problèmes

Un problème, c’est vite dit. Je connais des souverainistes québécois qui leur diraient, à Smith et à Moe, qu’il faut de méchants problèmes pour convaincre 50 % d’une population plus une personne de dire adieu au Canada. Smith a eu une idée riche : s’associer au Québec pour multiplier les problèmes avec Ottawa. J’aimerais rencontrer le conseiller albertain qui s’est donné la peine de lire les 108 pages du rapport publié en novembre par le Comité consultatif sur les enjeux constitutionnels du Québec au sein de la fédération canadienne.

Avant même que le gouvernement Legault ne se prononce sur ses recommandations, Danielle Smith les a trouvées excellentes, et a proposé dans une lettre à son homologue québécois que les deux provinces appuient de concert sur l’accélérateur des revendications autonomistes. Accorder aux lois provinciales sur la propriété la préséance sur les lois fédérales, avoir son mot à dire dans la nomination des juges (Simon Jolin-Barrette a bougé là-dessus cette semaine), réduire le pouvoir fédéral de dépenser, désigner soi-même son lieutenant-gouverneur, participer directement aux négociations internationales et soumettre leur application à une ratification des provinces, la liste est longue.

Cela embêterait un gouvernement Poilievre, c’est certain, car ces réformes excèdent de loin la flexibilité provincialiste conservatrice. Il s’agirait plus assurément d’une série de drapeaux rouges agités devant un gouvernement libéral peu enclin à démanteler l’œuvre de Trudeau père.

Il est tout à fait possible que l’ensemble de la manœuvre soit une entreprise classique d’augmentation du rapport de force de l’Alberta pour arracher davantage d’autonomie au sein de la fédération et faire déboucher ses projets de pipeline. Mais je pense subodorer qu’il y a davantage. On a vu Danielle Smith évoluer comme un poisson dans l’eau de la droite républicaine, y compris à Mar-a-Lago, dans un rassemblement MAGA (Make America Great Again) en Floride et sur les ondes trumpistes. Il est aisé de conclure qu’elle s’imagine demain gouverneure du 51e État américain. Puis, pourquoi pas, première sénatrice de l’Alberta à Washington. Elle n’a que 54 ans après tout.

Que signifierait, pour les indépendantistes québécois, le scénario d’une Alberta quittant le Canada ? Rien de moins qu’une aubaine. D’abord, le départ de la province baliserait la voie de sortie de la fédération, en traversant toutes les étapes nécessaires : reconnaissance de la question et du résultat référendaires par le Parlement fédéral, négociation d’une juste répartition de la dette et des actifs, ratification canadienne de son départ. En cas de succès — mais en ce cas seulement —, les Québécois anxieux seraient rassurés. Non seulement une indépendance négociée est possible, se diraient-ils, mais elle vient d’arriver. Si la Saskatchewan puis le Manitoba prenaient la même procédure à sa suite, ce serait encore mieux.

Et puisqu’on s’aventure assez loin sur le chemin des possibles, quittons la zone du vraisemblable pour badiner un peu. Si, après l’Ouest, l’Atlantique et l’Ontario décidaient de quitter le Canada, le Québec se retrouverait… tout seul. Nous obtiendrions l’indépendance par défaut, tous les autres s’étant séparés de nous. Nous pourrions alors reprendre le Ô Canada, que nous avions inventé pour parler de nous. Reprendre aussi la feuille d’érable, qui nous appartient. Même le mot « Canada », utilisé à l’origine pour parler de notre coin de continent, deviendrait disponible. C’est un mot iroquois ou wendat qui signifie « village ». On pourrait le leur redonner, tout simplement.

(Ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Tornade de pensées magiques

Comme dans un roman de Lewis Carroll, l’ère ouverte par la réélection de Donald Trump nous fait entrer dans un univers bizarroïde où l’imagination est reine, où la mauvaise foi domine et où la vérification des faits est considérée comme une ennemie.

On doit au nouveau président une production quotidienne de sottises. Le Canada deviendra le 51e État dont le gouverneur le plus populaire serait Wayne Gretzky, les tarifs ne provoquent pas d’inflation et sont payés par les autres pays, pour éteindre les feux de Los Angeles, on a qu’à ouvrir les vannes au Nord (on les cherche), les condamnés du 6 Janvier n’ont rien fait de mal et étaient des otages.

Cette propension à prendre ses désirs pour des réalités semble malheureusement contagieuse. On entend de plus en plus, de ce côté de la frontière encore existante, des affirmations qui ne sont fondées que sur du sable, parfois bitumineux.

Vendre notre pétrole ailleurs. De chez Pierre Poilievre et de l’Albertaine Danielle Smith arrive une mise en accusation de l’ère Trudeau. Ce serait sa faute si notre pétrole canadien était otage d’un seul client, les États-Unis, plutôt que de la planète entière. Le fait est que la dépendance au client du Sud était aussi importante sous Trudeau que sous le conservateur Stephen Harper. En fait, contrairement à Harper, Trudeau a fait venir au monde un pipeline supplémentaire pour transporter « l’or liquide » vers l’ouest : Trans Mountain.

Quelle est la proportion de ce nouveau tuyau qui permet de diversifier notre clientèle ? 50 % sont désormais achetés par les États-Unis, l’autre moitié par la Chine, le Japon et d’autres pays d’Asie. Trudeau fut donc le principal responsable de la diversification, pas Harper.

Mais si Harper avait réussi à faire lever le projet de pipeline Énergie Est, qui aurait traversé nos belles rivières, jusqu’à quel point aurions-nous pu nous dégager de l’emprise de notre seul client américain ? À peine, l’essentiel du pétrole aurait pris le bateau pour se retrouver… au Texas, où se trouvent les raffineries construites tout exprès pour traiter du pétrole lourd, comme l’albertain. (Notons que le projet pétrolier et gazier Bay du Nord, actuellement retardé, est aussi principalement destiné au marché américain.)

En fait, les deux seuls projets principalement destinés à exporter l’essentiel de leur production ailleurs qu’aux États-Unis sont Northern Gateway, en Colombie-Britannique, et GNL Québec. Northern Gateway a été enterré par la Cour suprême à la demande des Autochtones. Un gouvernement Poilievre qui voudrait le ressusciter, et qui aurait démantelé, comme promis, la réglementation environnementale, devrait soit convaincre les Autochtones de l’appuyer, soit modifier la Constitution pour se passer de leur accord, soit remplacer trois des juges de la Cour pour revirer sa jurisprudence.

Pour GNL Québec, il lui faudrait d’abord trouver des partenaires d’affaires et investisseurs prêts à relancer le projet, si et seulement s’il obtenait aussi l’aval du gouvernement québécois. Ses promoteurs espéraient pouvoir exporter en Europe, mais n’avaient signé aucune entente de principe de la part d’acheteurs potentiels.

Diversifier nos exportations. En embarquant à fond dans le libre-échange nord-américain depuis les années 1980, le Québec a fait le choix de considérer les États-Unis comme notre marché intérieur. Désormais, 600 000 de nos emplois en dépendent. Mieux, depuis la conclusion de l’entente de libre-échange avec l’Europe en 2016, la proportion de nos exportations vers les États-Unis a augmenté ! Passant de 70 % juste avant à 74 % maintenant.

Toutes les tentatives de diversification n’ont pas échoué — on en parle depuis l’intendant Jean Talon ! —, mais force est de constater que nous sommes prisonniers de notre géographie. Même avec des tarifs permanents de 25 % (qui seront tempérés par la chute de la valeur du dollar canadien), il restera toujours plus facile et plus payant de trouver un client supplémentaire aux États-Unis qu’en Italie ou en Chine.

Passer à l’achat chez nous. Le volontarisme de l’achat québécois se heurte à une brutale réalité : l’immense majorité des acheteurs ne regardent qu’une chose, le prix. Peut-on le faire bouger ? Oui. Si on imposait une taxe québécoise de 25 % sur tous les produits alimentaires venant des États-Unis, les produits québécois deviendraient, de facto, plus compétitifs. On pourrait franchir un pas de plus en utilisant le produit de cette taxe pour réduire d’autant le prix des produits faits au Québec (en subventionnant les distributeurs ou les détaillants). L’effet net sur le panier d’épicerie serait favorable aux ménages, et des produits québécois auparavant non concurrentiels le deviendraient.

Pour inciter les quelque 100 000 snowbirds québécois à dépenser chez nous le quelque 1,7 milliard de dollars canadiens (1,2 milliard américains) qu’ils engloutissent annuellement au pays et dans l’État du président orange, on peut décréter que la Régie de l’assurance maladie du Québec ne remboursera plus aucune dépense médicale venant des États-Unis.

Maintenant que Trump s’essuie les pieds sur les traités internationaux, rien n’empêche l’État québécois de modifier ses politiques d’achat pour défavoriser les fournisseurs américains et favoriser les nôtres. Pour Amazon, le moins qu’on puisse faire est de retirer nos données gouvernementales de son entreprise infonuagique et les rapatrier chez nous, peut-être en partenariat avec un des géants européens de l’infonuagique plus respectueux des souverainetés nationales.

Attendre que Trump se ravise. L’attrait de Trump pour les tarifs semble irrémédiable. Même s’il perdait la Chambre des représentants en 2026, ce qui est possible, son pouvoir en cette manière resterait inchangé. Notre stratégie doit donc présumer que nous sommes dans ce nouvel univers tarifaire pour longtemps. Et prendre des mesures structurantes, mais réalistes, pour amortir le choc… et en répartir équitablement l’impact.

(Ce texte fut d’abord publié dans Le Devoir.)

Ce que nous doit l’Alberta (texte intégral)

Cher Jason Kenney,

Nous avons pris bonne note du message envoyé hier par vos citoyens qui, à 61,7 %, veulent mettre fin au programme de la péréquation. Vous estimez ce programme injuste envers vous et trop généreux envers nous. Vous avez raison. Nos propres calculs (de Francis Vailles, de La Presse) indiquent que, par ce programme, vos citoyens nous envoient chaque année environ deux milliards de dollars. Cela doit cesser.

(Une version plus courte de ce texte a d’abord été publié dans Le Devoir.)

Le moment est donc venu de faire nos comptes et nous avons chargé nos économistes de mettre à jour la facture que nous vous ferons parvenir avec plaisir.

C’est pour moitié avec l’argent des Québécois que le territoire de l’Alberta a été racheté aux Britanniques par le Canada en 1870. C’est pour moitié avec notre argent que l’ensemble des investissements fédéraux ont été effectués, notamment l’arrivée du chemin de fer à Calgary en 1883, indispensable à vos exportations de grain. C’est pour moitié avec notre argent que votre territoire s’est développé jusqu’à votre première découverte importante de pétrole, en 1943. Avec les intérêts composés, cela doit faire un joyeux pactole.

Pour assurer la rentabilité de vos sables bitumineux, selon un décompte de la Bibliothèque du parlement fédéral, Ottawa a investi environ 70 milliards de dollars, seulement entre 1970 et 2015. Puisque, à cette étape, le Québec contribuait pour 20 % aux dépenses fédérales, nous avons donc déboursé 14 milliards en 45 ans dans votre industrie.

On pense cependant être en deçà de la vérité avec ces chiffres. Dans un moment de grande franchise alors qu’il n’était plus premier ministre, Jean Chrétien a déclaré à votre Edmonton Journal : « Si j’avais offert au Québec ce que j’ai donné à l’Alberta en termes d’aide gouvernementale aux sables bitumineux, j’aurais remporté tous les sièges au Québec ! »

Stephen Harper et Justin Trudeau pourraient dire de même. Chaque année depuis 2006, leurs gouvernements consacrent chaque année 10 milliards de dollars aux compagnies pétrolières, majoritairement installées chez vous. Puisque nous assumons 20% de cette facture, c’est donc dire que les Québécois contribuent pour 2 milliards de dollars par an à votre industrie favorite, soit l’équivalent de la péréquation que vous nous envoyez. Et c’est sans compter notre part de l’investissement fédéral de 4,75 milliards dans l’achat du pipeline TransMontain.

(Le texte se poursuit après la pub.)

Il faut être de bon compte, cher Jason Kenney, et admettre que vous n’êtes pas seul en cause. Les contribuables québécois ont participé aux investissements fédéraux considérables de soutien à l’industrie nucléaire de l’Ontario, aux projets off-shore de Terre-Neuve et, récemment, au sauvetage fédéral de Muskrat Falls. Mais pour en revenir à votre cas, il faut soustraire de la facture qu’on vous prépare les sommes investies par les Albertains au cours des dernières décennies dans nos gigantesques travaux de barrages et de lignes électriques longue distance. Facile : les Albertains, comme les autres Canadiens, y ont contribué zéro dollar.

Investir en Alberta, puis s’appauvrir

Notre calcul doit inclure ce que l’Alberta nous a coûté en matière de perte d’emplois. Lorsque le prix de votre pétrole est élevé, cela pousse à la hausse la valeur du dollar canadien par rapport au dollar américain. Au début des années 2000, lorsque vous étiez en plein boum pétrolier, le dollar est devenu un pétrodollar. Bravo pour vous, mais cela signifiait que notre industrie manufacturière à nous, qui exporte ses produits aux États-Unis en dollars canadiens, voyait ses prix augmenter de façon complètement artificielle et devenait, par conséquent, moins concurrentielle.

Des chercheurs de l’Université d’Ottawa, du Luxembourg et d’Amsterdam nous permettent d’estimer qu’entre 2002 et 2007, votre prospérité a détruit chez nous pas moins de 55 000 emplois manufacturiers bien rémunérés. Bref, les milliards que nous avons investis chez vous pour rentabiliser votre pétrole bitumineux ont supprimé nos propres emplois. À force d’enrichir l’Alberta, nous avons appauvri le Québec.

Mais on n’a pas encore abordé la grande question de l’heure : le coût environnemental qu’impose l’Alberta au reste du Canada, donc au Québec, en produisant ce que François Legault a très justement, mais peu diplomatiquement, appelé du « pétrole sale ». Pourquoi sale ? Parce que la quantité d’énergie nécessaire pour sortir le pétrole des sables est beaucoup plus importante que la quantité d’énergie pour un gisement traditionnel de pétrole, comme ceux au large de Terre-Neuve, en mer du Nord ou en Algérie.

Selon l’inventaire fédéral de l’émission par province des gaz à effet de serre (GES), l’Alberta émet par année 55 tonnes de GES par habitant de plus que le Québec. Je répète : de plus que le Québec.

Vous vous plaignez souvent, Monsieur le Premier Ministre, que nous préférons acheter du pétrole de pays dictatoriaux, comme l’Arabie saoudite, plutôt que de vous, nos compatriotes canadiens. Ça n’a jamais été vrai. Mais depuis quelques années, et grâce à la décision du gouvernement souverainiste de Pauline Marois et de son ministre de l’Environnement, Yves-François Blanchet, d’inverser le flot d’un pipeline existant, 53 % du pétrole consommé au Québec vient de chez vous.

Selon un calcul de la Fondation Suzuki, nous vous achetons ces années-ci pour trois milliards de dollars de pétrole par an. Soit une fois et demie ce que vous nous envoyez en péréquation. Nous attendons toujours l’érection, à Edmonton, de statues en l’honneur de Mme Marois et de M. Blanchet.

Mais en achetant le pétrole albertain, le Québec contribue au désastre écologique en cours. Des experts nous indiquent qu’il sera impossible de maîtriser le réchauffement climatique sans se résoudre à garder dans le sol 84% de vos réserves de pétrole bitumineux. Maintenant que vous nous avez signifié, par référendum, la fin de la péréquation, les écologistes que nous sommes devraient décréter la fin de notre participation à ce désastre.

Si nous taxions le pétrole que nous importons en fonction de son empreinte carbone, le pétrole albertain sera immédiatement non concurrentiel par rapport à celui, moins nocif, de Terre-Neuve ou de la mer du Nord. Cela vous fera trois milliards de ventes de moins chaque année, cher Jason Kenney, mais nous sommes certains que vous aviez mis cette perte dans la balance en lançant votre référendum.

Cordialement, les Québécois qui savent compter.


La réplique albertaine

Sonya Savage

J’aimerais pouvoir vous dire que quelqu’un, en Alberta, a répondu point par point à mon argumentaire. Ce n’est pas le cas. Un chroniqueur du Calgary Sun a pour l’essentiel traduit mon texte, entrelardant les paragraphes avec des expressions de son incrédulité. (À lire ici.) Il cite la ministre de l’énergie de l’Alberta, Sonya Savage, qui a répondu, en ces mots:

“Where I grew up, they called it heifer dust, a polite word for B.S.” She talks about him just throwing numbers around.

“They could get off the gravy train really easily. If Quebec wanted to stop being a have-not province they could easily do it by developing their own natural gas resources.

“They have an abundant supply and they’ve chosen not to develop it. Instead, they put a ban on it and take the money from Alberta instead.”

Savage says the separatist scribe should be careful what he wishes for, not having Alberta oil. If Line 5 in the east was shut down, Savage says Quebec would be very cold in the winter. Where would they get their oil and at what price?

If the natural gas to Quebec was shut down and Quebec wasn’t producing its own natural gas “where are they going to source from and at what cost?”

Malheureusement, la ministre albertaine a très peu de mémoire, car nous avons jusqu’à récemment réussi à nous approvisionner en pétrole sans avoir recours à l’Alberta. J’ai soumis la citation de la ministre au spécialiste de l’énergie des HEC Pierre-Olivier Pineault, qui me répond ceci:

« Les raffineries du Québec ont été alimentés pendant longtemps par les pétroliers et la ligne Portland (Maine) – Montréal… jusqu’à ce que le sens de circulation de  la ligne 9 de Enbridge soit inversé (en 2015). La ligne 9 est elle-même alimenté par la ligne 5. Si ces pipelines étaient fermés,  pour une raison ou une autre, alors les raffineries québécoises (Suncor et Valero) reprendraient leurs pratiques d’avant : pétrolier des É-U et d’outre-mer.

Le prix serait sensiblement le même pour le Québec (personne n’a vu de différence dans les prix quand la ligne 9 a transporté le pétrole vers le QC, plutôt que de réacheminer du pétrole d’outre-mer vers l’Ontario). »

Autrement dit, les arguments de la ministre albertaine sont, selon une expression que j’ai apprise récemment, équivalent à du « heifer dust ».


Pourquoi le Québec devrait taxer l’Alberta (extrait de ma nouvelle balado)

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Jason Kenney veut polluer gratuitement. Cela me donne une idée…

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Pétrole: Haro sur la province pauvre !

(La question du pétrole albertain étant d’actualité, je republie cette semaine une série de billets de 2010 à ce sujet.)
pauvreteLa tension entre l’Alberta et le Québec ne fait que commencer. Nous l’avons vu depuis le début de la semaine: l’augmentation de la production pétrolière et la montée du prix du baril va faire de la province riche une province hyper-riche. Nous avons vu aussi que la pression ainsi exercée par le pétrole sur le dollar canadien allait continuer à détruire des emplois manufacturiers au Québec (et en Ontario).

C’est donc inéluctable: non seulement l’enrichissement de l’Alberta va rendre le Québec relativement plus pauvre dans la fédération (notre économie ne peut croître à leur rythme, car nous n’avons pas de pétrole). Mais les effets pervers de la montée du pétrole et du dollar détruisent et détruiront nos emplois manufacturiers, ce qui poussera le Québec à devenir absolument plus pauvre.

Or, que fait-on avec les pauvres ? Deux choses: on les aide, du moins un temps. Puis, on les tient responsables de leur pauvreté et on leur coupe les vivres. C’est exactement ce qui a commencé à se produire, depuis 14 mois.

1. La péréquation

Tout le monde le sait, le Québec est la province qui reçoit le plus gros chèque de péréquation. (Tous les contribuables canadiens contribuent, par leurs impôts fédéraux, à la péréquation, mais seulement certaines provinces reçoivent ce chèque d’Ottawa). On peut arguer que le Québec reçoit ainsi en «aide sociale fiscale» ce que d’autres, notamment l’Ontario, ont reçu pendant des décennies en investissements productifs et créateurs d’emplois, y compris les quelque 40 milliards fédéraux investis dans les sables bitumineux albertains pour les rendre rentables.

Reste que les finances du Québec sont maintenant accrocs à la péréquation, à hauteur de 8,5 milliards pour l’année en cours. Les sables mouvants que constituent pour le Québec — et pour l’Ontario, maintenant membre du club des provinces recevant les chèques — la montée du pétrole et du dollar, les poussent à vouloir toujours plus de péréquation pour rester à flot, d’autant que l’enrichissement de l’Ouest rend ces sommes disponibles.

Ils devront pourtant s’en passer, car les années de vaches grasses sont déjà terminées… pour les provinces maigres. En décembre 2008, le gouvernement fédéral a unilatéralement modifié le mode de calcul de la péréquation pour en freiner fortement la croissance. Cette décision a coûté un milliard au Québec pour l’année en cours, et pour toutes les autres. C’est toute la courbe d’augmentation de l’aide sociale fiscale qui vient d’être aplatie.

Le freinage n’est pas terminé. Si le gouvernement fédéral, dirigé par un Albertain, a mis le frein à main, le nouveau ministre albertain des Finances, Ted Morton, voudrait faire marche arrière. Dans une lettre envoyée au Globe and Mail le 22 janvier 2010, Morton met en cause le fondement même du principe de la péréquation. C’est un système, croit-il, qui encourage les provinces pauvres à rester paresseuses. Comme le BS pour les individus pauvres. J’exagère ? Jugez vous-mêmes. Ce système, écrit-il,

contribue à faire en sorte que la productivité canadienne ne croisse pas au rythme des autres pays du G8. Les provinces qui reçoivent de la péréquation sont moins enclines à réduire leurs taxes car, si elles le faisaient, les bénéfices qu’elles en retireraient [en augmentation de l’activité économique] entraîneraient une réduction de leur chèque de péréquation. Or les impôts et taxes élevées font fuir les investissements et tuent les emplois. Alors le nombre de contribuables potentiels se réduit, les revenus fiscaux déclinent, et la péréquation augmente. C’est un cercle vicieux.

Évidemment, avec cet argument, il est dans l’intérêt de la province pauvre de lui couper au maximum sa péréquation. L’Alberta est donc aujourd’hui officiellement en campagne pour réduire le système même qui permettrait de compenser l’appauvrissement relatif et absolu que son propre enrichissement provoque au Québec et en Ontario.

2. Un ressentiment spécifiquement anti-Québec

J’en ai récemment parlé sur ce blogue, l’Alberta est, après le Nouveau-Brunswick, la province canadienne où on compte le plus de citoyens qui détestent (précisément, qui ont une opinion «hautement défavorable») des Québécois. Ils sont 11% dans ce cas. Au total, 30% des Albertains ont une opinion défavorable des Québécois, contre 47% qui en ont une opinion favorable (22% ne savent pas ou refusent de répondre). Ce n’est peut-être pas un hasard si c’est le ministre canadien de l’Environnement, élu en Alberta, Jim Prentice, qui qualifie de «folly» une politique québécoise sur les émissions polluantes des voitures qui est pourtant adoptée par 14 États américains, dont la Californie.

Il est intéressant pour le Québec de noter la réaction de la Wildrose Alliance, parti d’opposition en Alberta, lorsque les libéraux et néo-démocrates fédéraux ont proposé, en décembre 2008, de former une coalition gouvernementale pour remplacer le gouvernement Harper. La coalition aurait eu l’appui parlementaire du Bloc Québécois.

Le Wildrose Alliance a réclamé que, si cette coalition devait prendre le pouvoir (de manière parfaitement démocratique, il faut le souligner) l’Alberta devrait réclamer la fin du régime de péréquation, et organiser à la place un régime régional de péréquation ne profitant qu’aux provinces de l’Ouest.

3. Une spirale dangereuse

Les planètes politiques semblent alignées, au Canada, pour un prolongement de la domination albertaine du gouvernement fédéral. Il est probable que Stephen Harper restera Premier ministre du Canada pendant encore quelques années.

Mais il faut savoir aussi qu’un gouvernement libéral, même lorsqu’il n’a pas de député en Alberta, prend des gants blancs avec la province pétrolière. Jean Chrétien, à qui on doit de grands moments de franchise, déclarait ce qui suit,en janvier 2008, à l’Edmonton Journal: «Si j’avais offert au Québec ce que j’ai donné à l’Alberta en termes d’aide gouvernementale aux sables bitumineux, j’aurais remporté tous les sièges au Québec !»

Son ministre de l’Environnement, Stéphane Dion, déclarait au New York Times: «Aucun ministre de l’environnement au monde ne peut empêcher ce pétrole de sortir des sables, parce que les sommes d’argent en jeu sont trop élevées.»

Il faut s’y faire. L’avenir de l’économie canadienne sera pétrolier, le Canada étant, comme le répète Stephen Harper « une superpuissance énergétique émergente ». L’avenir de la politique canadienne sera teinté par la richesse du nouvel eldorado albertain et par sa volonté de partager le moins possible sa richesse. Il faudra nous habituer plutôt à entendre les Albertains, et leurs représentants à Ottawa, nous faire la leçon et nous expliquer que notre paresse est la cause de notre pauvreté et que, pour notre bien, il est préférable de nous laisser nous en sortir seuls.

Et ils voudraient qu’on applaudisse.

Être vert dans un pays brun

(La question du pétrole albertain étant d’actualité, je republie cette semaine une série de billets à ce sujet.)

iranian_oil_euro-150x150Les Québécois doivent se rendre à l’évidence. Ils vivent dans un pays qui se transforme, sous leurs yeux, en grande puissance pétrolière.

D’ici 10 ans, la production canadienne d’hydrocarbures va doubler. Le Canada sera un des quatre pays pétroliers les plus importants du globe. Combiné à l’augmentation inéluctable du prix du pétrole, cela va pousser le pouvoir économique du pays vers l’Ouest comme jamais.

Or le Québec ne produit pas de pétrole. Au contraire, il en importe, essentiellement de l’étranger. C’est d’ailleurs son importation principale et l’argent qu’il y consacre ne lui rapporte rien. En 2007, les Québécois ont acheté pour 13 milliards de dollars de pétrole. Si, dans dix ans, le baril devait être à 150$, ce qui est vraisemblable, la facture sera de 21,5 milliards.

Bref, l’intérêt stratégique du Québec est de réduire le plus rapidement possible la part du pétrole dans sa consommation, donc de décourager ses citoyens d’utiliser les produits pétroliers. L’intérêt stratégique du Canada est de favoriser de tous les moyens possibles les produits pétroliers. Pour utiliser une image (et j’invite les internautes à m’en suggérer d’autres) le Québec vert dans un Canada brun, c’est un peu comme si un séminariste avait loué une chambre dans un hôtel de passes et tentait de convaincre le propriétaire d’imposer un couvre-feu. Voyons comment cela se traduit concrètement:

1. Des politiques publiques à contresens des intérêts québécois

La meilleure illustration vient d’être faite. Dans les plans de relance économique de l’an dernier, plusieurs pays importateurs nets de pétrole ont rivalisé d’ingéniosité pour financer des projets ayant un impact environnemental positif, notamment de réduction de la consommation d’énergie. Selon le relevé établi par la banque HSBC, la Chine l’a fait à la hauteur de 38%, l’Union européenne à 59%, la Corée du Sud, à 80% ! Le Canada n’y a consacré que 8% de ses investissements, ce qui même est en retrait de l’effort américain (10 à 12%, mais sur des sommes colossales).

On aimerait pouvoir dire que le Québec a mis son propre plan de relance au service de son environnement. Comme je l’ai déjà écrit ici, ce n’est pas (encore) le cas. Reste qu’il est engoncé dans un pays qui va dans le sens inverse de son intérêt. Lorsqu’on nage dans le pétrole et dans les profits du pétrole, on ne concentre pas son énergie sur les façons de s’en débarrasser.

2. Une menace de sanctions internationales

On le sait, le Québec est, en Amérique du nord, le seul endroit qui aura respecté, en 2012, les objectifs fixés à Kyoto pour la réduction de ses gaz à effet de serre et le seul endroit qui se soit engagé à réduire de 20% ses émissions d’ici 2020, soit l’objectif européen.

Pourtant, parce qu’il fait partie d’un État voyou sur la question de l’environnement, il pourrait être puni par… les Européens. Paradoxe des paradoxes, il serait ainsi davantage puni que l’Alberta.

Au lendemain de l’échec de Copenhague, les Européens ont repris leur débat sur l’opportunité d’imposer une taxe carbone aux produits provenant de pays qui ne font pas d’effort conséquent pour le climat. «Si certains pays parmi les plus grands émetteurs au monde continuent de faire obstacle à l’adoption d’objectifs contraignants de réduction des émissions, l’Union européenne doit envisager, comme le permet le rapport de l’OMC du 26 juin, une taxe carbone sur les produits importés de ces pays qui font une concurrence déloyale à nos entreprises» a par exemple affirmé fin décembre le ministre belge de l’Environnement. On sait que la France et l’Allemagne voient cette mesure d’un bon oeil. Plutôt qu’une taxe à l’importation, il pourrait s’agir de l’obligation faite à la compagnie exportatrice (par exemple, Bombardier) d’acheter un permis de polluer sur le marché européen du carbone. Quelle que soit la méthode, cela rendrait le produit importé plus cher, donc moins compétitif.

Or, au Canada brun, le Québec vert est le principal exportateur vers l’Europe (25% du total canadien). On y vend pour 8,5 milliards de produits, en forte progression depuis 2004. L’Alberta ? 1,7 milliards.

Bref, le Québec, qui n’y est pour rien, serait cinq fois plus puni par l’Europe que l’Alberta, grande responsable de la politique polluante du Canada. Et ils voudraient qu’on applaudisse.

Pétrole albertain: 14 milliards de dollars québécois plus tard

(Comme la question du pétrole albertain est d’actualité, je republie cette semaine une série de billets sur ce thème.)

petrole_oil_dollar_2-150x150Peut-on affirmer, comme le titrait André Pratte dans un éditorial de La Presse, que le pétrole albertain est Notre pétrole ? Absolument.

Depuis 40 ans, les Québécois ont investi collectivement, par leurs taxes et impôts fédéraux, 14 milliards de dollars dans l’industrie canadienne des hydrocarbures.

Nous avons vu hier que l’augmentation de la production pétrolière pousse à la hausse le dollar canadien et que, selon un groupe d’économistes, ce phénomène est responsable de la destruction de 55 000 emplois manufacturiers québécois entre 2002 et 2007. Et ça ne fait que commencer. Or voici comment le Québec a financé ce cercle vicieux:

Selon un calcul de la Bibliothèque du Parlement à Ottawa, de 1970 à 2000, le gouvernement canadien a investi 66 milliards de dollars dans l’industrie pétrolière et gazière canadienne. De 2000 à aujourd’hui, il faut compter au moins 4 milliards de plus, pour un total de 70. Comme le Québec contribue pour 20% aux dépenses fédérales, nous avons donc déboursé 14 milliards en quarante ans dans l’industrie de nos voisins. Une fraction de cette somme nous est revenue, dans les années 73 à 84, en réduction du prix à la pompe. Mais si nous avions investi cette somme au Québec – au hasard, dans les énergies vertes – nous aurions pu créer, chez nous, 8 300 emplois permanents (j’utilise la formule employée par la Canada West Foundation pour calculer les retombées économiques du pétrole). Et c’est donc dire que nos impôts ont créé ces emplois, mais ailleurs au Canada.

On m’objectera que je ne donne qu’une partie du portrait car s’il est vrai qu’Ottawa a beaucoup aidé les hydrocarbures, il l’a fait aussi pour les autres énergies. Il a mis 8,5 milliards dans le nucléaire, dont 1,7 provenait du Québec, et qu’il a presque exclusivement dépensé en Ontario. Avec notre 1,7 milliard, nous aurions pu créer chez nous 1 125 autres emplois permanents.

Pour être honnête, il faut aussi calculer les milliards investis par Ottawa dans notre source principale d’énergie, l’hydroélectricité. Il tombe sous le sens que si le gouvernement canadien a généreusement financé le pétrole de l’Ouest et de Terre-Neuve (3 milliards) et le nucléaire de l’Ontario, il a aussi financé notre électricité. Les séparatistes vous diront que le fédéral a donné 0 milliard, 0 million et 0 dollar à Hydro. Ils ont tort. Le financement fédéral d’Hydro se chiffre à -435 millions de dollars. Oui, moins un demi milliard. Ottawa avait renfloué les coffres du Manitoba et de Terre-Neuve lorsque la météo s’est déchaînée contre leurs réseaux électriques, mais a refusé de faire de même avec Hydro lors du grand verglas de 1998. Donc, nous sommes dans le rouge. Avec ce demi-milliard, on aurait pu créer un autre 320 emplois, au même tarif. (Total cumulé : 9 745 emplois.)

Pour l’avenir prévisible, le gouvernement fédéral dépensera au moins 1,5 milliards par an (donc 300 millions de nos impôts) pour les programmes de captation du carbone des sables et en dépenses fiscales pour l’investissement des pétrolières. Si cela devait se maintenir sur les 25 prochaines années, soit l’horizon utilisé par la Canada West Foundation pour nous allécher quant aux retombées économiques des sables au Québec, cela ferait un apport des contribuables québécois de 7,5 milliards qui, s’ils étaient investis ici, permettraient de créer 5 000 emplois permanents.

Bref, nous avons vu hier que le «mal hollandais» avait fait perdre au Québec 55 000 emplois de 2002 à 2007 et que cela allait s’aggraver. Nous voyons aujourd’hui que les contribuables québécois ont financé, décennie après décennie, l’industrie pétrolière qui aujourd’hui leur est si dommageable. Pire, ils n’ont eu, du gouvernement canadien, aucune contrepartie pour le développement de leurs propres sources d’énergie, bien au contraire. Une équité fédérale énergétique aurait créé 10 000 emplois chez nous. Et ils voudraient qu’on applaudisse.

L’emploi québécois dans les sables mouvants albertains

(Comme la question du pétrole albertain est d’actualité, je republie cette semaine une série de billets sur ce thème.)

TarSandsLeaf-150x150Ils ont un chiffre. Selon le rapport que vient de publier le Canada West Foundation (CWF), l’économie québécoise sera dopée, d’ici 25 ans, par l’exploitation des sables bitumineux.

De combien ? 30 000 emplois permanents sur 25 ans. Ces emplois seront créés grâce aux retombées des titanesques investissements albertains. Le message de la CWF est clair: toute volonté de nuire au développement des sables par des contraintes écologiques sérieuses serait l’équivalent de tuer la poule aux oeufs d’or. (En version originale: Simply put, a blow to the oil and gas industry equals a blow to the western Canadian economy which equals a blow to the national economy.)

Le problème avec ce calcul est qu’il masque une autre conséquence du développement pétrolier canadien: il a détruit, en cinq ans seulement, au Québec, 55 000 emplois manufacturiers. Et cette destruction des emplois québécois (et ontariens) ne fait que commencer. Voici pourquoi.

Accrochez n’importe quel économiste passant sur la rue et demandez-lui ce qu’est le «mal hollandais». Il vous expliquera que c’est la maladie qui affecte le reste de l’économie d’un pays lorsque son industrie pétrolière est en plein boom. Le pétrole fait augmenter la valeur de la devise — chez nous du dollar –, ce qui rend moins compétitives les autres industries et leur fait perdre des marchés, donc des emplois.

Selon une étude publiée l’an dernier par des économistes de l’Université d’Ottawa, du Luxembourg et d’Amsterdam, Does the Canadian economy suffer from Dutch Disease? «jusqu’à 54% des emplois manufacturiers perdus au Canada entre 2002 et 2007 l’ont été à cause du mal hollandais».

Les auteurs précisent que, par cercles concentriques, les industries les plus durement touchées sont l’industrie textile et électronique (concentrées au Québec) et la machinerie. En deuxième lieu, on trouve le meuble (concentré au Québec) les plastiques, le caoutchouc et le métal usiné. Finalement, celles des pâtes et papiers et du matériel roulant (concentrées au Québec).

Entre 2002 et 2007, le Québec a perdu 103 000 de ses 432 000 emplois manufacturiers. En appliquant la règle des auteurs de l’étude, c’est dire que 55 000 emplois ont été perdus à cause de la montée du dollar provoquée par le pétrole.

D’autres économistes pensent que le mal hollandais n’a pas un impact aussi important. Mais tous estiment que la suite des choses est déjà écrite. Plus l’exploitation des sables bitumineux s’étendra — et il s’étendra énormément — et plus le prix du pétrole augmentera — et il augmentera — et plus le dollar canadien prendra de la valeur, et plus la base manufacturière du Québec souffrira. Si on a perdu en cinq ans 55 000 emplois, combien en perdrons-nous, d’ici 25 ans?

Nous savions qu’il y avait des raisons environnementales de s’opposer au développement de l’industrie des sables bitumineux en Alberta. Mais il appert que le strict intérêt économique québécois nous conduit à souhaiter le moins de développement pétrolier supplémentaire possible ailleurs au Canada.

Ce déplacement de l’économie canadienne en faveur de son pôle pétrolier est l’équivalent de sables mouvants qui engloutissent inexorablement les emplois québécois. Et ils voudraient qu’on applaudissent.

Comment le pétrole albertain détruit les emplois québécois

Le projet de pipeline Transcanada, le passage de super-pétroliers sur le fleuve, l’augmentation du nombre de wagons de pétrole traversant notre territoire sur des rails, tout cela fait du Québec un des points de passage entre les sables bitumineux albertains et les marchés étrangers.

Le risque environnemental, pour nous, est énorme. Le débouché que nous offrons, en laissant passer ce pétrole, permet à l’Alberta d’augmenter sa production, donc d’augmenter les gaz à effets de serre.

Mais y a-t-il une autre conséquence négative, directement sur nos emplois ? C’est la démonstration qu’a faite mon collègue Nicolas Marceau, mercredi dernier, à l’Assemblée nationale. Cela vaut la peine de l’écouter:

J’avais abordé cette question dans une série d’articles sur le blogue depuis 2010. Comme le sujet est toujours d’actualité, je vais vous les présenter cette semaine, pour ceux qui sont en semaine de relâche.