Chers lecteurs, vous savez combien j’aime rendre service. J’ai ressenti ce besoin avec plus de force que d’habitude à la lecture de la chronique/entrevue publiée par la chroniqueuse Rima Elkouri au sujet de la nouvelle commissaire antiraciste Bochra Manaï dans LaPresse+ de ce matin.
Loin de moi l’idée de critiquer une collègue chroniqueuse dont la contribution à notre compréhension des enjeux est inestimable. Je souhaite simplement et bien humblement enrichir l’excellente démarche entreprise.
Par exemple, sur une des controverses entourant la nomination de Mme Manaï, Mme Elkouri écrit : « On a aussi ressorti une citation hors contexte pour lui prêter des idées qui ne sont pas les siennes. »
Absolument. Absolument. Puis elle cite Mme Manaï : « Je mentionnais dans un discours un article du Soleil qui disait qu’Alexandre Bissonnette avait inspiré l’instigateur de l’attentat de Christchurch. Évidemment, je ne disais pas que les Québécois étaient tous des suprémacistes ! Ce n’était pas du tout mon propos. »
C’est très éclairant. J’ajouterais seulement deux choses. Ce n’est pas seulement la citation qui a circulé sur les médias sociaux le jour de sa nomination, mais tout l’extrait de discours de Mme Manaï que son employeur d’alors, le Conseil National des Musulmans canadiens, avait choisi de mettre en ligne, là où on le trouve toujours d’ailleurs.
La citation était donc dans le contexte d’origine et on peut voir que l’oratrice semblait la lire sur son téléphone intelligent. Mais de quelle citation parle-t-on exactement ? Je vous l’offre ici pour rendre service aussi car les lecteurs de LaPresse+ ne s’en souvenaient peut-être pas: « le Québec est désormais une référence pour les suprémacistes extrémistes du monde entier».
Une question possiblement pertinente qui a peut-être été posée puis retirée par manque d’espace aurait pu être celle-ci : « Mme Manaï, vous qui condamnez avec raison les amalgames et les raccourcis, comprenez-vous pourquoi certains ont pu juger vos propos excessifs envers le Québec ? »
Quoiqu’il en soit, la chroniqueuse reprend : « Au lendemain de sa nomination, on l’a réduite à son seul statut de militante anti-loi 21 – un enjeu qui n’a rien à voir avec son présent mandat. »
En effet. En effet. Enfin, cela n’aurait rien à voir avec son mandat antiraciste si elle ne pensait pas que la loi 21 était raciste. Est-ce son opinion ? Elle a refusé de le dire à plusieurs reprises. Alors le doute persiste. Cette entrevue aurait-elle été une bonne occasion pour elle de préciser sa pensée? Probablement pas.
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Avoir écrit 15 millions d’affaires
Mme Manaï soulève ensuite un argument très pertinent : « La chercheuse en moi est fascinée de voir, alors que j’ai écrit 15 millions d’affaires, qu’on m’a réduite à cette phrase-là [sur le Québec et les suprémacistes] pour disqualifier tout ce que je peux dire de complexe. »
Une question qui aurait pu être posé à ce moment aurait été : « Pardonnez-moi de m’excuser mais j’ai vaguement l’impression que ce n’est pas tout à fait exact car une quarantaine de personnes, dont deux anciennes ministres, des écrivains et des membres de la diversité ont publié dans Le Devoir et Le Journal de Montréal une lettre fondée sur la totalité de vos écrits des dernières années publiés sur le Huffington Post [et toujours en ligne] et intitulée L’inquiétante intolérance de la nouvelle commissaire antiraciste.
Dans un de ces écrits, vous dites souscrire à « toutes les définitions de l’islamophobie comme racisme » et vous ajoutez ceci : « les détracteurs du terme islamophobie évoquent l’idée qu’il est possible de «critiquer» l’islam, sans pour autant «détester» les musulmans. Or, cette hostilité qui s’exprime à l’encontre de l’islam comme religion semble directement liée au rejet des musulmans eux-mêmes. »
C’est fascinant. Alors, puisque vous considérez que tout Montréalais qui critique l’Islam est islamophobe, donc raciste, que proposez-vous concrètement, dans le cadre de vos nouvelles fonctions, pour les ramener dans le droit chemin ?»
Je ne sais pas pour vous, mais moi j’aurais aimé avoir une réponse à cette question. Et peut-être même à la suivante:
À Montréal, faut-il interdire les caricatures de Mahomet ?
« Pensez-vous aussi qu’il faut interdire les caricatures de Mahomet, qui sont clairement une forme de critique de l’Islam ? Je m’excuse de vous demander pardon de poser cette question mais c’est parce qu’après la tuerie de Charlie Hebdo, vous avez écrit un long texte ou vous portiez la totalité du blâme de l’attentat sur l’échec des politiques d’intégration de la France, plutôt que sur les djihadistes. Vous avez même pointé la responsabilité de « l’union des forces maléfiques » bénéficiant d’une « solidarité inconditionnelle des États les plus meurtriers de l’Histoire » en désignant ainsi les pays qui sont intervenus militairement dans les pays arabo-musulmans ces dernières années, ce qui est le cas du Canada lors de la première guerre du golfe, en Afghanistan et en Lybie.
Juste pour nous éclairer, pouvez-vous nous donner la liste des membres de ces « forces maléfiques » ? Le Canada en fait-il partie ? Et sinon, pourquoi pas ?»
Et la radicalisation ?
Bon, j’avoue, ça devient un peu spécialisé comme questions et la chronique portait surtout sur les membres de sa nouvelle équipe. Mais, on jase là, il y a vraiment plein de choses intéressantes dans les écrits de cette chercheuse. Y compris sur les causes de la radicalisation. Ce qui aurait pu, si le temps l’avait permis, conduire à la question suivante:
« À Montréal ces dernières années, heureusement seulement une petite poignée de jeunes se sont convertis au djihad. Montréal a innové en créant un Centre de prévention de la radicalisation. Mais dans un de vos écrits, vous qualifiez de « vaste supercherie » l’idée que des imams radicalisés, ultra minoritaires on s’entend, aient eu un rôle quelconque à jouer dans cette radicalisation. Il s’agit, écrivez-vous, d’une « pseudo-théorie de la radicalisation comme processus théologique » promu dites-vous par les services de renseignements occidentaux. Avez-vous discuté de cette position très originale avec le Centre de prévention de la radicalisation ?»
C’est vrai ça, on pourrait organiser un bon débat autour de cette question entre le directeur du centre de radicalisation et la commissaire ! Par Zoom, par exemple. Moi, en tous cas, je l’écouterais.
L’important, c’est d’être rassembleur
Puis il y a évidemment l’importance du dialogue, de l’ouverture à l’autre, dans des débats aussi importants que le racisme et l’antiracisme. Là, il y avait à mon avis un bon filon à exploiter:
« Finalement, dans cette lettre ouverte à laquelle, à notre connaissance, vous n’avez jamais répondu, des personnes issues de la diversité qui ont participé au débat sur la laïcité en favorisant l’interdiction des signes religieux semblent se souvenir que vous avez écrit un texte les traitant de « pseudo-intellectuelles assurément exotiques » et les accusant d’avoir précipité « les Québécois dans une chasse aux musulmans ». Certaines affirment même avoir été victimes de harcèlement sur les réseaux sociaux à la suite de votre texte. Avec le recul et compte-tenu de vos nouvelles fonctions, avez-vous quelque chose à leur dire ?»
La réponse à cette dernière question aurait pu, qui sait?, donner matière à nouvelle. La commissaire tend la main à celles qu’elle a critiquées ou, Mme Manaï regrette sa propre participation à la polarisation. Vous voyez ?
Mais, bon. Ce sera pour une prochaine fois, j’en suis certain.

